lundi 2 mars 2015

Allongé


Prépare-toi à rester allongé très longtemps sans bouger, sans parler, sans dormir. Dès que tu viendras au monde, prépare-toi à mourir car cela viendra très vite. Fais-moi confiance, il n'y a rien de plus urgent. N'écoute pas ceux qui te parleront de la vie, de l'amour, du plaisir, des arts et de la connaissance. Laisse-les parler, fais comme si les écoutais, hoche la tête de temps en temps, mais je t'en supplie, prépare-toi. Laisse tes membres à l'extérieur de ton corps, laisse tes yeux errer au hasard, laisse ton cœur battre à son propre rythme, laisse tes cheveux pousser, et tes ongles, et ta barbe, transpire, urine, défèque, mange, répète les paroles que tu entends, adapte-les, module-les, renvoie-les comme des échos déformés, plisse les yeux, fais avec les bras des gestes pour intimider tes semblables, additionne des nombres, scrute les heures à la pendule, observe les filles qui passent devant toi, mords dans le pain, dans la viande, avale de l'eau, du vin, du lait, pousse des hurlements terrifiants, geins comme un enfant, pleure comme une femme, scande les noms de tes ennemis, caresse ceux que tu aimes, sois patient et impatient, généreux et âpre, facile et retors, courageux et lâche, mais je t'en supplie, je t'en conjure, prépare-toi à mourir, dès le premier jour, dès ton premier souffle, dès qu'on te donnera un nom. 

Même en pleine action, même en pleine course, même quand tu seras en train de tuer celui qui se met en travers de ton chemin, même quand tu étrangleras l'amant de ta femme, même quand tu rêveras, même en nageant, en mangeant, même dans le coït, prépare-toi à mourir, sois prêt, sois tout à la mort qui vient, accueille-la, ne te trouve pas dépourvu quand elle te frappera de son doigt glacé ou brûlant, quand elle dira ton nom dans le silence qui arrête le temps, quand elle tranchera le fil qui te relie à ce que tu prends pour toi. N'oublie pas que tu es un funambule qui parle à une mouette, à quatre cents mètres au-dessus de la terre. Pour l'instant tu danses sur le fil mais il va se rompre l'instant d'après et tu vas tomber et t'enfoncer profondément dans la terre. Je te parle de l'instant d'après, de cet instant qui se situe juste après la seconde où tu entends ma voix. Le fil est si fragile que ma parole va le briser ; dès l'instant que ma parole arrivera sur toi, le fil ne pourra plus supporter le poids de ton corps, il ne pourra plus supporter le temps qui s'est accumulé dès avant ta naissance, ce temps que tu amènes avec toi en venant à la vie. Il suffit de si peu. Prépare-toi !

Déjà, tu es allongé sur ce lit, comme je te l'avais prédit. Tu ne m'as pas écouté, pas assez, pas assez bien. Tu ne m'as pas cru. Tu as cru que j'exagérais pour t'effrayer. Tu as cru que je faisais de la philosophie, que je racontais une histoire édifiante, un conte, une parabole, tu as cru que je réduisais ta vie sensible à une épure, tu as cru que je voulais t'éduquer. Tu aurais dû m'écouter, tu aurais dû entendre ce que je disais, le prendre au sérieux, le comprendre au premier degré. Maintenant tu es là, allongé sur ce lit d'où tu ne te relèveras plus, ne t'avais-je pas décrit tout ce qui allait t'arriver ? Je ne parle qu'à toi, je ne m'occupe pas des autres, je ne parle pas de la vie en générale, je ne suis ni professeur, ni philosophe, ni docteur, ni prédicateur, ni curé, ni sage-femme, ni sorcier, ni psychiatre, je ne suis que ta voix propre, celle qui te guide et celle qui veut te sauver de l'illusion. Regarde-toi, allongé, impuissant, impotent, implorant, regarde-toi qui regrette, regarde-toi qui m'écoute maintenant, qui semble tout à coup entendre ma voix, alors que j'ai toujours été là, que je t'ai toujours parlé ! Regarde comme tu as l'air idiot, simple, débile, incomplet, vois comme tu es à la merci des autres, de leurs volontés, de leurs désirs, de leur paresse, de leur égoïsme, de leur lâcheté, de leur pusillanimité, de leur peu de mémoire, de leur ingratitude et de leur bêtise. Je voulais t'éviter cela et toi tu as voulu vivre, tu as voulu faire comme les autres, tu as suivi leur chemin d'idiots, d'inconscients, d'enfants qui ne veulent pas savoir et qui rient jusqu'au moment où la lumière s'éteint brutalement. Personne ne rallumera la lumière pour toi, je peux te le dire, et maintenant, tu me crois. 

Tu regardes par la fenêtre ? Mon beau salaud ! Tu ressembles à un cheval. Un cheval couché sur le dos, ridicule, pitoyable, affolé. Tu n'as pas faim, tu n'as pas soif, tu ne veux pas parler, tu ne veux pas pisser, pourquoi regardes-tu par la fenêtre ? Ce que tu vois là-bas n'est plus pour toi. Ça ne t'appartient plus. Tu dois rendre tout ce à quoi tu prétendais, et même ce paysage, même ces arbres, même ces nuages ne sont plus en ta possession, ils se trouvent dehors, derrière la vitre, dans le monde des vivants, dans ce monde que tu avais cru pouvoir habiter, alors que je t'avais bien prévenu, pourtant, qu'il n'en était rien. Le monde n'est pas pour toi, mon beau salaud, et tu ne l'as jamais habité, tu ne lui as jamais appartenu et il t'a encore moins appartenu.

Voilà, nous sommes là, maintenant, dans cette chambre, et c'est la fin. Nous avons assez perdu de temps. Reste allongé, regarde par la fenêtre si ça peut te faire plaisir, reste là, sans bouger, sans parler, sans soupirer, reste là à attendre que la vie passe, tu n'as rien d'autre à faire. Nous n'avons pas besoin de toi. 

dimanche 1 mars 2015

L'Air des bijoux



« Tu m'avais promis que tu m'achèterais une voiture, quand j'aurai mon bac. Tiens ta promesse, pour une fois ! 
— Tu m'avais promis que tu ne grandirais jamais, que tu resterais mon petit ange pour la vie. Tu t'es vue ? T'as même des nichons ! 
— Je suis une rock star, papa, une rock star, ça a des nichons !
— Une rock star, ça se paye sa voiture toute seule. 
— Tu sais que je tiens un blog ? J'ai quatre cents visiteurs par jour.
— C'est quoi, le nom de ton blog ?
— Tu ne crois quand-même pas que je vais te le dire ! Si tu le savais, je ne pourrais plus écrire ce que je veux, et la sincérité, sur un blog, c'est essentiel !
— Tu racontes que je vais te payer une voiture, sur ton blog ?
— Si tu me l'achètes, je te jure que j'en parlerai.
— Tu parles de moi, sur ton blog ?
— Ne pose pas de questions, ça vaudra mieux. 
— Alors pas de voiture.
— OK, je parlerai de toi. D'ailleurs, j'ai déjà parlé de toi. 
— Je sais, tu as dit que j'étais radin. 
— C'était pour que tu aies honte de toi.
— Tu n'as pas honte ?
— De moi ou de toi ?
— Mais dis-moi, pourquoi une rock star tient-elle un blog ? Pour que son papa lui paye une voiture ?
— Non, ce n'est pas pour ça. J'ai besoin de dire des choses, de m'exprimer autrement.
— Tu sais que tu as un début de double-menton ?
— J'ai essayé une Porsche, l'autre jour. On m'a dit que ça m'allait bien. 
— C'est possible mais moi je suis radin. 
— Tu ne vas quand-même pas m'acheter une de ces horribles Mercedes ?
— Ce que je ne comprends pas, c'est où passe l'argent de tes concerts ? 
— Ça t'intéresse, ça, hein ! Qu'est-ce qu'on s'en fout, de l'argent de mes concerts ! Je te parle de mon bac, et tu me parles d'argent. Tu es immoral tu sais !
— Viens dans mes bras. Viens là.
— Papa, je pourrais mourir dans tes bras tellement je m'y sens bien. Mais ce serait dommage que je meure avant que tu m'offres une Porsche…
— Gounod, tu connais ?
— L'hôtel ?
— Non, le compositeur. Charles Gounod. 
— Oui, je connais, l'air des bijoux ? Mais je préfère la Porsche. 
— J'ai une idée, Maurane. Et si tu apprenais la musique ? »

samedi 28 février 2015

Le Bruit de la neige


Le violoncelliste entre en scène avec son instrument. L'altiste entre en scène avec son instrument. Le second violon entre en scène avec son instrument. Ils s'assoient et accordent leurs instruments. Une fois l'accord réalisé, ils attendent. Une minute passe, puis une deuxième, puis une troisième… Dix minutes ont passé. Ils regardent la salle, le public, leurs instruments, leurs partitions, posées sur les pupitres. L'altiste se gratte l'oreille. Le second violon sort un mouchoir de sa poche, s'essuie brièvement la moustache puis remet le mouchoir dans sa poche. Le violoncelliste se racle la gorge, éloigne ses lunettes de son visage, semble en inspecter les verres, puis les remet sur son nez. L'altiste a un tic : il tire les commissures de sa bouche vers les oreilles, de sorte qu'on pense qu'il sourit. Le second violon l'observe, lui sourit, puis se racle la gorge à nouveau. Quinze minutes ont passé. Le public est toujours silencieux. On entend quelques toux éparses mais rien d'alarmant. Le violoncelliste semble lire sa partition, comme s'il voulait la mémoriser, ou vérifier quelque chose. Le second violon tourne la tête vers les coulisses. Il se racle la gorge. L'altiste se gratte l'oreille et fait jouer les muscles de ses chevilles, ce qui a pour effet de soulever ses pieds, l'un après l'autre. Le second violon observe l'altiste, ses chaussures, puis relève la tête en se redressant sur sa chaise. Vingt minutes ont passé.

Le premier violon, une femme, entre en scène avec son instrument. Elle marche en frottant les cuisses l'une contre l'autre comme si elle avait peur de perdre sa culotte. Dès qu'elle est assise auprès de ses compagnons, les autres s'accordent à nouveau, mais elle ne bouge pas. Elle a posé son violon sur ses cuisses et le regarde avec une sorte de terreur sacrée. Son bras droit, celui avec lequel elle tient l'archet, pend le long de son corps. On voit qu'elle transpire. 

Marion Cotillard applaudit très fort, sans raison apparente. Tous les regards se tournent vers elle, ce qui a pour effet de stopper net son élan. Au premier rang, une élégante remue son éventail et son voisin éternue. On entend du remue-ménage dans les coulisses, comme si l'on transportait des meubles très lourds. 

***

Tout est recouvert de blanc. On entend des gémissements, des craquements, des cris étouffés, puis à nouveau le silence. Pas un survivant.

Le président n'était pas là. 

***

Au début les musiciens jouaient. Ils savaient quoi jouer, ils avaient un programme. Maintenant, ils ne prennent même plus la peine d'avoir des partitions, de répéter. Ils viennent, ils s'assoient, ils attendent. Tout le monde attend. Il paraît que parfois le premier violon n'est pas plus violoniste que vous et moi. C'est lamentable. N'empêche, le système fonctionne plutôt bien, il faut le reconnaître. Est-ce que vous savez pourquoi on a interdit les signes religieux ? Ça me semble évident. Ah bon, vous trouvez ? Que craignent-ils ? 

***

Le président viendra-t-il ? Vous savez bien que non. Mais c'est impossible ! 

***

C'est complet, Madame. Je peux m'asseoir sur les marches. C'est interdit : raisons de sécurité. Mais enfin… N'insistez pas ou j'appelle la sécurité. 

***

Comment ont-ils réussi à apporter toute cette neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la neige ? Je ne sais pas de quoi vous parlez. Pourquoi la musique ? Je ne sais pas de quoi vous parlez.

***

Je la vois dans la glace de la salle de bains. Elle se passe de la crème sur le visage, sur le cou et sur la naissance des épaules. Puis elle prend sa brosse à dents et le tube de dentifrice. Je la regarde et je me dis que j'aime ça, qu'une femme qui s'apprête pour la nuit est la plus belle chose que je connaisse. Je la regarde, dans la glace, avec émerveillement, mais je constate que je n'y suis pas, dans la glace, et je comprends qu'elle est seule dans la salle de bains. J'étais à ce fichu concert, je revois la violoniste qui entre sur scène en frottant ses cuisses l'une sur l'autre. Je peux sentir l'odeur de la crème sur son visage et l'odeur de ses cheveux après qu'elle les a brossés. Elle masse, du bout de la main droite, le creux du cou, sur l'épaule, où elle pose son instrument. C'est légèrement bleuté.

***

Les deux femmes discutent en buvant un verre. À chaque fois que la caméra est sur A., il décompose le mouvement. Il fait des arrêts sur images, une centaine par plan, et il se dit : A., c'est ça plus ça plus ça plus ça plus ça… Toutes ces choses, tous ces visages qui s'enchaînent, toutes ces poses non pausées, tous ces visages arrêtés qui ne se laissent jamais arrêter, toutes ces infinies transitions, toutes ces notes de la mélodie de son visage, toutes ces modulations, et aussi toutes ces absences, c'est elle. Il voit son visage qui se découpe sur le blanc de la neige, son visage merveilleusement transparent en harmonie avec la neige, et il se dit qu'elle est intacte de lui, qu'il n'a jamais été en mesure d'altérer ce visage. Cette crème qu'elle se passe sur le visage, soir après soir, ce n'est pas pour protéger sa peau du vieillissement, non, c'est pour qu'il ne la touche pas, même pendant le sommeil. Même quand elle dort, même quand elle est nue dans ses bras, il n'a aucun accès à elle, il est enfoui sous des mètres de neige, dans la nuit du rêve, tandis qu'elle marche, seule, et il ne peut ni la suivre ni la faire dévier de son chemin. Les enfants qu'ils ont eus ensemble partiront de leur côté, elle continuera sa route, et lui restera là, assis dans la salle, à l'écouter jouer, en attendant d'être recouvert par des tonnes de neige. Il ne peut même pas crier, il ne peut même pas se plaindre. Il est assis dans la salle et regarde le spectacle, et, dans le public, on reste silencieux et immobile. 

***

Il fait nuit. Elle marche dans la neige. On entend le bruit de ses pas. Tout a disparu, il n'y a plus personne, il n'y a plus qu'elle, qui marche dans la neige. Sûrement, sous ses pas, par dizaines, des corps gisent, profondément enfouis sous la neige, qui a tout recouvert. Elle marche encore. Elle transpire. Elle se sert de son archet comme d'un bâton de ski, ou d'une canne. Elle déclenche des catastrophes et elle enterre les témoins. 

***

Le temps a passé. La neige a recouvert les hommes, les bêtes, et tout ce qui est vivant. Le président est arrivé et le quatuor va pouvoir commencer à jouer dans la grande salle très silencieuse. Tout danger a été écarté. 

Musique !

(À Bernard Cavanna et Noëmi Schindler)

jeudi 26 février 2015

La Gamme


« J’ai tout » pense-t-elle, pourquoi aller traverser la vie puisque tout m’est donné ? Et puis… Le père, la mère, les douleurs, le miroir, et qui est cette fille, là, que je regarde, elle est en culotte, elle s’inspecte, un peu rouge, tourne la tête, se met de profil, « ai-je de gros mollets ? », et ces fesses, là, un peu grosses, non ?, mes seins, un peu petits ?, elle essaie de se rassurer, mais tout de même, elle touche un peu, pour voir, son ventre, dur, musclé (bon, là, ça va…), remonte, va sous les seins, les remonte, les fait saillir, regarde le bout, il est joli, non ?, mais elle sait ce qu’on raconte, les garçons et leur manie des gros seins, elle remonte encore, passe de l’épaule au cou, remonte encore vers la bouche, passe un doigt sur ses lèvres, fait rouler la lèvre inférieure qui découvre alors les dents, la gencive, et si j’enlevais ma culotte ? Je m’appelle Sarah Verteuil, repartons de là ; un nom, un con ? Non, elle ne peut pas penser cela, bien-sûr, mais enfin tout de même, cette chose, là, en bas du ventre, c’est bien là qu’on finit toujours par venir, non ? C’est ce qu’on raconte en tout cas. En convenir… « Premier amour ». Je regarde mon sexe, mon pubis, et je pense : « Un jour, j’inspirerai un premier amour à un homme qui pourtant a déjà, comme on dit, beaucoup vécu. » Oui. Tiens, si je faisais une gamme de sol mineur, là, nue, pourvu que papa n’entre pas ! Donc, je m’assois, lentement, les cuisses serrées. Je transpire un peu, mes fesses sont moites, je sens un courant d’air presque froid qui fait poindre drôlement le haut de ma raie des fesses. Petit triangle givré, l’envers du décor, en somme. Devant, mon triangle noir dont il m’arrive, malgré moi, de sentir l’odeur : je me demande toujours si les autres peuvent sentir aussi. Poinçon de l’instant : je vous salue, Sarah. Donc, j’écarte les cuisses, lentement, je regarde l’intérieur de mes cuisses, la main d’un garçon, là ? Je me penche, j’attrape le violoncelle, je le mets entre mes jambes, je serre, jusqu’à sentir le bois frémir doucement, je relâche l’étreinte, et je regarde les poils de mon sexe. Je crois voir de l’humidité à l’intérieur des poils, ils brillent, je les trouve beaux, vigoureux, je voudrais tout à coup qu’un homme les voie ; mon professeur ? Je ne prends pas l’archet, je vais la faire en pizz, cette gamme, lentement, très lentement, dans le grave, sur une octave. Aucune répétition, aucune explication, aucune justification.

Sol. Où est-ce que ce sol résonne ? Est-ce lui qui provoque cette très légère contraction du vagin, cette onde de fine anxiété roulée sur elle-même, comme si tout à coup un regard était là, fixe, muet. « Au fond, on ne voit bien les œuvres d’art qu’en fonction de ce qui nous arrive d’essentiel dans la vie. » Une gamme est une semaine de sons, le sol est le dimanche, repos solaire, vide et ouverture de la contemplation. J’ai les joues en feu, pas un bruit, c’est l’heure de la sieste, la maison sent les confitures, ce matin au petit-déjeuner maman avait les yeux gonflés et rouges. Sarah me dit : « Entre nous ça a commencé comme ça, j’étais mal, je te parlais d’Éric… » Oui, Sarah, c’est vrai, mais tu n’étais pas obligée, je n’étais pas obligé. La. Sarah sait une chose, depuis toujours : qu’elle est menacée par le conformisme. Mais comment faire ? Est-ce que Julie, Hélène, Karine… Comment s’arrangent-elles de ça, elles n’ont pas l’air d’en avoir conscience. Elles papotent, s’inventent des vies, remplissent des carnets, y collent des photos, des billets écrits en classe, des numéros de téléphone, des critiques de films. Elles écrivent, elles aussi, ce mot ridicule, lourd, chaud et terrible, l’amour, elles mettent des majuscules partout, multiplient les points d’exclamation, inventent le point d’ironie, le point d’émotion, vont à la messe et écrivent des poésies. Tout est là… Peut-être un manque d’ennui, tout de même ? « C’est quoi ton manque ? » lui demande Éric. Le la vibre, donne du souffle à Sarah, elle regarde son bras gauche, celui qui produit le vibrato, elle va jusqu’au bout de la note, il en reste quelque chose en elle, elle serre les fesses, comme si elle cherchait à retenir un écho, qui va manquer… Un jour elle aura des enfants elle aussi. Peut-être est-ce dans très longtemps ? Elle s’imagine, allaitant… Du lait, sortir de là ? Du sperme, sortir d’un sexe d’homme ; le boirait-elle ? Si bémol. Est-ce que mon vagin pourra se dilater assez pour laisser sortir un bébé ? « Faudrait d’abord qu’une bite puisse y entrer ! » Elle glisse le majeur de sa main droite dans sa fente (elle est toute mouillée, ça rentre facilement) et, mentalement, elle dilate ce doigt, le fait grossir, le pousse bien au fond, sa bouche s’ouvre. Do. Elle a joué de son doigt mouillé, un peu gluant, le son est si beau qu’elle pense être face à un secret. Elle a honte ; elle porte son majeur à sa bouche, l’enfonce, loin, sur le côté, et mord, jusqu’au sang, jusqu’aux larmes. . Une île, une note. « Jeudi de lumière »… Réminiscence, raie de lumière, résonance, résolution, respiration de la dominante. Jeudi absolu de la justice des jonchets. Sarah retire un à un les bâtonnets jetés pêle-mêle sur son corps modulant. Jérôme, Éric, Paul, d’autres encore dont les noms altérés ne suffisent plus au jeu du réel. « Tu as transpiré comme une vache » lui dit Éric. Oui, j’ai pu moi aussi constater cela mercredi matin, le matelas était mouillé. Elle s’essuie avec la couette. Je vais faire le café, je reviens, elle est assise sur le lit, elle fume une cigarette. Le ré pose un problème nouveau : corde à vide, ou pas ? Changer de corde, changer de cœur, ou continuer, changeant seulement de position dans la roue des modulations. Là, elle ne sait pas encore… Un corps, un jour, la traversera, son ombre la changera, l’altérera. Il fait chaud, à quoi bon continuer ? Un voile passe devant son regard, elle a cessé d’être nue, elle est habillée d’un lourd sommeil. Éric la voit dormir, éteint le gaz, renonce à se faire à dîner, vient s’asseoir sur le divan, allume une cigarette, décroche le téléphone, le repose, se lève, va dans la chambre, reste sur le pas de la porte, regarde les cheveux de Sarah qui seuls dépassent de la couette, s’avance doucement, va au bureau, prend un carnet, regarde vers le lit, et, lentement, retourne sur le divan. Mi bémol. Le serpent lourd la mord, un peu de glace dans le ventre, ses cuisses serrent l’instrument, la sueur coule sur le bois. Sarah s’entend siffler, le souffle en elle comme une vapeur, je joue, je jouis… Elle appuie ses seins sur le violoncelle, ça la rafraîchit. Odeur d’eucalyptus… Elle tend l’oreille, non, rien, du silence bourdonnant, la maison semble lui dire : vas-y, continue, travaille ton instrument, n’aie pas peur, tu peux y arriver. Elle pense à un autre après-midi, elle à cheval sur les barres dans le gymnase, arrêt du temps, soudain, entre les cuisses. Elle écarte le violoncelle, se tourne vers la glace, observe sa vulve, le S inversé des petites lèvres, sensibles… Fa. Fatigue… Aller au bout ? Clin d’œil du clitoris, ultime vestige. Aura-t-elle un jour quelque chose à dire, ou bien lui faudra-t-elle le secours des enfants ? Vertige de la fin : aller voir sa mère, là, tout de suite, se planter devant elle (se planter devant elle…) et lui chanter sa gamme, en face ! Faille, tremblements, cette dernière note dans la gorge, comme un fait brut, sans paroles, dernière falsification fade. Fa dièse ? Vraie sensible, pour pouvoir un jour recommencer ? (Ou commencer, tout simplement…) C’est la nuit de l’instant, son côté, son regard de côté, sa torve césure qui attire et repousse. Samedi soir ; vomir, puis attendre, dans le silence, un appel, oiseau improbable, dans le même ton. Ne jamais oublier qu’un violoncelliste a l’âme entre les cuisses. Tout cela, bien-sûr, n’a pas eu lieu.

Je suis fatigué. Mais si bien…  Sarah est ici, là-haut, au 2e étage, en train de travailler, je l’entends (un peu) qui tape du pied. Nous commençons à faire l’amour. C’est beaucoup plus simple que je l’imaginais. Elle est charmante, et infiniment plus naturelle dans ces moments-là que je n’aurais jamais pu le concevoir. Dans le noir, qui est-elle pour moi ? Quand son visage s’efface, Sarah V laisse la place à Sarah, que je ne connais pas encore. Mais qui est si douce, si prévenante, si tendre, si indulgente, si drôle ! Une vraie amie qui aime faire l’amour, n’est-ce pas déjà, en soi, quelque chose d’inespéré ? Hier, j’étais chez Jean-Louis, le médecin, pour parler de ma mère. À mon retour, je la trouve installée à mon bureau, très tranquillement en train de lire mon journal intime.

J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

lundi 16 février 2015

Résurrection (12)


Un jour d'absence au monde. Un monde d'absence au jour. Voilà le cadeau de départ de ceux qui nous quittent. Est-on seul, quand on vit seul avec un chien ? Est-il seul aussi, lui, à côté de nous ? La question peut paraître banale à tous ceux qui vivent au sein d'un couple, mais elle ne se pose jamais lorsqu'on partage sa vie avec un animal, avec une bête. Il n'existe pas de dispositif plus efficace qu'un couple pour éprouver la solitude. À chaque instant de bonheur, vous comprenez que ce bonheur n'est qu'un trompe-l'œil, qu'un retard (ou une avance) pris sur la solitude, la solitude qui est le temps réel, le temps éternel, le temps de la tombe. Tous ces moments de plaisir qui nous mettent à l'abri de la mort, nous savons bien, même au moment où nous les vivons, qu'ils n'empêcheront rien, qu'ils sont aussi solides que le caractère tracé dans le sable que la vague va effacer, qu'ils n'existent que dans notre imagination, cette imagination qui accorde au présent un statut de réalité dont le temps abolit jusqu'au souvenir.

Il avait écrit, de sa petite écriture très serrée, ces quelques phrases sur une feuille volante qu'il avait ensuite brûlée, à même la table de la cuisine, puis il avait mis les cendres dans une enveloppe et était allé les jeter sur la tombe, en vérifiant par-dessus son épaule que personne ne l'observait. Il était resté là, les bras ballants, l'enveloppe à la main, pensant à ces noms qu'enfant il inscrivait sur des feuilles de papier à cigarette, et qu'il enfouissait dans les murs de la maison dans lesquels il avait fait de trous — les noms de ses amoureuses.

« Tu ne la feras pas revenir comme ça ! » La bêtise de cette phrase l'accablait. « Tu penses bien que… » Ainsi elle lui donnait la permission de penser et la fin de la phrase n'avait plus aucune importance. Encore qu'évidemment il ne s'agissait pas de pensée, mais plutôt d'une opération, au sens où additionner des nombres, par exemple, permet d'arriver à un résultat. Additionner des ombres, ou plutôt les multiplier les unes par les autres, il sentait bien que cette occupation était la seule vraie justification de sa vie. « Tu perds ton temps ! » Il n'avait pas besoin qu'on lui en fasse le reproche, la perte de temps était pour lui une occupation à plein temps et il en était tellement conscient qu'il se sentait toujours comme un roi en un royaume dont les sujets n'auraient eu comme seul devoir que de rattraper le temps qu'il jetait à pleine brassée par les fenêtres. « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Comment ça, qu'est-ce que je fais… mais j'attends ! Il se désolait de ne plus jamais connaître l'ennui, cet ennui désolant et désolé qui le terrassait littéralement dans l'enfance. La petite écriture serrée, précise, élégante mais sans aucune pose, était celle du père, de ce père qui lui parlait de son "oppression" — il n'employait pas le mot "angoisse" —, cette angoisse dont il ne s'était débarrassée lui-même qu'en abandonnant son droit à l'ennui, ce suffoquant plaisir des âmes trop vieilles pour la vie.

Du cirque glacé qui les a faits prisonniers ils ne peuvent s'évader qu'en combattant, qu'en perdant leurs bois, desquels ils font ensuite un escalier qui leur permet de remonter à la surface des choses. Ils ne savent pas que la prison de la solitude est la seule demeure de laquelle s'échapper condamne à une torture qui conduit à la folie.

« Mais je ne veux pas la faire revenir, je veux la rejoindre. — Eh bien ce sera sans moi. — Parce que tu crois qu'on peut être ensemble, peut-être ? — On avait tout, on avait tout et on a tout dilapidé. Tout était là, avec nous, en nous, entre nous. Tu m'écoutes ? Tu sais que j'ai raison ! Les gens ne savent pas de quoi tu es capable. Ça me fout en l'air. Tu crois peut-être que tu es un héros de bande dessinée ? Tu crois peut-être que je vais attendre là, comme ça, jusqu'à la nuit des temps ? — La fin des temps… — Pardon ? — La fin des temps, tu veux dire la fin des temps. — Si tu veux, la fin des temps. Tu m'écoutes ou tu fais le con ? Parce que moi je te parle, tu vois ! Je te parle de toi, de moi, enfin de nous bordel. Ça t'intéresse, au moins ? — Bien sûr. — On ne dirait pas. Tu sais ce qu'on dit de toi ? — Non, mais je m'en fous. — C'est faux, tu ne t'en fous pas, c'est faux, tu m'énerves, mais tu m'énerves ! — Bon, alors que dit-on de moi ? — T'as raison, on s'en fout. C'est pas le problème, c'est pas du tout le problème. Le problème c'est moi. Tu n'es pas un super-héros, je ne suis pas Pénélope, on ne va pas rester là à crever sur place, si ? — Pourquoi me parles-tu de Pénélope ? — Ne fais pas diversion. Je te parle de ce qui est important, tu comprends, important, tu comprends ce mot ? — Évidemment que je comprends… — Bon, alors ne m'interromps pas, avec tes digressions continuelles, ne fuis pas les problèmes, pour une fois, je t'en prie, tais-toi et écoute-moi. — J'ai l'impression de ne faire que ça. — Tais-toi. Laisse-moi parler. — D'accord. — Tais-toi ! Je ne sais plus ce que je voulais dire. C'est ta stratégie, tu m'empêches de penser, tu es trop là, tu es beaucoup trop là, tu prends trop de place, et en même temps tu te caches, tu ne dis jamais rien de ce que tu penses, tu n'as aucune ambition, tu ne cherches pas à te faire connaître, c'est insupportable, tu comprends, c'est très pénible, vraiment pénible, c'est comme si tu me disais que je ne vaux pas la peine que tu te bouges le cul, tu comprends, ça ? Et moi, là-dedans, hein, et moi, je suis quoi, je suis qui, je sers à quoi, je vaux quoi, pour toi, je ne suis pas assez intelligente, c'est ça, je suis trop conne pour comprendre que Monsieur ne s'intéresse pas vraiment à ce qui se passe, je suis au ras des pâquerette, parce que j'ai les pieds sur terre, parce que je me préoccupe des comptes, des courses, c'est ça que tu penses, mais dis-le, je sais bien que c'est ça que tu penses alors vas-y. Tu pouvais pas la donner, cette interview, hein, tu pouvais pas, non, c'était trop dur, ça t'aurait empêché de rester comme un con à regarder tourner la machine à laver, ça t'aurait fatigué de donner cette interview, vraiment, ça t'aurait tué, ça aurait ennuyé Monsieur, Monsieur avait mieux à faire, Monsieur avait son bain à prendre, quoi, faut comprendre, bordel, Monsieur est trop important pour répondre à six questions, il a autre chose à foutre, il faut qu'il aille traîner sur Facebook, Monsieur, il faut qu'il aille faire le beau, oui, ça c'est important, c'est vrai, et pendant ce temps-là, qui c'est qui répond au courrier, au téléphone, qui c'est qui fait tourner la maison, qui c'est qui lave les slips de Monsieur et repasse ses chemises, qui c'est qui ouvre le courrier que Monsieur a mis à la poubelle, et qui c'est qui commande les croquettes du chien sur Internet, hein, qui c'est ? — C'est toi ? — Nom de dieu, tu poses la question ? — C'était pour rire. »

Tes amoureuses, tu les emmures ! — Tu mélanges tous.

(…)

mercredi 11 février 2015

Blue in Green


J’ai mis Blue in green, tout bas, en boucle. Je vois la photo de Sarah dans son petit cadre d’argent, devant moi. Elle ferme les yeux. Elle vient de pleurer. Son bras gauche est posé sur le violoncelle, sa main droite sur son genou. Derrière elle, le drap, lac de clarté, horizontal, tendu, voile suspendue renversée. Elle semble s’enfoncer dans cette fin d’après-midi. Être happée par le mur, par l’ombre. Je voulais qu’elle soit là, calme statue au centre de ma chambre.

Tout descend dans cette musique. À l’époque de Blue in green, Miles était jeune, très beau, le regard intensément triste, ailleurs. Fini, le bop, la vitesse ciselée, avec Charlie Parker. Il joue comme s’il était très vieux ; une note, un peu froissée, il la tient, elle traverse le temps. Il écoute.

Je sens son parfum, elle vient de jouer pour moi, je ne sais rien de ce qu’il y a en elle. Elle va se déshabiller (« la culotte aussi ? »), elle est fatiguée, elle sort d’une répétition, elle est venue directement. Quand je lui ai demandé cette série de photos, elle s’est mise à pleurer, mais n’a pas refusé.

Bill Evans, à la fin du morceau, récapitule, calmement, la vie repasse en accéléré, mais très lentement, tout ça n’aura pas de fin, jamais. La douceur un peu perdue du sax… « La première fois que je vis Terry Lennox, il était fin soûl dans une Rolls Royce Silver Wraith devant la terrasse des Dancers. »

Elle retient son regard à l’intérieur.  Elle est ailleurs. Entre ses jambes, ce ventre de bois, cet autre corps, même taille, ce double, qui dort chaque nuit dans un cercueil, à côté du lit. Je la regarde, je la regarde encore, je n’ai que quelques heures, demain elle sera partie, je la raccompagnerai dans le XVIIIe. Sarah n’est pas toujours gaie. Je voudrais photographier le son en train de sortir, garder l’oreille près de sa bouche. Entre nous, un inceste.

« Puis ce fut le silence. Je continuai à écouter. Pourquoi ? »

dimanche 8 février 2015

La Fête du Jasmin


Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême. C'est bon de te voir ! Tu t'es lavé les mains ? Allons au fin fond des impasses et voyons si là aussi les enfants jouent au foot. Ils leur donnent de l'argent pour fumer de l'opium. Vous voyez ? Oui, je vois, je vois, l'opium, je connais. C'est ça la vie ? Bien sûr, mon frère, c'est ça la vie ! Tu ne le savais pas ? Si, je le savais. Mais je ne l'avais pas vue de mes propres yeux, cette vie-là. Alors tu ne connais rien à la vie. Welcome ! La parabole, mon frère, la parabole, c'est ça l'école ! Darius le grand, nous lui souhaitons aussi longue vie et santé, non ? Et les jeux vidéos, vous y jouez aussi ? Les jasmins de Mossoul et les roses d'Ispahan, tout ça, toutes ces chansons, hein, c'est joli… Longue vie à toi, Mère, viens là que je te prenne dans mes bras. Avant que je parte, tu dois savoir, toi aussi, qui j'ai été dans cette vie. Vous aimez la pâtisserie ? Oh oui, je suis gourmand, très gourmand, le sucre, les amandes, le miel, j'aime ça. Mais vous n'êtes pas juif ? À votre avis, je suis juif ? Alors ça va, vous êtes comme nous. Je vous donnerai de l'opium, des jeux vidéos, et des gâteaux au miel, si vous voulez. Ma sœur est jolie, si, si, elle est très jolie. Êtes-vous un terroriste ? Non, ne riez pas s'il-vous-plaît, êtes-vous un terroriste ? Je suis obligé de vous poser cette question. Vous allez vous laver les mains encore une fois ? Si je réponds que je ne suis pas un terroriste, vous allez penser que j'en suis un. Ce n'est pas faux, ça. Vous êtes fou ? Non, non, je ne suis pas fou, enfin pas trop. Vous préférez le whisky ou la religion ? Je préfère le vin, et le foot. Il faut que ça change. Changer, changer, vous avez un diplôme de changement ? Je préfère le whisky à la religion, mais le changement ne m'intéresse pas. S'ils n'ont pas peur, eux, pourquoi avez-vous peur, vous ? Ils veulent se faire entendre. Juste ça, être ensemble et se faire entendre. Les téléphones sonnent tous en même temps, il est impossible de répondre. Les fleurs de l'oranger, et ton souffle, mon amour, près de mon visage, quand tu dors, je vais me laver les mains, je reviens près de toi, je pose mes mains sur ton visage et ton souffle passe en moi, comme la nuée du matin, l'été, dans la montagne. Ta lèvre de corail, ton rire léger, la mousse de ton sexe, le papillon qui sort de ton cœur et vole vers le soleil, les roses du passé et les jasmins de ton jeune amour, je les respire et les respire. Je dois rester ici. Nous voulons la liberté. Et le whisky ? Tu es enceinte, tu sais ? Mais je le sais, que je suis enceinte, qu'est-ce que tu crois ? C'est mon ventre, ça ! Viens en moi. Comment ça, en toi ? En moi, là, tu vois, là, c'est l'entrée. Mais le bébé ? Ne t'inquiète pas pour le bébé, il dort. Comme ça, c'est ça, prends mon visage entre tes mains et respire mon souffle léger. Tu es belle. Je sais. Tu mens, mais je sais. Je suis belle comme l'opium et les roses et les fesses d'un bébé. Good night. Je mange ton gâteau, je lèche le miel qui sort de toi, je plonge ma cuillère dans la pâte tiède et je m'endors la bouche ouverte. Welcome. Rien ne reste ainsi pour toujours, rien. Je sais. Lave-toi les mains et prends-moi. Tu as une arme et tu refuses de t'en servir ? Je suis ton impasse, ton cul de sac, je suis la dernière station. La femme est allongée sur le macadam, elle a les yeux révulsés. Quand on est là, on pense qu'on est au centre du monde et que tous doivent voir ça. Le sang coule, mais il coule aussi à l'intérieur de millions de corps, c'est le même sang, comprends-tu ? Prends ton arme et suis-moi. Tu n'es pas juif ? Les ordres viennent de l'étranger, tu comprends ? Nous devons comprendre ce qui se passe, ils doivent parler. Es-tu en prison ? Suis-je ta prison ? N'es-tu pas plutôt prisonnier de toi-même ? Je dois me laver les mains. C'est ça, lave-toi les mains et bois un peu de whisky. Ensuite nous parlerons. Qui est Marcel Proust ? Vous plaisantez ? Qui est Marcel Proust ? Un Juif ? Quelle question ! D'accord, mais était-il juif, oui ou non ? Quelle importance ? Ça nous intéresse, ça nous intéresse beaucoup. C'est ça la vie ? Justement, nous voudrions savoir si c'est ça la vie, pour vous. Je ne comprends pas vos questions. Vous n'avez pas à les comprendre mais à y répondre. Laissez-moi sentir les roses et je vous dirai tout ce que vous voulez savoir. Tu n'as pas de nez, comment pourrais-tu sentir les roses ! Tu n'es pas au centre du monde, tu sais, tout le monde t'a oublié. Tout le monde m'a oublié, je sais. Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême ! Welcome !

samedi 7 février 2015

Résurrection (11)


On peut raisonnablement penser que le jour de sa propre naissance est un jour important. Mais, le jour de sa propre naissance, que s'était-il passé ? Il était venu au jour, comme on dit, vers quatre heures de l'après-midi, un mardi. Le jeudi précédent, Jeanne Bourgeois, dite Mistinguett, était morte, et le dimanche précédent, le premier jour de l'année, Christine Lagarde était née, en cet hiver extraordinairement froid. Deux semaines après, la régie Renault allait sortir la Dauphine, petite berline quatre portes et quatre cylindres conçue par Fernand Picard, qui deviendrait la voiture la plus vendue en France jusqu'à 1961, et nommée ainsi parce que "la reine des ventes" était alors la 4CV. Elle montait à 115 km/h et avait une boîte à trois vitesses. Elle pesait 630 kg. Quelques années plus tard, Renault améliorera la Dauphine qui deviendra l'Ondine, connue aussi sous le nom de DeLuxe, à quatre vitesses et siège avant inclinable. Il était né le 10 janvier, et il était né seul, enfin, seul avec sa mère, quand-même. Elle s'est débrouillée toute seule, ils s'étaient débrouillés seuls, dans cette clinique qui se trouvait un peu à la sortie de la ville, en direction de Vallières et du val de Fier. Comme sa mère avait accouché un certain nombre de fois auparavant, cinq fois en tout, dont deux fois des jumeaux, elle avait un peu l'habitude, et ça s'est passé comme lettre à la poste. C'est en tout cas ce qu'elle lui a dit, employant même pour l'occasion une étrange expression : « Tu es né comme un grand soleil ! » qu'il a toujours eu du mal à comprendre, mais qui semble indiquer tout de même que cet accouchement n'a rien eu de douloureux ou d'effrayant, malgré les conditions minimales dans lequel il eut lieu. Tout est possible, quand on arrive dans ces conditions. Les hivers froids, il avait toujours aimé ça. Le soleil d'hiver, voilà sa définition du bonheur. Il se revoit un matin, rentrant chez lui, avec un xylophone sur le dos, dans le dernier tournant qui précèdait la route qui mène à la maison. Quelques minutes auparavant, à la gare, le train ne s'était pas arrêté. Pas vraiment, en tout cas, et il lui avait fallu se décider à sauter en marche sur le quai glacé, lançant d'abord son sac, puis sautant avec le xylophone ; un miracle qu'il ne se soit pas étalé sur le verglas, devant la petite gare à peu près déserte. Il rentrait d'une tournée dans laquelle il avait accompagné un chanteur occitan, et sur la route, dans le dernier tournant avant la maison, il avait en tête un fado d'Amalia Rodriguez, il marchait d'un bon pas, il était pressé d'arriver, de prendre un bon petit déjeuner, il avait à la fois froid et chaud, le soleil était encore bas, l'air transparent, sec, le ciel était d'un bleu coupant, et il avait été heureux comme jamais dans sa vie, juste à cause de ce soleil et de ce fado, dans le froid de l'hiver, ou peut-être pour des raisons qu'il ignorait complètement, allez savoir. Il y a des gens qui aiment la nuit, parce qu'elle leur donne l'impression que tout est possible, mais les matins, les matins clairs où l'on rentre chez soi, comme le soldat de l'Histoire de Ramuz, avec son instrument sur le dos, avec les maisons qu'on connaît, qui sont comme des cailloux sur le chemin, avec la mère Jacquier qui vous regarde comme elle regarderait un revenant, c'est encore mieux que la nuit, c'est une sorte de nuit claire où tous les chats sont des soleils noirs. Depuis, il avait compris que toutes les naissances ne se ressemblent pas, et qu'il y en a qui hésitent à sauter du train en marche, qui restent là, à la portière ouverte, à voir le monde glacé défiler devant eux sans oser y mettre un pied.

Avoir un chien avec soi (et c'est tout). L'été avait été de courte durée, elle avait été morte (les odeurs, c'est ce qu'il y a de plus important). La ville était plongée dans le soir qui vient, et sur le quai les devantures des magasins étaient éclairées. Comment allait-il se justifier ? Elle était née le 10 septembre 2001, quand-même. The Old Country, ou les Bunte Blätter, par Richter, dans la voiture. Vous feriez un heureux. Encore ? Silencieuse. Attentive, comme toujours. Rien n'avait changé ? Le piano est un peu désaccordé, comme si les mains de Richter étaient trop méchantes, trop aiguës, et même cette sonorité un peu brisée, un peu ébréchée, lui plaît. Il fait froid, ils sont seuls avec Schumann, avec ces quelques feuillets dépressifs, éparpillés, qui les suivent. « Elle est avec moi. » Il est né avec elle. Encore aujourd'hui, ils sont seuls, invisibles, vraiment c'est comme s'ils avaient déjà quitté ce monde.

« Mais peut-on être fier de de ce qu'on est ? C'est ridicule d'être fier de ce qu'on est, on n'y est pour rien, justement. Toutes ces prides, c'est à vomir. — On ne se comprend pas. Moi il me semble au contraire qu'on doit être fier de ce qu'on est, même s'il n'y a aucune raison particulière de l'être. On est fier de la part de donné qu'il y a en nous, ou de reçu, si tu préfères. On n'a pas le choix, on doit en être fier, parce qu'on l'a reçu et que ça ne nous appartient pas. On ne décide pas de ces choses là, on ne juge même pas, on prend avec soi, on comprend, et ensuite on passe… à ceux qui viennent après. — Il me semble justement que tu es très mal placé pour en parler, toi qui n'as pas d'enfant. »

Le chien conserve ce qui est. Il aime la routine. Ce n'est pas pour rien que sa figure est si attachée à la demeure de l'homme, qu'il la garde. C'est un enfant qui a les prérogatives et les goûts d'un vieillard. Plus qu'un enfant sage, c'est un sage enfantin. Même quand il joue, et il aime jouer, il fait passer le soin pour son maître avant son plaisir, il reste attentif à ne pas blesser, à ne pas dépasser les bornes, il n'en fait pas trop, et il fait passer l'homme avant lui, il est conscient de son rôle, son être ne se dilate jamais jusqu'à prendre le pas sur la relation qu'il entretient avec celui qui l'a choisi. C'est le contraire d'un enfant gâté. On dit d'un vin qui va s'améliorer avec le temps qu'il s'agit d'un vin de garde ; un chien est un animal de garde : plus il vous connaît plus il vous aime, c'est tout le contraire des hommes et des femmes.

Bürg était mort cet hiver-là, lui avait-on appris, plus tard. Ensuite, ils avaient eu Laïka, cette chienne fauve qui préfigurait Luna (même gabarit, même pelage), et qu'il avait connue, elle, tout enfant. Laïka, la chienne de l'espace, la chienne sacrifiée par ces salauds d'hommes qui pensent toujours qu'ils ont le droit de sacrifier les animaux, et même, peut-être, que les animaux ne sont sur Terre que pour que l'homme les sacrifie. Ils étaient allés entendre Pierre-Laurent Aimard au Grand Théâtre de Provence, à Aix. Comme il ne voulait pas laisser la chienne à la maison de la femme, qu'elle connaissait, mais où elle n'était tout de même pas chez elle, il avait décidé de la laisser dans la voiture, durant le temps du concert. Il avait trouvé une place dans un endroit calme, un peu à l'écart, et elle était restée volontiers dans sa voiture, comme à son habitude. C'est seulement après, en sortant du théâtre, qu'il a pris conscience de ce qu'il venait de faire, et ils ont pressé le pas en direction de la voiture. La chienne était là, elle ne manifestait même pas d'impatience à être délivrée, elle alla seulement uriner un long moment avant de remonter en voiture avec eux et de reprendre le chemin de la maison. Il en avait fait des cauchemars, après, imaginant que des fumiers auraient très bien pu s'amuser à mettre le feu à l'auto, le chien à l'intérieur ayant été, évidemment, une motivation supplémentaire, il en avait bien conscience. Il les connaissait bien, ces raclures, il les voyait à l'œuvre, tout le monde les voyait à l'œuvre, mais personne n'avait l'air de vouloir croire ce que les yeux voient, tout le monde faisait comme si ce genre de choses n'arrivaient pas vraiment. Quand il avait dit sa frayeur à la femme, elle s'était récriée, sur le mode : mais pourquoi vois-tu tout en noir, mon Dieu ! Pourquoi exagères-tu toujours ? Tu imagines toujours le pire, c'est effrayant ! Il n'avait rien dit. Il avait préféré se taire car il sentait que la colère allait monter très vite s'il commençait à répondre, s'il prenait la peine de démonter la peur panique qui, en face, prenait la pose avantageuse de la sagesse, et il commençait à avoir une grande habitude de ce nouveau mécanisme de défense se répandant comme une maladie contagieuse parmi ses semblables. La plupart du temps, les inconscients sont les plus trouillards, leur inconscience n'étant qu'une des manifestations infantiles de leur frayeur. Ils imaginent qu'en ignorant le danger ils le mettent à distance, ils le neutralisent, ils le font disparaître derrière leur petit doigt dressé comme une lanterne phallique ridiculement brandie comme un sabre dans la nuit, et ils vous en veulent toujours beaucoup de leur rappeler qu'ils vont nus et sont grotesques.

Oui, parfaitement, entre les expériences médicales sur le vivant, la torture gratuite, et le sacrifice religieux, il voyait un lien très puissant, un lien qui avait traversé le temps et qui peut-être fondait l'humanité, la dressait contre le vivant : à mesure qu'elle s'accaparait le vivant, cette humanité, elle le défaisait de l'autre main, c'est ce qui marquait très nettement ce début de siècle.

« Alors pourquoi revenir ? » Tu ne comprends pas. On ne revient jamais dans le même monde. As-tu vu Richter entrer en scène ?

(…)

(à Madame Danielle Borer)

mardi 3 février 2015

Résurrection (10)


La mort est sans doute le fait d'être plein de soi-même. 

La fatigue d'être soi, quand elle se confond avec la fatigue tout court, avec l'épuisement, quand plus rien ne peut les distinguer, il avait connu cet état, une fois dans sa vie. En écoutant ce prélude de Franck lui revenaient ces accès de terreur, sur l'autoroute, quand des crises d'angoisse mortelles le faisait s'arrêter précipitamment sur la bande d'arrêt d'urgence, au sortir d'un tunnel ou après le franchissement d'un pont. Être auprès de celle qui souffre, ne jamais lâcher sa main, ne jamais dormir, être toujours sur le pont, se lever autant de fois qu'il le faut dans la nuit, revenir encore et encore, pousser les volets, les refermer, refaire le lit, nettoyer, attendre, attendre, attendre, faire à manger, donner à manger, faire les courses, monter les escaliers quatre à quatre, attendre encore ceux qui disent venir et ne viennent pas, oublient de téléphoner pour se décommander, être à l'affut des bruits, des signes, de l'absence des bruits rassurants, tenir tout de même son journal, par bribes, dès qu'on le peut, supporter les mauvaises odeurs, avoir mal au dos, aller fumer rapidement une cigarette dehors, tenir tête aux imbéciles, à ceux qui veulent vous voir flancher, qui voudraient que vous vous soumettiez, que vous acceptiez, discuter encore et encore avec les médecins, les écouter ne pas vous écouter, contourner les interdits, les habitudes, les coutumes et les imbécilités de tous ceux qui veulent que vous ne soyez pas là, que vous dérangez, les nausées, les spasmes, les moments où l'on devient fou, de rage, de désespoir, d'hébétude, de solitude, d'amour et de fureur, et surtout le refus, le refus obstiné, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, le refus brutal, violent, minéral, de céder, de capituler, de baisser la garde, de tourner le dos, d'aller se coucher et de dormir jusqu'à trop tard, il avait connu cet état de guerre permanente qui sauve de la mort, qui vous expulse de vous-même, qui vous retourne le corps comme un gant, vous vide comme un utérus qui se décharge enfin d'une vie qui ne lui appartient pas, de la vie nécessaire et hésitante, et ce puits sans fond dans lequel un cœur solitaire est lancé à toute volée sans aucune considération ni compassion l'avait débarrassé de toute empathie suspecte envers le genre humain tel qu'il est habituellement imaginé.

Elle lui avait dit plusieurs fois. « Tu dois apprendre à te passer de moi. » C'est le genre de choses qu'une mère doit dire à son fils et les fils n'écoutent pas ce genre de choses puisque les choses qu'on doit dire ne sont pas faites pour être écoutées. Tu es tout pour moi mais je vais quand-même partir, qui peut dire, qui peut entendre ce genre de choses, un monstre, un fou, un menteur ou un sourd… La vie est une fugue perpétuelle dont l'antécédent finit par devenir le conséquent : il était devenu le père de sa mère,  elle qui avait été par accident la mère de ce fils qui ne serait jamais père. Se sauver de la mort en l'accueillant chez soi, voilà  ce qu'il avait expérimenté et qui l'avait mené aux confins d'une folie rédemptrice. Contre la mort de la lumière il avait dressé en lui un tableau plus noir que la nuit, mais les murs de cette prison étaient des phrases interminables et sans césure qui le ceinturaient et lui maintenaient la tête sous terre. Il avait été déjà inhumé, il était déjà près d'elle, dans le caveau il l'avait précédée et elle allait à nouveau, après un dernier cercle dans le temps, le rejoindre, encore, dans l'éternité, et même revenir près de lui, l'autre et le même, le sujet et le contre-sujet, pour une ultime coda, ou strette, dix années supplémentaires de bonheur offert pour qu'il parvienne, enfin, à comprendre ce qu'il était en train de vivre, ou peut-être vaudrait-il mieux dire, de dévivre.

Elle était venue se blottir contre lui, à la tête du lit, posant son museau sur son épaule, elle était restée un long moment comme ça, sans bouger, silencieuse, il ne la regardait pas et elle ne le regardait pas non plus, ils se tenaient là tous les deux, face au sud, en sachant ce que signifiait ce moment, qu'il s'agissait de creuser dans le temps une sorte d'abri intangible où ils pourraient revenir et revenir encore quand le temps les aurait séparés, il sentait son souffle léger, tout près de son oreille, il savait que ce souffle était celui de la fin, qu'il se faisait rare, qu'il était un souffle qui n'avait plus rien de spontané, qu'elle devait maintenant activement le produire et le maintenir, et elle le faisait pour lui, que c'était son adieu discret et sans pathos et que ce moment ne se reproduirait pas.

Elle allait bientôt se remplir d'elle-même, trop, jusqu'à en étouffer, et le souffle qui lui manquerait alors passerait dans celui de celui qui l'aimait…

(…)

vendredi 30 janvier 2015

Résurrection (9)


La jeune fille était seule toute l'année, dans cette station service perdue dans les Highlands. Elle regardait les cerfs et les hommes passer, ces derniers en voiture, les autres, la nuit, sous sa fenêtre. Elle parlait peu, mais elle chantait souvent, en particulier dans son bain. On va toujours chercher trop loin ce qui se trouve sous notre nez, et qui est en général bien plus intéressant que l'exotisme le plus échevelé. 

Ce matin-là, il s'était réveillé en faisant une découverte sensationnelle. Il était soudain capable, les paupières baissées, en dirigeant ses yeux vers une espèce de fenêtre haute, située approximativement au niveau des sourcils, de percevoir spontanément, sans aucun effort ni aucune volonté, tout un spectacle étonnant, avec des personnages, des situations, des décors, exactement à la manière d'un film. Ce n'était pas du ressort de l'imagination, ni de celui du rêve, non, c'était autre chose, qu'il n'avait jamais vu auparavant. Il fit plusieurs tentatives, et à chaque fois, dans cette même fenêtre, assez mince en hauteur mais très étendue dans la largeur, les images apparaissaient à nouveau, dans des tons sépias, mais tout de même assez nettes. 

La biche, aperçue par la fenêtre de la chambre, éclairée par une lampe de poche, silencieuse, hésitante, qui se sait observée mais qui ne fuit pas pour autant, qui ne regarde pas celle qui l'observe, mais dont on sent bien que tout son corps est sensibilisé à l'extrême, disposé là comme un film ultra-sensible qui mesure l'attention de l'autre avec précision. 

Il aimait ce genre de film où l'on a peur du début jusqu'à la fin, mais d'une peur qui n'est que la hantise poussée à l'extrême que quelque chose arrive, que quelque chose vienne déranger le rien qui se trouve de l'autre côté de l'écran, de l'autre côté de la vitre, qu'un événement vienne briser l'étoffe mince et fragile qui déroule sa trame paisible, évanescente, à la limite de l'existant, du tangible. Pas de couleurs vives, pas de bruits inutiles, pas de pétarades, juste la vie qui persiste malgré tout, pas de conflits, pas de cris, pas de sentiments, pas de coups de théâtre, seulement le temps qui passe sur les êtres, et ceux-là qui s'excusent presque d'exister. 

En dire le moins possible, ça elle savait le faire. Elle était une sorte de paysanne parisienne, très à l'aise partout mais avec un quant-à-soi très seyant, et même sexy. Elle me commentait pas, presque jamais. Ses paroles étaient destinées à l'action, sauf quand elle avait bu. Le vent, les bruyères, la mer, ses doigts secs, l'immensité autour d'elle, rien n'avait l'air de la dépayser, elle se tenait là comme deux mesures de Webern à la terrasse d'un café, naturellement atonale mais d'une atonalité tranquille et sans complexe.

Dans le fond, c'était ça, le souci, ces gens qui veulent que quelque chose arrive, que ça change, que ça bouge, que ça se transforme, que ça évolue, qu'on aille quelque part, qu'on sorte le soir et le matin, qu'on parte en vacances, qu'on divorce, qu'on change de coiffure, de lunettes, de manteau, de look, de langue, de musique, qu'est-ce qu'ils pouvaient nous emmerder, nous fatiguer, ah, si on pouvait les mettre dans un monde à part, entre eux, avec toutes les commodités de la vie moderne, avec les avions, les mobylettes, les TGV, les yachts, les remonte-pentes et les abonnements au spectacle, les drones et les tondeuses à gazon, qu'est-ce que ce serait bien, et nous on serait là, tranquilles, il ne se passerait plus rien, rien du tout, pas de concerts, pas de fêtes, pas de défilés, pas de bruit, pas d'expositions, pas de quinzaine commerciale, pas d'élections, pas d'alternance démocratique, pas de campagne électorale, surtout, pas de publicité, pas d'éclairage la nuit, la nuit on dort, oh là là le monde merveilleux, plus besoin du paradis et des vingt-deux vierges, on est là, sur le fauteuil dans le jardin, on fume une clope, on boit un petit coup, même pas, on regarde les feuilles qui tombent, les lézards au soleil, le chien qui dort, la chèvre qui broute et on se dit : je suis heureux ! Pas nomade pour un sou, le vieux. Juste se lever pour aller pisser, et encore. Assis.

Avoir un chien avec soi, et c'est tout.

(…)

mercredi 28 janvier 2015

Résurrection (8)


La question était : Jusqu'à quand un homme dont la femme perd la mémoire chaque jour pourra-t-il lui dire qu'il l'aime. 

Chaque matin, il devait lui expliquer à nouveau qu'il était son mari, comment il s'appelait, combien d'enfants ils avaient eus, où ils s'étaient mariés, où ils habitaient, quel était son travail, quelle était sa chanson préférée et ce qu'elle aimait manger au petit déjeuner. Demandons-nous s'il s'agissait là de pure répétition, ou, au contraire, d'un jour qui chaque matin prend l'aspect de ce qu'on pourrait appeler un événement, une catastrophe, un désastre, le neuf perpétuel. Ce n'est pas une question si simple qu'il y paraît. Comment elle allait réagir aux informations toujours semblables pourtant qu'il lui donnait, il n'en savait jamais rien. Allait-elle se laisser embrasser, fondre en larmes, ou partir en courant dans la rue en chemise de nuit ? Il l'aimait, il la désirait encore, mais jusqu'à quand ? Jusqu'à quand peut-on désirer une femme qui ne sait pas qui vous êtes, qui n'a pas le souvenir de vos caresses, et qui n'a pas non plus le souvenir de sa propre jouissance ? Un telle femme est obligée de faire confiance à des inconnus, en permanence, des inconnus familiers. Qui pourrait vivre en permanence dans un monde inconnu ? Et qui pourrait aimer une telle femme, qui vit dans un monde radicalement différent du nôtre, fondé sur la répétition, le changement progressif, la reconnaissance, l'identité ? Peut-on aimer une femme qui n'a, au sens propre, pas d'identité ? Chaque matin, le même inconnu… mais comment être certain que c'est le même, tromper son mari avec lui-même, jour après jour ?

Ils étaient allés dîner dans le village d'à côté, à cinq kilomètres. Barbara était venue de Paris pour accorder son piano. Le patron de l'auberge écoutait Louis Couperin, que jouait Gustav Leonhardt. Elle portait un nom de roi, ils avaient fait l'amour en rentrant, dans la nuit glaciale. Sentant la main de l'accordeuse sur son sexe, il avait éprouvé un bref pincement, aigu comme le son du clavecin. Couperin et la Bourgogne, en hiver, cette rencontre au plus profond du temps français. Devant le feu, elle s'était déshabillée, ils avaient bu du cognac, le chat était venu se frotter contre les cuisses de la jeune femme. Le monde ouvrait ses bras, il faisait moins vingt, dehors. Ils ont dormi longtemps, ensuite, et le feu s'est éteint. Il ne savait rien d'elle, seulement qu'elle jouait du jazz et qu'elle portait des collants, et qu'elle était américaine. Il aurait pu l'oublier, si le tempérament mésotonique n'avait creusé en lui sans qu'il y prenne garde une veine toujours vive, comme un léger déséquilibre au charme puissant, fait pour revenir. 

« Qui êtes vous ? » « Je suis Louis Couperin. Et vous ? » « Je m'appelle Barbara, ou Christine, ou Raphaële, je ne sais plus au juste. Que faites-vous chez moi ? » « C'est vous qui êtes chez moi, Madame, et je vais donner des ordres pour qu'on vous habille. » Anna-Maria, la petite cousine anglaise, l'avait accompagné au jardin du Luxembourg, qu'il lui avait fait visiter, pendant que Céline était à son cours, aux Arts Appliqués. Ensuite il l'avait prise en photo, goulûment, à l'appartement. « Ne te rhabille pas ou je saute par la fenêtre ! » Elle courait dans tout l'appartement en riant puis s'était mise au piano et avait joué la premier mouvement de la première sonate de Mozart, nue, si nue que la musique débordait de ses cuisses, de ses bras, de son ventre, comme le lait bouillant de la casserole, elle en mettait partout, du Mozart, il allait falloir aérer longtemps après son passage ! « Et ça, tu connais ? »

Oui mais demain ? Pour celle dont la mémoire recommence chaque jour au même point, il n'y a pas de possibilité d'oublier, de passer à autre chose, puisque chaque jour elle va apprendre à nouveau qui elle est, ce qu'elle a fait, ce qu'on lui a fait, qui est mort. Le moteur tourne mais la voiture n'avance pas, c'est toujours le même paysage, bouclé, qui se referme sur elle, indéfiniment, le temps est une plaisanterie sinistre, qui l'a oubliée en chemin, elle a beau être dans le monde, le monde lui est inaccessible. « Mais je t'aime ! » C'est une information qu'elle reçoit. C'est comme si elle regardait la télé. « Il m'aime. » « Je suis sa femme. » Bien bien bien… Ils sont séparés par une vitre à l'épreuve du temps, à l'épreuve de l'amour. Demain il faudra recommencer. À quoi bon. 

Mais c'est vivre, ça. Elle a détourné la tête en pleurant. Maintenant elle rit de manière hystérique. C'est la vie, ça ? Il n'ose plus dire que oui, c'est la vie. Peut-être qu'il se trompe ? Comment savoir quand la chose commence réellement ? Faut-il faire son deuil de la vie, pour être dans la vie ? Il se lève et sort de la pièce, elle va le rendre fou. Mais il revient, la déshabille, met sa tête entre ses cuisses et respire profondément. Elle le laisse faire sans réagir. Toujours cet étonnement extrême : comment une femme peut-elle être aussi désirable, même dans les moments où elle est froide comme une truite morte ?

(…)

mardi 27 janvier 2015

Résurrection (7)


Encore ? Encore, oui, elle s'est postée à l'entrée de la salle de bains, refusant que la porte soit fermée, car elle veut avoir la possibilité de voir la baignoire. Régulièrement, elle jette un coup d'œil, puis repose sa tête sur ses pattes. Et, plus rarement, deux ou trois fois par bain, elle se lève, vient jusqu'à la baignoire, renifle, inspecte, donne un ou deux coups de langue, puis repart s'installer à sa place, rassurée. Lui, il lit, tranquillement allongé dans l'eau chaude, parfois il chante — et alors elle chante aussi —, souvent Mozart, souvent aussi il lui parle, elle soulève la tête, écoute, puis repose sa tête. Elle ne répond pas mais elle écoute. 

Il se dit que si la porte était fermée il aurait plus chaud.

Dans les loges, elle s'était installée sur le canapé. Ils buvaient de la bière et du whisky. Il y avait Dominique, Patricia et Bernard. Elle savait se faire discrète. Quand on était venu le chercher à l'hôpital, elle était là, dans la voiture, dressée sur le siège arrière, dans sa voiture, qu'il ne conduisait pas. Il était monté derrière avec elle, c'était la première fois. Il a souvent repensé à cette première nuit, en Haute-Savoie. Elle a dormi avec Salman, le berger allemand, dans le hall, au bas de l'escalier. Elle l'a regardé monter au premier étage, avec un regard qu'il n'a pas compris. Elle ne savait pas où elle était tombée, dans quelle famille, sur quel maître, il aurait dû comprendre mais il avait tellement d'autres soucis. Ils allaient se promener tous les trois dans les champs. Salman essayait de courir avec elle, derrière elle, mais il ne pouvait déjà plus. Ce regard le poursuit encore, dix ans après. 

Les odeurs, c'est ce qu'il y a de plus important.

Les cirrus, les stratus, les cumulus, en bancs, en voiles, en nappes, en couches, les brouillards en bas, les nuages nacrés en haut, les nuages noctulescents, encore plus haut, et les pieds-de-vent, ça pèse combien, tout ça, et pourquoi ça ne nous tombe pas sur la tête, ni sur les épaules quand on est à la messe, comme un saint-esprit en écharpe ? Parfois, dans le creux de l'après-midi, en été, il se tenait au fond du jardin et regardait le ciel, le questionnait silencieusement. Alors elle venait et se tenait près de lui, le regardant regarder et questionnant son questionnement, mais elle ne levait pas la tête vers le ciel, elle n'en avait pas besoin, puisque le ciel venait jusqu'à elle par lui, son pied-de-vent vivant, son saint-esprit à parole qu'elle devait protéger de tout ce qui pouvait survenir de dangereux. Elle avait été sa fille et maintenant elle était la mère, tout naturellement, et lui aussi avait connu ça, d'être le fils et puis le père, ça vient des nuées, ça nous tombe dessus depuis là-haut, depuis toujours, c'est un peu l'échelle de Jacob, même si on ne la voit pas. Ils étaient à la porte du ciel, tous les deux, et lui ne le savait pas mais elle oui. Il était son rayon crépusculaire, dressé, la tête dans les étoiles, elle était sa pruine, le couvrant d'une muqueuse invisible et dorée, d'une étoffe légère et protectrice.

« Imagine que tu dises à quelqu'un qui a perdu la mémoire, qui a complètement perdu la mémoire, qui ne sait plus qui tu es, que tu dises à ce quelqu'un : "Je t'aime". Tu imagines ? Il y a de quoi flipper, non ? Tu la prends dans tes bras, pour toi c'est tout naturel, tu l'as vue nue des centaines de fois, alors, la prendre dans tes bras, c'est rien du tout, tu mets tes mains autour de son visage, tu vois, et elle, elle est complètement flippée, elle se dit, mais c'est quoi, il se fout de moi, non, c'est pas ça, il me manipule, il croit que je vais gober son histoire qu'on s'est mariés il y a dix ans, il veut seulement me sauter, il m'aime, mon cul, oui, il veut me sauter, c'est tout. » Elle lui disait ça en se versant du café, elle ne le regardait pas. Lui, au contraire, il la regardait, il regardait ses gestes, il voyait ses avant-bras nus, ses cheveux, ses lèvres. Il se disait : « Et si je l'oubliais ?  Là, maintenant, comme ça, hop, je la vois se servir de café, j'entends sa voix, je sens son parfum, et je n'ai aucune, mais alors aucune idée de qui elle peut bien être, ni pourquoi elle me dit ça, pourquoi elle se sert de café, tranquillement, comme si elle était chez elle. » Il se disait encore : « Et si tout à coup, là, elle décidait de se mettre nue, devant moi, et que j'ouvre de gros yeux, que je tourne la tête pour ne pas voir son corps. Comment réagirait-elle ? C'est sûr, elle commencerait par rire, puis elle me dirait bon, ça va, c'est plus drôle maintenant, on a compris où tu veux en venir, les plaisanteries les plus courtes, etc. » Elle continuait de parler, de boire du café, de croquer dans sa tartine, de se frotter le nez, de remuer sur son siège, tranquille, bavarde, de se racler la gorge, avec sa tête du matin, pas bien coiffée, pas coiffée du tout, même, avec le chat sur ses genoux, et puis elle a mis une paire de lunettes de soleil parce qu'elle était face au soleil qui l'éblouissait, et là il s'est dit ça y est, je ne sais plus qui c'est cette fille, qu'est-ce que je fais là, ou qu'est-ce qu'elle fait là, qui est-ce ? Alors elle s'est arrêté de parler, l'a regardé bizarrement, elle a baissé ses lunettes de soleil, lui a demandé pourquoi il la regardait comme ça, si ça allait, il a fait oui de la tête, et il a tourné la tête vers le jardin. Il a croisé le regard de la chienne qui l'observait, il s'est levé, il est allé la caresser, sentir l'odeur de ses poils, elle lui a léché le visage, c'était bien elle, c'était bien lui, il y avait un très beau cumulo-nimbus au-dessus d'eux mais il faisait très beau et déjà chaud. Il n'osait pas se retourner vers la femme. Impossible…

(…)

dimanche 25 janvier 2015

Toi non plus (quatrième d'ouverture)


Toi non plus tu n'es pas Houellebecq ! Le dernier François, François le Dernier, François le François, de France, franchement pas politisé mais tellement politique qu'il épouse son temps calmement, comme un Franc démonétisé qui ne parvient plus à s'échanger avec ses semblables et ne peut rien avoir à regretter, puisqu'il ne s'appartient déjà plus. Comme il y a Rome dans roman, il y a du Français dans l'air qui manque au souffle coupé court jusqu'au dernier franc. Du franc à l'euro et retour la veine est obstruée et le palais plat n'a pas d'issue hors la conversion de singe à la monnaie stent en cours frappée du désert qui gagne sur l'ombre-monde du nombre en infini calcul à Chinatown. 

Les sushis souchiens à l'onde jusqu'à Poitiers en djellaba comme les cuisses des jeunes filles dépassent des jupes. Coppé peut-il faire mouiller la barre des Écrins encore si Johnny en métastases pour les sports de glisse oui mais Malika et ses petits pâtés tièdes fourrée a des engagements de jeunesse dont elle ne se cache même pas sans pour autant se cacher le visage dans un cloître à potager. Que Martel soit ici ou là sans escale les siècles allaient et venaient on aurait dit dans les deux sens place Saint Georges à rebours. 

En cale sèche, là-bas, on bâtit des empires et je n'aurai rien à regretter. Mauvais rêve comme une serviette éponge.

(à Didier Goux)

samedi 24 janvier 2015

Mission sous l'amer Michel


Soumission se dit islam, tout le monde sait cela. Rediger / Redeker, très bien. Bayrou l'imbécile de service, parfait. 

Nietzsche, Huysmans, Bloy, Chesterton, le Christ, les hommes et les femmes, les hommes virils et les femmelettes, l'athéisme, le nihilisme, la mystique, les petites fesses rondes, Israël, les surgelés, les putes, les aires d'autoroute, la Vierge, les détecteurs de fumée, le tabac, le vin, la paperasse, les galaxies, l'Institut de Monde Arabe, Marine Le Pen, les identitaires, le voile, la drague, la vieillesse, l'ambition, le salaire, l'immobilier, les services secrets, les chairs tombantes, les hémorroïdes, la hantise de la panne sexuelle, les jupes courtes, le travail intellectuel, la sécurité sociale, la voiture, les chaînes d'info, la presse, la polygamie, le mâle dominant, la sodomie, le natalisme, la démographie, l'érotisme, la religion, la Sorbonne, est-ce que ça suffit pour faire un roman ? Ça vous vous démerdez tout seuls, c'est pas moi qui vais vous donner la réponse ! 

Soumission donne envie de s'expliquer à soi-même pourquoi le roman provoque un tel effet, alors qu'au fond il n'y a pas grand chose, dans ce livre. 

Ben quand-même, dit le chœur, ben quand-même, y a quand-même des trucs, quoi ! C'est même vachement intéressant, c'est de la politique fiction, c'est de la prospective, c'est de l'histoire d'amour, c'est des voyages, des atmosphères. En fait, bon ben le pitch, si tu veux, c'est que l'occident, tu vois, il est un peu schlass, il est un peu fatigué, lassé, enfin il a déjà donné, tu vois, il aimerait bien passer à autre chose, l'occident. Comment ça l'occident ? Oui, bon, l'Europe si tu veux. C'est un roman sur l'Europe ? Oui, enfin on peut dire ça, si tu veux, sur le destin de l'Europe, sur le rééquilibrage de l'Europe, sur les relations nord-sud. Ah, les relations nord-sud, j'ai oublié de mettre ça dans la liste. Mais l'islam, dans tout ça, le prophète ? Oui, bon, faut pas non plus exagérer, tu vois, c'est pas du tout un livre islamophobe, hein, mais alors pas du tout. Ah bon ? Mais alors pourquoi Houellebecq il a mis les bouts ? Mais non, ça n'a rien à voir, il voulait aller faire du ski, c'est tout. Oui, d'accord, mais la soumission à quoi, alors ? Oui, OK, la soumission à Dieu, enfin Allah, OK, on va pas se mentir, c'est le gros morceau du bouquin. Eh bien alors nous y voilà. Non, je dirais pas ça, tu vois, faut pas simplifier, ce serait plutôt, à mon humble avis, un bouquin sur comment les Français ils sont réalistes, tu vois, pragmatiques, en fait. Bon ben les Français, ils se disent comme ça : Nous c'qu'on voit c'est qu'c'est la merde dans c'pays, c'est la crise, c'est le bordel dans les banlieues, c'est n'importe quoi au niveau de l'État, enfin c'est le gros boxon, ça part en sucette, on va dire. Alors nous on s'dit bon ben si Mohamed Machin, là, il nous calme les racailles et qu'il continue à nous filer des allocs et du taf, ben, dans l'fond, faut voir les choses en face, c'est p'têt' pas plus mal comme ça, tu vois. De toute manière, moi j'dis ça pouvait plus continuer pareil, fallait qu'y ait un truc qui change. Enfin moi c'est comme ça que j'vois les choses, hein. Alors, j'dis pas, on aurait préféré que ce soye la Marine, hein, c'est sûr, elle est plus de chez nous, déjà, et puis une femme, ç'aurait été sympa, pour changer. Mais la politique c'est des trucs bizarres, des comptages tout ça par en-dessous avec des accords secrets qu'on comprend pas. Ces cons de l'UMPS bon ben voilà quoi… Et dans le fond, les femmes à la maison, c'était pas con, pour le chômage. Je m'demande comment qu'on y a pas pensé avant. Non, il est pas con le Ben Machin, là. 

Mais Rediger n'a rien à voir avec Redeker, justement ! Mais justement ! Justement quoi ? Ben justement ! Le Rediger il a salement retourné sa veste, non ? Non, je crois qu'il ne faut pas le voir comme ça. Y a un cheminement du personnage, qui pourrait s'appliquer à beaucoup… Oui, c'est bien ce que je dis. Mais enfin, Robert Redeker n'a jamais retourné sa veste ! Mais non, mais non, calmez-vous, personne n'a dit ça. Bon alors ! N'empêche, ça pourrait se voir… Et si les identitaires étaient les premiers à se convertir, tu vois, ça c'est un truc qui est en filigrane dans l'bouquin. Rapport à la virilité ? Enfin, au patriarcat, oui. Non, non, ça tient pas ton truc. Ça tient pas. Y a des patriotes et des collabos, faut pas sortir de là. Eh bien moi je n'en suis pas sûr. Ça peut faire du mal à la cause, tu crois ? Il s'en tape pas mal, de la cause, le Houellebecq, si tu veux mon avis. Mais justement, ton avis, on n'en veut pas. Oh, cool ! De toute manière c'est un mec y vient de la SF, alors… Alors quoi ? Ben à mon sens il se fout pas mal de la France, tu vois. Tout ça c'est prétexte à raconter des histoires avec du cul et s'acheter une baraque en Écosse. Mais non, pas du tout, il n'est pas du tout comme ça. Qu'est-ce t'en sais ? T'es pote avec Houellebecq, toi ? Non mais j'aime bien le confit de canard. Tes con c'est pas vrai. Alors, au final, ça t'a plus ou pas ? Oui, oui, ça m'a plu, c'est sûr, mais j'ai pas bien compris où il voulait en venir. Moi j'trouve ça super mal écrit, genre. Y'a des phrases carrément, bon, j'veux dire, finies au karsher, quoi. Tu n'y comprends rien, toi, mais c'est fait exprès, Ducon ! C'est de l'écriture relâchée, on va dire, désinvolte, cool, si tu préfères. Tu vois, le François, tiens, encore un François comme Hollandouille et le Papé du Vatican, ben si tu veux il parle comme ça, il est dans le bain avec les autres, il n'a rien d'exceptionnel, en fait, comment que j'peux t'dire, c'est pas du Flaubert, non plus, mais c'est vachement travaillé, en fait ! Ouais, ben du travaillé comme ça, moi jt'en fais au kilomètres, hein, excuse-moi, mais faut pas me prendre pour une truffe. C'est tout juste rédigé. Rédigé, comme Rediger ? Comme un livre saint, qu'y aurait qu'a noter ce qu'il te dit le bon Dieu, sans rien y toucher ? Genre, oui. Ah ah ah, mais c'qui sont cons ! Houellebecq sous la dictée divine, maint'nant, c'qui faut pas entendre ! Révélé rédigé poil au nez ! T'es pas d'équerre, mon pauvre ! Comme Bob ? N'empêche, tu vois, la carrure et tout, c'est un sportif, le mec, on dirait pas, comme ça, avec ses cheveux de baba cool pas très propre. Ah oui, comme Loiseleur, là, celui qui découvre les femmes à soixante balais ? N'empêche, tu vois, la polygamie, ça doit pas être mal, quand t'y penses ! Au final, quand-même, c'est pas gai, n'empêche. Non, pas gai. Pas gay non plus, tu m'diras. Non, j'aimerais pas trop être à leur place. Tu crois qu'y vont se faire balancer depuis les gratte-ciels de la Défense ? J'sais pas mais j'aimerais pas trop être à leur place. Bon, chacun sa merde, hein. Les Juifs se barrent, mais nous on reste, et si on veut pas passer à la casserole, va falloir jouer serré. T'es catho, toi ? Tu vas te convertir ? Faut voir…

Résurrection (6)


À cette heure-là, la montagne était à la fois mystérieuse et mélancolique. Le ciel était encore lumineux par endroits mais la ville était plongée dans le soir qui vient, et sur le quai les devantures des magasins étaient éclairées. On voyait quelques voitures rouler le long du fleuve, sans les entendre, le panorama était à la fois paisible et effrayant. Entre la montagne et l'eau, la vie qui se laissait voir à demi, dans ces quelques miroitements, et ces ombres, avait quelque chose de terriblement doux, qui faisait frissonner. Toujours emporté par une inquiétude mortelle, au crépuscule, il contemplait ce spectacle en étranger, comme celui qui jamais ne pourra faire partie de ce qu'il regarde. Elle ne bougeait pas. Assise à ses pieds, elle semblait elle aussi perdue dans ses pensées, mais quand il mit la main sur son col elle se retourna vivement vers lui et sembla attendre une parole, un ordre. Le bleu des montagnes avait cette tonalité schubertienne qui pousse les êtres à se taire définitivement parce qu'ils savent que personne ne sera là au moment crucial. Il n'y a pas de port d'attache. Il avait toujours eu peur de cette heure, quand les deux mondes semblent glisser sans bruit l'un sur l'autre, mais cette terreur ordinaire avait sa contrepartie secrète, cette modulation chromatique qui laissait croire qu'une porte dérobée vous invitait à un autre présent et qu'il suffisait d'être attentif, et prêt.

« J'allais avoir tout le temps de raffiner mes notes en bas de page, enfin j'abordais une période supercool de ma vie. » Sa phobie administrative n'allait pas en s'améliorant, c'était le moins qu'on puisse dire. Des lettres non-ouvertes depuis plus de dix mois trainaient un peu partout, d'autant plus qu'il les déplaçait régulièrement, ce qui compliquait sérieusement la tâche qui consisterait un jour, un jour de plus en plus hypothétique, à les rassembler, à les ouvrir, à les classer, et, pire que tout, à répondre à celles qui nécessitaient une réponse, à effectuer l'envoi de papiers qu'il ne trouverait pas, qui n'existaient même pas, selon toute vraisemblance. Non, la période n'était pas supercool, ou, plutôt, les périodes supercools de sa vie avaient un prix, et un prix en général très élevé. Il pensait de plus en plus à la Bourgogne. Pourquoi était-il parti ? Pour un peu de soleil, pour une femme qu'il ne voyait de toute façon jamais ? Ce soir, il comprenait que les notes en bas de page étaient une bien maigre consolation.

Il caressa la chienne, il plongea sa main dans ses poils parfumés et familiers, il sentit la chair confiante et tiède, le cou musclé, il était heureux comme quand on va mourir, quand le trop de bonheur vous tue en vous effaçant d'un monde qui n'est si beau que parce qu'on le quitte, qu'on n'a pas le temps de se sentir vivant que déjà il faut partir. L'été avait été de courte durée. La lune était par-dessus eux deux, ils étaient dans une parenthèse, tous les deux. Rien ne les protégeait, mais rien non plus ne pouvait les atteindre.

(…)

vendredi 23 janvier 2015

Résurrection (5)


Une des douleurs les plus intenses de son existence aura été, tout bien réfléchi, la vue des éléphants. Chaque fois qu'il tombait sur un de ces reportages animaliers où l'on voyait déambuler lentement ces animaux fantastiques, il avait une envie pressante de pleurer. Sans doute, se disait-il, que les dimanches matins dans le lit des parents, quand son père lui lisait Babar, y étaient pour quelque chose. Aussitôt qu'il pensait à ça, il voyait la vieille trompe noueuse de Cornélius, et il avait envie de se jeter au cou d'un éléphant, n'importe lequel, et de lui demander pardon. « Mais pardon de quoi ? » lui demanda Anne. « Je ne sais pas, je ne sais pas, mais on devrait tout de même leur demander pardon, à tout hasard… » Cette sensiblerie l'agaçait, qui le faisait ressembler aux pétasses qu'on croisait parfois sur les réseaux sociaux, mais il lui fallait bien s'avouer qu'elles étaient ses sœurs cachées. 

Elle remit pour la deuxième fois la suite anglaise de Bach par András Schiff, pour lui montrer quel bon goût elle avait. Il fit comme s'il n'entendait rien et se resservit de ses délicieuses briques au thon et aux petits pois. Il la revoyait, beaucoup plus jeune, avec ses couettes, allant chercher le lait à la ferme, par un froid matin d'hiver, alors qu'il était en train de scier du bois. Elle chantonnait, elle avait des joues bien rouges, « Bonjour ! », et lui était en train de suer comme un bœuf sur ses putains de rondins pas secs, et de se bousiller les mains, à ne plus pouvoir jouer Chopin. Il faisait onze degrés à la maison et les cheminées fumaient, il fallait mettre le réveil en pleine nuit pour ne pas crever de froid. 

Un jour, à Paris — ils habitaient à dix minutes à pied l'un de l'autre —, elle lui avait téléphoné en lui disant : « J'ai envie de faire l'amour avec toi, tu veux bien ? » Il ne s'était pas fait prier. Il l'avait toujours trouvée très sexy, c'était surtout ses orteils qui l'excitaient, et puis aussi, il faut bien l'avouer, le fait qu'elle l'avait snobé durant de nombreuses années. Sa manière de le considérer plus ou moins comme son frère aîné, elle, la fille unique, avait certes des avantages, mais enfin, elle avait aussi de très beaux seins qu'il avait découverts quand elle allaitait son premier garçon, et ce côté animal tiède et trouble, dans sa candeur affichée, le bouleversait et lui donnait envie de la brutaliser doucement. 

Elle parlait toujours très vite, elle était très active, faisait toujours trois choses à la fois, mais plus elle se démenait plus il la trouvait lente, d'une lenteur d'éléphant, se disait-il pendant qu'elle déshabillait son plus jeune fils pour le préparer au bain. « Tu ne dis plus rien ? » lui cria-t-elle de la salle de bains. Il fit exprès de ne rien répondre. Il l'entendit chantonner en même temps que le pianiste. Ça lui rappelait sa mère, qui chantait tout le temps. 

(…)

jeudi 22 janvier 2015

Résurrection (4)


Il se disait que s'il était soumis à une perversion bien précise, cataloguée, reconnue comme telle, la vie serait plus simple. Il pourrait rencontrer des gens comme lui, des gens qui partageraient cette lubie, cette bizarrerie, qui auraient en commun de savoir pourquoi ils sont là, ce qu'ils font, ce qu'ils recherchent ; sans doute que cela crée des liens et rend le déroulement des semaines prévisible. Il y aurait des lieux, des institutions, des soirées prévues à cet effet, des rendez-vous à ne pas manquer, des dates consacrées, des rencontres qui seraient considérées comme naturelles, souhaitables, bénéfiques, il existerait ce qui devait exister dans les vies des gens qu'il voyait dans la rue ou à la pharmacie, des rythmes sociaux ou psychologiques repérables, des attentes partagées, des interactions nécessaires, les mois auraient une direction, une finalité, des acmés et des moments plats, calmes et tranquilles. 

D'un autre côté, il ne pouvait pas croire qu'il était absolument seul à vivre comme il le faisait. Statistiquement parlant, ce n'était pas raisonnable, de croire une chose pareille. Il n'avait rien de spécial, il était même tout à fait conformiste — il avait été tranquillement gauchiste dans sa jeunesse et naturellement conservateur à l'âge adulte —, il était donc parfaitement illogique de penser qu'il était un cas particulier. 

Pour être tout à fait honnête, il avait bien envisagé un temps de considérer avec attention quelques perversions, mais très vite il les avait trouvées ennuyeuses ou un peu ridicules, et il sentait bien qu'il ne pouvait pas suffisamment s'identifier à ceux qui partageaient ces passions pour qu'elles le retiennent longtemps. Rien que les dénominations par lesquelles on les désignait couramment le décourageaient ou le dégoûtaient. Il n'avait rien contre les rituels et les règlements, mais, tant qu'à faire, ceux de la religion lui semblaient autrement justifiés, et déterminés avec une sûreté de goût qu'il était très loin de retrouver ailleurs. Il voulait cueillir la vie dans le berceau qui l'avait porté au-devant des siens, et pas à la devanture d'une officine de foire. Si du sens vient le sens, se disait-il, comment comprendre ce qui le contourne et nous parle depuis son absence ?

(…)