mardi 22 avril 2014

Juan (2)


— Un enregistrement ? Oui, c'est bien possible. Tous les Espagnols jouent de la guitare.
— Où l'avez-vous entendu ?
— Chez une amie.
— Quelle amie ?
— Une fille qui s'appelait… Tania, je sais plus… Un nom russe. La dernière descendante de Gengis Khan… Tu te souviens du nom de Tania ?
— Fedin.
— C'est ça : Tania Fedin.
— Où habite-t-elle ?
— Dans le quartier… Autour de l'Odéon, mais je ne sais pas trop où. Tu sais ?
— Pourquoi tu fais semblant de ne plus me connaître ?
— Je ne vous connais pas.
— Ah… Dégueulasse ! Vous croyez que Juan a du talent ?
— On le dit.
— Il n'en avait pas l'air. Plutôt le genre maudit. Les gens qui mettent leur génie dans leur vie… Son gros boulot, ça consistait à s'asseoir, là où vous êtes, rester des heures, sans desserrer les dents, à regarder les gens passer. Surtout les filles. Quand il voyait un type qui ne lui revenait pas, il allait lui casser la gueule. Il y a peu, il a fait quinze jours de taule, pour ça, pour avoir démoli un type, en le traitant d'espion, de fasciste. 
— D'espion ?
— Oui. Vous y croyez aussi ? Oh, si ça peut vous faire plaisir…C'est tout ce que je sais, et ça m'a toujours suffi. 
— Je m'en souviens, fort bien. Et croyez-moi, c'était assez mauvais. De la merde, croyez-moi, de la merde ! 
— Mais de quoi parle-t-il ?
— De l'enregistrement.
— D'ailleurs, il doit être perdu. Juan détruisait tout ce qu'il faisait. Une sorte d'obsession du néant.
— Et le néant, ça te connaît.
— Je regrette de ne pouvoir vous aider.
— Tu as vu ce ton !
— J'ai vu ce con, oui.
— C'est un don, chez lui.
— Il est très bon, en effet.
— Fasciste !
— Mais non, voyons, au fond, c'est juste un non sur pattes. 
— Quel est son nom ?
— Je ne sais pas. Tout le monde l'appelle le Docteur.
— Espion.
— C'est beau, la jeunesse, la naïveté, l'enthousiasme.
— Tout pourrait peut-être s'arranger ?
— Ah vous croyez ?
— Juan, lui, n'y croyait pas.
— Terry ?
— Quoi, Terry, quoi, laissez-la tranquille à la fin !
— Sa voix…
— Eh bien quoi ?
— Non, rien.
— Inutile de chercher davantage. Vous ne trouverez rien.
— T'es pas un peu folle ? Tu te rends compte de ce qu'il a pu penser de toi ?
— Il cache quelque chose. Il se méfiait de moi. J'étais sûr qu'il allait téléphoner à quelqu'un. 
— Téléphoner à qui ? Pourquoi ?
— Je ne sais pas. 
— T'exagères un peu, non ? Tes enfantillages finiront par nous attirer des ennuis. 
— Mes enfantillages me regardent.
— Moi aussi.
— Vous vouliez voir Philippe ?
— Oui, vous savez si…
— Non, je ne sais pas où il est.
— Mais il va revenir ?
— Oh, sans doute !
— Vous voulez que je lui dise quelque chose ?
— Non, il faudrait que je le voie.
— Venez l'attendre chez moi. Venez !
— Le Docteur n'est pas là ?
— Mais non voyons !
— Pourquoi de la merde ?
— Pardon ?
— Pourquoi le Docteur parle-t-il comme ça ?
— Ah, le Docteur… Il a l'air de vous faire peur.
— Un peu, oui.
— Vous êtes ridicule.
— Je sais.
—Philippe, lui, ne le craint pas.
— Ah ?
— 

Si mineur


On se dit parfois qu'il faudrait commencer par avoir été vieux. Commencer par la fin, commencer par la solution, avant d'exposer l'énigme. Commencer par finir pour pouvoir finir par commencer. La tonalité de si mineur me fait souvent cet effet-là. C'est la tonalité de l'au-delà (mais un au-delà qui serait en-deça), de l'après (mais un après qui serait avant), de l'outre (mais d'un outre sans exagération). Ce qui se trouve en dehors du champ audible, les ultrasons, les infrasons, ce qui est trop bas, ce qui est trop haut, ce qui outrepasse, ce qui excède, mais sans bruit, sans fracas. Si ut majeur est le commencement, l'embrasement de la lumière, et son établissement dans l'Être, la tonalité de si mineur peut rendre visible l'effet de la lumière noire sur l'âme, par une sorte de soustraction claire.

lundi 21 avril 2014

Juan


— Vous connaissiez Juan ?
— Je ne crois pas, non, qui est-ce ?
— Mais si vous le connaissiez, bien sûr !
— Enfin, peut-être, mais je ne me rappelle plus.
— Peut-être n'avez-vous pas envie de vous en souvenir…
— Mais c'est absurde, voyons ! Pourquoi ne voudrais-je pas m'en souvenir ?
— C'est toujours comme ça, à propos de Juan.
— C'était quelqu'un de dangereux.
— Mais non, simplement il avait peur.
— Mais peur de quoi ?
— Oh, je ne sais pas. On parle d'un secret…
— Vous parlez de cet enregistrement ?
— Oui, c'est ça, une bande magnétique.
— Vous lui en voulez ?
— Non, non, je le plains.
— L'année dernière, il vivait déjà avec Terry ?
— Je ne crois pas. Mais maintenant il est en danger.
— Mais puisqu'il est mort ?
— Pardon, je ne parle pas de Juan, je parle de Philippe.
— Juan le savait, il est mort.
— Savait quoi ?
— Et Gérard, il est au courant ?
— Pas encore, mais il pourrait bien l'apprendre.
— Par Terry ?
— Je crois.
— Dites-le à Gérard, mettez-le en garde !
— Il ne me croirait pas…
— Mais de quoi était-il question ?
— On parle de choses effroyables !
— Il vaut mieux oublier tout ça.
— Non, ce n'est pas possible d'oublier, c'est impossible.
— Vous êtes sûre qu'il ne s'est pas…
— Qu'il ne s'est pas moqué de moi ? Je ne peux pas le croire… Vous non plus vous ne me croyez pas.
— Philippe pourrait sans doute vous renseigner.
— Écoutez, je n'ai vu Juan qu'une ou deux fois. Mais Terry n'était pas la seule à le connaître, il avait des amis, il connaissait des gens, il faudrait les retrouver, les interroger, leur demander ce qu'il faisait dans les derniers jours.
— Je ne sais plus quoi faire.
— Le club des cœurs brisés… Ça s'arrangera !
— Vous avez du feu ?
— Que penseriez-vous si je vous disais que vous êtes en danger ?
— À cause de moi ?
— Oui, à cause d'elle.
— Tu as entendu, Terry ?
— Oui, j'ai entendu.
— Et ça ne te fait pas rire ?
— Mais non. Pas du tout ! Je trouve ça plutôt flatteur.
— Il ne parlait pas pour qu'on le comprenne…
— Oui, nous n'avions qu'à nous estimer heureux quand il était là !
— Il nous a laissé tomber plusieurs fois !
— Mais il est toujours revenu.
— C'est vrai, toujours, sauf…
— Quelle genre de fille est Terry ?
— Mais regardez-là.
— Très belle, très dure.
— Pour moi c'est elle qui l'a détraqué.
— Ça n'a pas dû être joli…
— On ne pouvait plus rien dire, rien faire, on ne savait jamais comment il le prendrait.
— Et Philippe ?
— Oh… Philippe…
— Je n'ai jamais voulu m'occuper de ces histoires, ni savoir… Des complots, des secrets…
— La Révolution
— "Vendu, fini, pourri" c'était ses mots.
— On n'osait plus le questionner.
— Mais cet enregistrement… Quelqu'un doit bien le posséder ?
— Maintenant, oui, ça me revient. Juan, oui, c'est ça…
— Mais si Philippe ne sait pas…
— Il sait forcément.
— Qu'est-ce que c'est ?
— On vous l'a dit : une bande de magnétophone.
— Vous vous rappelez certainement : à qui l'aurait-il confiée ?
— Non, vraiment, non, je ne vois pas.
— Il y a bien le Docteur…
— Oui, il admirait beaucoup Juan. Il le protégeait, même.
— En fait, c'est surtout Terry qui l'intéressait.
— Vous avez connu Juan ?
— Non. Justement, je voulais vous demander…
— Un curieux spécimen d'une race en voie de disparition. Les individualistes forcenés, ces gens qui veulent tout détruire et qui se détruisent d'abord eux-mêmes, par une sorte de fatalité biologique. Juan m'a beaucoup déçu, beaucoup… J'adore la musique ! Un instant, j'avais fondé de grands espoirs sur lui,  mais vite déçus : trop subjectif. Beaucoup trop ! Il était de ces gens qui croient qu'il suffit de se jeter en avant pour résoudre tous les problèmes. 
— Sans calcul ?
— Voilà, sans calcul. Et pourtant, le calcul… C'est fou tout ce qu'on peut faire avec quelques chiffres sur un tableau noir. 

Sonatines


La Sonatine. Celle de Ravel. Par Claude Helffer. Cela doit bien faire quarante ans que je n'ai pas écouté ce disque, sans doute plus encore. Je l'ai retrouvé tout à l'heure sur Youtube. Merveille de la mémoire à long terme. J'ai reconnu Claude Helffer. Ce que j'ai reconnu ? Aucune idée, mais la magie opère encore, c'est un fait. Je tente de retrouver la voix (le son de la voix) de mon père, et je n'y parviens pas. C'est si loin. Quand je vois des photographies de Bill Evans et de Jascha Heifetz, en revanche, je le retrouve, je veux dire, son visage, son corps — et même son odeur. Ce mélange si particulier de raideur et de drôlerie, de brutalité et de douceur, la courbure, la pliure de son corps, sa timidité alliée à son autorité naturelle. Mes morceaux préférés, alors, étaient cette sonatine, le Menuet antique, et les Miroirs. J'aime beaucoup les sonatines, en général. Celle de Sibélius, par exemple, et celle de Bartok. De la musique pour timides. Pas du genre à vouloir jouer l'opus 110 encore jeune, on regardait cette partition sans la comprendre, et ne parlons même pas de l'opus 111. Mais Ravel a toujours été proche, si proche, si amical, si familier ! Lui aussi, maintenant que j'y pense, avait quelque chose du père. Debussy, c'était l'exotique, l'incompréhensible, celui qu'il fallait apprendre à aimer, en le jouant. Tout le contraire de Ravel. 

On avait entendu Helffer jouer l'opus 110, à la chapelle de la Sorbonne. Il avait également joué une pièce de Manoury, tout jeune alors, et peut-être Bouchourechlief, mais je n'en suis pas certain. J'étais seul, et, pour la première fois, je me suis surpris à penser que je pouvais comprendre Beethoven. Oh, de manière bien timide, bien partielle, très maladroite, mais ce fut un événement capital. Quand j'ai parlé de ce récital à Carlos, il m'a dit qu'Helffer était très mauvais. Oui, mais l'opus 110 ? Je ne pouvais pas lui parler de Ravel, ni de mon père. C'était lui, mon père. 

Cela me donne à penser qu'alors nous allions au concert pour apprendre. Pas tellement pour le plaisir, même s'il y en avait évidemment beaucoup. D'abord apprendre ; on verrait ensuite pour le reste. 

Quand le Feu follet est sorti au cinéma, j'avais sept ans. Je ne l'ai évidemment pas vu à cette époque-là. Mais ma sœur aînée, elle, l'avait vu, et s'est mise à jouer les Gnossiennes et les Gymnopédies de Satie. J'ai donc joué moi aussi les Gnossiennes et les Gymnopédies. On n'imagine pas, il est impossible d'imaginer, aujourd'hui, à quel point cette musique nous semblait étrange ! Et je ne parle pas seulement de l'absence de barres de mesure. Je n'avais pas encore été mis en contact avec la musique de la seconde école de Vienne, ni même avec Bartok. Quand je pense que Boulez avait déjà composé sa deuxième sonate, et que mon père grommelait quand on essayait de lui faire écouter Mahler… 

Dans le fond, il me faut bien admettre, même si je n'ai pas énormément d'estime pour la musique d'Erik Satie, qu'elle fut au minimum une des portes d'entrée dans celle de Debussy. Je pense par exemple aux Canopes, du deuxième Livre des Préludes. J'ai sans doute eu tort de tant mépriser Satie. Sa musique fait partie de ces musiques qui sont indissociables d'une époque, d'une société, de mouvements artistiques, et c'est en pénétrant ces milieux qu'on se met à entendre les grands compositeurs (dans lesquels je ne peux décidément pas le ranger) avec une oreille plus intelligente, plus reliée et plus "historique", et sans doute moins exclusivement musicale. Après avoir banni cette musique, je la redonne à jouer à quelques élèves. Quelle est la part de nostalgie, quelle est la part de pédagogie, quelle est celle de la démagogie, je ne sais, mais c'est en revenant sur ses pas, c'est en "avançant vers le fond", qu'on découvre encore du neuf, en soi. Et l'on ne peut rien transmettre si l'on ne découvre pas du neuf en soi, de ça je suis convaincu. La fidélité à l'enfance n'est pas une manière de rester le même, pas du tout, c'est au contraire la chance maintenue vive de chaque jour trouver une nouvelle porte à ouvrir, et ainsi de se poster sur le chemin de l'étranger qui nous habite. 

samedi 19 avril 2014

Blancheur


Maurice Ronet, on dirait toujours qu'il sort du lit, ou qu'il vient de passer une nuit blanche. Même s'il a dormi douze heures, sont inscrits sur son visage les stigmates d'une vie déréglée, de l'alcool, de la cigarette, du jeu, et des femmes. « La vérité : que vous êtes tout à fait guéri. » 

Qu'elles sont belles, ces images du commencement du Feu follet ! Les visages de Léna Skerla et de Ronet, sans musique — « Alain regardait Lydia avec acharnement. » C'est notre regard à nous qui s'acharne, par le truchement de celui de Louis Malle, sur ces deux personnages, sur leurs visages, sur la peau de leurs visages, bouche, narines, menton, grains de beauté, cils, sourcils, « comme une couleuvre entre deux cailloux », et cette blancheur de l'épiderme, ce temps qui ne passe pas, l'oreille d'Alain qui vient s'aligner sur les lèvres de Lydia, son nez à elle, la petite clef de fa de la narine gauche, les rides aux coins de la bouche, il est couché sur elle, il la regarde, il s'acharne à la re-garder. « Pauvre Alain… Comme vous êtes mal ! » Les hommes sont toujours mal, ils se tiennent toujours dans une position inconfortable vis à vis des femmes, puisqu'ils veulent les regarder, avec acharnement, qu'ils essaient de comprendre ce qu'ils voient, et qu'ils n'y parviennent pas. Leur regard essaie d'entrer, mais il n'y pas d'entrée. Alors ils regardent, et regardent encore, espérant un miracle, une porte qui s'ouvrirait, un signe, quelque chose qui leur dirait : « Allez, viens, c'est par là que tu peux m'atteindre. » Tout ce qu'ils voient, c'est eux-mêmes en train de regarder, avec ce regard de fou, ou d'idiot, derrière un miroir trouble… Il ne la quitte pas des yeux, comme si sans son regard à lui elle cesserait d'exister, ce qui est d'une certaine manière la pure vérité. « Il y avait longtemps. » Et : « Je m'en veux. » La Gymnopédie de Satie, au moment où il la touche. « Souriez-moi, Alain. C'était très bien. Je suis contente. » Et toujours cette blancheur de la peau, comme du plâtre. Ils fument des Kent. Ce "je suis contente", pour le remercier de jouer le jeu, de ne pas désirer plus que ce qu'elle peut donner, c'est-à-dire son image, son masque, sa peau, ce temps alenti, sa voix. Son petit homme a joué selon les règles qu'elle a fixées, elle le félicite, elle est contente, elle est contentée. Alors elle le regarde aussi, dans un mirage de réciprocité tendre, c'est une merveille, et, dans cet échange de regards perdus, l'homme se sent gonflé de tout son pouvoir, comme l'enfant regardé, enfin, par la mère. Et il se sent l'égal de la femme, de celle qu'il prend pour une femme, d'une femme qui serait le pendant de l'homme qu'il est. Ils fument, tous les deux, comme deux camarades qu'ils ne sont pas du tout. Et ils se sourient, et il est guéri. Pour l'instant, il est guéri. 

mercredi 16 avril 2014

Les petits bâtons



Médecine


Je connais un remède contre la dépression. Voulez-vous connaître mon remède contre la dépression ? Non, je ne crois pas. Tout le monde aime la dépression, tout le monde aime être déprimé. Personne ne veut être triste, personne ne veut vivre dans le chagrin, personne ne veut être malheureux, mais tout le monde aime la dépression, j'en suis convaincu. Bon, je vous donne quand-même mon remède contre la dépression, ce sera fait et on pourra passer à autre chose. C'est très simple. Mettez vos mains sous vos aisselles, la droite sous l'aisselle gauche, la gauche sous l'aisselle droite, les bras croisés sur la poitrine, laissez-les dans cette position cinq secondes, puis portez-les à vos narines. Vous sentez ? Reproduisez l'opération quatre à cinq fois par jour. Mais ce n'est pas tout. Mettez sur la platine l'ouverture des Noces de Figaro, de Mozart, dans l'interprétation de Karajan (celles qu'il a enregistrées en 1950, avec les Wiener Philharmoniker et Schwarzkopf, Seefried, Jurinac, Kunz, London, oui, celles sans les récitatifs, en monophonie). Seulement l'ouverture. Ça ne dure pas longtemps, rassurez-vous, à peine quatre minutes. Vous entendez ?

J'ai donné mon truc contre la dépression, naguère, à une amie très chère. Elle m'a répondu : « Ça ne sent pas bon ! » ou quelque chose du genre. Les bras nous en tombent ! Ça ne sent pas bon… Non, je crois qu'elle m'a dit : « Il y a des odeurs que je préfère à celle-là… » Tout le malentendu humain est résumé, concentré, dans cette réponse, si vous voulez mon avis. Allez écrire (ou faire lire) de la poésie, après une réponse comme celle-là… Et Mozart, il sent bon ? Quelqu'un qui vous fait ce genre de réponse ne peut pas avoir un bon sens du rythme, c'est évident. 

mardi 15 avril 2014

Les Poissons


J'avais promis de donner d'autres textes extraits du livre de Didier Goux : En territoire ennemi. J'aime beaucoup celui-ci car je ne me suis jamais remis de me faire reprendre quand je disais que les baleines étaient de très gros poissons. J'aime les baleines. C'est mon droit ? Merci. Mais il paraît que je n'ai plus le droit de dire que ce sont des poissons. Les poissons c'est assez, qu'on me dit. Merde à la fin ! Arrêtez un peu de toujours tout changer, ça m'énerve. Je parlerai des couleurs une autre fois. Et encore… si je veux. 

Le Dauphin

Contrairement à certaines rues, la plupart des mots n’ont jamais eu de sens unique, en tout cas cela ne devrait pas être. C’est pourtant bien une tendance qui me semble à l’œuvre en notre époque, principalement sous l’influence non de la science elle-même mais du pouvoir qu’elle a pris sur les cerveaux chancelants. Chaque énoncé plus ou moins scientifique dans son allure prend aussitôt la force d’un diktat, et de cette puissance les mots sont victimes comme le reste, devenant univoques et monocolores quand ils étaient chatoyants et multiples. Dès qu’un mot entre dans le champ magnétique de la science, le sens qu’il y prend tend à éliminer tous les autres, à les frapper officiellement d’obsolescence ; même si, en fait, souterrainement pour ainsi dire, ses autres significations, anciennes et éprouvées, restent en vigueur, mais contraintes de se faire discrètes, de marcher sur les bas-côtés du progrès. Prenons trois exemples. 

À l’époque de Jonas, la baleine était un poisson – c’était même le plus gros d’entre eux, capable de se boulotter un petit prophète en un seul morceau –, le gentil dauphin aussi. Rien de plus logique, puisqu’ils naissaient, vivaient, se nourrissaient, se reproduisaient et mouraient à l’intérieur des océans. Puis les savants sont venus et, le téton faisant preuve, ont décrété que ces poissons devenaient des mammifères. Depuis, si vous avez le malheur de dire “poisson” en évoquant le dauphin, vous vous faites agonir de quolibets par tous les demi-connaissants alentour. Or, si la baleine et le dauphin sont indubitablement des mammifères au sens des naturalistes, ils n’en restent pas moins des poissons dans l’ordre de l’imaginaire, lequel a autant droit de cité que celui de la science, pourrait même faire valoir son ancienneté et sa plus profonde imprégnation. Faites l’expérience, réunissez cent personnes et demandez-leur de penser à un mammifère. Si leurs pensées pouvaient être projetées sur écran, on verrait apparaître divers animaux à poils, nantis de quatre pattes, gentiment assis au pied d’un arbre à l’orée d’une forêt, ou à la rigueur couchés dans la niche de la cour, mais je prends les paris que pas un dauphin ni une baleine. Mais quittons les océans. 

Amusez-vous maintenant à parler de la couleur blanche ou de la couleur noire : c’est le plus sûr moyen de faire naître quelques sourires supérieurs entendus : tout le monde sait bien depuis Newton que le blanc n’est que la réunion de toutes les couleurs du spectre, et le noir une simple absence de couleur, voyons ! Sauf que non, pas tout le monde. Et même presque personne. Seulement les physiciens et les desservants de leur culte. Pour tous les autres (à commencer par les peintres : allez donc dire à Soulages qu’il a consacré sa vie à une absence de couleur…), le noir a toujours été une couleur à part entière, le blanc également. Et ils le demeurent. Ce qui n’empêche pas, bien sûr, que le blanc soit aussi la réunion des couleurs du spectre : sainte Polysémie, ne laissez pas nos sens et nos esprits s’appauvrir. Du reste, petite parenthèse, ce ne sont pas les découvertes de Newton qui ont, un temps, affaibli les positions du noir et du blanc en tant que couleurs, mais l’invention de l’imprimerie : le noir et le blanc étant les deux seules teintes qui pouvaient être reproduites dans un livre imprimé, leur statut de couleurs s’en est trouvé amoindri, ils devenaient des sortes de couleurs par défaut ; impression prolongée quelques siècles plus tard par la photographie puis le cinéma. Mais sans jamais perdre leurs charges symboliques de couleurs. 

Le troisième exemple est le plus délicat à manier : la race. Au XXe siècle, des gens qui n’avaient jamais eu la moindre existence dans les millénaires précédents, les généticiens, ont décidé que ce mot était dorénavant dépouillé de tous ses sens, de toutes ses épaisseurs de sens, pour ne plus concerner que le strict domaine qu’ils venaient de se créer, celui des chromosomes et des gènes. Modernœud s’est engouffré comme un zombi scientiste dans cette brèche, ne se contentant pas de prescrire ce sens désormais unique, mais rayant tous les autres et flétrissant ceux qui s’obstineraient, par une sorte de fidélité langagière, de nostalgie d’un vocabulaire ondoyant et divers, à les employer encore. Moyennant quoi, tout le monde continue de se rendre compte, à l’œil nu, que les races s’obstinent à exister au sein de l’espèce humaine, à se ficher qu’il ne s’agisse pas de races pures, et même à trouver tout à fait normal que ce mot serve aussi à nommer des choses n’ayant rien à voir avec la race des scientifiques. Ainsi Bernanos, lorsqu’il parle des enfants de sa race pour désigner les petits écoliers de l’Artois, ou Brassens qui, dans une chanson, évoque La race des chauvins, des porteurs de cocarde : l’un comme l’autre, j’en jurerais, doivent bien se douter qu’un gamin d’Arras ou un nationaliste va-t-en guerre ont le même patrimoine génétique qu’un collégien de Toulouse ou qu’un “citoyen du monde”. Et quel Parisien n’a pas un jour pensé, après vingt minutes de poireautage nocturne sous la pluie et trois véhicules passant devant lui sans ralentir, que les chauffeurs de taxi étaient vraiment une sale race ? 

On devrait pouvoir facilement trouver d’autres exemples, mais je ne veux pas lasser : les lecteurs ne sont pas toujours une race patiente.

lundi 14 avril 2014

L'objet le plus intéressant


J'ai trouvé la définition du Beau, — de mon Beau. C'est quelque chose d'ardent et de triste, quelque chose d'un peu vague, laissant carrière à la conjecture. Je vais, si l'on veut, appliquer mes idées à un objet sensible, à l'objet, par exemple, le plus intéressant dans la société, à un visage de femme. Une tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c'est une tête qui fait rêver à la fois, — mais d'une manière confuse, — de volupté et de tristesse ; qui comporte une idée de mélancolie, de lassitude, même de satiété, — soit une idée contraire, c'est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associé avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de désespérance. Le mystère, le regret sont aussi des caractères du Beau.

(Charles Baudelaire, Fusées, in Œuvres complètes, p. 657, édition de La Pléiade)

Le Roi Arthur


On aperçoit un portrait de Chopin, au mur. On entend un vieil homme qui parle parfois polonais, parfois anglais, et qui parfois chantonne. On voit un piano dans le fond de la pièce, la lumière est magnifique. Le vieil homme aux cheveux blancs est heureux, il est entouré de gens, dont certains portent caméras ou appareils photographiques. Il aime parler, il aime être entouré, il a "seulement quatre-vingt douze ans", dit-il avec un petit sourire malicieux. Et voilà qu'il me met à parler français : « Chopin me parle ma langue. » Un peu plus tôt, on l'a vu répéter un concerto, concerto qu'il a dû jouer déjà mille fois et qu'il joue comme si c'était la première fois, avec ses vieilles mains, en cravate, ici, à Varsovie, chez lui. Dès qu'il le peut, il baise les mains des femmes qu'on lui présente. Toutes. Il écoute une chorale folklorique polonaise. Elles lui font une haie d'honneur, il leur fait un petit signe de la main, la mélodie est charmante, à la fois joyeuse et tendre. Il va s'asseoir car la marche l'a fatigué. Les chanteuses se placent face à lui, elles sont en costume. Entouré de toutes ces femmes, il est aux anges. Le Grand Arthur ! « Tu es assis ici comme un roi sur son trône. » lui dit la femme en lui tenant les mains. « C'est un grand honneur pour nous et nous t'aimons tous ! » Les chanteuses viennent se rassembler autour de lui, tout près. « Les gens ici aiment acheter tes disques ! » Il se penche vers elle pour mieux l'entendre, les mains toujours entre les siennes. « Tu es un grand homme et nous t'aimons tous ! » On entend : TOUTES ! Alors il prend la parole : « Je suis très vieux, je ne suis pas un grand homme, mais je vous aime comme ma vie. Vous m'avez donné tant de joie ! Chaque fois que je vous vois, ma Chère Amie, des larmes de joie me viennent. Je suis né ici et je vous garde tous dans mon cœur. » Les chanteuses reprennent voix. Il est au milieu d'elles, comme le petit jésus dans la crèche. Ces filles sont belles, on a tous envie de pleurer. On comprend que la femme qui se tient près de Rubinstein est un professeur de piano. « J'ai fait étudier tes mémoires à mes élèves. J'essaie de leur inculquer la discipline, mais tu leur apprends tout le contraire ! » Des couples de danseurs en costumes paradent devant le Maestro en faisant la révérence. C'est le Roi Arthur qui se tient là, parmi ses sujets, au pays de Chopin.

J'ai croisé Rubinstein une fois dans ma vie, juste avant sa mort, c'était au théâtre de Saint-Denis, où Richter donnait un récital Schumann. Il jouait les Novelettes, entre autres choses que j'ai oubliées. Fabuleux récital qui m'a marqué à jamais. Jamais plus depuis ce soir-là je n'ai entendu ce Schumann. À l'entracte, Rubinstein, complètement aveugle et soutenu par sa femme, est allé saluer son ami dans les loges. Une fois dans ma vie, je me suis tenu à quelques mètres de quelqu'un qui parlait la langue de Chopin comme sa propre langue, lors du récital de quelqu'un qui parlait la langue de Schumann comme sa propre langue. Ça me suffit. Je ne sais pas si vous connaissez les Mazurkas par Rubinstein, mais si vous ne connaissez pas ça, vous ne connaissez rien. 

dimanche 13 avril 2014

Tous les deux…


Je ne peux pas dire à quel point cette image me bouleverse. À la fois parce qu'elle est d'une tristesse infinie, mais aussi parce que j'envie très fort cette vieille dame. 

C'est pour le chien que mon cœur saigne. Il sait qu'il va la perdre bientôt, son amie, il sait qu'il n'y a pas d'espoir. 

Ils sont tous les deux, réunis. Quelle merveille que de pouvoir dire : « Tous les deux. » Elle a de la chance qu'on lui ait permis ça. Peut-être que le moment n'a duré que trois minutes, mais ils sont là, tous les deux, réunis. 

Quel sérieux, dans cette image ! Quel beau sérieux. Ils n'y sont pour personne. Ça se passe entre eux, et ça suffit. On n'est pas là pour faire joli, pour faire une belle photo. Ils se contrefoutent des regards posés sur eux. Elle ne plaisante pas, il ne plaisante pas. Ils n'ont pas de ces bons mots avant la mort qu'on va pouvoir répéter fièrement après qu'ils seront partis. 

Le chien est déjà inconsolable, il prend ce qu'il peut prendre, il sait que ça va lui être enlevé. Elle est avec lui, c'est tout. On lui doit bien ça. Lui sera livré au bon vouloir de ceux qui restent. Atroce destin. Il va tout perdre. 

Tout ce qu'il peut faire, c'est mettre son museau contre elle. Être là. Il veille. Pas comme les apôtres… Je suis avec toi, qu'il lui dit, à sa vieille amie. Tu vois, c'est moi. Là, je suis . On respire tous les deux, ensemble. 

Depuis, j'imagine qu'elle n'est plus. Peut-être que lui non plus n'est plus. Ce n'est qu'une photographie trouvée sur Internet, ce n'est rien du tout. Mais ils ont été là, tous les deux, ensemble. Je peux le voir, le vérifier. Je ne suis pas avec eux, mais je peux prendre-avec-moi (comprendre) cette image, la prendre en moi, et la garder à l'intérieur. J'y penserai, j'espère, à l'heure de ma mort. 

Peu de temps avant de mourir, Luna avait posé son museau contre mon épaule et nous étions restés longtemps comme ça, sans bouger. L'image inversée. Je sens encore son souffle. Ce silence, ce calme avant le grand saut. Pas de paroles. Rien que cette présence éternelle, immortelle, qui ne pèse pas. Tu savais, bien sûr. Et même moi je savais. On n'a rien dit. On était là, tous les deux, réunis, ensemble, sans bouger. On a pris ce qu'on pouvait prendre. Jusqu'au bout.

Vous êtes beaux, tous les deux. Tellement beaux que je suis un peu jaloux. Mais je vous connais, un peu, et c'est déjà beaucoup.

Je dis qu'on lui doit bien ça, je parle de la vieille dame. Mais peut-être qu'il lui a fallu arracher ces quelques minutes de haute lutte. Quoi, la vieille elle veut mettre le chien dans le lit ? Mais c'est dégueulasse… Elle va continuer à nous gonfler encore longtemps, Mamie, avec ses caprices ? Ils vont encore tout saloper, putain, c'est pas eux qui vont nettoyer la merde, après. Oh, je les ai entendues, ces paroles, je n'invente rien. Tu te fais chier toute une vie, tu donnes tout ce que tu as à des merdeux qui ne sont même pas foutus de te consoler quand tu vas cracher ta Valda, qui ne peuvent même pas comprendre ce que tu leur demandes. Ça aussi, je l'ai vécu, je n'invente rien, je vous dis. Le bourreau de Madame du Barry était moins inhumain que les gentils petits bourgeois d'aujourd'hui, moi je l'affirme. Personne ne m'empêchera de le dire, de tout raconter. Ça va prendre un peu de temps, mais je le raconterai.

mardi 8 avril 2014

Clinamen


Authentique. C'est une menteuse compulsive qui parle : « On ne peut pas avoir de relation authentique avec toi. »

Newton. Au cours de l'année universitaire 1665-1666, il fait deux découvertes essentielles. La dispersion de la lumière blanche et la mise en valeur du spectre, d'une part, l'attraction terrestre et la gravitation universelle, de l'autre. 

Stéréophonie. Vérifiez la cohérence sonore de vos deux oreilles. Dans le bain, posez la tête contre la baignoire de manière à avoir les deux oreilles juste au raz de l'eau. Produisez un son continu et invariant (par exemple un grognement sourd), et plongez alternativement vos oreilles sous l'eau, l'une après l'autre, plusieurs fois de suite. Vous allez distinguer très nettement et très simplement la différence de spectre sonore que vos oreilles conduisent à votre cerveau. 

Felicity Lott. Elle ne chante pas mal, certes, mais jamais je ne comprendrai le succès qui est le sien. Quand je l'entends, je pense toujours à l'expression favorite de ma mère : « Elle est sans goût ni grâce. »

Castro. Elle s'appelle Myriam Priscilla Castro, elle est médecin, et elle a payé un gang chargé de couper le sexe de son ancien amant.

Cœur. Entre Amati et Stradivari, entre Callas et Tebaldi, entre la bémol et sol dièse, mon cœur balance.  Entre Toi et le reste, il ne balance pas du tout, il s'arrête. D'ailleurs, de quel reste s'agit-il ?

Couleurs. On ne saura jamais, sans doute, quelles sont les vraies couleurs, les couleurs indispensables, premières, primaires, celles avec lesquelles on peut tout, ni dans quel ordre les classer, comment les ranger, de quoi les protéger. En cercle, en ligne, en carré, en touffe ébouriffée, en lames, en étincelles, elles sont pourtant là, même et surtout dans la nuit.

Coltrane. C'est un mystère, Coltrane. On a la tentation, parfois, de le percer à jour, d'analyser ses solos et de dire : « Voyez, ce n'est que ça ! » Et souvent, en effet, ce n'est que ça. Des gammes, des systèmes, des échelles le long desquelles il grimpe et redescend en ayant l'air d'avoir de la fièvre. Seulement il y a autre chose : cette fièvre froide est une sorte d'acide qu'il jette en pluie dans son bariolage, et l'on entend bien, alors, que c'est de tout autre chose qu'il s'agit, qu'une chose est là, tapie dans le son, qui brûle et brille.

Garneri Del Jesu. Si j'étais organisateur de concerts, j'engagerais Frédéric Chopin pour jouer le mouvement lent du concerto de Dvorak, en Italie. J'irais le voir à son hôtel et je lui parlerais ainsi : « Maître, nous feriez-vous le grand plaisir de prendre pour ce concert le pseudonyme de Garneri Del Jesu ? » Il serait enchanté de faire son grand retour sous ce nom d'emprunt. Le jour dit, écartant les pans du rideau de scène, j'apercevrais Arthur Rubinstein et Sviatoslav Richter, assis côte à côte, silencieux ; un peu plus loin, Arturo Benedetti Michelangeli, seul, l'air absent ; il ne sourit pas. Il n'y a pas foule : Garneri Del Jesu n'est pas encore une idole.

Habitude. « Dimanche 6/4/2014 : L’organiste d’une paroisse propose qu’"exceptionnellement" le Credo soit chanté en grégorien. Il y a longtemps que cela ne s’est pas fait et le curé est d’accord... "si ça ne devient pas une habitude". »

Ménage. « J’ouvre le confessionnal, et que vois-je ? Des balais, balayettes, serpillières, et autres ustensiles de ménage… » Les confessionnaux, ça sert à faire le ménage, non ?

Hymen. J'ai toujours adoré ce mot. Cette frêle membrane était, dans mon enfance, un des grands mystères de la vie. Il m'a fallu pas moins d'une dizaine d'années pour vraiment comprendre de quoi il s'agissait exactement. Plus tard, il a été très naturellement associé à son anagramme : hymne, sans que je sache très bien pourquoi ni comment ce glissement avait eu lieu ; je crois que c'est à l'époque de l'œuvre de Stockhausen, "Hymnen". Je crois l'avoir associé également, ô sacrilège !, à l'hostie. Et puis, encore plus tard, est arrivé cet autre mot merveilleux, encore plus mystérieux, et dont le sens n'est toujours pas tout à fait clair pour moi aujourd'hui, le clinamen, sorte de croisement, extraordinaire de simplicité, entre les mots clitoris, cyclamen, hymen, clin, âme, et, bien entendu, amen. Je suis bien aise de constater que même les savants, aujourd'hui, s'interrogent sur la genèse et l'utilité de l'hymen. C'est un peu comme l'appendice, l'hymen, mais à l'envers. On croyait savoir à quoi ça servait, mais de plus en plus, on se dit que non, vraiment, ça ne tient pas debout. L'appendice on croyait que ça ne servait à rien, et puis finalement, tout bien réfléchi… Enfin, bref, ce sont des appendices, dans tous les cas, très mystérieux, bien cachés, dont on finit par se passer, de manière plus ou moins scientifique.

Oxygène. J'apprends à l'instant qu'il n'est plus nécessaire de respirer. Les savants ont découvert une molécule qui permettra de se passer de cette fonction archaïque. Je n'ai pas bien compris le principe mais l'important n'est pas là, bien sûr. L'important est d'être enfin libéré de cette atroce tyrannie.

dimanche 6 avril 2014

Sieste


[Le vent pousse le volet, retenu par la barre qui le maintient demi-ouvert.] Choc.
L'osier craque.
Les oiseaux, dehors.
Bâillement.

C'est tout ?
C'est tout, oui.

Osier, oiseaux, choc, bâillement. / Oiseaux, bâillement, choc, osier. / (…)

samedi 5 avril 2014

Craquement de l'osier


Craquement de l'osier. Elle sait qu'on est éveillé. Je ne la vois pas mais j'entends qu'elle a bougé. Tous les deux dans la chambre obscure, chacun à notre place, nous écoutons le silence, si peu troublé par le bruit de l'autre. Ô, jour, attends encore un peu, laisse-nous quelques instants encore dans cette paix bienheureuse, dans cet hinterland si précieux, où nos deux corps reposent l'un près de l'autre, sans qu'ils se voient, encore. Tu as la couleur du miel. Tu en avais aussi très souvent l'odeur. Quand je parle de toi, je ne sais pas si je dois utiliser le présent ou le passé. Tu n'es plus dans l'un ni dans l'autre de ces temps. Le passé ne passe pas et le présent se fait attendre, à ce qu'on dirait. Tout à l'heure dans la voiture j'ai allongé le bras vers l'arrière, entre les deux sièges, pour te caresser, et je n'ai trouvé que le tissu de la banquette. J'ai furtivement regardé autour de moi, pour voir si personne ne m'avait vu faire ce geste incongru. J'ai appris il y a peu que le miel était imputrescible : c'est une bonne nouvelle. Que faire de l'indicible qui cherche à se dire ? Le cacher ? L'ignorer ? Le traduire ? Ce qui est entre nous, est-ce le silence ? Autre chose ? Le temps ? Ce mot de "toujours", quand je me retourne sur le vide. Étonnement, toujours. Ma parfumée. Midi-minuit dans ta fourrure toujours. Parfum de vide, caresse, fauve lumière de la présence d'une âme sans paroles. Parfum chaud tes yeux d'or, le temps creusé tu es couchée, toujours, près de moi toujours. Tous les deux toujours. Au passé le présent reprend tout, mais tu me redonnes plus encore. Vague chaude, tes yeux d'or, le temps revient, silence, odeurs, craquement de l'osier dans l'obscurité, plein soleil, là et toujours. Encore.

vendredi 4 avril 2014

Mon enfant, ma sœur, songe à la douleur…


Quand je pense à mes parents, je pense au petit coussin de velours bleu confectionné par ma mère afin que mon père le pose sur la mentonnière de ses violons. Je regarde la petite Hilary Hahn interpréter le concerto de Mendelssohn avec Paavo Jarvi, en 2012, en Corée. J'ai parfois peine à croire qu'une aussi frêle jeune femme puisse jouer du violon comme ça. Il y aura toujours dans le violon la voix du père, c'est ainsi. Le phrasé. C'est en le regardant jouer, en l'entendant respirer, surtout, que j'ai compris ce qu'était le phrasé. Je m'avise aujourd'hui seulement que c'est bien là, dans le souffle, que réside le Chant, cette chose si mystérieuse qui nous fait tomber en nous-mêmes, comme si le sol ne constituait plus un socle et une frontière, comme si nous pouvions nous défaire des lois à la fois physiques et temporelles, qui nous assignent à l'ici et au maintenant.

La légèreté, la grâce, la simplicité, la franchise et la pudeur de la musique de Mendelssohn, toutes ces qualités n'excluent pas le chic, une forme d'élégance rare dans la musique. Rien à faire : nous ne pourrons jamais nous entendre avec des gens qui n'entendent pas la musique.

Quand je pense à mon père, je pense à la sonate de Franck ; et quand je pense à la sonate de Franck, je pense à la jeune fille qui crache sur le portrait du père Vinteuil. Et j'ai du mal à me défaire de l'idée que l'homosexualité consiste à cracher sur le portrait de ses parents. Oh, cracher doucement, délicatement, rarement, sans en avertir les foules ni passer à la télé… Mais tout de même. « Ce portrait de mon père qui nous regarde »… Voilà ce que tout musicien qui s'apprête à jouer quelque chose voit, face à lui, sur le pupitre. Que la partition soit là ou pas, il sait que le compositeur le regarde et l'écoute, qu'il joue sous sa direction, sous son autorité

« Sois sage, ô ma Douleur » Je l'ai déjà souvent écrit, la partition sert aussi à cela, à tenir la douleur à distance, à ne pas tomber sans cesse sur soi-même, comme une bougie se consumant jusqu'à la fumée. Préfèrerais-tu être sourd ou aveugle ?, me demandait parfois mon père. Quelle question !

Le phrasé, le geste, la tenue, le souffle, la grâce, la douceur, les mains… du pays qui nous ressemble. La Voix qu'on a dans l'oreille, jusqu'à la fin… Elle est là, sur le pupitre. Il suffit de lire, et de relire.

(…)

mercredi 2 avril 2014

Le Dossier de l'Écran


C'est devenu une obligation. Tous, ils portent un gros dossier sous le bras, en sortant de l'Élysée ou de Matignon. Un obscur communicant a dû leur expliquer qu'ils devaient absolument donner l'impression qu'ils sont sans cesse au travail. « Jamais sans mon dossier de l'écran », semblent-ils nous dire, avec cet air de mauvais comédiens recrutés au dernier moment pour une publicité de seconde zone. 

Je sais bien que le pouvoir est toujours plus ou moins une comédie, une représentation, mais enfin point n'est besoin de mal jouer et de jouer faux et à contretemps. Imagine-t-on Louis XIV avec un dossier sous le bras ? Et même Charles de Gaulle ? Les dossiers, ils se trouvent dans les bureaux, c'est là que se passe le travail d'un ministre, pas sur un perron sous l'œil des photographes. Ils n'ont qu'à les faire porter par leurs assistants, ces précieux et lourds dossiers, ce serait bien leur rôle ! 

Je ne leur demande pas de se pointer en jeans avec les mains dans les poches, mais ce ne sont pas non plus des "chefs d'entreprises" qui ont à gérer une PME ! Qu'ils augmentent leurs salaires ne me dérange pas du tout. Qu'ils soient très bien rétribués, au contraire, les élus de la République, cela devrait leur éviter de succomber à la corruption. Ce n'est évidemment pas avec les salaires des responsables politiques ni avec les repas de l'Élysée que la France doit faire des économies, c'est de la foutaise post-communiste ! Qu'ils fassent leur travail le mieux possible, dans les meilleurs conditions possibles, mais qu'ils sachent, en contrepartie, que la sanction démocratique est sans appel. Pas de démagogie, mais pas non plus de laisser-aller et de faux-fuyants. C'est la France qui mérite les ors, le luxe et l'apparat, qu'ils ne l'oublient pas. Les signes du pouvoir sont nécessaires, les apparences sont importantes, mais il ne faut pas confondre le pouvoir politique et celui d'un chef de rayon au BHV.

mardi 1 avril 2014

La Fuite dans les idées, c'est maintenant !



Après la philosophie dans le boudoir, nous voici au temps de la philosophie avec le boudin.


Le Miracle


Georges est vivant. Nous avons survécu à l'allocution de François Hollande, nous avons survécu à la nomination de Manuel Valls, nous avons survécu à tant de choses que nous sommes en mesure d'affirmer que la vie est miraculeuse. Mais comme nous sommes le 1er avril, je ne m'avancerai pas plus…

lundi 31 mars 2014

Lundi matin


— Manu, j'veux qu't'ailles à Matignon. Jean-Marc, j'crois qu'il est grillé.

— (…)

— Ben quoi, tu veux pas ?

— Si si, j'veux bien. Si, François, j'veux bien.

— Ben dis-donc, cache ta joie, hein !

— Non, c'est pas ça…

— Quoi, qu'est-ce qu'y a ?

— Non, rien… En fait, j'pense à Ségolène…

— Ben quoi, Ségolène, ben quoi ? Tu la vois à l'Intérieur ?

— Non, c'est pas ça, non…

— Oui, elle jubilait, hein…

— Tu devrais la nommer à Matignon…

— Non mais tu te fous de moi, là, hein, c'est ça ?

— Bon bon, n'en parlons plus. T'as raison, François.

— Non mais je rêve ! Il est où, l'avion ???

Bien évidemment…


Georges de La Fuly vous propose son kit langagier de survie en milieu politique. 1101 euros la soirée.

L'idée que je défends, bien évidemment, alors j'ai bien écouté, juste d'un mot, la pédagogie, mes convictions, arrêtons, la pédagogie, sur le fait d'en faire davantage, c'est un changement, la pédagogie, l'idée que je défends, une question simple, le message, les Français, le message, celles et ceux, comment on en est arrivé là, bien évidemment, c'est un changement, ce que je voudrais dire, y apporter des réponses, geste fort, pédagogie, on est sur, les Français ils nous ont dit, alors j'ai bien écouté, moi c'qui m'frappe, juste d'un mot, je le dis très franchement, ce ne sont que des estimations, très sereinement, retrouver son fauteuil et faire barrage, faut aller plus vite plus fort, faire barrage, pédagogie, pédagogie, ce que je voudrais dire, pédagogie, entendre les Français, maintenant, après, déjà, maintenant, déjà, après, pédagogie, on est sur, geste fort, faire barrage, des femmes et des hommes, celles et ceux, les Françaises et les Français, sereinement, absolument, bien évidemment, sans surprise, des résultats, au final, ce que je voudrais dire, beaucoup de Français attendent autre chose, autre chose, geste fort, pédagogie, on est sur, y apporter des réponses, des questions, des réponses, bien évidemment, je le dis très franchement, un dernier mot, jamais nous ne ferons d'alliance avec le Front national.

Avec notre kit langagier de survie, redistribué peu ou prou au hasard dans la discussion, vous pouvez participer à n'importe quelle soirée électorale et vous en tirer parfaitement, haut la main, les doigts dans le nez, à l'aise, avec les honneurs. Les coupes et les variantes sont permises. Nous éditons aussi des versions plus hard, et nous nous adaptons à tout parti ou bord politique. Résultats garantis, ou remboursement intégral. 

samedi 29 mars 2014

Le Printemps


Le printemps ? Alors ça je sais très bien ce que c'est. C'était en 1972, le printemps, j'avais tout juste seize ans, nous étions en été, en Grèce. Ça se passait à Athènes. Ettie est venue me trouver en me disant qu'il se donnait la Messe en si de Bach, le soir-même, et qu'il ne fallait pas rater ça. Nous n'avons pas raté ça. Éblouissement complet, parfait. C'était Karl Richter qui dirigeait. Ce soir-là, j'ai su que c'était ça. Immédiatement et définitivement. Ça fait quarante-deux ans que ça dure, sans un instant de lassitude. Le printemps, c'est Bach, à tous les âges de la vie. 

vendredi 28 mars 2014

Le Radeau de la Musedé



An 2000 : Un Nouveau Directeur pour la Musique à Gossanville !



Vagir à Gossanville : Quelle a été votre première impression quand vous êtes arrivé au conservatoire de Gossanville ?

Patrick Sébastien : La première chose qui m’a frappé, c’est la prof de chant. Elle est sympa c’est pas croyable. Bon, ok, c’est vrai que quand on lui fait la bise, on a l’impression d’avoir pris une douche [rires]. Non, mais, sérieux, elle est hyper comme nana. Elle est toujours partante pour aller chanter le « Pierrot lunaire » dans les cités hot, et après elle rentre complètement pétée, mais tout ça c’est vachement sympa, quoi ! Pi tu vois, c’qui m’plaît aussi c’est qu’un jour elle m’a dit comme ça, entre hommes : « Finalement j’aime pas trop le chant classique. » Moi : « Ah bon, ben pourquoi Nicole ? » « Ben parce que tu vois, j’trouve ça assez limité finalement ! » C’que ça montre, c’est qu’y a des profs qui s’posent des questions, tu vois, et ça c’est positif !
Moi c’que j’veux, enfin, c’que j’voudrais, c’est qu’les gosses y soient tous accueillis dans la boîte, tu vois. C’est hyper-important ça. D’ailleurs, faut r’connaître un truc qu’est bien : c’est pas cher pour qu’les gosses y soient inscrits au conservatoire, là j’m’incline, quoi. Respect ! D’ailleurs j’ai dit à mon boss qu’l’concert de Noël à 12 balles c’était trop hard et lui, bingo !, il a dit bon ben c’est gratuit alors ? Moi j’ai dit oui, tu vois, on s’comprend ici. (C’est ça qu’est bien…)
Ah oui pi y a un truc, alors là j’dis warnings ! question méthodologie tu vois, c’est le nom de la boîte ! Ben oui, y s’appelle « conservatoire » ! Tu vois le truc ? CONSERVatoire ? Non, tu vois pas ? Bon j’t’esplique : c’est un truc d’étymologie : dans conservatoire y a conserve ; conserver, quoi !

V A G : Conservateur ?!

P S : Voilà ! C’est ça… Alors là j’ai dit à mon boss : tu vois, si tu veux qu’les gus y s’pointent dans la baraque, c’est pas bon, le truc de conserver !

V A G : Et qu’est-ce qu’il a répondu le Maire ?

P S : Oh ben tu parles ! Il a pigé tout de suite tu vois, vu qu’ici c’est plutôt des mecs qui regardent devant, quoi ; genre faut qu’ça bouge urgent, des progressistes, quoi !

V A G : Oui, c’est des communistes ici…

P S : Voilà. Des mecs de gauche qu’assurent ! T’imagines : y a le « Point J », et nous on continuerait à s’appeler le conservatoire ?! Ouah la honte ! Mais bon il a pigé tu vois. Alors c’est là qu’j’ai lâché mon concept, la botte secrète, le talon d’Achille, la super-méthodologie de choc qui t’la coupe !

V A G : Ben, c’est quoi ?

P S : On appellerait ça « La Maison des Musiques »…

V A G : …

P S : Tu vois l’astuce ?

V A G : Ah ouais !

P S : Putain c’est bon ça non ?
D’abord : La Maison. (Tu notes les majuscules, hein ?) Alors la Maison, parce qu’une maison, tu vois, c’est un site qu’est accueillant, ça fait chaud au cœur, y a des synergies d’partout because on s’sert les coudes ; comme une famille QUOI ! (D’ailleurs j’en profite pour annoncer à tous qu’on va refaire la tapisserie, faut que ce soit comme la piaule à tes gosses, qu’ils puissent amener la photo d’leur chien, d’la mamie même si y veulent, enfin, tu vois, qu’y s’y sentent pas dépaysés…) Faut qu’tout ça soit convivial, quoi ! Non, la faisabilité d’la chose m’inquiète pas, pour répondre à une question que tu m’as pas posée.
Bon, j’en étais où ?

V A G : La Maison.

P S : Ah ouais… La Maison DES Musiques. Là, faut qu’tu notes le PLURIEL !

V A G : Comme la gauche, c’est ça ?

P S : Oh putain, j’y avais pas pensé… C’est encore plus dingue que j’croyais ! La gauche plurielle. Ouais t’as raison. Pfffui… Putain j’en transpire. Tu vois j’veux dire, quand on se met à réfléchir, hein, ça démarre pi après tu vois, c’est non stop, long long ago…
Donc, bon, ouais, le Pluriel avec un P majuscule et les Musiques avec un M et un S majuscules. Alors là, warnings ! Faut bien suivre, là, hein ! Faut savoir qu’à la base y a toujours eu DES MUSIQUES, tu vois, déjà le pluriel, hein ! Même sous Mozart, tu vois, on nous dit bon y a Amadeus, pi Haydn, pi Beethoven ! Taratata, mon œil ! Ça c’est de trucs de pouvoir, c’est déjà…

V A G : … de l’élitisme ?

P S : BINGO ! Pareil qu’aujourd’hui, y a rien de nouveau comme quoi… Ben tu vois avec les chercheurs, le CNRS, le CERN, Saclay, le Pentium III, enfin tout le truc quoi, on a retrouvé des enregistrements…

V A G : Ah bon ?!

P S : (…) Ouais, enfin, tout comme, y avait déjà d’la musique populaire hein, faut pas croire ! Des trucs de ouf, hein, hyper-savants en fait, tu vois Debussy (ça c’est un mec !) y disait en c’temps-là (…) qu’la musique indienne…

V A G : … balinaise ?…

P S : Ouais c’est pareil, et ben qu’la musique balinaise c’était plus costaud que Palestrina, tu vois le truc ?! Les mecs y z’avaient inventé des gammes que même Debussy, tout Debussy qu’il était, il les connaissait même pas dis-donc !
Enfin, pour revenir à ceux en perruques, là, ben y avait déjà du festif à c’t’époque, y f’saient la fête en tapant sur leurs bassines j’te dis pas, ça cartonnait déjà la polyrythmie du Bronx. Chaud ! Bon, bref, tout ça pour dire qui faut qu’tout le monde y puisse s’éclater, quoi, j’veux dire, on va pas leur prendre la tête avec des histoires de tonalités, d’enharmonies et tout le saint frusquin. Un peu de spontanéité, un peu de VIE. Moi je plaide pour la VIE. Je défends le vivant. Eh ! On est au XXIe siècle, non ? Je sais, je sais, j’entends déjà certains me dire : « Et l’exigence, et la qualité ? » (Et pourquoi pas la tradition, pendant qu’on y est !?)

V A G : Qui ?

P S : Oh, je ne nommerai personne. Y se reconnaîtront. Peu importe, faut pas polémiquer. Moi tu vois j’fais pas de philosophie, hein, j’vais droit au concret, au réel, à la vie, aux préoccupations des gens ! Et les gens c’qui veulent c’est pas des théories fumeuses et du Gesualdo de salon, hein, les gens y veulent pas des profs du XIXe, genre les spécialistes de la spécialité, psycho-rigides et agrippés à leurs petits privilèges, tu vois, y veulent des enseignants ouverts, sans préjugés, qui les écoutent (important ça, l’écoute !), qui savent dialoguer, et si le mec y prend son biniou pour initier un chorus, faut qu’le prof en face y soit capable de faire le bœuf en hypolydien californien, tu vois, c’est ça qui veulent les gosses, de l’interactif !
Déjà, faut être clair dans sa tête : est-ce qu’on se situe dans l’artistique ou dans le culturel ? Pour résumer, je dirai : interactivité + convivialité + ouverture, c’est ce qu’on devrait mettre à l’entrée d’la Maison ! Faut absolument qu’on puisse bosser au quotidien dans des structures qui fédèrent les énergies, ça c’est le but du jeu !

V A G : Patrick. Tu permets que je t’appelle Patrick, hein ? J’commence à me sentir hyper à l’aise…

P S : Vas-y mon gars, on est tous dans l’même bateau… Le servispublik !

V A G : Patrick, que penses-tu des hiérarchies musicales et artistiques ?

P S : Tu rigoles ou quoi ? Tu m’fais d’la peine avec ta question, là ! T’as pas encore compris qu’il existe qu’une seule sorte de musique ?

V A G : Ah ben… et le Pluriel alors ?

P S : Non mais attends, tu l’fais exprès ou quoi ? C’que j’veux dire, c’est qu’la bonne musique elle est UNE…

V A G : … et indivisible !

P S : Bon, ça va laisse tomber la philosophie, ok ? Quand je dis qu’elle est une, j’veux dire que toutes les musiques sont égales, quoi ! J’vois pas pourquoi j’irais, moi, le dirlo de La Maison Des Musiques, dire à un gosse du 162 que son groove à lui vaut pas la Grande Fugue ! Je vois pas du tout ce qui me justifierait dans cette démarche ! À la base y a 7 notes, enfin 12, et pi chacun les enfile comme y veut, hein, après ça, c’est un jugement culturel, c’est sûr ! Moi chuis pas curé, chuis musicos ! Y a pas d’absolu là-dedans, tu vois, tout est relatif, le DJ qui groove à mort ou les musicos indiens qui font des rythmes hyper-complexes ou un quatuor d’hélicoptères, pour moi c’est PAREIL que Don Giovanni ; y a pas d’raison ! J’peux en parler, j’ai tout fait !

V A G : Merci pour la transition ; parle-nous de ton parcours, Patrick.

P S : Bon là tu vois, chuis assez fier. Ouais, non, j’veux dire, c’est pas le parcours de tout le monde, quoi. J’vais le dire en 2 mots : j’me suis ouvert ! Finies les barrières, les frontières, vive la tolérance, l’éclectisme, le métissage, le mélange, l’hybride, l’impur, la démocratie, la Modernité, quoi ! J’ai commencé hypra-classique, et puis j’ai découvert le jazz (Larry Corée et Clapton Tea…), la musique baroque, et tout a suivi… Ah, on se prend à rêver que tout le monde fasse pareil, non ?

V A G : Une grande marche vers la liberté ?

P S : C’est tout à fait ça. [Pas de rires] Là j’me sens à l’aise, tu vois, bien dans ma peau, on va dire : si j’ai envie dans un récital de mixer Marin Marais et Claude François, et de le faire en duo avec un mec derrière son Mac, pourquoi pas ?

V A G : Pourquoi pas !

P S : Y a un truc que j’veux dire et qui me paraît important (surtout qu’avec l’équipe pédagogique du cons… d’la Maison Des Musiques, on va mettre en place une réflexion concrète sur comment, au jour d’aujourd’hui, bâtir un Projet actuel qui redéfinirait les rapports enfants/enseignants) c’est que moi en tout cas, j’me sens toujours un élève, tu vois ! J’veux dire qu’à la base j’ai pas la prétention du Savoir avec un grand s, si tu vois ce que je veux dire. Non. J’me mets en situation de donner, mais aussi de recevoir, et, en ce sens-là, automatiquement, j’me sens hyper-proche de quelqu’un comme Jean-Sébastien, ou même —pourquoi pas ?— de Cabrel. Les gosses, faut pas croire, y z’arrivent chez nous, y z’ont déjà un Projet musical, hein ! Y savent très bien ce qu’ils ont envie. Faut juste leur donner les outils, les moyens, le média, un lieu, après ça, y s’débrouillent, y z’inventent leur code, quoi ! Faut s’méfier des certitudes. C’est sûr que pour moi Chostakovitch c’est le top, mais si le gosse il arrive avec Merzak Batavia en background, y faut que j’laisse tomber mes préjugés et que j’m’y mette, quoi ! C’est tout. Et là, peut-être qu’après 4 mois de travail intensif sur Merzak Batavia, j’pourrai glisser au gosse : « Bon ; ok, c’est super, mais Chosta, tu connais ? » Y a des passerelles à créer, tu vois, dans tous les sens, c’est ça qu’est excitant, c’est un challenge. On est au début. Tout est à faire, à inventer ! Un exemple : la mise en résidence de groupes rock, ça c’est une idée que j’ai eue…

V A G : Une dernière question, Patrick Sébastien : on a pu lire ce graffiti sur les murs de l’ex-conservatoire : « Le son inconnu de sa jouissance. » Qu’est-ce que cela signifie ?

P S : Ah… Je sais pas. Je suis pas au courant.

V A G : Merci, Patrick ! Et bon vent à toi !

P S : Cool…

jeudi 27 mars 2014

Vol 777 pour Tulle gras


Hollande est con comme une bite et comme ça commence à se savoir un peu partout dans le monde, il va falloir qu'on se trouve une sacrée excuse, nous autres les Français, pour avoir été ceux qui ont élu un couillon pareil. 

Alors quoi, 2012 était une année trissextile, Vénus était mal aligné avec le trou de balle de Lazlo Carreidas, c'est la faute à Sarko (ce qui n'est pas complètement faux), François Hollande est le nom de code d'un alien envoyé par des extra-terrestres fin de race qui veulent se débarrasser de la Terre une bonne fois pour toutes, ou bien c'est un coup génial de Chouchou de Bordeaux, le héros de Guilaine Depis qui joue son dernier bulletin avant la troisième mi-temps ? Difficile de trancher. Peut-être qu'il faut additionner toutes ces hypothèses et les diviser par zéro pour obtenir la vérité ?

Franchement, on a fait très fort. En perte de vitesse à peu près dans tous les domaines, la France se devait de trouver quelque chose pour se faire remarquer. Je ne sais pas quel est le publicitaire qui a eu l'idée, mais sûr, c'est un génie. Poutine, Obama, Merkel, Assad, Tamim ben Hamad Al Thani, la reine d'Angleterre, depuis qu'Hollande est président, c'est zéro plus zéro moins zéro ! Ils font leur travail, oui, plus ou moins bien, oui, d'accord, ils président, ils dirigent, ils sont sur le trône, mais enfin c'est la routine, c'est le quotidien du pouvoir, c'est le train-train habituel à mourir d'ennui ! Depuis de Gaulle, on était minable question politique, les autres faisaient semblant de continuer à jouer avec nous, mais on voyait bien que c'était pour qu'on se mette pas à pleurnicher, mettre de la morve partout. Quand-même : Vercingétorix, Louis XIV, Napoléon, on avait une réputation à défendre, mais on commençait salement à voir les poutres et soupentes de la République mitée, rachetée pans par pans par le Quatar et les Chinois.

Et c'est là qu'on a eu cette idée géniale ! Ils se sont tous tirés, l'air de rien, comme aspirés par le trou du souffleur, et un seul couillon est resté sur scène, Caramel Ier, dit François le Dernier. Sarkozy a fait semblant de vouloir le poste, il a trépigné un peu, juste histoire que l'autre ait envie aussi, et hop, le tour était joué. Puisqu'on n'avait personne de bon, autant choisir le plus mauvais, c'était un bon calcul. Assez de médiocrité, assez de faux fuyants, assez de coups de frein dans la descente, autant accélérer un bon coup avant de s'emplâtrer. Au moins, ç'aura un peu d'allure ! On avait eu de Funès et Bourvil, on peut bien se permettre Caramel Ier ! 

mardi 25 mars 2014

Py, ou le mensonge au palais


Entendant Olivier Py faire sa belle déclaration, tout à l'heure, à la radio (il veut, ou plutôt il estime indispensable que le Festival d'Avignon quitte cette ville si le Front national prend la mairie), j'ai réalisé avec une certaine stupéfaction qu'un vieux et pieux mensonge n'était en rien entamé par la réalité, bien au contraire. 

Il existe un lieu commun que personne ou presque ne remet en cause : la culture est de gauche. C'est beaucoup plus qu'un lieu commun, c'est un axiome, c'est une loi fondamentale. LA CULTURE EST DE GAUCHE. Ça ne se discute pas. 

Il suffit pourtant de lire un peu pour savoir que c'est presque entièrement faux, mais rien n'y fait, cette vérité continue son petit bonhomme de chemin, comme si de rien n'était, sans être le moins du monde inquiétée par une autre vérité, une vérité vraie, celle-là. 

lundi 24 mars 2014

Madame Angot, Christine


« Madame Angot ou la Poissarde parvenue » « Les Amours de madame Angot » « Madame Angot dans son ballon » « Encore madame Angot » « Madame Angot dans son grenier » « Madame Angot au Malabar ou la Nouvelle Veuve » « Le Repentir de madame Angot ou le Mariage de Nicolas » « Détail de l'événement arrivé à Madame Angot, en sortant d'une société de Théophilantropes » « La Fille de Madame Angot »

On voit que le sujet est inépuisable et qu'il ne date pas d'aujourd'hui. Mais ce qu'il y a de bien avec Mme Angot, la nôtre, Christine, c'est que, sans même la lire, on sait à peu près tout de la vie littéraire à Paris. Elle était avant hier-soir l'invitée de l'émission de Laurent Ruquier, "On n'est pas couché" et je n'aurais raté ça pour rien au monde. Christine Angot à la télévision, c'est un peu la télévision à la télévision, c'est Paris en bouillon-cube, c'est le Flore intestinal et les Deux Ragots, c'est l'Officiel des spectacles sur le Chemin de Compostelle, c'est le cirque dans le cirque sans l'habileté du jongleur, c'est Charcot ressuscité sur le Mont-chauve, c'est Tartuffe à Tarascon, c'est la farce épaisse qu'on a oubliée sur le feu, bref, c'est ce qu'on appelle je crois un grand moment de télévision. Pierrette Marie-Clotilde Schwartz, dit Christine Angot, est un personnage, singe agonique de la race flétrie, on ne peut pas lui enlever le peu qu'elle possède en propre, et le fait qu'elle ait choisi ce pseudonyme d'Angot nous apparaît comme le clin le plus réjouissant qu'un œil borgne soit en mesure de fabriquer sous la pression de l'histoire abolie en grande pompe.

Parvenir !, voilà le mot d'ordre. On verrait ensuite quoi mettre entre les pages qu'on déploierait à grand bruit d'orgasme à la face des gogos qui ne font jamais défaut quant au zéro, on peut leur faire confiance. Madame Angot de chez Ruquier, c'est un Christ de Castorama. Ma première question sera l'origine de l'écriture. Une barque des ombres taillée dans un bloc de polystyrène et sentant le poisson frais… Un jour je me suis retrouvée en train d'écrire un truc… Un éjacula sans plaisir… Et à partir de là… Est-ce que c'est l'acte d'écrire qui vous a donné confiance vers une terra incognita ? Un lac de Butagaz dans la culotte d'une sainte… Quand je regarde parler Madame Angot, je vois d'abord des gestes avec les mains, des gestes pointus, les gestes de Pierrette, et la voix de Marie-Clotilde. Il y a tellement de "i" dans ces gestes et dans cette voix, Christine ! Du sommet du crâne aux bouts des orteils, Angot est hérissée de "i". C'est comme le cri de Rascar Capac, dans les "Sept boules de cristal", elle semble toujours traversée d'un court-circuit, elle se tient sur une chaise électrique. C'est sa manière à elle de parvenir : criiiiiiiiiiiiiier ! Elle et Laure Adler font la paire, ce sont les deux rejetons XXL de la Duras, dont le cri continue à jaillir de dessous la terre. C'est pas possiiiiiiiiiiiiiiible !!! qu'elle a l'air de gueuler, la Duras sous terre, c'est pas possible que je sois morte, mais nom de Dieu comment avez-vous pu laisser faire ça ? Alors Angot est venue. Angot a entendu le cri. Angot a décidé de le pousser, de se faire pousser par le cri enterré de la Duras, par la stridence encapsulée qui traverse le marbre : « Ah là là mais c'est bien et tout !… » Marguerite et Laure et Christine, écoutez leurs voix, regardez leurs yeux, voyez leurs mains. Mais t'es sûr mais pourquoi tu dis ça mais où mais montre-moi, quoi, où ça, mais comment, etc. Bon. Tu le répètes encore. Tu crois vraiment. Une page deux pages cinq pages. T'es sûr, etc. Et je sentais en moi. Toute ma vision de ma vie qui allait changer. Vision de la vie… Et voilà. Parvenir ! Vers là. Court-circuit du Butagaz dans la culotte. Elle s'enflamme, Pierrette. Et Marie-Clo fait les gros yeux. Écrivaines elles seront. L'écriture a déboulé comme un ouragan. Pouf Crac Tchack ! Iiiiiiiiiiiiiii avec plein de points d'exclamations. Par centaines, les points d''exclamation. Merde on a bien le droit ! Se dresser à parvenir, parvenir à se dresser : Iiiiiiiiiiiiii !!! Alors Laure elle est là aussi Laure, elle accompagne les écrivaines de sa voix d'outre-tombe, Laure, elle est bien parvenue, elle aussi, Laure, dans le fauteuil, Laure, radio-télé, parvenir, Laure, c'est possiiiiiiiiiiiiible ! Duras ça dure encore, on se branche sur le courant Duras, ça peut parvenir à durer encore, dans le cri crié de la tombe. Des femmes. Vivantes ou mortes, on ne sait plus très bien, on ne voit plus très bien la différence. C'est ça. Ce truc-là est là donc le reste n'existe plus. C'est difficiiiiiiile ! Angot, Christine, c'est le feuilleton de la liiiiiiiitérature : série des Deux Ragots made in Flore. French sociology, atelier-feuilleton. Serial-dealer pour serial-reader de sexe féminin. Ah, ya des hommes qui lisent Angot ? Des psys ? Des pompiers ? Des ministres ? Christine, je la vois assez dans Braquo, la fille aux cheveux gras dans son jean moulant qui fait la tronche. Putain ! Fuck ! En réalité, je suis sûr d'une chose : encore dix ans et la Collection Angot se lira comme on lisait la Collection Arlequin. Sous la plage les pavés et les mégots, et les bouquins de Madame Angot. Sans l'esprit de sérieux, qu'est-ce que cela donnerait ? Pas grand-chose je le crains. La drôlerie, dans ces cas-là, est chose précaire. 

samedi 22 mars 2014

Moral


De tout lui, et comme venue de plus haut que lui (peut-être à cause de ses cheveux qui, vus de là, lui faisaient une couronne blond clair), une onde émanait : une chaleur, mais douce ; une turbulence des émotions, turbulence, qui n'est pas trouble ; surtout l'attention pieuse à quelque chose de plus élevé, qui est tout près, dedans peut-être, qu'il faut communiquer, mais sans y toucher, sans y mettre du sien. Étrange sorte d'homme, me disais-je, qu'est ce pianiste-là en tout cas : si fraternel, si ailleurs pourtant : intouchable. À la source de tant d'émotions étaient un sang-froid, un maintien, moral. Ce qui touchait le plus chez lui, c'était ce désintéressement personnel. Il faisait son métier devant nous, tout simplement, qui est d'avoir commerce avec le sublime. Nécessairement, il a part à des vertus d'un autre ordre, et c'est elles qu'il est là pour annoncer, pas seulement Bach et Beethoven ; un plus haut placé lui parle, et il parle par lui ; d'ailleurs il n'est pas essentiellement quelqu'un qui parle, ni même chante : mais écoute

(«»)

vendredi 21 mars 2014

La Discussion


Albert : « On imagine toujours l'Apocalypse comme l'Événement par excellence, quelque chose qui arrive, quelque chose de soudain, de définitif, quelque chose qui clôt, qui termine, comme un épilogue. Je crois que c'est le contraire. L'Apocalypse est un processus qui a commencé il y a déjà longtemps, l'Apocalypse c'est nous, c'est l'Homme sur Terre, c'est l'aventure du genre humain, l'Apocalypse c'est le dévoilement, au cours des siècles, de l'Erreur humaine, c'est la preuve en acte que Dieu s'est trompé en nous créant. L'Apocalypse, ce n'est pas le jour d'après, c'est le jour d'avant. La Révélation précède le Monde, un monde débarrassé de l'Homme. Il faut non pas que l'Apocalypse arrive, mais que l'Apocalypse se termine, et le plus vite possible, même si ce temps n'est rien en comparaison de ce qui viendra après, mais ça, nous ne pouvons pas le comprendre, pris que nous sommes dans les plis de l'Apocalypse. 

Mais regardez donc autour de vous ! Ne voyez-vous donc pas partout, à tout moment, les preuves irréfutables que vous êtes en plein dedans ? Il suffit d'ouvrir les yeux. Elles sont tellement nombreuses, ces preuves, qu'on ne les voit plus, elles aveuglent, elles saturent le champ visuel, auditif, intellectuel, spirituel, écoutez cette langue, voyez ces comportements, regardez ces manières de s'habiller, de marcher, de conduire, lisez vos mails, regardez la télé, écoutez la radio, lisez les journaux, ouvrez un livre, écoutez les gens parler autour de vous, allez dans un supermarché, regardez un film, n'importe lequel, promenez-vous sur Facebook… Ça ne vous suffit pas ? C'est que l'Apocalypse produit en elle-même une substance qui empêche ceux qui sont pris dans ses plis de savoir qu'ils en font partie, qu'ils en sont la matière, le combustible, la possibilité même. Ils sont, nous sommes, à l'intérieur, et l'Apocalypse ne laisse voir qu'elle-même, elle clôt le regard sur lui-même en nous faisant croire que le monde est là, qu'il n'y a aucune alternative, qu'il n'existe pas de dehors à ce monde-là. 

Le paradoxe de cette Apocalypse est que plus elle se révèle pour ce qu'elle est moins on peut l'apercevoir en tant que telle. Certains signes, pourtant, risquent parfois de donner à penser, de manière un peu plus précise, un peu moins vague, alors on parle de la Crise, comme si la crise dont on parle était un accident, une déchirure dans le tissu du monde, alors que c'est au contraire l'état normal de l'Apocalypse, sa vérité qui se donne à voir, qui se précise. L'état normal de l'Apocalypse telle qu'elle nous emprisonne dans sa matière et sa tonalité n'est donc pas du tout le "retour" à un état de paix et de sérénité, mais au contraire l'approfondissement et l'aggravement infini de cette Crise qui n'en est pas une. C'est uniquement parce que les hommes ont une notion du temps qui ne leur permet pas d'appréhender la vérité qu'ils pensent être en deçà de l'Apocalypse alors qu'ils sont en train de la vivre et de la fomenter. Nous sommes en plein dans l'Accident, depuis plusieurs millénaires, mais notre perception temporelle rétrécie en fait quelque chose qui nous semble durer longtemps. Nous sommes en train de nous abîmer, mais cet accident prend seulement plus de temps que les accidents que nous sommes habitués à nommer ainsi. Nous sommes l'Abîme ! Tous les hommes, les uns sur les autres, les uns derrières les autres, tous les événements humains, toutes les guerres, tous les génocides, toutes les catastrophes, mais aussi et surtout le reste, la vie normale, quotidienne, habituelle, au long cours, le creusent et s'y précipitent, depuis la nuit des temps et l'aube de l'humanité. 

Était-ce mieux hier ? Avant-hier ? Quelle question ! Mais évidemment, puisque nous descendons vers le Gouffre en courant ! Depuis que le premier homme a ouvert les yeux, le monde ne cesse de s'acheminer vers la Catastrophe. Dieu n'est pas pressé. Mais Apocalypse il y a bien, et depuis qu'il a eu cette idée étrange de créer l'homme, et de le laisser libre. La liberté n'est que liberté de détruire. Même quand nous construisons les plus belles cathédrales, même quand nous créons les plus beaux chef-d'œuvres, même quand la Science nous promet l'immortalité (et peut-être surtout), nous sommes en train de détruire le monde, et nous-mêmes. Le Progrès est un progrès vers la Fin, plus ou moins raffiné, plus ou moins rapide, plus ou moins bruyant. Le monde n'a pas été créé pour progresser, ni même pour s'améliorer. Évolution il y a bien, en effet, mais l'évolution ne promet qu'une mort certaine et sophistiquée. Plus on avance vers l'abîme plus on s'effraie des risques d'y tomber, comme s'il était possible de différer éternellement la chute finale. L'évolution est la manière intelligente qu'à trouvée l'homme de s'adapter à la Catastrophe en cours. Oh, de l'intelligence, il n'en manque pas. Mais plus l'intelligence de l'homme croît plus sa bêtise est efficace, efficiente, active, c'est comme ça, l'une ne va pas sans l'autre, ce sont les deux faces d'une même médaille. »

Georges : « Mon pauvre Albert, tu es complètement fou ! Non mais tu t'entends ? »

Albert : « Moi non, mais vous oui. »

jeudi 20 mars 2014

En moins


Tout en bas les produits bleus. Pourquoi bleus ? Je n'en sais rien. On finit par en prendre l'habitude, ça devient un réflexe. Au moins, ça évite de se poser les éternelles questions des consommateurs avertis. Qui savent, ces consommateurs avertis, quelle marque est préférable pour tel produit et telle autre marque pour tel autre produit, sauf si, etc. Sophie était comme ça, une spécialiste. Je l'avais vexée mortellement un jour, en lui disant que sa métaphysique électroménagère ne m'intéressait pas. Pourquoi bleu, j'aimerais bien savoir. La lecture la plus déprimante ? Que Choisir

Ce soir, à la caisse, c'est un un sale moment. Un vrai sale moment, comme je crois que je n'en ai jamais vécu, ou alors j'ai oublié. Le PQ, indispensable, les pâtes, indispensables, le beurre, indispensable, l'huile, indispensable, le sucre, on hésite, mais oui, allez, et ça continue. 2, 39 euros, c'est pas grand chose, oui, mais si on ne les a pas… (À qui on va faire croire ça ?) Et, à chaque denrée que je range dans le caddie, je regarde l'écran de la caisse enregistreuse, qui affiche le sous-total, qui augmente, qui augmente, et on se dit, merde, j'aurais pas dû acheter le sucre, et pas non plus les yaourts, et peut-être que les oignons on aurait pu s'en passer, et ça grimpe encore, et on n'ose pas dire à la caissière, moins vite, mademoiselle, moins vite, laissez-moi réfléchir, il aurait fallu réfléchir à ça avant de passer à la caisse, mon pauvre, mais tu n'as pas encore les réflexes des pauvres, les saines habitudes des pauvres, qui planifient le moindre achat, qui font sans cesse des colonnes dans des cahiers, avec les plus et les moins, et qui barrent, et qui raturent, qui enlèvent, et qui peuvent alors tranquillement peser le pour et le contre, pour alléger la colonne des plus, l'alléger le plus possible. Ah, cette sensation atroce du sous-total qui continue d'augmenter, et beaucoup plus qu'on ne l'aurait cru, comment est-ce possible… Voilà, c'est fini, il n'y a plus rien sur le tapis. On est essoufflé. On a mal au dos. On a honte. La caissière est très gaie, sans doute parce que je suis son dernier client, ou presque, elle va bientôt faire sa caisse et rentrer chez elle. Elle me sourit, elle fait des blagues, elle me demande si je lui laisse ma carte bleue… Ma pauvre, si tu savais ! Et elle m'annonce le total : 53 euros ! Merde ! Mais c'est pas possible, ça. Je ne peux pas, je ne les ai pas. Mais je souris quand-même, je compose mon code comme si de rien n'était, c'est un cauchemar. Le supermarché est presque vide, et je me sens misérable, à tous les sens du terme. J'achète, moi, je suis le dernier client ? Quelle blague ! Je dépense, enfin, non, j'emprunte à ma banque. C'est fait pour ça, non ?

Je n'ai jamais été radin. Jamais. J'ai énormément de défauts mais pas celui-là. Mais comment fait-on pour ne pas être radin quand on est fauché, hein ? Non, pas "fauché", pauvre. Quand on est à cinq euros près ? Ah, si j'avais été radin ! Avant ! Avant de devenir pauvre… Ç'aurait changé quelque chose ? Je ne sais pas. Radin par nécessité, est-ce encore être radin ? Comment savoir. Humiliation. Je me souviens d'avoir eu faim, quand j'avais vingt ans. Oh, ça n'a pas duré longtemps, mais quand-même, je m'en souviens. Mais ce sentiment d'humiliation, non, je n'en ai pas le souvenir. Sourire alors qu'on sait qu'on paie avec de l'argent qu'on n'a pas. Normal. Faire comme si c'était normal. Ben quoi, je fais les courses. "Faire les courses", comme ça semblait normal, avant ! Tiens, je vais prendre un billet de Loto. Quoi, tu vas encore dépenser deux euros ? Oui, mais ça c'est pas pareil, c'est pour être riche. Ah bon, alors vas-y, achète-le, ton billet de Loto, pauvre idiot. On a toujours eu pitié de ces types qu'on voyait gratter fébrilement leur ticket de loterie, à peine sortis du bureau de tabac, eh bien, ça y est, on y est. La vérité est qu'on les méprisait, ces types-là. Ne pas confondre pitié et mépris. 

Avant, j'avais un alibi. J'avais Luna. Je devais la nourrir, coûte que coûte. Il s'agissait d'un impératif moral. Je pouvais me priver, moi, mais j'achetais les meilleures croquettes, toujours. J'ai dû faire une exception, une fois en neuf ans. Mais maintenant, quel est l'impératif moral ? Y en a plus, d'impératif moral. Je devrais me sentir libre, beaucoup plus dégagé, tranquille. D'où vient cette sourde angoisse, cette colère rentrée, cette pauvre fulminance de vieux con aigri ? Oh, on ne la montre pas ! Pas encore. Le regard se regarde, il se surveille. L'amour propre… ou sale, je ne sais pas. Le seul plaisir que je trouvais à aller faire les courses, naguère, était que toujours je me demandais ce que je pourrais bien acheter à Luna, en plus, pour lui faire plaisir, pour rompre la routine de son repas unique et quotidien. Le EN PLUS, c'était mon plaisir au supermarché, et parfois chez le boucher. 

Du EN PLUS, on est passé au EN MOINS. 

C'est impossible à faire comprendre à des gens qui ne sont pas passés par là. Impossible. Par exemple, je dis à un type à qui je dois envoyer un cadeau par la poste que je ne veux (peux) pas payer les frais de port. Il me répond que mais oui bien entendu c'est la moindre des choses. Mais tu parles, il ne comprend même pas de quoi je parle. Il ne me les rembourse pas, j'en étais sûr, et on aurait l'air de quoi de lui réclamer dix euros, hein ? Si on le fait on passe pour un affreux Thénardier, et si on ne le fait pas, on perd les dix euros qui nous auraient permis de mettre un peu d'essence dans la voiture (et on lui en veut terriblement). Situation atroce que je ne souhaite à personne. Et puis, en même temps, merde, à la fin, ils ne peuvent pas réfléchir un peu ? Non, ils ne peuvent pas. J'aurais été à leur place, j'aurais réagi pareil, j'en suis sûr. Presque. 

Mais tout n'est pas noir. À l'instant où je vous parle, je reçois par mail une invitation à venir essayer le "Tout nouvel Infiniti Q 50".