lundi 24 juillet 2017

Ô vieillesse ennemie…



J'en ai connu quelques uns comme ça. À vingt ans, ils étaient cons. À trente ans, à quarante ans, ils étaient toujours aussi cons. Mais à soixante, ils le sont encore. La vieillesse, la bienheureuse vieillesse ne peut rien pour eux, dirait-on, elle les a oubliés, ou alors elle a eu peur de se salir en les touchant, et les a laissés intacts, dans leur jus.

Luc Besson est un bon exemple de cette race d'hommes oubliés par la vieillesse, mais j'en connais d'autres, dont je ne peux pas divulguer les noms. 

À ceux-là, très à plaindre, je ne dis rien. Rien de rien. Et d'ailleurs, s'ils sont à plaindre, objectivement, ce n'est pas moi qui les plaindrai. L'enfance qui se perpétue chez l'homme est un trésor, à condition qu'elle soit cultivée dans la bonne terre.

J. Vallet



Pourquoi Jacques Vallet (l'écrivain) m'a-t-il appelé au téléphone (en 2005 ou 2006, je ne me souviens plus très bien), alors que je ne le connais pas du tout, et alors, surtout, que j'étais en liste rouge ?

1/ Il (m')a appelé au hasard.

2/ Il s'est trompé de numéro. (…)

3/ Il a voulu m'appeler.

4/ Un technicien facétieux a composé le numéro pour lui.

___


1. Le hasard. Bon, très bien, il n'y a pas grand-chose à ajouter. Sauf que je n'y crois pas du tout.

2. Comment ça, il s'est trompé de numéro ? Ça n'explique évidemment rien du tout. Et ça renvoie à l'explication n°1, qui n'est pas convaincante.

3. Alors là, je veux bien, mais ça pose plusieurs questions :

a. Pourquoi aurait-il voulu m'appeler ?

b. Comment a-t-il obtenu mon numéro de téléphone, puisque j'étais en liste rouge ?

Le petit a pose plusieurs questions :

a'. A-t-il voulu m'appeler parce que nous avons presque le même nom ? (Ça paraît un peu maigre comme explication !) Si c'est la bonne raison, il a dû appeler beaucoup de monde, ce jour-là.

a". Il avait quelque chose à me demander. Mais dans ce cas-là, il aurait rappelé. La seule chose qu'il aurait pu vouloir me demander, étant donné que nous ne nous connaissons pas, ç'aurait été quelque chose en rapport avec notre presque homonymie ; ce qui renvoie au a'.

a'''. C'était un jeu. Un jeu idiot, certes, mais un jeu quand-même. Mais quel aurait été l'enjeu de ce jeu ? Mystère…

Le petit b est intrigant, mais la solution ne paraît pas complètement irréaliste. Il suffit sans doute de connaître quelqu'un dans la police, ou dans l'entreprise qui à l'époque, si je ne m'abuse, s'appelait encore France Telecom.

4. La farce d'un technicien de France Telecom est toujours possible, évidemment, mais paraît tout de même peu probable. Et puis quoi ? Il compose le numéro, mon numéro, et après me met en relation avec Jacques Vallet ? Ça paraît bien complexe, et ça manque de spontanéité, pour une blague. Et  puis même si l'on admet cette hypothèse, comment expliquer qu'il m'ait choisi, moi, amateur de littérature, alors que des Jérôme Vallet, il y a en a des dizaines, et peut-être plus, en France qui, eux, n'en ont sans doute rien à faire, de la littérature ?

Non, plus j'y pense et plus je me dis qu'aucune de ces hypothèses n'est la bonne.

Pour résoudre le mystère, il faut sans doute faire intervenir un tiers. Un tiers qui me connaît, qui sait que j'aime la littérature, et qui connaît Jacques Vallet — au moins de nom. Mais qui ? Ce tiers ne se serait jamais manifesté pour me révéler la blague, depuis 2005 ? Là aussi, ça paraît tiré par les cheveux.


Si vous avez la solution, appelez-moi (mais je suis en liste rouge)… Ou appelez Jacques Vallet et demandez-lui de m'appeler. 

dimanche 23 juillet 2017

Remplacisme



Les trotskistes à la Plenel veulent l’invasion migratoire par haine de la civilisation européenne, du christianisme, de la France, de la culture occidentale et de son héritage, de son héritabilité, de sa transmission, qui leur paraît un scandale d’injustice car elle est inégale. Les remplacistes à la Juncker, eux, désirent et encouragent de toutes leurs forces cette même invasion comme un élément capital de la gestion économique et financière du parc humain : la fabrique à grande échelle de l’homme interchangeable, celui que réclament les intérêts bien compris de la superclasse. Toutes les officines antiracistes ont bénéficié des largesses du patronat, trop heureux de soutenir, comme un gage d’ouverture d’esprit, de progressisme et de rigueur républicaine, un mouvement qui ne faisait qu’apporter de l’eau à ses moulins, des ressources humaines peu coûteuses à ses usines, et des auréoles de vertu à ses fronts bronzés. C’est quand ils étaient le plus cynique, quand ils exprimaient le plus crument leurs désirs et leurs appétits, quand ils trahissaient le plus directement les patries qu’ils ne connaissaient plus qu’à peine, que le patronat et ses banques s’attiraient les plus utiles certificats de dévouement aux droits de l’homme et aux principes fondateurs — on pourra songer ici à la belle figure de Mme Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef et immigrationniste enragée. Le remplacisme arrangeait tout le monde et c’est pour cela qu’il est si fort : aux belles âmes il prodiguait les financements dont elles ont toujours besoin, au capitalisme nomade il apportait, sous sa couverture d’antiracisme, un vernis de modernisme et de générosité. Il ne manquait plus que le pape pour bénir ces noces implacables. Il est là.

Renaud Camus, extrait du Journal du 18 mai 2016

samedi 22 juillet 2017

Inconscient



Vous ne respectez jamais votre parole, vous trompez votre femme, vous arrivez en retard au travail, vous êtes d'un radinisme pathologique, vous mentez sans même savoir pourquoi ?

No souci. Faites appel à inconscient.com 

inconscient.com, toujours là quand vous avez besoin de nous ! Devis gratuit sur dossier.

vendredi 21 juillet 2017

Et encore…


« Et encore, je ne suis resté que cinq ans ! »

Clavinova


« Elle va encore nous gonfler longtemps, la taspé qui dégobille sur son clavinova ? J'ai un rencard, moi ! »

mercredi 19 juillet 2017

À propos d'une pétition…


Renaud Camus, journal du dimanche 16 juillet 2017

À propos de souci, la pétition continue de m’en donner elle aussi, bien que je n’en sois pas l’organisateur, ni le responsable logistique (heureusement pour elle !). Certes on a supprimé l’exigence d’une confirmation de la signature par courrier électronique, qui était très lourde, techniquement, et fonctionnait très mal. Cette suppression m’a permis de signer moi-même, et elle a rendu possible de le faire à quelques centaines d’autres personnes, longtemps empêchées comme moi. En ce sens c’était un progrès, que je célébrais hier soir ici même, un peu prématurément. Dans cette brèche ce sont engouffrés, en effet, toute sorte de fâcheux, de pénibles, d’irresponsables et d’adversaires patentés qui, pour déconsidérer l’initiative, signent “Adolf Hitler” ou “N. de Lautre”. De toute façon la surabondance de prénoms, d’initiales et surtout de pseudonymes d’un goût le plus souvent douteux, suffit à dépouiller le texte et la revendication qu’il porte de la plus grande part de leur poids éventuel et de leur sérieux. Voici donc qu’après m’être félicité de l’abolition de l’exigence de confirmation, je suis obligé de la déplorer. Il faudrait rétablir cette étape un peu lourde, mais faire en sorte que le cheminement qu’elle implique soit rendu aisé, ou seulement possible, pour tous, ce qui n’était pas le cas dans le premier arrangement. Dans ces domaines très spécialisés, j’en suis réduit au vœu pieux.

Bien affligeantes aussi sont les réactions coutumières des uns ou des autres, selon lesquelles les pétitions ne servent à rien — ce n’est pas cela qu’il faut faire, ce n’est pas à Ouchikh ou à moi qu’il revient de le faire, mieux vaudrait descendre dans la rue, arrêter les discours et passer à l’action, etc. Les mêmes, probablement, quand on les a appelés à manifester concrètement, place Denfert-Rochereau, place d’Italie, à la Bastille, devant Notre-Dame ou ailleurs, sont venus à huit cents, de toute la France, à trois cents, à quelques dizaines ou pas du tout — surtout pas du tout. Quoi qu’on fasse, ce n’est jamais à leurs yeux le bon geste, le bon moment, les bons protagonistes. Ils abondent en niaiseries convenues, pas forcément fausses, mais plus nuisibles que ce qu’elles affectent de dénoncer (“la guerre des égos”), en références fétiches (“il faudrait des couilles”), en soupçons insultants et qui bien entendu parlent surtout de ceux qui les émettent (“vendre des cartes d’adhésion… ”) ; bref, en préalables constats d’impuissance, qui sont les plus efficaces de tous les motifs d’impuissance. Et terriblement frappant, chaque fois, en parallèle à cela, est le manque de soutien réciproque, entre tous ceux, groupes ou individus, qui sont censés penser à peu près la même chose que les promoteurs de telle ou telle initiative.

Moi, contre toute attente, je trouve que je suis un modèle de bonne camaraderie, d’esprit de corps et d’ardeur unitaire. Je fais de mon mieux, avec mes maigres moyens, pour appuyer toutes les ébauches de refus de l’invasion, de révolte ou de regroupement qui se présentent, si excentriques ou désespérées qu’elles puissent paraître. Le moins qu’on puisse dire est qu’on ne me rend guère la pareille. Je ne suis pas près d’oublier le défaut de réponse,  les dérobades ou les fins de non-recevoir expressément signifiées, lors de la “conférence de Belle-Fontaine”, en août et septembre 2013. Une puissante organisation comme Fdessouche n’a pour ainsi dire jamais levé le petit doigt pour apporter son appui au moindre des projets que j’aie pu avancer. Si un jour il arrivait, après miracle, que la dissidence vainquît, la liste des occasions perdues, des années gâchées, des politiques du héron — autant et plus encore que de l’autruche — serait interminable.

Ce constat devrait décourager. Pourquoi vouloir sauver un peuple qui veut mourir, et sans cesse cherche des excuses à tout subir ? Pourquoi essayer de retenir, au bord du suicide, une civilisation qui n’aspire à rien d’autre que lui ?  Eh bien, parce que ce serait donner raison à ceux qui ont voulu, et créé, cet état de fait. Ce serait consacrer leur victoire, la leur offrir sur un plateau. Cette apathie mortelle où l’on voit gésir les Européens, cette veulerie hagarde où se complaisent les Français, cette hébétude ivre de sa propre impuissance, fascinée par la mort annoncée, fière du déshonneur promis, elles sont une création de tous les instants, un empoisonnement caractérisé des sources et des âmes. Il m’importe peu, après tout, d’encourir le reproche rituel et mécanique de conspirationnisme. Le terme n’a été inventé qu’à une seule fin : décourager toute réflexion sur l’entreprise de démoralisation et d’infantilisation en cours dans la société toute entière — entreprise que j’ai nommée, selon les contextes, Décivilisation, Grande Déculturation, industrie de l’hébétude ou remplacisme global ;  et pour laquelle le terme de conspiration serait, bien entendu, dérisoirement insuffisant — il ne s’agit pas de conspiration mais d’une effroyable machine à broyer les volontés, les intelligences, les fureurs et même les chagrins ; elle broiera jusqu’à ceux qui l’alimentent, et qui en tirent profit. 

dimanche 16 juillet 2017

Les porcs d'époque


« Si une danseuse-étoile peut dire très tranquillement, à la télévision, à propos de son statut, "On en chie pour en arriver là", on ne voit plus très bien à quoi sert la danse classique.  »

J'adore ce tweet de Renaud Camus. En ultra-concentré, c'est tout ce que m'inspire l'époque. 

Danseuse-étoile… Concertiste… Professeur… Président de la République… Tous, ils en chient. Tous, ils s'emmerdent. Tous, même, j'en jurerais, ils s'en battent les couilles. Ça les gave. Grave.

La grossièreté, c'est un art. Elle peut être raffinée ou vulgaire. Le vulgaire est tellement courant aujourd'hui qu'il n'est même plus sexy. C'est un peu comme le mensonge chez un menteur pathologique ; il cesse d'être drôle, baroque, surprenant, désarçonnant, troublant. C'est juste de la merde. De la merde grasse et puante. Ça empuantit l'atmosphère pour des prunes. Ça sert à rien, juste à puer.

À quoi sert la danse classique ? À la même chose que la musique classique. À façonner la grossièreté, à lui donner une forme, un cadre, parce que ceux qui ont le sens du classicisme ne gaspillent pas la grossièreté, ni ne la confondent avec la vulgarité. Écoutez la grossièreté de Mozart, ça va redonner un sens à votre pauvre vie.


samedi 8 juillet 2017

Éditeur (musique, culture, concept, français, etc.)



« L'éditeur photo le plus avancé au monde » (publicité)

L'"éditeur", au sens numérique du terme, c'est désormais le logiciel. Ce n'est plus QUELQU'UN, une personne qui aime les livres (et peut-être la littérature) et qui en publie (c'est-à-dire les met à disposition d'un public), c'est un processus technologique, c'est QUELQUE CHOSE.

Et qu'est-ce qu'un "logiciel" ? Neuf fois sur dix, à cette question, on répond : un outil, ou un instrument. Mais c'est faux. Un outil ou un instrument se plie à vos désirs, à vos caprices, à votre imagination, une fois surmontée, difficilement, la phase d'apprentissage, alors qu'un logiciel vous force à penser comme lui, après vous avoir donné l'illusion d'être là pour vous servir.

Quand on apprend le piano, par exemple (et c'est l'un des instruments les plus difficiles, dont l'apprentissage est le plus long), on apprend petit à petit à s'en dégager, à être libre. Un logiciel ne vous libère pas, il vous amène insidieusement là où il règne en maître.

Là réside le grand mensonge de l'informatique. On se dit : pour être libre, je dois apprendre à maitriser cet outil, car on réfléchit comme on a toujours eu l'habitude de le faire. Un instrument demande une forme de maitrise, sinon il est au mieux inutile, au pire dangereux. En conséquence de quoi, on apprend la langue des logiciels (car les logiciels sont des machines dont le moteur est une certaine forme de discours), la langue des réseaux, la langue des machines. Mais cette langue (qui n'en est pas une) est un leurre. Elle fait en sorte que vous soyez toujours à la traîne, à la dérive, et que vous ne puissiez jamais "la maitriser". En revanche, elle, elle vous apprend, elle vous connaît de mieux en mieux, et un beau jour, elle vous maitrisera pour de bon.

Dans cet horrible syntagme, « éditeur-photo », il faut entendre la disparition de la main humaine, de la main humaine singulière, unique, irremplaçable, de la main humaine capable de maitrise et d'art, mais aussi la disparition de la langue, et enfin la disparition de la photographie. Ça fait beaucoup à la fois.

La seule petite chance de l'homme face au "logiciel", c'est sa bêtise

vendredi 7 juillet 2017

Pour le mal



L'humanité arrive à son terme. À quoi le voit-on ? À ce qu'elle en appelle constamment au sens, à ce qu'elle abolit les dernières barrières, les dernières frontières, à ce qu'elle hait la distinction, les distinctions, les inégalités, les dénivelés, les distances, la distance, le temps, la durée, les siècles, les heures, les exceptions, les règles, les règlements, les conventions, la grammaire, la syntaxe, l'orthographe, la médiation, le retard, les cloisons, les murs, le secret, le silence. L'altérité vraie. Elle fait place nette pour la mort indifférenciée, pour la grande égalité ultime, elle mêmifie la réalité.

Il y a autre chose. Les gentilles sociétés produisent de la merde. Nous sommes une société gentille. Nous ne voulons pas faire de mal aux animaux, nous ne voulons pas faire de mal à la Terre, à la mer, au ciel, aux montagnes, à l'air, aux planètes, aux taureaux. Plus nous voulons être gentil avec tout le monde plus nous produisons du toc, du simili, du laid, du banal, du médiocre. Plus nous essayons de ne pas abîmer, de respecter, d'épargner, plus nous nous abîmons nous-mêmes dans un leurre morbide. Dépression, dilution, cadavres en lévitation dans la banlieue universelle…

L'ivoire, les parfums, l'or, les pierres précieuses, le charbon, la fourrure, l'argent, les couleurs, le cuir, le bois, les cheveux, le crin, les peaux, la corne, tout ce qui est noble est arraché à la nature et aux animaux, fait souffrir, est injuste, cruel, égoïste, est le produit d'un vol et d'une violence. Les animaux avaient appris à se méfier de l'homme, quand ils ne lui étaient pas asservis, quand ils étaient encore des animaux. La longue chaîne immémoriale des prédations est pourtant ce qui tenait le monde en équilibre. Les hommes mangeaient les animaux qui mangeaient d'autres animaux. Du cerveau de l'homme aux pierres du chemin, en passant par les heures d'ennui, il y avait une continuité que tout le monde pouvait sentir, sinon comprendre. 

Tout cela fonctionnait très bien dans un monde de trois milliards d'êtres humains. Nous étions en équilibre. Équilibre instable, qui pouvait traverser des crises, mais équilibre tout de même. La révolution industrielle, avec ses moteurs et sa production de masse, avec ses objets fabriqués à la chaîne, une population mondiale en explosion, et maintenant la technologie et l'informatique, ont définitivement rompu cet équilibre, ces équilibres hiérarchisés s'imbriquant les uns dans les autres. Il est devenu impossible à un cerveau humain de concevoir les calculs (et donc les nouveaux objets) que permet l'informatique, l'homme a perdu le contact charnel qu'il avait avec la matière. Ils habitent le même monde mais ne se parlent plus. Il y avait une forme d'harmonie dans le monde, tant que celui-ci ne se pensait pas comme une chose globale, une harmonie faite des tensions et des respirations qui reliaient en les pondérant les diverses entités qui le constituaient. On disait "le monde", mais n'existait alors que l'effort d'abstraction qu'on appelait ainsi. Maintenant que le monde est devenu une réalité concrète, que n'importe qui sur le globe peut appréhender, observer, et parcourir en tous sens, cette harmonie est vouée à disparaître, et dans un temps mille fois plus bref que celui qu'elle a mis à se bâtir. Les distances se sont trop raccourcies, les durées aussi, ce qui ne permet plus à la machine-monde de respirer librement. Elle suffoque. Elle bute constamment sur elle-même. Trop d'hommes, pas assez de distances.

Je suis intimement persuadé que le végétarisme est l'une des grandes catastrophes de notre époque. Les bouffeurs de légumes, qui se croient aux avant-postes de la modernité, sont en fait les fossoyeurs du monde ; ils sont ce qui se fait de pire, dans l'ordre de l'humain. L'homme et l'animal se partagent la Terre et la Nature, et leur lutte est garante de la survie de notre humanité. Quand celle-là se veut toute puissante et qu'elle prend pitié de ce qui n'est pas elle, c'est qu'elle est entrée dans un processus d'autodestruction. La lutte, le conflit, le partage des tâches, des territoires, la séparation des ordres et des espèces est la seule manière humaine de persister dans l'humanité. Les mondes en phase de croissance excluent, les mondes décadents incluent, et considèrent qu'ils sont responsables de tout, terrible péché d'orgueil qui est le symptôme de la maladie terminale qui les emportera. Il faut une dose d'inhumanité à l'humanité pour qu'elle se continue.

Les artistes sympa produisent de la merde, les sociétés sympa produisent de la mort. Elles ont cherché le bonheur et l'apaisement, elles ont trouvé l'excrément et la désolation. Rendez-nous l'ivoire, la fourrure, le bois, le cuir, le sang et les larmes, les mythes, la virilité, les dieux et le luxe de la guerre pour une femme. Rendez-nous la ville, la campagne, la nature, le vide, l'attente de l'être, le mépris, la force du fort et la faiblesse du faible. Rendez-nous la musique, surtout, la musique et son bel alter-ego, le chant enté du silence et de l'amour. Rendez-nous la méchanceté, la cruauté et l'altière indifférence de celui qui traverse notre vie comme la mort qui nous frôle à l'aube. Je ne veux pas mourir dans ce monde déjà mort. 

mercredi 5 juillet 2017

NON



2. 501. Jeune fille, bl., jolie, 28 ans, 20.000 fr. économies, catholique, épous. M. ay. situation.

NON

2.529. Jeune fille, 25 ans, acajou, mince, très jolie, jolies jambes, sans fortune, dactylo ville province, épouserait M. ayant situation stable. Cherche avant tout tendresse.

NON

2.530. Demoiselle, 40 ans, aristocratie, f. unique, légèrement intellectuelle, viv. château, 200.000 fr. dot. épous. M. cathol. très distingué, même sans fortune, préfèr. noblesse.

NON

2.550. J. fille, 21 ans, fille d'officier de marine, orphel., très gentille, châtain clair, yeux marrons, petite, mince, bien faite, habitant Finistère, sans espoir de fortune.

NON

2.554. Veuve, 49 ans, enjouée, très affectueuse, grande sensibilité, sentimentale, vie intérieure très riche, disting., excell. santé, femme idéale d'intérieur, supérieure en tous points, avoir 250.000 rentes, propriété, désirer. corresp. vue mariage avec Monsieur d'absolue bonne foi, situation financière analogue, pour assurer quiétude, sécurité, dans confiance réciproque & tendresse mutuelle. Sérieux. Adr. exacte.

NON

2.563. Jeune fille artiste, qualités personnelles, cœur & cran, indépendante, libre & seule, désire mariage avec garçon sympathique.

NON

2.565. Marquise, très grande, yeux bleu vert changeants, cheveux blond naturel, bien faite, jolie femme, très élég., ligne femme du monde, très disting., bijoux, épous. M. bel homme, genre américain. 

NON

2.574. Jeune fille honnête, saine, viv. campagne chez sa mère, désire mariage.

NON

2.576 bis. Employée châtain, vingt-neuf ans, douce, docile, soigneuse, 600 fr. par mois, légère tuberculose guérissable, épouserait Monsieur moins 45 ans voulant vraiment la rendre heureuse. Fortune indifférente. Quitterait province.

NON

Vapeurs


NKM aime le tromé et la diversité, la rue et les corps anonymes. C'est cool. Elle kiffe le populo, la foule, les quartiers, les frotti-frotta qui sentent la sueur et l'Afrique, les stations Strasbourg-St-Denis et Château-Rouge, enjamber les portillons et faire du womanspreading face à la racaille. No souci ! Sacrée Nath ! Elle a en dans le bénard, notre nana-ministre ! Ne croyez pas que vous l'intimidez avec votre cuir et votre mégot au coin de l'avaloir. Vous vous fourrez le pointu dans les mirettes. Elle sifflera l'absinthe que vous n'avez pas encore eu le cran d'allumer, tirera le mégot aussi vite qu'elle développe sa bagoule sur un plateau télé, et aura le boyau rigolard quand vous l'appellerez Madame. Elle est comme ça, Nath ! Elle peut très bien s'allonger sur un banc du tromé en écoutant du rap. No problem ! Partir en liche dans les bas-fonds, c'est son trip. Frôler la raclure, ça l'inonde de joie. À l'aise partout, c'est sa devise. 

 Mais si un blancos décati la traite de « Bobo de merde ! », elle s'effondre, Nath. Elle a ses vapeurs, elle toune de l'œil, elle bat de l'aile, elle se couche en travers, elle s'évapore dans les paradis artificiels, elle prend la couche d'ozone pour un clic-clac, elle rejoint le bitume vite fait, elle s'accouple à l'horizontal comme une noyée urbaine qui cherche son dauphin virtuel, elle aspire les particules fines comme si c'était de la poudre cosmique. Faut l’envelopper vite fait dans la couvrante dorée, faut la câliner au champagne, la dorloter au macaron Ladurée, lui défriser le ventricule et rameuter les deux chambres. C'est fragile, une Nathalie sans caméra.

samedi 1 juillet 2017

En avance, en retard, mais vite


« L'amant c'est celui qui prend le risque d'aimer sans être aimé. Il fait des avances, il est en avance. [L'amant est Dieu]. En effet, Dieu, qui n'est pas obligé d'aimer, aime tout le monde et nous laisse libres de ne pas l'aimer. »

Elle était en avance. Tellement qu'à peine ai-je eu le temps de la rejoindre dans l'amour qu'elle était déjà repartie. 

Elle est arrivée, au volant de sa petite voiture bleue. Vroum. Elle a enfoncé le portail de la maison. Vite, c'est moi, vite, Ma Vie, vite, c'est toi. Elle a fait des kilomètres, seule sur la route. Elle a appuyé sur le champignon, elle a roulé. Elle a fait des avances. Indice d'amour maximal. Elle était grosse d'amour, de don, de projets. Vroum. Parler ? Pour quoi faire ? Attendre, pourquoi ? Vroum vroum. Et on se mariera et on invitera Machin Truc. Vite ! Elle a crié très fort, tout de suite. Hurlé, même ! Don Juan en chemisier, ongles faits, impeccable, jolie, parfumée, coiffée, yeux bleus, tout de suite, allons, nous réglerons les détails plus tard. C'est toi. Pousse-toi, je dors à gauche. Un miroir dans la chambre. C'est chez moi. C'est nous. C'est toi et c'est moi. Oui, j'avais une vie, mais rien. C'est toi. Tu m'aimes ? Encore, redis-le encore. Ciel. Bleu ciel, la voiture, pas bleue. Vroum. C'est moi, je suis ton amante. La seule. Je suis belle, mais pour toi. Tu vois ? Champagne ! Buvons à nous. Je suis folle de toi. Tu m'aimes ? Vroum

Mon Amour, Mon Très Chéri, Ma Vie, C'est Moi, je suis à toi, je me donne complètement, entièrement, sans reste, prends tout, tout est à toi, vite, viens là, plus près, partout, oui, là et là et ici aussi. Tu as vu, j'ai tout risqué pour toi. Il a suffi d'un soir et d'un alcool de poire. Nous irons partout, partout là-bas et encore ici aussi, loin et près, le soir le matin la nuit au soleil comme tu veux partout allongés debout sur le ventre en planant au-dessus des toits en rêve en dur en croix même s'il pleut debout dans le vent dans la mer sous le sable au Brésil. Je suis raide dingue d'amour. Vite. Tout est là. Regarde, j'ouvre ma valise, mon ventre, mon cœur, mes tripes, ma bouche, viens. Entre. 

Mon Amour ventricule, intestins, pieds, vertèbres, Mon Amour cristal, huiles essentielles, vitamines, Mon Amour alcool, urine, larmes, Mon Amour cachets, pyjama, bain, Mon Amour Davila, Flaubert, Montaigne. Elle a essayé. Très vite. Puis, très vite aussi, s'est reconnue. Encore celle-là ? Toujours elle ? Sur mon chemin ? Ça ne passe pas ? Ça revient ? Elle a tempêté, crié, et puis, très vite aussi, s'est lassée, s'est reconnue encore, et s'est enfuie. Le miroir, insupportable miroir. On a beau le briser…

N'est pas Dieu qui veut. Dieu est pressé mais il a tout son  temps. Il est le temps. Il sait comment ça marche. L'amour… De quoi me parlez-vous ? 

jeudi 29 juin 2017

Le Ressenti


« Les Français ressemblent à des gens qui seraient déjà réfugiés au premier étage de leur maison, le rez-de-chaussée sous l’eau, et qui écouteraient la radio pour savoir si l’on peut, ou non, parler d’inondation. » (Journal de Renaud Camus du mercredi 28 juin 2017)

Lisant cela, à l'instant, je pense que c'est exactement le cas (sans même parler du Grand Remplacement). Les gens ont besoin qu'on leur dise, par exemple, quelle est "la température ressentie". Il ne suffit pas que les météorologues leur donnent la température mesurée, non, il faut encore qu'on leur dise s'ils ont chaud ou pas. Pas s'il FAIT chaud, mais s'ils ONT chaud.

• Vous êtes fiévreux, vous avez froid et votre front est brûlant ? Oui, d'accord, mais que dit le thermomètre ?

• Vous êtes triste, la douleur vous broie le ventre, vous êtes chagriné au plus profond de vous par la mort d'un être cher ? Oui, d'accord, très bien, mais êtes-vous "dépressif", qu'en dit le psychiatre ? Combien de temps va durer le deuil ?

• Il fait un temps épouvantable, il pleut, il fait froid, il grêle, même. Parfait, mais n'iriez-vous pas regarder ce qu'en dit la Météo sur Internet ?

• Cette musique est épouvantable, elle vous est insupportable, vous la trouvez nulle, vous avez envie d'éteindre le poste. Certes, mais avez-vous pensé à demander l'avis d'un critique musical ?

• Vous trouvez la ville sale, bruyante, d'une laideur repoussante ? Elle vous donne envie de fuir ? C'est vite dit ! N'avez-vous pas lu dans le Journal de l'Agglo qu'il fait bon y vivre, et que nombre d'améliorations ont été apportées à votre commune ?

• En ville, justement, vous ne voyez que des être difformes, laids, mal fagotés, des femmes avec des derrières monstrueux, des hommes qui crachent par terre et qui parlent fort ? Erreur ! Ils sont habillés de manière gaie et colorée, c'est tout, et ils expriment leur joie de vivre par des gestes idoines. Quant aux derrières monstrueux des femmes que vous croisez, c'est votre misogynie qui est seule en cause.


Toute la question est donc de savoir quel est le ressenti des Français, concernant l'immigration de masse, l'invasion, le changement de peuple et de civilisation, la contre-colonisation, le Remplacisme, etc. Mais comme le ressenti des Français leur est fourni gracieusement par les experts, les sociologues, les démographes, les intellectuels, les savants de toute sorte, on est bien tranquille, il suffit de faire parler les voix autorisées (au sens propre), et les Français relaieront docilement l'information, d'autant que ça les arrange bien car ils n'ont aucune envie de se révolter sérieusement. Ils veulent bien se révolter pour rire, pour montrer qu'on ne la leur fait pas, ils veulent bien mettre dans l'urne un bulletin qui est censé exprimer toute leur révolte, mais ils le font en secret, avec de la fierté et de la honte mêlées inextricablement, et tout en sachant pertinemment que cela ne sert à rien. 

Ensuite, quand tout sera achevé, ils diront qu'ils l'avaient bien dit et qu'on ne les a pas écoutés, qu'on ne les écoute jamais. Ils auront même oublié sincèrement qu'ils parlaient à voix basse, y compris dans leur propre jardin, et que même entre amis ils hésitaient à mettre la conversation sur le sujet. 

On n'a jamais autant employé ce pauvre vocable de "ressenti" qu'en une époque où précisément le ressenti (la sensation, l'impression) nous est livré clef-en-main par le technicien des profondeurs (sociales). Je ne croise plus, personnellement, que des gens qui ne savent pas quoi penser de ce qu'ils voient, de ce qu'ils entendent, de ce qu'ils lisent. Et moins ils savent qu'en penser, plus ils affirment haut et fort leur "ressenti". L'hébétude est d'une telle profondeur qu'on ne la remarque plus, qu'il n'y a plus personne pour la remarquer. Je ne sais pas… Peut-être qu'il en fut toujours ainsi ; c'est possible, après tout, même si j'ai beaucoup de mal à le croire. Car la chose aujourd'hui se travaille dès l'enfance, et surtout à l'école, qui est en ce domaine d'une redoutable efficacité. Tout individu qui en sort dorénavant est parfaitement apte à ne pas voir, ne pas entendre, ne pas lire, ne pas comprendre, et surtout, à ne pas distinguer. Ne parlons pas d'histoire, de géographie, d'art et de sciences, puisque pas un de ces petits robots déculturés ne sait même lire. Alors penser

Si l'on vous dit que « le niveau monte », c'est que le niveau monte. Le niveau de l'eau ? Mais ferme ta gueule, Georges, puisqu'on te dit que la culture se répand partout, grâce notamment à la technologie, grâce à l'antiracisme, grâce à la démocratie ! Tu vois bien, non ? Tu le ressens bien, ce changement magnifique ? HEIN ? T'es d'accord ? Mais réponds, merde !

mercredi 28 juin 2017

La Place du mort


« Crainte pour tout ce que mon exister – malgré son innocence intentionnelle et consciente – peut accomplir de violence et de meurtre. Crainte qui remonte derrière ma ‘‘conscience de soi’’ et quels que soient vers la bonne conscience les retours de la pure persévérance dans l’être. La crainte d’occuper dans le Da de mon Dasein, la place de quelqu’un ; incapacité d’avoir un lieu – une profonde utopie. Crainte qui me vient du visage d’autrui. »


C'est Emmanuel Levinas qui écrit cela, dans Ethique comme philosophie première. Ce que j'observe, au contraire, c'est que les vivants sont très assurés de leur "da". Ils ne doutent jamais qu'un mort « soit mieux là où il est », et trouvent toujours les meilleures raisons à sa "disparition", ou, sinon à sa mort effective, du moins à sa place dans l'Au-delà, même (et surtout, à ce qu'il me semble !) quand ils ne sont pas croyants. Très étrange facilité qu'ont les vivants (les survivants, donc) à se trouver justifiés dans leur être-là. Eux qui n'arrêtent pas de dire que les disparus sont irremplaçables, ils les remplacent en réalité par un discours et une attitude qui en permanence gomment cette absence, une fois passée la sidération liée à l'annonce de la mort. Ils n'ont aucunement l'impression de prendre la place d'un mort car ils voient les morts comme des inexistants. Comment pourrait-on occuper la place de quelqu'un qui précisément n'a pas de place ? Or les morts ont une place bien à eux, qui n'est ni celle qu'ils avaient dans la vie ni celle qu'on leur attribue bêtement à leur décès. Leur absence ne les empêche nullement d'être, au contraire. Beaucoup de "mes morts" sont plus vivants que les vivants que je croise tous les jours. Comme Dieu, ils deviennent présents au carré, plus présents que nous, omniprésents, par leur absence même, car ils sont présents éternellement et en tout lieu. Pourtant ces morts sont bien morts, il n'est pas question de le nier, et ce n'est pas la vie éternelle dans laquelle nous les retrouverons qui peut effacer cette mort atroce. Ces deux sortes de vie ne se recoupent pas. 

Un mort n'est pas un inexistant, c'est un super-existant.

(…)

mercredi 24 mai 2017

Les pavés et le croissant


« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait au cri de Allah Akbar, je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était un kebab. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Roubaix, la vue des clochers de Saint-Denis, la saveur d’un croissant trempée dans un thé à la menthe, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Black M m’avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais le croissant, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires et même de la réalité de la littérature se trouvaient levés comme par enchantement. »

Ce bon Marcel avait déjà tout compris au commencement du XXe siècle. La France, vieille terre d'immigration, et l'islam, deuxième religion du pays, coexistaient déjà pacifiquement, pour le plus grand bien de tous. D'ailleurs Josyane Savigneau l'a toujours dit !

samedi 20 mai 2017

Quel cinéma !


Je n'aime pas le cinéma, qui n'a jamais pour moi accédé au statut d'art véritable – même si bien sûr il y a de méritantes exceptions. Hier-soir j'ai regardé Exhibition (1975) de Jean-François Davy, avec la fameuse Claudine Beccarie, film que j'avais raté à l'époque. Je n'ai pas peur de dire que je suis plus intéressé par ce genre de cinéma que par celui qui aujourd'hui se prend pour de l'art. Eux, au moins, cherchaient quelque chose, qu'ils étaient très loin de trouver, certes, mais qui continue de pointer son nez sous nos latitudes post-modernes. 

Le sexuel a été aboli, recouvert qu'il est désormais par la pornographie et la médicalisation dogmatique de nos passions et chagrins. Même dans la sphère intime, qu'on croyait un peu protégée du mensonge idéologique, se voit de plus en plus clairement une cécité féroce et désespérée qui gâche toutes les tentatives de rapprochement entre les êtres. 

Le mensonge – très proche de la vérité, comme le plus souvent – n'a jamais été aussi impérial et coalescent. Il s'est largement métastasé et infiltre désormais toutes les strates du discours, des actes, des gestes et des choix, et le désir ne réussit que très rarement à se connaître, empêché qu'il est par une langue totalement soumise à la mort et la répétition.

Tu sais que j'essaie toujours de te parler avec le plus de véracité possible, et pourtant tu ne m'écoutes pas. À la réflexion, c'est peut-être la raison pour laquelle tu ne m'entends pas. Je vois bien que tu n'as aucune idée de ce que tu es, il t'est impossible de le cacher.

« Il se leva, fit un salut et chanta :
Quand on n’a pas ce que l’on aime
Il faut aimer ce que l’on a.
Il fit un salut et se rassit. »

Le problème est de savoir ce qu'on aime. Ce qu'on désire. Quel être est en nous qui désire s'agrandir, pousser vers le ciel, vers l'ombre bienheureuse et la Joie profonde. Ce serait bien s’il y avait moyen de se tirer soi-même de soi-même mais on ne tire que des rêves interrompus et des vers torves qui nous renseignent autant sur le possible et le souhaitable que les livres le font pour les mouches qui volent dans les travées d'une bibliothèque.

On aimerait bien sauter l'inévitable étape de la haine (la haine est évidemment trop dire, mais enfin, disons la haine, pour l'instant…) qui n'est que le signe de notre bêtise propre, cette haine qui suit l'amour défait, malmené, méprisé, ridiculisé, cette amertume affreuse qui suit l'amour comme une traîne inévitable et morbide, mais voilà, c'est impossible. Comment ne pas être amer quand tout nous indique notre propre bêtise, cette bêtise qui immanquablement nous ramène au point de départ quand nous avions soif de voyage. L'amertume n'est en réalité que l'envers de la lucidité, cette clairvoyance qui nous fait à chaque fois (ou neuf fois sur dix) voir les choses très clairement au commencement, dans une lumière crue mais innocente. Tout est donné, dans ces commencements, tout est là, en pleine lumière, il n'y a qu'à voir l'ébauche se détacher du fond. Ce n'est qu'ensuite que la chose se complique de ce brouillage social et psychologique inéluctable qui tient pourtant de la raison et de l'intelligence : on pondère, on accommode, on contextualise, on relativise, et toutes ces opérations qui devraient normalement nous permettre d'apprécier l'autre dans sa complexité et sa singularité nous le font perdre de vue complètement. La vérité s'éloigne du même mouvement qui amène l'intelligence et la parole. Souvent, le plus souvent, l'autre qui se pare de toute cette noble complexité n'est que ce qu'il paraît être et la soi-disant complexité qui l'habille n'est que le flou qu'un regard imprécis et lâche pose sur sa cible.

Pourquoi la haine ? Sans doute parce qu'elle garde en elle encore un peu du goût puissant de l'amour, ce goût auquel il est si difficile de renoncer une fois qu'on l'a eu en bouche. On pourrait bien sûr sauter cette étape et passer directement à l'indifférence qui suivra inéluctablement, on se sentirait plus intelligent, plus civilisé, mais l'amertume, je crois, provient de cette clairvoyance injustement discréditée qui nous donne à chaque fois ce terrible handicap sur le temps de la psychologie. L'oubli et l'indifférence qui l'accompagnent ne sont pas placés très haut dans notre système de valeurs, considérés qu'ils sont comme une faiblesse, comme une lâcheté, comme une impuissance, comme la morne veulerie ordinaire de ceux qui manquent d'ambition ontologique. On le sait, il y a une bêtise de l'intelligence, mais comment appeler cette incroyable bêtise du capon qui se déguise en intelligent — et qui l'est, bien sûr, en un sens, puisqu'ainsi il s'épargne (ou du moins le croit) ? Pourquoi la haine ? Eh bien justement parce que ces mollesses du cœur qui s'effraient d'un rien nous répugnent au-delà de tout ce qu'il est possible d'exprimer, parce qu'on a osé appeler amour un banal élan hors de la voie tracée, parce que le sentiment n'était rien d'autre que du sentimental. Il y a tromperie sur la marchandise, au minimum.

Le sexuel a été aboli ou est en passe de l'être, oui, je persiste et signe. Les femmes qui aiment faire l'amour sont de plus en plus rares. La plupart ne savent même pas de quoi il est question, d'ailleurs. Elles font oui de la tête et des cuisses mais elles sont déjà ailleurs, dans la parlote, dans le commentaire et la résistance intestinale. Je me souviens d'un temps où elles aimaient ça, où nous pouvions nous reposer sur elles du désastre mécanique qui habite presque tous les hommes, un temps où la drôlerie de l'acte favorisait l'improvisation concertante et la modulation humorale, où les mots et les gestes se combinaient en une puissante cocasserie à la fois tendre et désinvolte, joueuse et sérieuse, généreuse et désabusée. Pilule, SIDA, morale, pornographie omniprésente, images imprimées et ordinaires, il n'y a pas que les bordels qui ont fermé. Ce qui s'est rétracté, c'est toute l'imagination merveilleuse liée à la copulation et au désir, c'est ce qu'on nommait "le plaisir", dans les années 70 du siècle dernier. Ils sont tellement peu assurés de connaître ces choses-là, nos puceaux hystérico-numériques, qu'ils réclament constamment des mesures et des preuves, des chiffres et des croquis, l'éjaculation, masculine et féminine, comme un tampon sur l'acte. Montrez-nous le résultat ! Les stigmates. Bander, gueuler, gicler. Eh bien sûr, puisque le cinéma est passé par là ! Montrer l'immontrable, démontrer l'indémontrable, seule la semence-trace crève l'écran-crâne dans lequel nous habitons désormais en permanence. Fais pas ton cinéma, disions-nous, dans les années bénies où les femmes ne songeaient pas à s'épiler la touffe. Partout, on veut aller voir derrière l'écran, en coulisse, on i-érémise la douleur, le plaisir, la jouissance, la pensée, l'angoisse, la trouille, la perpendicularité homme-femme, la biologie des passions, le selfie branlatoire, l'œil n'est plus dans la tombe mais dans le vagin ou le trou-de-balle, belle victoire des atomes sur les cellules, de l'analyse sur la synthèse, du cliché sur l'imagination. Depuis que les adolescentes de tous les pays envoient par cam interposée leur trou du cul en trois dimensions à la terre entière en guise de CV, elles sont retombées en petite enfance, on voit ça aux peluches qui trônent sur leurs lits comme des ostensoirs censés les protéger de la disgrâce terminale. Rien de moins sexuel que ces exhibitions sans limites puisque personne ne touche. On couche virtuel : la vertu est sauve. Les nouvelles prostituées sont protégées des bites par les bits, enfermées dans les crânes technologiques hors-sol à haut débit, la carte bleue directement connectée au clitoris. Noli me tangere, sauf la Finance qui me fait gicler. Encore des frontières joliment abolies. Entre un éjaculat anonyme et une pluie de dollars, ça circule nuit et jour sur toute la planète, bruit liquide indifférencié, ça court dans les tuyaux, mais pas dans les corps. Cinéma ! Ils se font leur cinéma, en réseau, cinéma financé par des milliers de litres de foutre en perte, le Sopalin remplaçant le vagin. Infoutus de s'envoyer une lettre d'amour, ils copulent en croisant des pixels. L'exhibition ne montre plus que la panne générale du système impuissant et sans sujets. La scopophilie globale ne raconte plus d'histoires, elle tourne en boucle, informelle, hubrique plutôt que lubrique. Alors qu'elle recouvre tout, elle éteint tout, elle est un tout qui dissout les individus en une lave stérile et mélancolique. Derrière l'écran il n'y a que des machines, des décors au rebut, des câbles, beaucoup d'argent entassé, et une montagne de cadavres.

Reviens, Claudine ! 

vendredi 19 mai 2017

Épilation


— Mais tu le vois bien, là !
— Où ça ? Non, je ne vois rien !
— Mais si, enfin, regarde mieux !
— Mais arrête un peu, tu n'as pas de poil blanc !
— Mais tu es bigleux, ma parole ! Là, là… Tu le vois, là ?
— Oui, bon, d'accord, t'as un poil blanc, et alors, c'est une raison pour t'épiler la chatte ? 
— C'est le plus grand, en plus !
— Mais on s'en fiche, de ton poil blanc qui mesure dix centimètres. Arrache-le !
— Ah non, ça fait mal !
—…
— … 
— Je te rappelle à tout hasard que pubis signifie "poilu"…

Un alexandrin



Une fois n'est pas coutume :
Laissons parler les sages.

dimanche 14 mai 2017

Malédiction


L'amour inemployé, est-ce que ça s'écrit ou même, est-ce que ça se dit, seulement ?

Je n'écris pas, j'entends. J'invoque les oiseaux, les ombres et la mer alliée au soleil. Je ne recueille que les ossements brûlés du temps en lambeaux, suspendus à l'arbre mort, du temps arrêté parmi les cris sourds d'un crépuscule blanchi d'effroi. Que me servent les fleurs, les parfums, les musiques, le jardin, la pulsation brûlante de la transe et la pourpre odorante de ton sexe, quand la chambre ne parle que d'un retour impossible et d'un deuil interminable ? J'ai beaucoup réfléchi… et je t'ai vue dans le miroir sans me reconnaître.

Noctuelles glacées, vestiges blafards d'une nuit en plein jour, même les yeux fermés et les paumes ouvertes sont impuissants à arrêter les relents frelatés d'une parole démembrée. La carcasse du vivant tombe, tombe, tombe… N'en finit pas de tomber. Les oiseaux sont tristes à mourir. À quoi servent les sentiments ? Leurs échos n'appellent qu'une matière molle, informe, au goût de viande avariée. Disgrâce, répétition, psalmodie des maladresses, la bourse des phrases est au plus bas. La barque sur l'océan s'éloigne sans volonté, mur gris, nuages plombés. Les masses d'eau et l'angoisse s'équilibrent, s'adossent l'une aux autres, comme pour une conversation sans objet. Le si bémol bat sourdement dans le grave, migraine rythmique, et à nouveau les éclairs et les hallucinations. Milliards de tonnes d'âmes en déroute qui jamais n'auront su ce qu'elles espéraient. Pantins qui sortent de leur boîte, le temps d'un refrain. Les lèvres s'agitent, on aperçoit des dents, des langues, le sang qui bat, la viande blanche.

Les corps gonflés flottent à la surface ; de temps en temps, un oiseau vient se poser sur un noyé. C'est l'île joyeuse qui s'offre au désastre. La brume peu à peu recouvre ces abandonnés qui servent de repas. Un pâle soleil rend la cérémonie funèbre indolore. Sa vérité ne réchauffe plus et ces âmes n'ont même pas froid. On est à la porte du ciel. Personne ne peut comprendre. Les lourdes gouttes qui tombent une à une du sombre nuage suspendu au-dessus des hommes dans l'âme qui déborde de dégoût.

Je sais quelle consolation une femme qui souffre peut trouver en moi. 

mercredi 10 mai 2017

K. 331 (2)




« Maintenant, tout est dit. » C'est ce qu'elle m'a écrit, le lendemain, elle, l'incroyante. La mort dit tout, d'un seul coup. Sa voix sèche aspire tout l'air qui enveloppe les individus et leur donne une place dans le monde, qui remplit leurs poumons. Il n'en reste plus pour la parole, pour l'inspiration, pour l'aspiration à, tout est soufflé, brutalement expiré. C'est un vide net : « Tout est accompli. » Renvoyée au presque rien de l'existence, dormir, se nourrir, tenir debout, aller du matin au soir sans s'effondrer, ne pas devenir folle. Les variations de la vie vivante – les mille et une variations – paraissent si vaines, alors, si répétitives, qu'elles semblent ne plus parvenir à être autre chose qu'un horrible bégaiement. Que lui a-t-on enlevé, en lui ôtant son fils ? Quelle pièce de l'organisme a-t-elle été retirée de l'ensemble, qui faisait à peu près fonctionner la fiction qu'on nomme la vie d'une femme ? J'ai entendu sa voix se briser comme du verre. C'est comme si quarante années avaient été rayées d'un seul trait. Elle bégaie. Elle a une voix de petite fille.

La fêlure était déjà là, bien sûr, je le savais. Il y a ce jeu, ce petit jeu entre les phrases, ces silences juste un peu trop longs, ces endroits où la peinture est écaillée. On ne sait jamais ce qui va provoquer la rupture, comment elle va advenir, mais on sait que tout est là, déjà, que tout est en place pour que la tragédie donne le dernier coup, celui qui va faire passer une forme organique, belle, à l'état de pantin désarticulé, qui va faire d'une parole pleine une suite de sons inarticulés, qui va désorganiser l'ensemble qui ne tenait que par très peu de choses, on le voit alors, on le comprend subitement. L'air est dans le mot, qui lui fait mordre la poussière.

La nudité de la musique de Mozart est un impitoyable révélateur, fil sur lequel on marche, qui relie deux rives : le jour, la nuit. Quand on est sur le fil, on sait ce qu'est la vie. Impossible de s'arrêter, impossible de ne pas respirer, de ne pas voir le terme qui approche, le sens a eu à peine le temps de sortir de son sous-bois que déjà il lui faut rendre gorge et revenir à l'état de souffle neutre, le dernier. Que faisait Boris sur ce chantier ?

Oui, les corps sont infinis, ils perdurent, ils passent toutes les frontières, quand ils vont rejoindre l'incommensurable, l'envers du temps, et chaque apocalypse personnelle creuse dans la réalité un gouffre qui aspire toute la vie alentour, faisant sortir le temps de ses gonds. Les enfants sont éternels mais l'éternité est si semblable à la mort…

Elle me dit : « Ils l'ont fait beau, tu sais. Il est beau. » Nous avions essayé nous aussi de rendre notre mère belle, pour son dernier voyage, mais je n'ai pas aimé son air de statue, pourtant, un air dur, minéral, qui ne lui allait pas du tout. Il y a pourtant une vérité, là, dans ce corps rendu à son temps vrai, infini, débarrassé de sa psychologie, délivré d'une vie que nous avions façonnée, aussi, par notre regard et notre amour, c'est-à-dire notre besoin. Quand elle revient me hanter, dans mes rêves, elle est souvent très dure, méconnaissable, et je sais maintenant que celle-ci est aussi réelle que celle-là. La terreur n'est jamais loin. On marche sur un fil. Il est tranchant.

Une mère n'est complète qu'avec la totalité de ses enfants dans son sillage. Ils sont un système stellaire, une structure, une figure, géométrique autant que symbolique, instable dès lors qu'un de ses côtés manque. Tant que le travail n'est pas terminé, elle est incomplète, et dès qu'il est terminé, elle est menacée de cette même incomplétude. C'est la raison pour laquelle une femme est toujours inquiète, même quand elle n'est pas mère, car elle sait obscurément que son destin biologique est de mettre au monde la mort, d'en permettre la présence cachée parmi nous, cette présence qui par contraste nous fait croire à la vie. Il faut bien que ça continue, pourtant, et même qu'on s'amuse un peu : si les femmes sont coquettes et superficielles, c'est précisément parce qu'elles sont les gardiennes du gouffre vers lequel nous nous précipitons avec une joie touchante.

mardi 9 mai 2017

K. 331


Il fait chaud, c'est l'été. L'air brûle, autour d'eux et en eux. Les objets se taisent. Tout est arrêté. Jérôme avait deux ans quand il est mort, Boris vingt-neuf. Mort, vous savez ce que ça signifie ?

Elle me fait fondre en larmes. Malgré la marche turque, c'est ma sonate préférée. Le thème de l'andante est sans doute la chose la plus bouleversante que je connaisse dans toute la musique.

Le 7 mai, je suis tombé dessus par hasard, et je n'ai pas eu envie d'écouter la Tribune des critiques de disques qui traitait de cette sonate. J'ai donc éteint la radio. Comment aurai-je pu me douter qu'il allait mourir à ce moment-là, le jour où la France…

Mozart avait composé cette sonate à Paris, alors que sa mère venait de mourir. Il avait vingt-deux ans. Mon père la joue à ma mère alors qu'ils viennent de perdre leur enfant. En rentrant du cimetière, il se met au piano, et joue le premier mouvement. Je les imagine, au salon, le vieil Erard, le chien, le buste noir de Beethoven, et le pastel de Mozart au-dessus du piano, l'odeur de tabac dans le grand pot de bois, épais et profond. Les autres, où étaient-ils ? Je suis devenu musicien ce jour-là, par fidélité à cette impossible absence. Est-ce qu'il pleure ? Est-ce que Maman reste là, assise, est-ce qu'elle va se coucher, est-ce qu'elle prépare une boisson ? Est-ce que la pensée du suicide la traverse ? Est-ce qu'il lui prend la main, est-ce qu'elle vient s'asseoir près de lui, au piano ? Non, bien sûr, elle est déjà en train de s'occuper du jumeau, Emmanuel, le survivant, et de préparer les trois autres pour le bain. Jérôme est dans son petit cercueil blanc, il est resté seul, là-bas au cimetière, près du chemin de fer. Si beau…


Au téléphone, elle me dit, dans un sanglot : « Même pas… vingt-neuf ans ! ». Pourquoi jouer Mozart dans un moment pareil ? C'est une berceuse. Il faut consoler, bien sûr, mais consoler qui ?

lundi 1 mai 2017

Le petit coussin de velours bleu

Quand je pense à mes parents, je pense au petit coussin de velours bleu confectionné par ma mère afin que mon père le pose sur la mentonnière de ses violons. Je regarde la petite Hilary Hahn interpréter le concerto de Mendelssohn avec Paavo Jarvi, en 2012, en Corée. J'ai parfois peine à croire qu'une aussi frêle jeune femme puisse jouer du violon comme ça. Il y aura toujours dans le violon la voix du père, c'est ainsi. Le phrasé. C'est en le regardant jouer, en l'entendant respirer, surtout, que j'ai compris ce qu'était le phrasé. Je m'avise aujourd'hui seulement que c'est bien là, dans le souffle, que réside le Chant, cette chose si mystérieuse qui nous fait tomber en nous-mêmes, comme si le sol ne constituait plus un socle et une frontière, comme si nous pouvions nous défaire des lois à la fois physiques et temporelles, qui nous assignent à l'ici et au maintenant.

La légèreté, la grâce, la simplicité, la franchise et la pudeur de la musique de Mendelssohn, toutes ces qualités n'excluent pas le chic, une forme d'élégance rare dans la musique. Rien à faire : nous ne pourrons jamais nous entendre avec des gens qui n'entendent pas la musique. Quand l'oreille est bouchée, quand le corps n'a pas appris depuis l'enfance à laisser passer ce souffle, à lui faire place, au plus profond des organes et des rêves, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, quelque chose qui nous tient éloigné de ces êtres, il y a un-je-ne-sais-quoi dans leur phrasé qui ne correspond pas à notre souffle et à nos aspirations, la pente n'est pas adaptée à la densité de notre chair, la main ne trouve pas la bonne résistance, le bon volume

Quand je pense à mon père, je pense à la sonate de Franck ; et quand je pense à la sonate de Franck, je pense à la jeune fille qui crache sur le portrait du père Vinteuil. Et j'ai du mal à me défaire de l'idée que l'homosexualité consiste à cracher sur le portrait de ses parents. Oh, cracher doucement, délicatement, rarement, sans en avertir les foules ni passer à la télé… Mais tout de même. « Ce portrait de mon père qui nous regarde »… Voilà ce que tout musicien qui s'apprête à jouer quelque chose voit, face à lui, sur le pupitre. Que la partition soit là ou pas, il sait que le compositeur le regarde et l'écoute, qu'il joue sous sa direction, sous son autorité. Je suis persuadé que ce rapport à l'autorité, précisément, fait une grande différence avec les autres arts, sauf pour ce qui concerne le théâtre (le théâtre de textes)

« Tiens-toi tranquille, ô, ma douleur ! » Je l'ai déjà souvent écrit, la partition sert aussi à cela, à tenir la douleur à distance, à ne pas tomber sans cesse sur soi-même, comme une bougie se consumant jusqu'à la fumée. Préfèrerais-tu être sourd ou aveugle ?, me demandait parfois mon père. Quelle question ! À quelle distance de la musique nous trouvons-nous ? Voilà la vraie question. Trop près on brûle, trop loin ce n'est pas la peine. Les violonistes posent l'archet sur la corde, c'est-à-dire le souffle sur le cœur vibrant, on ne pourra jamais faire mieux : soufflent sur la flamme 

vendredi 21 avril 2017

Vous n'avez rien à déclarer ?


— Je te la fais courte. La meuf elle te kiffe mais on a un souci avec la thune.

— Tu veux dire que…

— Va bosser au McDo, et ça roule. D'accord ?

dimanche 16 avril 2017

Semaine sainte


Herbe coupée et lilas, jeudi saint. 

Je passerai donc cette semaine sainte seul. Ça ne la dérange pas le moins du monde, elle ne voit pas le problème. 

C'est amusant, ces gens qui vous disent : mais tu n'écris rien de neuf, en ce moment, alors qu'ils ne jettent pas un coup d'œil à ce que vous leur envoyez quotidiennement. 

La parole… cette chose si fragile, si empêchée, si malmenée, si dévaluée, est devenue la "parlol". « J'vous ai dit ça, oui, et alors ? »

Odeur de l'herbe fraîche. Odeur du lilas. Chopin. Mozart. Jus de pommes.

« Tu me manques ! — Arrête de me culpabiliser ! »

Passion, donc. Passion. C'est cela le nœud. La passion de l'herbe coupée, du lilas en fleurs, la passion des chants d'oiseaux, la passion du désir à travers les heures creuses, creusées et pourtant jamais si pleines, inhabitées d'autre chose qu'elles-mêmes.

Si l'on pouvait voir les odeurs, on habiterait à nouveau dans le jardin d'Eden. Mozart. Écrire à neuf. La semaine est toujours sainte, quand on y est comme un enfant perdu qui cherche le sein de sa mère. « Pince-moi le bout des seins. » Par la fenêtre ouverte, je vois le néflier, l'herbe coupée, et j'entends les sons du soir qui vient. Luna est bien tranquille dans sa tombe.

Parfois, on écoute parler quelqu'un, on écoute vraiment, et ce qu'on entend a l'air d'avoir été écrit par trois ou quatre scénaristes différents qui auraient travaillé sans se concerter, comme si notre interlocuteur avait pioché un peu au hasard dans les fiches incomplètes qu'il tient sur sa propre vie.

Si je lui dis qu'elle me manque, qu'est-ce que je veux dire exactement ? La vérité est que je veux surtout qu'elle entende qu'elle me manque.

Le E de dessein, qu'ajoute-t-il au dessin ? Le désir. Cette voyelle muette remet de la chair sur le croquis. Les constellations remarquables s'ordonnent selon un vœu, celui du manque. L'élan de la passion est un destin, celui de la liberté. On peut toujours refuser une passion.

Entre le goût (gusto) et le juste (giusto), il n'y a que peu de choses, de même qu'entre le goût (taste) et le tact (le touché, la mesure). Je suis content d'avoir enfin trouvé, dans le merveilleux Dictionnaire des Intraduisibles, de Barbara Cassin, quelque chose qui me conforte dans mon intuition de toujours. « Ainsi l'abbé Trublet n'accorde un rôle actif au sentiment du beau qu'à ceux qui possèdent une véritable culture : “Les arguments demandant une instruction, il appert que l'appréciation du beau appartient en premier lieu aux gens possédant un goût cultivé : le dilemme est tranché en leur faveur.” Mais la thèse originale de son livre est que plus le goût, c'est-à-dire le goût cultivé, se développe, plus le sentiment et la raison sont appelés à se fondre. » La raison et le sentiment, unis enfin, à force de culture, de goût éduqué, affiné, distingué, mûri par les générations qui ont déposé cette intelligence instantanée au sein de quelques individus.

Lente montée au calvaire. J'ai deux jours de retard sur le programme. Le jour de la Résurrection, j'ai envie de vomir toutes mes tripes. Fièvre intense, douleurs partout, peau gercée comme si l'on l'avait râpée, maux de tête qui empêchent de dormir. Pourquoi est-elle venue dans ma vie ? Pourquoi ? Choral de la douleur. Aucune musique ne m'apaise. Les sons m'arrivent par le cul. La musique me tue.

Fais-moi une place, Luna. 

mercredi 12 avril 2017

Cité Martignac


J'étais chez une vieille amie, psychanalyste de son état, en compagnie d'une femme que j'ai connue et aimée il y a de très nombreuses années. Il y avait là un piano très étrange qui me faisait très envie, et je devais jouer sur ce piano une pièce de Messiaen que je ne connaissais pas du tout. Je décidais donc d'improviser dans le style de Messiaen mais le mari de mon amie surgit dans mon dos et je m'avisai alors que la partition était sur le pupitre et qu'il allait s'apercevoir de la supercherie puisqu'il savait lire la musique, ce qui m'a fait comprendre que la femme que j'aimais était amoureuse du mari de mon amie. Heureusement c'est le moment que choisirent les deux filles de mon amie, très grandes et magnifiques, pour commencer à chanter un duo de Moussorgski, entièrement nues, ce qui fit diversion. Pendant ce temps, devant mon piano, j'étais bien embêté car il n'y avait plus de liquide vaisselle.

Le mari jouait de la trompette. Les filles sont des nymphes. Les touches du piano ne s'enfonçaient pas. Je fabriquais un objet ("artistique"), dans cet appartement tout en enfilade, mais quoi, quel objet ?

J'ai encore dans l'oreille la voix très haut perchée de la cadette, qui téléphonait à son amoureux : « Je n'aime que toi ! »

Le capitaine Haddock et son Fly-Tox : « Celui-là est vraiment très gros ! » (c'est un hélicoptère).

Chants d'oiseaux, accords de quarte-et-sixte. AMEN. Des nymphes, les lèvres du sexe de I, a capella. 

Freud se penche vers moi et me fait un bisou dans le cou. Sa barbe me chatouille, je pousse un cri. Existe-t-une œuvre de Moussorgski pour trompette ?, me demande le Docteur. Je n'en sais rien, que je lui réponds, c'est vous le spécialiste. Et je m'envole en évitant les fils électriques. 

vendredi 7 avril 2017

Partita


Ah, cette partita en si bémol, combien de fois l'aura-t-on écoutée, jouée, entendue, combien de fois sera-t-elle venue en rêve ou au matin nous parler, nous accompagner, nous distraire un moment de la grisaille morne, de la bêtise, de la laideur, de l'angoisse qui creuse les heures ? Charmante, élégante, fine et distinguée comme une belle fille dont heureusement on ne comprend pas la langue, comme son charme est actif, et surtout persistant ! Combien de fois sur le piano on aura lu ces sept lettres, "partita", au milieu des autres partitions, combien de fois on aura vu la sœur travailler la gigue, regardé les mains légères se croiser, et senti dans son corps le charme opérer jusqu'au trouble d'une joie inexplicable mais jamais refusée…

Partita, Lipatti, ces deux mots de trois syllabes souvent prononcés dans une même phrase, les "a" et les "i", dans un rapport inversé, c'est la même tenue aristocratique, racée, l'italien et le Roumain, et les syncopes de l'allemande à la main gauche, qu'on est heureux, quand on a comme amis des personnages tels que ceux-là, musique, rythme, voyelles, danse, soleil, matin frais, après-midi ombrée, et le bel Erard dont on sent encore l'odeur, et Bach, qu'on est heureux ! Fleur de la journée. Élan vital, joie de l'instant éternel.

dimanche 2 avril 2017

Cathédrale engloutie


J'aimerais être une cathédrale qui se laisse engloutir par des flots lents. Mais je reçois des coups de pied dans les tibias ; heureusement pour moi. Douleur de l'œillet froissé, douceur de ton cul, la chair molle mais précise, le givre des muqueuses cuivrées, l'odeur poivrée, divine, je mets mes mains sur ton ventre et tu t'endors, ma queue dans ton dos, virgule asphalte en étoile cambrée. Enlacement. Prison. Fonds marins. La nervure du souffle inversé lourd, tenace, océan de la pensée recourbée sur elle-même, liquide écrin. 

Quelques phrases plus loin, il se mit à écouter "Voiles", de Debussy, joués par Richter et se tira une balle dans la bouche. 

vendredi 17 mars 2017

Le goût



« Le goût est la qualité fondamentale qui résume toutes les autres qualités. C'est le nec plus ultra de l'intelligence. Ce n'est que par lui seul que le génie est la santé suprême et l'équilibre de toutes les facultés. »

Lautréamont

mardi 14 mars 2017

L'Ancien Temps en treize points



1. Jadis si je me souviens bien, on pouvait demander son chemin à un agent de police, et on pouvait même lui demander de nous protéger de la racaille.

2. Mon père m'a raconté qu'il avait étudié la musique dans un conservatoire. Les étudiants tentaient alors d'être les meilleurs, dans leur discipline (violon, piano, solfège, harmonie, contrepoint, composition), sous la férule d'un maître, et rivalisaient de volonté pour surclasser leurs condisciples sans la moindre vergogne. Je ne sais jusqu'à quelle date exactement ces établissements scabreux ont subsisté, mais fort heureusement, il n'en reste aujourd'hui plus aucune trace.

3. Au XXe siècle, en France, on avait des écoles, des institutions où les élèves apprenaient à lire, écrire, compter, l'histoire et la géographie, et quelques bribes de science. C'était bien primitif et inégalitaire, et il fallut vite se débarrasser de ces institutions qui promouvaient ce qu'en ce temps-là on nommait ridiculement "les bons élèves". On a parfois du mal à s'imaginer de quel passé obscur nous sortons !

4. Un ami légèrement passéiste me parle avec beaucoup d'émotion d'une chose qu'il m'affirme avoir connue naguère : les hôpitaux. Des bâtiments où l'on pouvait paraît-il aller se faire soigner gratuitement par des médecins diplômés et compétents. Je l'écoute poliment mais je ne suis pas dupe. Encore un qui fantasme un passé idéalisé !

5. Vous vous souvenez des pompiers ? Vous savez, ces gens avec des casques qui venaient éteindre le feu chez vous ?

6. On peine à le croire, mais il y eut dans le passé des morceaux du territoire français dans lesquels on avait implanté des commissariats !

7. Dans les années lointaines de ma jeunesse, on avait plaisir à prendre le métro, à Paris.

8. Je sais bien que je parle d'un temps que personne n'a connu, mais jadis, à la télévision, la langue parlée était le français.

9. Aussi incroyable que cela puisse paraître, les journalistes furent autrefois des gens relativement instruits qui ne coupaient pas la parole à leurs invités.

10. Quelqu'un m'a dit que la province était jadis majoritairement composée de quelque chose qu'on appelait la campagne. La campagne ne ressemblait ni à la ville, ni à la banlieue, ni à une zone commerciale, ni à une zone pavillonnaire. On peine à imaginer cette campagne

11. J'ai rencontré il y a quelques jours un homme qui a compris de quoi je parlais quand j'ai prononcé le mot musique !

12. Je me souviens encore de la Tribune des critiques de disques, l'émission d'Armand Panigel, à la radio, que nous écoutions le dimanche, mon père et moi. Oui, en ce temps-là, on pouvait écouter la radio à plusieurs…

13. Je vous parle d'un temps où on laissait la maison ouverte quand on la quittait. Personne n'aurait eu l'idée d'entrer sans y être invité.

mardi 28 février 2017

Questions



Comme on a tendance à entendre les questions des autres selon les réponses qu'on veut y apporter, il est à la fois plus simple et plus honnête de ne répondre qu'aux questions qu'on met soi-même dans la bouche des muets qui ne nous écoutent pas.


samedi 25 février 2017

Gesangvoll, mit innigster Empfindung



C'est toujours le samedi que les grandes catastrophes arrivent. Saturne doit y être pour quelque chose, j'imagine. Le gazon continue à pousser, imperturbable ; on le voit frémir doucement sous le vent. Le ciel est bleu, le fond de l'air est frais, la lessive sèche sur son fil jaune, la voiture démarre du premier coup. Rien n'a bougé. Il reste du gewurztraminer au frigo. La lumière commence à baisser. Que peut-il sortir de tout ça ? J'écoute le troisième mouvement de l'opus 109 de Beethoven. Que peut-il sortir de tout ça ? La lumière commence à baisser. Rien n'a bougé. Rien ne bouge, quand s'élève le chant, il n'y a pas à élever la voix, sur le fond des accords, dans la mesure à trois temps. C'est toujours le temps qui avance, ou plutôt, c'est le temps qui pèse sur le monde qui va, mais qui pèse sans ralentir aucunement la marche du monde, qui simplement lui donne cet éclat déchirant d'aller-simple vers la mort. On n'en reviendra pas. On peut encore écouter quelques variations. On peut encore regarder le gazon frémissant dans la lumière qui baisse, on peut encore éprouver la fraîcheur du vin blanc, la solitude merveilleuse et terrifiante, l'amer de ce qui reste, l'amer de l'absence, l'amer du silence qui prend forme et s'impose, là, comme une roche éprouvant sans frémir le passage du temps. Là-contre… Là-contre, tu sais, il n'y a plus rien. Mi majeur est cette tonalité dont la lumière est celle que les yeux des morts perçoivent même quand leurs yeux sont mangés d'asticots. Plus rien ne bouge. Dans le grand trille de la fin, c'est le temps lui-même qui prend la parole, qui, enfin, devient visible et dur comme le rocher, débarrassé qu'il est de son devoir, de son mètre. Rien n'arrive jamais, le samedi, que le chant infini de l'absence. 

Et même au-delà du chemin il faudra se remettre à marcher…

mercredi 15 février 2017

Saint Valentin



Ce soir à Carrefour, j'en ai laissé passer deux. Deux hommes à bouquet. Ils n'avaient que ça, alors que j'avais des poireaux, des carottes, du céleri, du pâté, une baguette sous plastique et du vin de cuisine. La caissière leur a proposé d'enlever l'étiquette. Ils ont accepté, en plaisantant. Elle ne m'a pas proposé d'enlever le prix sur les poireaux, ni sur le pâté. Je n'ai rien dit. On n'a pas plaisanté. J'ai pensé à Sophie Flamand, et je me suis dit que ma bourgeoise elle allait pas être joise. Je suis pingre et aigri, et le jour de la saint Valentin, j'achète des poireaux, des carottes, du céleri, du pâté, une baguette sous plastique et du vin de cuisine. Et les caissières ne plaisantent pas avec moi.

— Mais tu sais, Chérie ! Avec le céleri, on peut faire des trucs…

lundi 19 septembre 2016

Les jolies femmes et l'imagination



La phrase de Proust la plus stupide est sans doute : « Laissons les jolies femmes aux hommes sans imagination. » D'abord, il n'est pas question que nous laissions les jolies femmes aux autre hommes, qu'ils aient ou non de l'imagination, ensuite je crois qu'il faut au contraire beaucoup d'imagination pour aimer une jolie femme, et peut-être même… pour la trouver jolie, car la beauté secrète elle-même ses anticorps. Retrouver une femme jolie sous la jolie femme, voir de la beauté dans la belle femme, demande un regard aigu, un regard qui sait se débarrasser de lui-même

Il faut peut-être plus d'imagination pour aimer une jolie femme que pour aimer une femme quelconque. La beauté, très souvent, s'est déposée sur la jolie femme comme en poussière, ou comme en vernis, ou comme en pâte. Elle a pris. Elle a durci. Elle empêche de voir la femme. Elle contraint celle-ci. La beauté d'une femme se dépose sur son être comme un sédiment qui peut aller jusqu'à la rendre invisible (c'est le sédiment, qu'on voit, pas la beauté vivante). Les formes qu'elle a prises encerclent le regard, le regard de l'homme et le regard de la femme. C'est un peu comme si la beauté de la femme l'avait à force empêchée de jouir librement de sa beauté. Elle n'ose plus sortir de son image, de peur de briser la forme, le miroir, le désir et son double mouvement. 

Le vrai regard n'hésite pas à se débarrasser de lui-même, de lui-même car il est toujours en retard sur l'événement, sur la vérité, il mue constamment, et doit se débarrasser de ses peaux mortes s'il veut aller au présent. Une belle femme n'est pas une belle femme dans l'instant ; elle l'est dans le temps. Sa beauté est un chemin, un paysage, une durée, une utopie. Le présent, s'il veut être vraiment présent, doit s'inscrire dans cette durée. Comment être belle sans se le demander à chaque instant ? 

La beauté doit être infinie pour être réelle. Si elle est finie, circonscrite, placée, elle est morte. Elle ne doit pas avoir de limites intangibles. On ne doit pas pouvoir l'assigner à telle ou telle place, tel ou tel trait, elle doit circuler, aller toujours plus vite que le regard. C'est comme la musique : vous l'entendez au présent, mais elle est déjà ailleurs — et elle est encore ailleurs ; incoercible. Les pères apprennent l'infini aux garçons ; l'infini et la musique ; c'est une manière de les préparer aux femmes. Pour l'infini, comme pour la beauté, il faut de l'imagination. Il faut ajouter, et ajouter encore, faire apparaître tous les visages sous le visage, tous les ventres sous le ventre, toutes les cuisses, toutes les peaux, il faut composer. Composer et écouter.