mardi 21 octobre 2014

Pour la pornographie !


L'étonnement, l'effroi, et finalement la terreur. Mais aussi le rire, énorme, inextinguible. Ça parle donc sérieusement ? Ce n'est pas de la grosse blague épaisse ? On peut commenter sérieusement des gens qui s'expriment ainsi ? On peut discuter philosophie avec un bébé de trois mois ? On dirait bien…

Formidable époque. On a inventé des tubes qu'on se met dans l'anus et qui évitent aux pets de faire du bruit et de sentir mauvais et, exactement au même moment, on a érigé un machin vert en forme de "plug anal" sur la place Vendôme. L'artiste qui a imaginé, puis fait réaliser la chose, existe vraiment, il a un nom, et s'est même pris des baffes lors de l'inauguration. Et tout le monde de s'énerver sur la France éternelle bafouée, défiée, ridiculisée… Moi, je serais à la place de l'artiste, je serais très fier de moi. Non seulement il a gagné sans doute beaucoup d'argent, mais en plus on le prend pour un provocateur et un pornographe. C'est un peu comme si on lui avait donné la Légion d'honneur, à ce brave type. En réalité, on voit bien qu'ils sont tous complices. Ils adorent la laideur, d'une manière ou d'une autre, ils la promeuvent activement, partout, en toute situation, la rendent obligatoire, ils applaudissent des chanteurs de merde qu'ils prennent pour des "musiciens", et après ils viennent pleurer que l'art n'est plus ce qu'il était, que tout fout le camp, etc. Faudrait savoir ! Mais oui mes agneaux, quand on pète, ça pue, et la laideur est laide, et quand on a mauvais goût, c'est en tout. L'artiste en question s'appelle Paul McCarthy. J'ai toujours trouvé que les Beatles étaient le summum du mauvais goût triomphant : que le gonfleur d'anal-ogive porte un nom qui se situe à égale distance de celui du plus célèbre des Beatles et de celui du fameux chasseur de communistes américains me semble presque trop beau pour être vrai.

Pornographe ! La pornographie s'est tellement abîmée dans le porno que plus personne ne sait de quoi il s'agit. Lamartine, Jarry, Louÿs, Bataille, Musset, Martial, Boccace, Casanova, Ovide, Apulée, Miller, Nin, La Fontaine, Calaferte, Sade, Apollinaire, Sand, Renée Dunan, le marquis d'Argens, et tant d'autres, seraient bien dépités s'ils savaient qu'ils étaient mis sur le même plan que les films de Marc Dorcel ou les gonzos classés par spécialité débités au kilomètre. Sex-toy (alors que godemichet est un des plus jolis mots de la langue française) dit tout ce qu'il y a à comprendre. Sextoy, plug-anal, ces mots apatrides, sodo, porno, mytho, info, promo, expo, ces apocopes, anti-voluptueuses virulentes… Pornographie… J'en aurais, à dire, sur le sujet.

Retour d'Afrique, le clapet a rendu l'âme. On l'a fermé définitivement. Sont-elles pornographiques, ces mamelles pendantes ? Les voyageurs descendent vers le nombril. Ça fait comme une théorie. Vague tentative de travail. Le philosophe est très bête. Redeker. On peut donc écrire des livres intelligents, penser des choses intelligentes, dire des choses intelligentes, et être bête, très bête ? Ce n'est pas la première fois qu'on pense des choses pareilles. « Non, tu ne peux pas dire ça ! » Pourquoi ? Elle n'en sait rien. Je n'y peux rien, tout de même. Il ne faudrait pas le penser ? Si si, ça tu as le droit. Un autre, que je ne nommerais pas, dont j'aime beaucoup les livres… Lire deux phrases de lui me fait souffrir. Ah, ça ne va pas recommencer ! La pornographie c'est tout de même plus intéressant. Comment ont-ils écrit leurs livres ? Avec une rousse sur les genoux ? Trempant leur tartine dans le whisky ? Gouffre sans fond des pétomanes sérieux comme des papes. C'est un sport, vous savez ! Mylène raconte à qui veut l'entendre qu'elle écrit bien. Le philosophe hoche la tête, l'air grave. Mais qui a pété ?

Ah, jeunes filles, jeunes filles… Automates à fermeture Éclair, pensées sous le matelas. Ours en peluche, ongles de toutes les couleurs. Bonjour, Monsieur, voulez-vous que je raconte votre vie ? Votre vie tellement intéressante, tellement unique, tellement photogénique, tellement philosophique… On va commencer par le plancome, alors, ça devrait aller tout seul. Donc vous étiez maréchal. Et votre maman, le bisou du soir, les cabinets, la cousine d'Afrique, on peut raconter ça ? Les détails, je m'en occupe. Donnez-moi les grandes lignes, les noms, les villes, les numéros de compte en banque. Didot corps 12 ? Je crois qu'on est complètement OK.

On y va ? Ça va être merveilleux !

mercredi 15 octobre 2014

La Perruque (4)


Dans le jardin, chez elle. Elle est au travail. Luna dort près de moi. Je laisse tourner le magnéto. J'entends Bel Canto, dans le salon. Je m'endors… Je rêve de Catherine V. J'ai un petit chat dans le dos, sur l'omoplate gauche. Catherine, dans cet immense appartement qui revient si souvent dans mes rêves, avec ses multiples pièces en enfilade. Nous faisons l'amour, comme beaucoup sont en train de le faire tout près de nous. La plupart des femmes qui sont là sont plus appétissantes que Catherine. Je découvre, dépité, qu'elle est épilée. Catherine V. a les cheveux courts, elle est blonde, elle a un très léger défaut de prononciation. On remarquait ça, dans le temps. On se connaît depuis qu'on a douze ans. Les V. et les V., deux grandes maisons à chaque extrémité de la ville, deux styles différents de familles bourgeoises. J'avais un an de moins qu'elle, je ne l'intéressais pas, elle faisait partie des "grandes", celles qui sortent avec les "grands". On s'est retrouvés, plus de trente ans après. On est alors sur un pied d'égalité. Elle peint. Je suis musicien. On fait comme si tout cela était simple, évident. Son père était directeur d'usine. Il me semble qu'on disait comme ça. Il conduisait une DS. On s'est reperdus de vue, depuis, avec Catherine. Elle était venue à la maison, dans le jardin, en été, Maman était encore vivante. Les V. et les V. reviennent sur les lieux du crime, boivent du thé, prennent une part de gâteau. On parle des frères et sœurs. Nous sommes des survivants. Nous jouions au tennis ensemble. Je me rappelle sa sœur ainée, toujours joviale, sanguine, solide, Nicole, je crois, qui avaient des cuisses comme des troncs d'arbre. C'est amusant, je m'aperçois que lorsque j'avais douze ans, quinze ans, je ne faisais pas attention du tout aux fesses des femmes, mais à leurs cuisses. Leurs seins aussi, n'exagérons rien. 

L'appartement est celui de Viviane. Il a plusieurs étages, au moins deux, peut-être trois. À chaque étage, au moins sept ou huit pièces en enfilades. Pourquoi est-ce que j'y reviens toujours ? Dans le vrai appartement de Viviane, le piano était tout au fond, dans une petite pièce. Un vieux piano, quart ou demi-queue, je ne sais plus, mal accordé. Quand je suis arrivé Cité Chastagnac, la première chose que j'aie entendue, c'est la plus jeune fille qui parlait au téléphone, d'une jolie voix aiguë et gaie : « Je n'aime que toi ! » Ensuite j'ai croisé dans l'escalier la deuxième fille, très belle. Et puis j'ai été présenté au père, le dernier des Surréalistes, petit homme enfoncé dans le canapé. Viviane avait acheté un des premiers lecteurs de CD, elle avait mis les préludes de Chopin par Arrau. Je regardais le disque tourner à toute vitesse. « Qu'en pensez-vous ? » Je n'aime que toi… Viviane m'aimait beaucoup, je crois. Elle voulait me protéger. Elle me trouvait des élèves. En général des folles mais très gentilles. L'une d'elles me rapportait toujours du chocolat suisse. Le piano était dans sa chambre à coucher. En ce temps-là, je ne croisais que de très jolies filles. 

Elle est en Grèce. Son mari prend sa carte bleue, il ne veut pas lui rendre, car elle vient de lui dire qu'elle va prendre l'avion pour venir me voir. Il menace de jeter la carte dans la mer. Elle me dira, plus tard : « Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'il n'aurait absolument rien pu faire pour m'empêcher de venir vous rejoindre. » Elle est assise à côté de moi, à l'église. Tout le monde la remarque. Je la trouve courageuse de se montrer là, à mes côtés. Dès demain, toute la ville le saura. C'est la plus belle. Je lis mon texte, sans faiblir. Je les regarde dans les yeux, tous. Ils sont un peu sonnés. Elle restera trois jours puis nous la raccompagnerons à l'aéroport de Genève. 

Nous nous sommes vouvoyés pendant deux ans, avant de passer au tutoiement. Je le regrette encore. Le vouvoiement, dans les relations amoureuses, est un des secrets érotiques les mieux gardés et les plus précieux. Luna vient me lécher le visage. J'arrête le magnéto. Juste à ce moment-là on entend une cloche dans le lointain. 

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samedi 11 octobre 2014

La Perruque (3)


J'allais dehors fumer une cigarette. J'en profitais pour passer des coups de téléphone, bien qu'il m'arrivât souvent de téléphoner des toilettes de la chambre. Elle est au Mexique avec son mari. J'envoie un texto. Elle est dans son bain. « Ça doit être les enfants ! » Il prend le téléphone et lit le texto. Elle venait de m'écrire qu'elle voulait nager nue avec moi, là-bas… J'aimais beaucoup le son que faisait son portable quand elle recevait un sms. Une cloche, un sol dièse, aigu, solitaire, à la fois très présent et perdu, comme elle. J'imagine sa tête, le pauvre… Quelle horreur ! Il avait déjà déboulé à la maison, une fois. On sonne, j'étais en haut, avec ma mère, je descends quatre à quatre, ça tombait mal, j'ouvre, il est là, tout gêné. « Je peux vous parler ? » Je n'ai vraiment pas le temps… « J'insiste, c'est très important. » Je ne le fais pas entrer, on discute sur le palier. « Vous comprenez, j'adore ma femme. Elle passe beaucoup de temps avec vous. Je ne vous en veux pas, hein, mais j'aimerais qu'elle soit un peu plus présente, avec les enfants et moi, vous me comprenez ? Il faut que vous la laissiez tranquille ! » Un mélange de colère et de gêne, il ne sait pas sur quel pied danser, moi non plus. Je ne peux pas lui dire la vérité, je lui dis que je comprends, bien sûr, qu'il a raison, mais que, vraiment, là, je dois y aller, et c'est la pure vérité. Je remonte en vitesse. Ça va, pas de catastrophe. Maman s'est tenue tranquille. Il est grand, assez beau, un nez aigu, assez proéminent, il porte un prénom démodé, c'est un notable cool. Je repense à notre entrevue en donnant à manger à ma mère. Plus tard, je le croiserai à l'hôpital, pendant une séance de chimiothérapie de sa femme. On attend tous les deux, hors de la chambre. Je fume une cigarette. Lui qui ne fume pas m'en demande une. « Vous ne connaissez pas la belle-mère ? Alors bonne chance… » Il me demande : « Vous êtes fou amoureux, c'est ça ? » Je me demande s'il est con ou s'il prend la pose. On finit par sympathiser, ou plutôt, on joue aux mecs qui sympathisent. Je le regarde et je me marre intérieurement. Fou amoureux ? Peut-être, oui, mais sur le moment ça m'a exaspéré. C'était la question d'un type qui se dit qu'il a passé un temps fou avec une femme, qu'il lui a fait trois enfants, et qu'il n'a jamais rien compris à ce qui se passait. Tout allait bien dans leur vie, vraiment. De l'argent, une belle maison, de beaux enfants, des métiers sympas, des amis, la famille, des voyages, tout… Vous êtes fou amoureux, mon pauvre vieux, moi aussi je l'étais, et puis voilà, vous êtes là, elle a un cancer, tout se casse la gueule du jour au lendemain, vous voyez, on est là tous les deux comme deux cons, devant une chambre d'hôpital, on se regarde comme des planètes qui cherchent un soleil, quelque chose, quoi, un système… Je ne dis rien. Il parle pour deux. Il ne sait pas fumer. Je sais bien ce qu'il pense, à quoi il pense, cette chose dont il n'osera jamais me parler. La chose qui brûle, la seule qui fait mal, finalement. 

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La Perruque (2)


La soirée est un moment particulier dans une chambre d'hôpital, un moment particulier et difficile. On sent quelque chose qui se referme, les malades vont rester entre eux, nous allons devoir les quitter, les laisser, revenir au monde normal. En un sens, l'intensité de la vie va baisser d'un cran. C'est le moment où tout peut arriver, on imagine très bien qu'ils sont livrés à eux-mêmes, que les infirmières ne sont pas assez nombreuses, qu'elles sont peut-être fatiguées, que peut-être elles n'ont pas très envie d'interrompre les discussions qu'elles ont avec leurs collègues pour aller calmer un patient, pour lui parler, pour appeler un médecin qui dort ou qui est déjà surchargé de travail… On voit le tableau, les sonneries, les lumières qui clignotent dans le vide… Des femmes en blouses blanches attablées autour d'une soupe, ou occupées à répondre aux sms de leur petit ami… On voit leurs chaussures blanches, ces espèces de sabots blancs à trous, un peu ridicules… On voit qu'elles sont comme toutes les femmes, grosses, la croupe large et gauche, nerveuses, agacées, trop maigres, soucieuses, tendues, fermées, ou au contraire trop gaies, trop volubiles, trop bruyantes, trop vulgaires, on voit qu'elles ont la peau sèche, des rougeurs sur les mains, les cheveux ternes, de grandes dents asymétriques… Dans les chambres des malades, la lumière a changé. On parle plus bas. Souvent la télé est en marche, dérange tout le monde, mais on n'ose rien dire. Les parents ont apporté des vêtements, des objets, des livres ou plus souvent des magazines, ils attendent qu'on leur signifie qu'ils doivent partir. Ils partiront à regret, mais soulagés. Il y a toujours, ou presque toujours, un autre. Un autre patient, une autre famille, et c'est ce qui rend les conversations un peu étranges. On parle bas mais quand-même on entend ce que disent les autres. On ne dit rien mais on n'en pense pas moins. Je me demande si les choses n'étaient finalement pas mieux, quand il y avait des dortoirs. Dehors il pleut. Il y a de grandes fenêtres contre les vitres desquelles la pluie vient battre. On n'y prête pas attention. On écoute ce que dit le malade, on lui sourit, on sourit également à l'autre malade qu'on ne connaît pas, on croise ses parents qui ouvrent les placards, ça sent la mandarine. On entend les bruits qui parviennent du couloir ; pourquoi les portes sont-elles toujours ouvertes ? 

Ce soir-là, c'était très particulier. J'avais l'habitude de rester jusqu'à ce qu'on me mette dehors, et même de m'incruster un peu au-delà, mais là, comme c'était Raphaële, le médecin de garde, nous sommes restés tous les quatre très tard dans la chambre, Sylvain, Raphaële, ma mère et moi. Quand nous sommes partis, mon frère et moi, il devait être dix heures du soir. La nuit tombait, nous étions en été. Une infirmière est passée pour nous dire qu'il fallait partir mais comme le médecin était là elle n'a pas insisté. Raphaële a dit, très bas, à son infirmière : « On y va, on y va… » Mais nous sommes restés au moins deux heures encore. Ma mère était plus ou moins assise dans son lit, elle ne nous regardait pas vraiment, mais je sentais qu'elle était consciente, et je sentais surtout qu'elle était heureuse. Elle ne disait rien. Nous étions tous les trois à deux mètres du lit, et tout le monde se sentait bien. On a fait durer ce moment le plus possible, c'était la Joie, une joie douce, très calme, qui n'avait presque pas besoin de mots. Personne ne parlait de ce qui se passait, bien sûr, mais je sais qu'on en était tous conscients. Raphaële m'aimait, je l'aimais, ma mère était heureuse, Sylvain avait l'air heureux aussi, je ne sais vraiment plus de quoi on a parlé, mais le temps a passé très vite. J'ai toujours pensé que ma mère, alors, m'avait en quelque sorte "donné" Raphaële. Elle ne parlait plus depuis des semaines, les médecins me disaient qu'elle ne sentait rien, qu'elle ne comprenait rien, mais je savais que c'était faux. Et là, ce soir-là, ç'a été un moment de grâce comme j'en ai connus très peu dans ma vie. 

Je connais bien les hôpitaux. J'en ai connu l'envers et l'endroit, l'avers et le revers, j'y ai occupé presque toutes les places, j'ai dormi dans les lits des malades et dans les lits des médecins, j'ai couru la nuit en chaussettes dans les couloirs déserts, j'ai monté des escaliers comme un Sioux, j'ai pénétré à l'intérieur par des portes dérobées, je me suis caché dans les douches, j'ai même failli sauter par la fenêtre. Je connais les réfectoires, les bureaux des médecins, les chambres, les salles des infirmières, les chambres de garde, les placards à ballets, les dortoirs communs, les jardins où l'on pousse les chaises roulantes, les endroits où l'on peut fumer, les salles d'examens, les toilettes…

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vendredi 10 octobre 2014

Lézards florissants


Paul Otchakovsky-Laurens : « Il est sans exemple que quelqu'un se soit jamais déclaré satisfait de ce qu'on raconte sur lui dans un livre. » Posez la question à Napoléon, à Charles de Gaulle, à Néron, à Hitler, et à Emma Bovary, vous verrez. Chaque fois, ce sont des plaintes, des récriminations, des rancunes, des fâcheries, quand ce ne sont pas des procès ou des duels. Et ne croyez pas qu'il suffirait d'attendre que ceux dont vous parlez soient morts, car ils ont des héritiers, des exécuteurs testamentaires, des sociétés qui défendent leurs réputations, des fanatiques en tout genre prêts à vous faire la peau si vous dites du mal (et même du bien) de leur héros. Il est très compliqué de parler des autres. Et même lorsque vous inventez purement et simplement, on ne peut pas empêcher certains de croire se reconnaître en vos personnages, et c'est encore pire, car alors ils vous en veulent d'avoir tenté de les abuser en déguisant leur identité, même quand pas une seconde vous n'avez pensé à eux. Avez-vous tellement honte de ce qu'ils sont pour ne pas oser les nommer ? Il faut pourtant bien parler de quelque chose, et les choses les plus intéressantes, pour un romancier, ce sont encore les êtres humains, jusqu'à preuve du contraire ; et, parmi les êtres humains, les femmes, en tout premier lieu.

Finalement, les seuls personnages à la fois intéressants et désintéressés, ce sont les chiens, et certains lézards.

mercredi 8 octobre 2014

La Perruque


Montélimar. On s'était donné rendez-vous, là, devant la gare. Elle avait passé dix jours dans un monastère, dans la Drôme. Je lui avais écrit pendant ces dix jours, complètement affolé à l'idée de la perdre, que peut-être elle ne voudrait plus me voir. Sur son iPod, je lui avais mis la Chaconne de Bach-Busoni que j'avais enregistrée en concert. C'était une manière pour moi de ne pas être complètement absent. J'ai su après qu'elle l'avait beaucoup écoutée. Je ne revois que la gare, quelques petites routes, et puis ce bistro à Montélimar où elle m'avait dit : « Je voudrais que tu choisisses avec moi la perruque que je vais bientôt devoir porter. » Ça m'avait énormément touché. Nous étions aussi allés chez Chabert acheter du nougat. 

En sortant de l'IRM, nous étions allés aux Nouvelles Galeries acheter des sous-vêtements pour elle. Une des premières choses dont elle a eu envie après avoir su qu'elle avait un cancer, c'était de beaux dessous. 

Elle m'a dit, très tôt, même quand elle était follement amoureuse de moi : « Je sais comment ça va finir ; je vais rester seule. » Ça me terrorisait de l'entendre parler comme ça. 

On avait fait l'amour par terre, presque sous le piano. Je lui avais joué les Bunte Blätter, de Schumann. C'était sale, par terre. « Ça ne fait rien, j'en ai envie. » Je me souviens de cette fois où j'étais assis sur la chaise du piano ; elle était à califourchon sur mes genoux. J'avais les mains dans son dos, à même la peau, et j'avais joué la quatrième ballade opus 10 de Brahms sur elle. 

De temps en temps elle se mettait au piano et jouait toujours la Fantaisie-impromptu de Chopin, et puis aussi le début d'un nocturne, celui en mi mineur. Je revois ses mains, petites, et la manière qu'elle avait de se tenir au piano, de ne pas être dans ce qu'elle faisait. 

J'avais pris son crâne entre mes mains. Elle était nue et se cachait sous les draps pour que je ne la vois pas sans cheveux. J'avais remonté sa tête à hauteur de la mienne, petit à petit, et elle s'était laissé faire. Un petit crâne. Elle avait encore quelques cheveux. Après nous sommes allés à la salle de bains et je l'ai rasée. Il n'y a que moi qui l'ai vue ainsi. Plus nue que nue. Si fragile, si menue. J'ai tellement aimé ça, ce crâne sans cheveux, ce sexe si doux… J'aurais aimé qu'elle reste comme ça. Comme ça, c'est-à-dire à moi, rien qu'à moi. 

Finalement, la perruque que nous avions achetée à Montélimar, pourtant après de longs essayages, elle ne l'a jamais utilisée. Elle en a acheté une autre. Plus sobre, plus sage, plus passe-partout. Elle ne s'aimait pas du tout comme ça, bien sûr, bien qu'elle fût tout de même très belle. Elle penchait un peu la tête et mettait sa main droite dans sa poche. Elle parlait encore plus bas que d'habitude. J'étais toujours obligé de lui faire répéter ses paroles. 

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mardi 7 octobre 2014

C'était le moment


Il y a des lectures sur lesquelles on bute. Des livres dans lesquels un paragraphe nous empêche de continuer notre lecture. C'est comme un sillon fermé sur un disque. C'est comme un caillou dans la chaussure qui empêche de continuer la promenade. Il faut s'arrêter, s'asseoir ; comprendre ce qui se passe. Où se trouve le caillou ? Pourquoi est-ce douloureux ? Sur quelle partie de notre corps, de notre vie, de nos souvenirs, appuie-t-il ? D'où provient-il ? Comment a-t-il pu se glisser dans la chaussure ?

« Dans la voiture, en revenant de l'hôpital, elle n'était pas certaine d'avoir été assez claire avec le médecin, ni que sa réponse l'était. J'ai essayé de la rassurer : de part ni d'autre il n'y avait eu d'ambiguïté.  Elle craignait aussi le zèle de l'infirmière chaleureuse, qui avait parlé d'une amélioration possible. Juliette, disait-elle sur un ton d'espoir, pouvait tenir encore vingt-quatre, ou quarante-huit heures. Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop. Juliette avait fait ses adieux. Patrice se tenait près d'elle : c'était le moment. La médecine, désormais, ne pouvait plus que permettre de ne pas manquer ce moment. »

Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop… Je ne parviens pas à dépasser ces trois mots. "Ces heures-là seraient de trop", pense la sœur de celle qui va mourir dans la nuit ou le lendemain… Loin de moi l'idée de dire que la sœur est méchante, sadique, indifférente… Non, c'est autre chose. C'est de bien autre chose qu'il s'agit. Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Débrancher, le mot fait florès… Quelque chose nous gêne, nous dérange, nous encombre, on le "zappe", on le débranche. Économies de toutes sortes. Économies d'argent, de temps, de souci, de gestes, de nuits sans sommeil… Mais dans les discours il est toujours question de l'épargner, lui, celui qui souffre, qui va mourir de toute façon, le pauvre, c'est toujours par charité qu'on le condamne. C'est fou comme les gens deviennent tout à coup charitables, quand il s'agit de la vie des autres. Cette charité a quelque chose de terrifiant, parce qu'elle est parfaitement justifiable, et qu'on ne se prive pas de nous le faire savoir. Il faut vivre dans un monde où l'objet est en passe de supplanter l'être, pour que cette action de débrancher soit acceptée avec une candeur si désarmante. On peut débrancher une machine, on peut retirer les piles d'un robot, on peut couper le courant qui alimente une lampe, mais jusqu'à présent, je veux dire jusqu'à la médecine moderne, on n'avait jamais pensé que cela pourrait s'appliquer à un être vivant. C'est parce que l'être vivant a été machinisé qu'on peut le débrancher. On ne "débranche" pas la vie, c'est impossible. Les branchements de la vie, nous n'y avons pas accès, et c'est heureux. L'électricité n'est pas la vie. La mécanique n'est pas la vie. Le souffle n'est pas nôtre, il nous est donné, et même pas donné, prêté. L'humain ne crée pas, il ne fait que procréer. Du moins en était-il ainsi dans le monde modeste où j'ai grandi.

La sœur aimante a donc peur que la médecine rate le train de la médecine, c'est-à-dire qu'elle laisse trop d'heures à sa sœur, qu'elle n'intervienne pas au bon moment, la médecine. Il y aurait donc un point précis où celle qui va, qui doit mourir, est sommée de passer de l'autre côté, pour son propre bien. Il ne s'agit pas pour moi de faire de cette sœur un bourreau, de l'accabler, mais seulement de me demander comment on sait que l'autre a assez vécu, que ça suffit, que trop c'est trop, qu'on a franchi un seuil invisible et qu'au-delà de ce seuil, on est dans quelque chose qui n'est plus tout à fait la vie. Comment savoir si celui qui va décider que ça suffit a un grand courage (une forme d'abnégation, oui, qui consiste à prendre avec soi ce fardeau, cette responsabilité, cette incroyable responsabilité (mais justement, en est-il conscient ?)) ou bien qu'il est complètement con et qu'il va seulement débrancher son problème pour pouvoir enfin passer à autre chose ? Et si, dans le même individu, coexistaient les deux manières d'envisager le problème, si elles ne s'annulaient pas l'une l'autre ?

« Il ne se complairait pas dans le deuil, il n'y avait chez lui aucun penchant morbide. » Ceux qui n'ont "aucun penchant morbide", qui "aiment la vie", l'aiment pour eux-même plus que pour ceux qui sont morts, plus pour eux-mêmes que pour ceux qui vont (doivent) mourir. Ce que ceux qui parlent ainsi nomment "se complaire dans le deuil", c'est tout simplement un insurmontable chagrin, la sensation aiguë d'une perte irréparable. Que ces gens-là ne connaissent pas cette sensation n'en fait pas des héros ou des individus supérieurs mais au contraire des êtres à qui fait défaut un sens particulier, qu'on pourrait nommer le contre-sens. Le contre-sens, ce serait le sens de ce qui manque à la vie pour qu'elle soit vivable, ce serait un sens qui nous ferait repartir en sens inverse du désir, qui nous décollerait de la persistance à être. En quoi est-ce si morbide ? Ce n'est pas morbide, de s'accrocher à la vie pour la seule raison que c'est nous qu'elle anime ? Des millions et des millions d'individus s'occupent de perpétuer l'espèce, de toute manière, et non seulement de la perpétuer, mais de l'accroître de manière folle, pourquoi devrait-on se sentir tenu de les imiter ?

Ai-je été assez clair, Docteur ? La mourante est "entre deux eaux", si vous pouviez faire que ça ne dure pas trop longtemps… Ils sont à l'hôtel, ils attendent le coup de téléphone qui va leur annoncer que "c'est fini".

Quand ma mère est morte, un samedi matin, vers neuf heures, je n'étais pas à l'hôpital, je ne la tenais pas dans mes bras comme je le lui avais promis. Le médecin m'a appelé, mais trop tard, alors que j'avais bien précisé que je voulais absolument être là, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit (j'étais à sept minutes de l'hôpital). On a beau rester dix-huit heures par jour à l'hôpital, il y a tout de même des moments où l'on doit aller à la maison, ne serait-ce que pour se changer et se laver… Je lui en voudrai toute ma vie, à ce médecin ! Smahen était là, à ma place, à lui tenir la main. Elle était gentille, Smahen, l'infirmière. Je l'aimais bien. Mais c'était à moi d'être là, pas à elle.

Attendre que ce soit fini… Oui, je vois bien la scène. Ils étaient tous comme ça. Ils attendaient la fin avec une impatience de moins en moins cachée, qui finissait par se dire avec une sorte d'agressivité ignoble, comme de la merde qui remonte par les tuyaux. Un jour, dans un couloir, j'ai entendu le mot "acharnement". Je n'étais pas censé entendre… Ne comptez pas sur moi pour que je m'acharne, quand ce sera votre tour. Les gens sont d'une bêtise abyssale, surtout. Ils entendent des choses à la télé, et ils les répètent. La plupart du temps, c'est tout simplement ça : sont persuadés qu'ils le pensent vraiment.

« Le téléphone nous a réveillés à neuf heures. Juliette était morte à quatre heures du matin. »

Je ne décolère pas. Les vivants se protègent les uns les autres, pauvres petits êtres fragiles qui ne veulent pas trop souffrir. Leur vie, c'est cette chose minuscule qui consiste à : 1. Souffrir le moins possible. 2. Être le plus heureux possible. 3. Durer le plus possible (sauf si trop grande souffrance).

Certains événements nous séparent des autres, et parfois de nous-même. Que perd-on quand on perd quelqu'un ? Outre l'être en question, on perd aussi quelque chose qui est à l'intérieur de nous, un je-ne-sais-quoi créé par l'autre, vivant en nous, qui était partie de nous. On gagne aussi quelque chose, et c'est encore plus douloureux. Ce qu'on gagne vient se loger en nous, et nous avons peine à nous reconnaître avec ce nouveau morceau d'être qui trouve sa place, qu'on le veuille ou non, à l'intérieur de nous, et qui nous semble prendre la place de ce qu'on a perdu. « L'habituel défaut de l'homme est de ne pas prévoir l'orage par beau temps. » Ceux qui vivent en nous y vivent par beau temps et nous sommes dans l'impossibilité d'envisager l'orage. C'est par vertu, sans doute, qu'on ne peut accéder à certains savoirs.

Il pleut. Au bruit de la pluie, volets fermés mais fenêtre ouverte, je sais si les gouttes sont fines, grosses, ou moyennes, et je suis dans le noir leur transformation incessante. Seul dans la maison, le soir, la nuit, depuis si longtemps que je ne remarque même plus cette solitude, j'essaie de fixer mon esprit sur les bruits ténus qui m'environnent. Je sais que les phrases que j'écris n'ont presque aucun sens mais qu'importe. Ce que je désire est qu'elles contrepointent la pluie, la nuit, qu'elles déposent en moi un limon sur lequel j'allonge mon âme fatiguée. Je pense à la phrase d'Oscar Wilde : « Les tra­gé­dies des autres sont tou­jours d’une bana­lité déses­pé­rante » Je viens de voir sur Internet des centaines de corps calcinés, des chrétiens assassinés par des islamistes. Des enfants égorgés, décapités, dont les têtes sont tenues à bout de bras par des assassins hilares. Personne n'ose dire que c'est banal. On fait semblant de s'offusquer, on parle de barbarie. La pluie redouble. J'espère ne pas être inondé, ce serait la barbe. Je pense au poème de Klingsor : « Je voudrais voir des assassins souriants  / Du bourreau qui coupe un cou d'innocent / Avec un grand sabre courbé d'Orient » J'imagine le couteau sur la glotte, sur le cartilage du larynx… Asie ! Je me souviens de la nuit sur le Gange, les brasiers, les sons, la fille sur le houseboat, les moustiques, les odeurs de chairs brûlées… On était vivant. Il était doux d'être vivant. Aucun lendemain ne pouvait nous effrayer. De temps en temps, on entendait les vaches et des  cymbales, une radio. Des roses et du sang, la tristesse et la joie dans la fumée d'une cigarette… Le fleuve, lent, puissant, patient, noir… Entre deux eaux… Entre deux vies… Est-ce qu'on a vécu ? Assez d'heures ? Trop ? Est-ce qu'on a fait ses adieux ?

Plus tout à fait la vie ? Mais quand est-ce que c'est tout à fait la vie ? À quel moment, de la vie ? Et si les tout derniers moments, justement, entre-deux eaux, ce n'était pas justement ça, le tout-à-fait de la vie, la somme, le passage, la perte, la glissade, et si c'était justement le moment le plus important, et peut-être le seul, la coda, après les adieux, et si toute une vie se jouait là, quand on est déjà à moitié ailleurs et qu'on peut de ce fait regarder sa propre vie de l'extérieur, roses et sang, valse lente, banale terreur, fumée, souffle rendu ?

vendredi 3 octobre 2014

Personne dans la voiture


Il faut l'aider, maintenant. On dit ça aux médecins quand il n'y a plus rien à faire. Il faut l'aider à mourir, tranquillement, sans souffrir, dignement, etc. Il faut la pousser un peu ? Non, il faut juste l'aider… 

Qu'aurais-je pu faire ? D'autre ? De mieux ? En plus ? Ou en moins ? 

Les mots comptent double, dans ces moments-là. Vous prononcez un mot, et, immédiatement, vous vous apercevez que le médecin (ou le vétérinaire) le prend au vol, et, mentalement, appuie sur un bouton. Il faut peser très soigneusement toutes les paroles qu'on va dire ou alors se débrouiller pour être incompréhensible. 

Aider ? Quel mot atroce. La mort n'a pas besoin d'aide. Elle vient toute seule, quand c'est le moment. Oui mais on parle de celui qui va mourir… L'aider à franchir le seuil… Mais s'il ne veut pas, qu'on l'aide, s'il veut qu'on le retienne, là, ici, parmi ceux qui ne vont pas passer le seuil, qui vont se contenter d'être tristes, malheureux ? Puis d'oublier ?

J'ai donné l'ordre, la permission, le signal, de ta mort. Évidemment, on va immédiatement me dire que je ne pouvais rien faire d'autre, que tous les chemins étaient barrés, qu'il valait mieux, etc. Oui, je sais, je connais tout ça par cœur. Ces discours n'ont aucune réalité, ils ne sont que des discours. On tue. On aide à tuer. On permet qu'on tue. Il faut voir les choses en face. 

Il ne faut pas se sentir coupable. Ah bon ? Et pourquoi ne faudrait-il pas ? Se mettre à la place d'un être, décider pour lui, vous trouvez vraiment que ce n'est rien du tout ? Vous aimeriez, vous, qu'on décide à votre place ? Pas moi. Et surtout pas à ce moment-là ! Ne pas (trop) souffrir, oui, très bien, mais rester conscient et maître de soi jusqu'au seuil, ça me paraît le plus important. Tout le savoir d'un médecin, tout l'amour d'un proche, toute la morale du monde, tout cela n'est rien, quand il s'agit de décider quand et comment. La Terreur absolue est qu'on me prive de ça. 

Tu t'es endormie dans mes bras… Mensonge ! Tu ne t'es pas endormie, tu es morte dans mes bras, après avoir reçu la piqure qui t'a tuée. Les chiens ont de la chance, on leur épargne les souffrances beaucoup plus facilement qu'à nous autres humains. Les chiens ont cette malchance terrifiante qu'on décide à leur place. 

Je sais tout ce qu'on va me dire, je sais. Une hémorragie interne, c'est grave. Je n'aurais pas pu te sauver plus de quelques heures, quelques jours peut-être, quelques semaines au mieux, avec une opération, dont je n'avais pas les moyens. Tu souffrais, sans doute. Je sais tout cela. Mais tu ne m'as pas demandé de te donner la piqure terminale. Tu ne m'as pas fait comprendre que tu désirais mourir… Ou bien si ? Et je serais passé à côté ? C'est possible. Il faut donc, de toute évidence, en passer par là. Je veux dire qu'il nous faut, à certains moments de la vie, décider à la place des autres. Pour les enfants, pour les bêtes, pour ceux "qui n'ont plus leur tête"… Il faut l'aider. Je t'ai aidée, je t'ai poussée de l'autre côté. J'étais contre toi, tout mon corps te retenait, et pourtant j'ai dit oui à la vétérinaire, ce samedi matin. 

Il n'y avait plus personne dans la clinique. J'étais arrivé juste à la fermeture, à midi et demie passé. En urgence. J'ai eu de la chance… Les deux jeunes femmes ont été adorables, l'une des deux était très émue. J'apprendrai ensuite qu'elle venait, elle aussi, de "perdre" sa chienne. Je n'ai rien à leur reprocher, rien du tout. Elles ont fait leur métier du mieux qu'elles le pouvaient. 

Je suis arrivé avec toi et je suis reparti seul. J'ai su immédiatement que cette voiture allait me devenir insupportable. Je l'ai laissée longtemps, très longtemps, en l'état, sans la nettoyer. Il y avait encore, il y a deux semaines, tes poils, ton odeur, et le drap sur lequel je t'avais couchée, il était taché de sang. Cette voiture dans laquelle tu te sentais chez toi, dans laquelle tu voulais monter dès que tu comprenais qu'on allait sortir, et parfois tu le savais avant moi… Tous ces kilomètres qu'on a faits, tous les deux… dans cette petite boîte roulante où nous étions protégés, où nous écoutions de la musique. Tu m'as accompagné partout, partout. Tu as même assisté à un concert que j'ai donné, tu étais dans la salle et tu t'es mise à chanter pendant que je jouais du piano… L'amie à qui je t'avais confiée a dû sortir précipitamment de la salle. Nous avions passé une nuit dans la voiture, dans la montagne, tu m'avais tenu chaud alors que j'étais en chemisette… 

Je me rappelle : quand je suis venu te cherche à Aix, alors que j'habitais encore la Haute-Savoie. Pour le trajet de retour, je t'avais d'abord mise dans le coffre (comme mon autre chien). Et puis, au bout de cent kilomètres, j'ai compris que ce n'était pas possible, et tu es venue t'installer avec moi. Et depuis, c'était ta place, sur le siège arrière, tu posais le menton sur le siège du passager et tu observais la route, et je te caressais de la main droite, bien content d'avoir une voiture automatique. Et quelquefois, sur l'autoroute, tu passais sur le siège avant, sur lequel tu te couchais de manière à poser ton museau sur ma cuisse droite, et nous faisions des centaines de kilomètres ainsi, dans une sorte de bonheur parfait, en musique le plus souvent. 

Un soir, à Aix, ne sachant pas quoi faire de toi, alors que j'allais au concert écouter Pierre-Laurent Aymard, je t'avais laissée dans la voiture. Après coup, j'en ai eu des sueurs froides. Et s'il t'était arrivé quelque chose, si des gens mal intentionnés t'avaient fait du mal, s'ils avaient mis le feu à la voiture, par exemple ! J'en ai été malade durant des heures… Toi tu ne t'es pas plainte, tu as toujours eu beaucoup de patience, quand tu étais dans ta voiture. Tu savais que je reviendrai. Tu n'as jamais eu le moindre doute. Autant je pouvais te laisser seule dans la voiture, autant il était impossible de te laisser seule à la maison. La seule fois que je l'ai fait, tu m'as fait comprendre qu'il était hors de question que cela se reproduise. Tu avais uriné sur le lit, fait un trou dans le matelas, et cassé de la vaisselle à la cuisine. Tu as été entendue. 

Quand je dormais chez Raphaële et que tu n'avais pas le droit de monter dans la chambre, je me relevais plusieurs fois dans la nuit pour aller te consoler silencieusement au bas de l'escalier. J'étais malheureux. Sans doute plus que toi. Et je lui en ai énormément voulu de t'avoir fait marcher plus qu'il ne le fallait alors que tu étais déjà malade et fatiguée. Bien sûr que tu étais ravie de la promenade, mais moi je savais que celle-ci te fatiguait, et que tu ne te plaindrais jamais… On reconnaît ceux dont l'ouïe est fine à ce qu'ils entendent ceux qui ne se plaignent pas. 

La voiture est vide, maintenant. Comme la maison. Comme la jardin. Comme moi. Même écouter de la musique m'est pénible, maintenant que je ne peux plus partager ça avec toi. 


Chaque fois qu'on se dit : « Il valait mieux. » il faut se demander : pour qui ? Mais on préfère ne pas se poser la question, car la réponse est : pour soi-même. L'égoïsme des vivants est quelque chose qui me terrifie. Ils veulent continuer à vivre, il n'y a guère que ça qui les intéresse… Ils sont prêts à tout pour ça. Et d'une certaine manière on peut les comprendre, bien sûr. C'est pour cette raison que nous avons été jetés sur Terre. Pour vivre. Peu importe comment. Vivre est tout ce qui compte en définitive. Faire que ça continue. L'amusant est que c'est l'amour qui nous conduit à faire que la vie continue, mais l'amour, dans le même temps, nous éloigne de la vie pour la vie. Tout à coup, à cause de l'amour, on se dit : mais à quoi bon continuer, si elle n'est plus là, avec moi. Pourquoi cette obstination bestiale, stupide, biologique ? L'amour nous conduit à des impasses. Des impasses logiques, ontologiques, existentielles. Nous place à des intersections, à moins qu'elle ne place des intersections à l'intérieur de nous, qui nous brisent. La route est toute droite, et, tout à coup, un sentier part sur le côté… On sait qu'il ne faut pas le prendre, mais tout de même… pourquoi pas ? Est-ce que ça ouvre la vie, l'agrandit, ou bien, au contraire, est-ce que ça la barre, la rétrécit ? Mystère… L'amour est chaque fois pure folie. Dans le "encore" de la vie, l'amour est un "plus" : plus comme le comparatif mais plus également comme l'adverbe. L'amour ajoute, bien entendu, mais il retranche, autant, sinon davantage. Dans le "encore" de la persistance à exister, l'amour est une croix, un croisement, une bifurcation potentielle, un mystère et un hasard qui rend la vie dangereuse et exaltante, féconde et morbide car cernée par la mort et la finitude. On donne la vie tout en donnant la mort, l'un ne va pas sans l'autre. 

Je ne sais pas ce que c'est que de donner la vie mais je sais ce que c'est que de donner la mort. Et, à chaque fois, c'est à ceux que j'aime le plus au monde. Aimer consiste donc à faire le vide autour de soi. C'est un crime parfait. C'est le crime par excellence. Maintenant qu'il n'y a plus personne dans la voiture, je n'ai plus personne à assassiner. 

Je suis arrivé avec toi et je suis reparti seul. Enfin, pas tout à fait, puisque tu étais toujours sur le siège arrière de la voiture, quand je suis reparti pour la maison, mais tu ne respirais plus, tu ne posais plus ton museau sur le siège du passager, tu ne reniflais plus ma nuque au moment où je m'assoyais dans la voiture, tu ne regardais plus la route avec attention et les alentours quand je mettais le clignotant, et je n'osais pas te caresser. Plusieurs fois durant le trajet je me suis retourné. Tu ne bougeais pas mais je ne pouvais pas encore te considérer comme morte. Quand est-ce que tu es morte ? Au moment où j'ai senti ton poids, en te sortant de la voiture ? Au moment où je t'ai allongée sur une chaise longue, dans le jardin, pendant que je creusais le trou ? Au moment où je t'ai mise dans la tombe, avec l'aide de Guy ? Au moment où j'ai jeté de la terre sur toi ? Le soir venu, quand je me suis retrouvé seul, dans le jardin, une fois la tombe close ? Tous les matins, depuis ce 30 novembre, tous les soirs, toutes les après-midi, toutes les nuits, chaque fois que je dois monter dans la voiture, en descendre ? Ou bien aujourd'hui où j'écris ces quelques mots ? Tout cela est irréel, j'en viens à douter de t'avoir vue à la SPA d'Aix-en-Provence en 2004, assise sur une table, si belle et si troublante à la fois, seule en toi-même, fière et discrète, distinguée. Mais à peine ai-je écrit cela que je sens ton corps chaud contre le mien et ta langue sur mon visage. Et j'ai envie de te rejoindre, au plus vite, dans le néant de la contre-vie. Et je veux que personne ne m'aide, surtout ! Je trouverai le chemin.

jeudi 2 octobre 2014

Soyons concrets, pour une fois


J'étais dans un état indescriptible. Toute gluante. Sans parler du sang qui dégoulinait. Il ont sorti de l'iode et m'ont planté une perfusion dans la jambe. C'est la femme la plus courageuse que je connaisse. Isabella, je voulais la retrouver à tout prix, ce qui m'obligeait à laisser Kim. Mais tu étais dans un sale état. On ne renonce pas à l'espoir, loin de là. On a des pensées assez idiotes, on se dit : hier, elle a appris à nager, elle va peut-être bien. Ou : on l'a peut-être secourue. 
Il faisait nuit, et on m'a fait débarquer la première. Je ne démordais pas du fait que j'allais y rester. 
J'étais en pleine forme, comparé aux cinq personnes devant moi recouvertes d'un drap blanc. C'est vrai, j'avais des fractures, ma femme était peut-être paralysée ou en proie à d'atroces souffrances mais compte tenu des circonstances je me portais comme un charme.
Je me sentais de plus en plus coupable. C'est affreux. On se demande : qu'est-ce que je vais faire de ma vie pour racheter leur disparition, moi qui ai eu la chance d'en réchapper ? 
Au bout de vingt-quatre heures, les cadavres étaient devenus impossible à identifier. On ne les reconnaissait qu'à leurs montres, leurs bijoux ou leurs cheveux. 
Où sont mes enfants ? Sont-ils sous les décombres ? Sont-ils toujours en vie ? Attendent-ils d'être déterrés par les secours ? Désormais on pouvait localiser les corps à l'odorat. Même les chats dégageaient cette odeur caractéristique. 
Et je l'ai retrouvé. J'étais fou de joie. Je ne me sens pas coupable, parce que j'ai fait de mon mieux. Oui, ça m'a beaucoup aidé.
Nous avons trouvé le nom de Jay sur une liste. Jay est en vie, Dieu soit loué ! Mais il est où ? 
On regardait les photos des cadavres. Les caméras de Good Morning America tournaient. « Oh , Papa, regarde, elle est là… c'est sa chemise, c'est celle qu'elle a achetée. C'est elle, Mon Dieu ! » C'était ma préférée. Je m'évertuais à être un bon père pour elle. Kali avait quinze ans. 
Le vieil homme est assis par terre, dans la boue, il tient un vélo dans ses bras. « Je n'ai plus personne. Pourquoi Dieu m'a-t-il abandonné ? »
Puis vient la question : « C'est bien votre fille ? » À partir de cet instant-là, c'est le reste de votre vie qui commence. Isabella avait cinq ans. Ce matin-là, on avait fait l'amour.


N'oublions pas que l'Indonésie (le pays le plus touché par le raz-de-marée de 2004, 170 000 morts) est le pays dont la population musulmane est la plus importante du monde.

mardi 30 septembre 2014

Alice et Joseph


Le langage ça devient très très compliqué cette histoire. Le langage il ne produit rien. Mais alors c'est de la suprastructure ou de l'infrastructure ? C'est difficile à dire, hein. Comme disait Staline, on n'a pas beaucoup changé le russe. On change pas le langage comme on change une police. L'idéologie ça allait pas plus fort, comme ça. « Non, vous ne voyez pas bien le problème, camarades. » Et Staline va jusqu'à dire que le langage est comme le bien commun d'une nation ! Mais voyons, le langage ç'a toujours été un système de l'ordre, et pas de l'information. C'est des ordres qu'on vous donne et pas des informations qu'on vous communique. On ouvre les nouvelles à la télévision et qu'est-ce qu'on reçoit ? On reçoit d'abord des ordres, et pas des informations. À l'école, les petits enfants ils reçoivent pas des informations… On donne du langage dans la bouche des enfants exactement comme on donne des pelles et des pioches dans les mains des ouvriers. Alors il ne veut pas dire par là que c'est du domaine de l'infrastructure, mais c'est du domaine des ordres. Et quand la maîtresse réunit les gosses, hein, c'est quand-même pas pour les informer de l'alphabet, c'est pour apprendre un système d'ordre. Leurs marqueurs syntaxiques c'est avant tout des marqueurs de pouvoir et que, une syntaxe, c'est un système d'ordre, un système de commandements qui permettront aux individus, ou qui forceront les individus à former des énoncés conformes au système dominant, et que l'école ça sert avant tout à ça. On réglera nos comptes avec les chomskyens plus tard. Les remarques de Staline sont très justes : il n'y a pas quelqu'un qui décide de la syntaxe. Le pouvoir c'est tout à fait autre chose que la propriété de groupes ou d'individus à un moment donné. Le langage c'est une formalisation d'expressions particulières qui a pour fonction la transmission des ordres dans une société. Cela implique que nous donnions du pouvoir une autre définition que celle de la conception marxiste. Le langage est — il ne faut même pas dire instrument — élément et composant du pouvoir. Pourtant il est bien informatif d'une certaine manière. Si quelqu'un dans la rue crie : « Au feu ! », il ne convient pas que les enfants entendent : « Au jeu ! » Une information, et des choix, et des approximations, mais qui sont relatives aux ordres communiqués par le langage… 

Lewis Carroll écrivait des lettres aux petites filles, jamais aux petits garçons. (Sinon, 1917, c'était foutu…)


30 septembre, retour aux sources



Rien à ajouter.

samedi 27 septembre 2014

Neauphle-Le-Château


À la fin des années 70, près de Paris, dans une petite commune des Yvelines située sur une butte rocheuse, a eu lieu un épisode capital et trop mal connu dans la vie des lettres françaises. Duras a transmis une liasse de feuilles 80g à Rouhollah Moussavi, dont le nom de plume était Khomeiny. Elle a voulu lui passer aussi une bouteille de whisky mais il n'en a pas voulu. Marguerite voulait ouvrir un atelier d'écriture et on lui avait dit que Rouhollah avait une bonne plume. Las ! Celui-ci a préféré les cassettes et la Duras, la pauvre, a dû se rabattre sur Chloé Delaume, la pauvre. Quand Rouhollah a décidé de partir prendre des vacances bien méritées en Iran, la pauvre Marguerite a vraiment accusé le coup. Elle a doublé les doses de Black Label et a téléphoné à Sollers pour se plaindre des hommes, ce qui n'était vraiment pas la meilleure idée qu'elle ait eue dans sa vie.

On a remarqué depuis cette date un phénomène très significatif : on lit de moins en moins, d'une part, et, d'autre part, on écrit et on vend de plus en plus de livres. Plus le nombre de romans publiés à chaque rentrée augmente, moins il y a de lecteurs, c'est prouvé, et c'est rigoureusement proportionnel. De ce constat on peut tirer plusieurs conclusions :

a. Les écrivains n'ont plus besoin de savoir lire pour écrire.

b. Les acheteurs de livres n'ont plus besoin de les lire. 

c. Neauphle-Le-Château est redevenu la paisible bourgade de banlieue qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. 

d. Michel Foucault a la même voix que Bernard Gavoty.

e. Les gens sont maboules.

f. Khomeiny est un génie.

Prophylaxie


La vie c'est quand-même bath. Si si, je trouve ça vachement bath. Par exemple, sur Facebook, je me suis trouvé une nana, mais alors je te dis pas… Je l'appellerai Mylène pour pas tout révéler d'un coup. Mylène elle est pas croyable. C'est une guerrière, la Mylène, une combattante de choc, genre les SAS, tu vois. Tellement bête que c'en est un chef-d'œuvre, une sorte de Chapelle Sixtine de la bêtise. Mais elle ne se contente pas d'être très bête, car ce serait assez banal, évidemment. Non, Mylène elle veut du grandiose, et elle y atteint, d'une certaine manière bien à elle. Presque à chaque phrase prononcée par la vestale on est estomaqué, cloué au sol, ou propulsé dans le cosmos, et souvent tout ça à la fois. Elle les débite au kilomètre, c'est pas imaginable. Une vraie machine-outil à connerie, genre l'excavatrice qui perce sous la Manche, tu vois, mais à l'envers : elle, Mylène, elle t'envoie dix tonnes de bêtise à la minute dans les mirettes, comme ça, sans même y faire attention. Une fille très généreuse. Chaque matin, évidemment, je vérifie qu'elle est bien là. J'ai bien conscience de la chance qui est la mienne. Je ne suis pas un ingrat. Je remercie le Ciel. Qu'il fasse beau ou dégueulasse, moi j'ai ma Mylène de Facebook, pour me remonter le moral et évacuer le mauvais cholestérol. Ma Mylène c'est mon médicament. Vous voudriez des exemples, hein ? Vous voudriez que j'apporte des preuves de ce que je dis là, que je vous les mette sous le nez, comme du crottin encore chaud ? Comptez pas sur moi. Chacun sa Mylène, moi c'est ce que je dis toujours. J'en ai une, je ne la partage pas. Je vous connais, vous seriez bien foutus de me la piquer. Vous avez qu'à vous en trouver une. D'accord, pour dénicher un oiseau de ce calibre, à mon avis, vous pouvez toujours vous brosser, mais c'est chacun sa merde, hein ! Je suis pas communiste, moi. Je n'ai plus assez d'argent pour m'acheter des remèdes à la pharmacie, alors je les trouve sur Facebook. Faut se bouger le cul, mon pote, si tu veux pas crever la gueule ouverte. Tu veux avoir le cancer ? Pas moi. Trouve-toi ta Mylène, mon gros, c'est un conseil d'ami. Prophylaxe au max, c'est tout ce que je peux te dire ! Le vélo d'appartement c'est bien mais Mylène c'est mieux. Moi je bois deux litres d'eau, je mange mes trois fruits et légumes, j'ai arrêté la clope, je mâche lentement, et dix fois par jour je m'enfile du Mylène par les mirettes. Bon, parfois un petit Lexo aussi, je dis pas, mais beaucoup moins qu'avant ! J'ai même arrêté la sophro et le Taï-Chi, t'as qu'à voir ! Du coup, j'ai plus de temps pour lire Mylène, et la boucle est bouclée, si tu vois ce que je veux dire, ça fait boule de neige et tout le bénèf est pour mésigue. Ajusté au poil, que je suis, depuis ma découverte. Alors ben du coup la Mylène je la bichonne, forcément. Je lui mets des likes à tour de bras, une douzaine au moins par jour. J'ai calculé que c'est le nombre idéal. Trop c'est louche, et pas assez c'est pas assez. On est devenus super potos facebook, évidemment. Elle a bien vu que je la soignais. Bon, j'en rajoute pas, non plus, faut savoir rester discret et tout, mais elle sait qu'elle peut compter sur moi, c'est ça qui compte, au final. Je dirais que c'est de l'entraide écolo. Et puis nous au moins on réchauffe pas la planète, j'ai envie de dire. 

Je crois que son secret, à condition qu'il y en ait un, c'est l'absence totale de surmoi. Le clapet anti-refoulant, on lui a pas mis, à la naissance. Du coup ça sort comme d'un tuyau d'arrosage, en mode full open, avec les morceaux et toute la purée. T'en attrapes des bouts ou pas, c'est ton problème, mais Mylène elle dégorge à fond, sans réticence. Tu vois Jeff Koons ? Ça ressemble un peu à ça, mais avec plus de force. Elle veut laisser des traces, c'est sûr. En un sens, elle en laissera, ça j'en mets ma main au feu. Un peu comme les traces de pneus, sur l'autoroute, tu vois… Tu roules à cent-quarante et puis dans un virage tu vois les traces de freinage et les débris de pneus… Ça te fait tout drôle. Tu te dis, sans trop t'arrêter sur l'idée : j'aurais pu, moi aussi, foncer dans le décor… Et tu te sens tout chose, et tu frissonnes un petit coup. Mais tu remets la musique à fond, et t'accèlères pendant que Nicole elle ronfle, les pieds sur la boîte-à-gants. Et tu te sens vivant. Et tu bandes un peu, comme ça, l'air de rien dans ton futal Hugo Boss. Mais juste après tu penses aux radars et tu te sens encore plus vivant… Mylène, c'est encore mieux, et ça ne coûte pas de points sur le permis. 

jeudi 25 septembre 2014

Nouvelle morale


— Alors que faisiez-vous dans cette maison d'édition ?
— Pas grand-chose. J'apportais des papiers, je taillais des bouts de crayons. J'avais un titre de secrétaire mais ça ne servait absolument à rien. 
— Alors vous avez écrit ce roman, et puis après, qu'est-ce que vous avez fait ?
— Je l'ai tapé à la machine, je l'ai mis dans des paquets, quatre paquets, j'ai mis des faux noms, et je l'ai envoyé à quatre éditeurs, et puis j'ai attendu les réponses. Le premier je l'avais signé Danièle Aaron, et puis Baron, Caron, Daron. Un des éditeurs l'a refusé. Un autre m'a convoqué. J'ai vu un sous-directeur littéraire qui m'a dit : "C'est trop bien écrit". On m'a dit : "Ce n'est pas assez maladroit ! Il faut être gauche. Ce n'est pas un cri du cœur. " Mais si, en quelque sorte, c'est bien un cri du cœur. "Non, un cri du cœur, ce n'est pas écrit comme ça". 
— Mais vos personnages vont sur la côte d'Azur pour prendre des vacances. Pourquoi ?
— C'est bien, pour des personnages de roman, d'aller sur la côte d'Azur, vous ne trouvez pas ?
— Vous pensez que c'est nécessaire ?
— Non, pas vraiment. Mais ça leur fait plaisir, en tout cas, à ces personnages, moi je me mets à leur place. 
— Vous ne connaissez pas Saint-Paul-de-Vence ?
— Non, pas du tout.
— Mais comment avez-vous fait pour parler des cafés de Saint-Paul ?
— Oh, j'ai pensé que tous les cafés du monde étaient pareils. 
— Ce n'est pas vrai. 
— …
— Il y a des voitures, aussi…
— Je ne sais pas conduire.
— C'est une voiture comme dans les livres de Françoise Sagan ?
— Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vue. Je n'ai pas vu non plus les voitures des romans des Françoise Sagan. Elles doivent être plus belles !
— On boit beaucoup, dans ce livre, aussi. 
— Ah oui, on boit. Ils boivent.
— Ça fait partie des choses que doivent faire les personnages de roman ?
— Non, mais les miens ils boivent tout le temps. Mais ils boivent bien !
— Ils boivent français, hein, ils ne boivent pas de whisky. 
— Oui, et puis ils boivent avec élégance.
— Et le style ? Et le genre ? À quoi peut-on le comparer ?
— Je ne sais pas. À quoi vous le comparez ? 
— Je ne sais pas… Il vous paraît absolument unique en son genre ?
— Oh non, non !
— Alors ?
— Eh bien, si l'on considère que c'est un roman, on peut le comparer à tous les autres romans qui existent, en tant que roman. Et puis après il y a des catégories…
— Oui… Et dans quelle catégorie le mettez-vous ?
— Eh bien ce n'est pas un roman historique. C'est une histoire d'amour. 
— Hum.
— Ça c'est déjà un genre, d'être une histoire d'amour.
— Oui. Est-ce qu'on ne peut pas définir ce roman par la morale du couple qui en est le personnage principal ?
— Au sens courant du terme, ce serait plutôt des gens immoraux. Mais si l'on prend le mot "moral" en un sens plus détaché, comme la recherche d'une conduite, d'une certain manière acceptable de vivre, alors ce sont des gens qui sont à la recherche d'une nouvelle morale. 

Escales


Regardez les gens qui sortent du métro, le matin. Ils prennent ces longs escalators, ceux qui montent vers la rue. Certains courent, ils sont en retard, d'autres, une fois posés sur une des marches de l'escalator, attendent patiemment ce que celui-ci les dépose au niveau supérieur. 

Ceux qui m'intéressent sont les autres, ceux qui continuent à marcher lentement, comme s'ils se trouvaient dans un escalier habituel, ou qui, de temps en temps, font quelques pas, puis s'arrêtent, puis reprennent leur marche ascendante, en pointillé. Imaginez-les dans un escalier normal. Ils font quelques pas, puis s'arrêtent, puis recommencent à marcher. Bien entendu, la différence avec l'escalier est que, même immobiles, ils s'élèvent. Les quelques pas qu'ils font de temps en temps ne servent qu'à accélérer un peu, à peine, la progression vers le niveau supérieur. Imaginons quelqu'un qui monterait un escalier de cette manière. Trois marches, puis un long arrêt. Deux marches, un autre arrêt. Cinq marches, très lentement, comme en hésitant, puis un arrêt très long… En réalité, les uns et les autres se déplacent, même quand ils sont immobiles. On peut le constater sur un escalator, mais dans un escalier c'est la même chose. L'escalier est une partie du monde, et le monde bouge, sans arrêt, et à très grande vitesse. Non seulement la Terre tourne autour du soleil, mais le soleil se déplace, lui aussi à très grande vitesse. En plus de ça, la Terre "respire" — la surface du sol s'élève et s'abaisse de plusieurs dizaines de centimètres chaque jour, exactement comme un cœur qui bat. 

Avez-vous joué la première des Ballades opus 10 de Brahms, au piano ("Edward") ? Il faut la jouer très lentement, pour sentir, réellement sentir, que nous sommes en mouvement, constamment, que nous le voulions ou non. Il y a dans cette œuvre un immense crescendo, un crescendo qui ne concerne pas le volume sonore, mais qui semble s'appliquer à l'Être, qui se dilate, qui envahit le pianiste, au moment où il joue cette musique. Jamais, je crois, dans aucune autre pièce pour piano, je n'ai ressenti une chose pareille.  Il faut laisser venir à soi la musique qui monte de cette œuvre à travers nous en train de la faire, ne pas la contraindre, lui laisser toute la place qu'elle demande. 

« Le travailleur ne se produit pas lui-même. » L'abondance de la dépossession est un luxe qui devrait rester privé. Les images se changent en êtres réels, grimpent dans la spirale du sens au même titre que le travailleur allant vers la surface, enfoui en son image intériorisée. Comportement hypnotique. J'entends le ré mineur comme une résurgence de l'hypnose sociale. À mesure qu'il monte, l'individu descend en lui-même, croisant son image renversée en un rêve immobile et dur. Il hésite, fait quelques pas, puis s'arrête. Où aller ? L'escalator social n'est pas en panne, contrairement à l'ascenseur, il joue son rôle mieux que jamais. Rester parfaitement immobile même quand on marche ou marcher quand on reste immobile, la vitesse citadine (qui s'est partout généralisée) permet cela. Il est devenu impossible de marcher. Les jambes du promeneur ont été arrachées comme les ailes des mouches le sont par des enfants sadiques. 

Regardez ce jeune homme. Il n'est ni homme ni jeune. Il possède deux jambes, deux bras, et n'a jamais appris à s'en servir. Il a deux yeux et deux oreilles et il ne le sait pas. Il pourrait parler, aussi, mais même cela il l'ignore. En revanche il possède une mobylette qui fait beaucoup de bruit. Il la tient entre ses jambes comme une femme qui hurle nuit et jour, sans raison. Il croit aimer ça simplement parce qu'il ne connaît rien d'autre. Il est parfaitement intégré, normalisé, il s'assimile lui-même, comme il arrive qu'un estomac malade s'auto-digère. 

Chaque fois que nous faisons escale, nous savons que nous allons le regretter. Mais c'est plus fort que nous. La mort se calque sur la vie qui imite la mort, et nous refaisons constamment le trajet  d'un bord à l'autre du miroir, sans cesse persuadés d'en être sortis, d'aller vers la lumière, alors que nous tournons en rond dans la poussière. Le feu et l'eau, et le souffle du divin, comme les souvenirs terrifiants d'une vie vécue. 

Je la vois, dans son lit d'hôpital. Elle me voit ouvrir la porte, doucement. C'est le soir. La mère est là aussi, maussade. Au-dessus du lit les photographies de la famille, enfants, mari. « Maman, tu peux nous laisser, s'il-te-plaît ? » Elle porte la chemise des condamnés à mort. Elle me prend le bras, je l'emmène aux toilettes. Je le regarde et je l'écoute uriner à moitié debout, un jet long, puissant. Elle se recouche. Personne ne doit savoir que je suis là. La mère est partie furieuse. Vais-je la perdre ? D'habitude elle est de l'autre côté, en blouse blanche. Elle a été opérée en urgence. L'hôpital est immense. La vie individuelle… Est-ce que ça existe ?

Passager clandestin, amour fantôme, amant caché, je rôde dans les couloirs. Je viens la nuit. Je repars avant le lever du jour. Notre amour au téléphone, notre amour par sms. Personne ne me connaît. Je n'existe pas. Je n'existerai réellement que le jour où nous nous séparerons. Alors c'est lui ?

L'hôpital, sans doute le lieu que je connais le mieux, avec mon lit… Annecy, Rumilly, Lyon, Paris, Avignon, Marseille… Ma mère, on avait tiré le rideau, sur elle. C'était au temps où les malades étaient dans de grands dortoirs. Tirer le rideau, ça voulait dire : c'est fini. Seule, sans personne. À l'époque, quand on avortait, on risquait sa peau. Elle s'en est tirée. Un miracle pour que je puisse arriver. Ma mère… Hercynienne, comme disait Papa. Indestructible. Oui, mais il ne l'a pas tenue dans ses bras quand elle était frêle comme un fétu de paille. Il ne l'a pas tenue quand elle était aux toilettes. Il ne l'a pas douchée. Il ne l'a pas nourrie. Il ne l'a pas trouvée par terre, restée dans la cave, dans le froid, sur le sol glacé, toute la journée, à appeler au secours. Il n'a jamais su. Il ne l'a pas vu se tordre de douleur, mettre des excréments partout. Il ne s'est pas levé dix fois dans la nuit pour aller voir si tout allait bien. Ils avaient le même âge exactement mais il n'a pas vieilli, lui. Je suis plus vieux que mon père. Il n'a pas su qu'elle pourrait ne pas le reconnaître. Tant de choses qu'il ne sait pas, Papa !

La vie individuelle, rares sont ceux qui en ont seulement conscience. Deux pas en avant, trois pas en arrière, trajet sans escale dans la soute aux bagages. Vous croisez un chien qui aboie, il vous énerve. Il est terrorisé. Pourquoi ? Un lapin en train de mourir dans les vignes, sur le plateau. Vous décidez de l'achever, pour qu'il ne souffre pas. Toutes ces vies, en travers de la vôtre… Ces femmes… Échanges de salive, échanges de souffles, échanges de coups. L'Argent. Le Temps. Le Hasard. Pourquoi le ré mineur ? Pourquoi le si mineur ? Pourquoi se poser la question ? Pourquoi composer ? Monsieur est poète. Quoi ? Vous plaisantez, j'espère ! 

Je me suis donc retrouvé dans la clinique au bord du lac. Avec les dingues. Le psychiatre, un sale con barbu, ami de la famille. Le vieux monde craque de partout. Le matin, petit déjeuner. On entre dans la salle à manger, un par un, on nous donne nos médicaments à l'entrée. Il ne reste plus qu'une place, comme par hasard à côté d'un colosse irascible. On ne pense pas assez à ça, et pour cause, quand on se suicide. Le jardin. Les "activités". « Vous n'allez pas participer ? — Non. » Mauvaise réponse. La chambre avec la fenêtre qui ne s'ouvre pas, la table et la chaise fixée au sol, et la porte qui ne s'ouvre que du dehors, bien sûr. Dans l'après-midi, mon voisin de table a piqué une crise et a balancé la table du réfectoire contre les vitres. Un peu d'animation. Le psychiatre, mais oui, ça me revient maintenant, c'est le mari de la maîtresse de mon frère. Il roule en BMW noire, il me demande ce que j'écoute. Qu'est-ce que ça peut te foutre, connard ? Il note dans mon dossier. « Écoute les sonates de Beethoven, par Maurizio Pollini. Ne veut pas participer aux activités. Arrogant. » Et ta femme, elle participe aux activités ? Il suffit d'une signature et vous vous retrouvez comme ça, du jour au lendemain, privé de liberté, pour votre bien, évidemment. Merveilleuse famille. Merveilleux médecins. Ah, les psys, assistants du Diable. Pauvres gens d'une bêtise insondable. Camisole chimique : si on ne connaît pas ça, on ne connaît pas le Diable. Heureusement, ces imbéciles m'avait laissé mon portable. J'ai remué ciel et terre, j'ai exercé du chantage sur quelques uns, j'ai menacé, et je suis sorti le lendemain. Je ne t'oublierai pas, psychiatre, crois-moi. Saloperie de psychiatres. Sans aucun doute les plus imbéciles exemplaires de la race humaine. Nouvelle petite-bourgeoisie pleine de merde aux souliers. Crapules déculturées. Touristes crapoteux de la citoyenneté mondiale. À pendre par le slip vermineux.

La poésie. Les gémissements poétiques. C'est à l'hôpital qu'il faut les entendre. Entre deux examens, prises de sang, scanner, IRM, infiltrations. Entre deux repas. Promenades en fauteuil. Radiothérapies. Aspiration des voies respiratoires. Toilettes. « Vous pouvez sortir ? » Pas de témoins. Quand les aides-soignantes lisent tranquillement votre journal intime, par exemple, pour se divertir… Quand le chef de service vous prend dans son bureau pour vous dire que vous commencez sérieusement à emmerder le monde. La poésie ? Mais oui, Cher Monsieur, la poésie, j'aime beaucoup ça. Baudelaire, Hugo, Musset. Mais laissez-nous faire notre travail, ça ira beaucoup mieux. Je ne vous dis pas comment jouer Chopin ! Cette salope d'aide-soignante est une vraie sadique, je vais lui mettre une tarte. Non, surtout pas, ça va encore m'attirer des ennuis, mon Geronimo ! Les filles, comme on dit, elles rigolent. Une histoire entre un médecin et le fils d'une patiente, ça leur fait mouiller les babines. C'est qu'elles s'emmerdent grave, les filles, entre yaourt et caca, faut les comprendre. Elles rêvent de prendre l'ascenseur social, elles aussi. Why not ? Je lui ai quand-même dit, à la fille : « Vous savez que vous aussi vous allez être vieille et moche, dans peu de temps, et que vous aussi vous aurez des couches et de la bave aux lèvres, vous le savez, ça ? Vous êtes au courant ? Et qu'il y aura à ce moment-là des salopes encore plus salopes que vous pour s'occuper de vous ? » La poésie.

Elle a eu ce fils, qui ne rentrera jamais dans le rang. Une guerre contre l'autre guerre, en joue. Comment peut-on être aussi intelligent et aussi bête à la fois ? Et tout de suite je me suis trouvé comme chez moi dans la plus malfamée des compagnies. Qui pourrait dire ce que nous fûmes, debout sur ces planches courbes, le corps des femmes ? Être dans la place, au centre, au bas du ventre, comme des clowns dévêtus et débiles, sous les horloges des générations. Personne pour nous expliquer où se met la clef et dans quel sens on la tourne. La poésie dans le sang sans les mots en dépit du bon sens. Les fatigues et les plaisirs à l'ombre de la laideur en marche, au couchant de l'Amérique. Nous croyions être le monde débarrassé de l'histoire, tout nous le laissait penser, alors que le négatif tenait sa cour en secret, derrière les hauts murs de l'adorable insolence. Innocents comme des diables sans fourche qui pensaient faire escale dans le temps, quand le temps était le grand véhicule immobile de leurs vies, nous ne dormions jamais tout à fait. Longtemps après, il a fallu apprendre le sommeil, et les rêves, et l'opacité bénie du vertical. Rien ne nous y avait préparé, sauf peut-être les yeux doux et chauds des vaches, dont les odeurs nous étaient plus familières que celles de la métallurgie et des luttes sociales. 

Alors c'est lui, dans l'escalier ? Il paraît qu'il ne vit pas comme nous. Il lui a donné le cancer. Donné comme ça ? Donné comme ça, parfaitement. Offert, si vous préférez. Il combat les moulins à vent. Il ne fait pas ce pour quoi il est doué. Un type louche qui vit avec sa mère et un chien. Le vieux monde a craqué, en lui. Çe se voit sur sa face, figurez-vous. Il fait deux pas, puis s'arrête. Toujours en escale, entre deux marches, au bord des larmes qui foncent dans le noir. Prétentieux, orgueilleux, silencieux. 

(…)

lundi 22 septembre 2014

Ma Vie parmi les nombres (après une lecture de Millet)




Wagner ou Bizet, Mozart ou Beethoven, je n'arriverai jamais à choisir, se laisser distraire, aller dans l'inconnu, ne jamais savoir où se trouve la vérité, tourner en rond dans la poussière, avoir les yeux clos en plein soleil, mais comment font-ils, je ne sais pas, écrire où, sur un cahier, sur des feuilles volantes, sur l'ordinateur, rêver éveillé, déchirer des pages et des feuilles, plaquer des accords, s'en défier, retourner se coucher, fumer une cigarette, plonger le regard dans les yeux d'une vache, oublier, cette énigme, jaillir comme l'éclair, se refermer, oublier encore, écouter la pluie, jouer une gamme chromatique, une note sur deux, sur trois, sur quatre, sur cinq, se coucher pour mourir, les draps frais, nuit en plein jour, boire du café, expirer tout l'air qu'on a en soi, on se dit qu'on va se suicider par l'arrêt de la respiration, fantaisie, l'odeur de ma mère, précarité ironique du souvenir, notes répétées, virgules après virgules, se regarder dans le miroir, j'ai soif, j'ai faim, gamme pentatonique, espoir déçu, Don Giovanni, belle fille pleine de dents à tribord, l'angoisse comme paysage, coussin profond, non, Bizet, mystérieuse barricade, transpiration, souffle, haleine, je me suis toujours trompé, écriture, les arbres, le livre creux, l'haleine du livre entre les pages, aveugle comme les choses, l'idée, abandonnée, esseulée, oubliée, au lit, dans le catalogue, addition, séduction, grain de sable entre les seins, fente du scrupule inutile, bouche ouverte images de soi, mordre les doigts, pleurer, renoncer, perdre, oublier encore, partir, tout le blanc mineur, recouvert de larmes, je l'entends rire, et rire, et rire…

Le cheval est à la porte. Il frappe du sabot. Je regarde par l'œilleton. Que faire ? Lui ouvrir ? Faire comme s'il n'y avait personne ? Parler à travers la porte ? Je décide d'en parler sur Facebook. 

Ah, l'inconnu… Comme c'est tentant. Une naissance sans péridurale. Les jambes grand écartées devant les nombres hiératiques. Constellations de hasard : il compte ses propres pas à en devenir fou. Plénitude du sens au col de Luther, le nerf vague comme les chanteurs de maîtres russes. Ô King !

Sœur Martine me fait part de sa souffrance. Nous allons communier en Bizet. Si tout se passe bien, Michaela devrait revenir ce soir au parloir. On se fumera une petite tige derrière l'autel avec Valjean. J'aime le contact des draps frais. Les draps froissés me font faire des cauchemars, les brutes. 

Il prend les 138 fiches, les mélange, les distribue et s'en va aux toilettes. Chahut total. Les chattes griffent les chiens, et tout à coup un silence sépulcral se fait : on a déposé une tête de cochon devant la porte ! C'est Richard qui se tire de chez Gallimard. Part pour Bayreuth, s'arrête en chemin à Vesoul. Climat favorable. Il se signe devant Bill Evans, ça ne plaît pas aux journalistes. Cosette intercède en sa faveur, mais Javert ne veut rien savoir. Il pleut comme vache qui pisse. Lolita, sur ces entrefaites, arrive avec armes et bagages, monte directement dans sa chambre et commande une pizza au bacon. François se met au piano et joue des tritons tremblants. C'est dantesque. Le lac frémit, Cosima blêmit. Leporello part pour l'Amérique en business class. Tout est bien qui finit bien. 

C'est la Gloire du pitre, sur le plateau. Bilan : une guerre de religions et une fiancée en trop. Retour à Wagner, en passant par Paris. Les yeux noirs et l'heure bleue, l'affreux rire du dément, le décor se met en place, on n'attend plus que le Philosophe, l'idiot de la sainte famille et la femme au turban. Ça va commencer. Le Mont Ventoux rougeoie dans l'air du soir. On sort les olives. 


(à Monsieur Philippe Bastide)

Vite !



Je voudrais mourir, là, tout de suite, ici. Sans dire au revoir, sans prévenir, sans souffrir. Vite ! Rapide. Doux. Et te retrouver, toi, c'est tout. Je sais que tu m'attends.

The Old Country


C'est à la sortie d'un virage, après Saint-Hippolyte-de-Caton qu'il a vu la silhouette en plein milieu de la route. Quand les phares l'ont éclairée, il s'est aperçu que ce qu'il avait pris pour un homme était un chien, un énorme chien blanc, qui marchait très lentement, en le regardant. Il a freiné, s'est presque arrêté, le gros chien blanc s'est écarté légèrement de la trajectoire de la voiture, il a pu le contourner et continuer sa route. Il a regardé dans le rétroviseur mais le chien semblait avoir disparu. Le chien  ressemblait à quelqu'un qui rentre chez lui et qui a encore une longue route à faire. Aurait-il dû s'arrêter ? Mais pour quoi faire ? 

Quelques kilomètres plus loin, sur la même petite route déserte, alors qu'il était encore en train de penser au chien, il a vu les sept chevaux blancs, sortis de nulle part. 

De toute manière, que pouvait-il faire avec le chien ? Lui demander où il allait, le faire monter dans la voiture, le garder ?

Les chevaux étaient immobiles et le regardaient. Il avait l'impression qu'ils l'attendaient. Ils n'étaient pas complètement figés, comme il l'avait cru d'abord ; deux d'entre eux marchaient lentement, mais ce léger déplacement dans le tableau ne changeait rien à l'impression d'immobilité qui se dégageait de l'ensemble. Ils étaient là pour lui, c'est du moins l'impression fugitive qu'il eut juste avant de les dépasser et de les perdre de vue. Il arrêta la musique et continua sa route. Il ralentit. 

Juste avant d'arriver à Saint-Etienne-de-l'Olm il dut s'arrêter. Une dizaine de vaches blanches étaient en plein milieu de la route, immobiles, et lui barraient le passage. Machinalement, il les compta. Il y en avait onze. Presque toutes regardaient la voiture. Elles ne semblaient ni surprises ni effrayées. Impossible de les contourner. Alors il avança lentement, pour qu'elles se poussent sur le bas-côté. Les vaches qui étaient devant, près de la voiture, s'écartant, il continua de rouler très lentement, mais très vite il s'aperçut qu'il ne pouvait plus avancer, que les vaches du fond ne bougeaient pas. Il regarda derrière lui et vit que celles qui s'étaient écartées pour le laisser passer s'étaient maintenant regroupées derrière la voiture, l'empêchant de reculer. 

Il arrêta le moteur de la voiture et baissa la vitre de la portière. Ce qu'il vit à cet instant, il ne le comprit pas. Dans une lumière d'aube sourde et ouatée, c'est toute son enfance, comme comprimée en un souffle rauque, qui lui arriva sans bruit en pleine face. 

vendredi 19 septembre 2014

Notes en bas de la plage


Impôts, impôts, impôts… On ne parle plus que de ça, en France, depuis que François Hollande est président de la République.

Hier ma pharmacienne a refusé de me montrer ses seins ! Quelle inconsciente !

Jean-Bernard Pentecôte lit son livre au festival d'Avignon. Il est publié par les éditions de Minuit, maison prestigieuse s'il en est. J'écoute, devant une assiette de ratatouille qui refroidit, je suis médusé. Minuit en prend un coup.

J'ai acheté un kilo de bicarbonate de soude et un camembert LePetit.

Des dauphins viennent s'échouer sur la plage. Les touristes les remettent à l'eau, tant bien que mal. On ne respecte jamais ceux qui ne parlent pas.

Je tousse tellement que je me brise (fêle ?) les côtes.

Un abruti sur Facebook m'explique très sérieusement que les massacres de chrétiens, dont on peut voir de charmants exemples sur Internet en ce moment, sont en réalité commandité par le Mossad, qui paie les djihadistes 5000 € par mois pour arracher les seins des chrétiennes, après les avoir violées et tuées. Il ponctue chacune de ses phrases par des "^^". Ses "infos" viennent évidemment tout droit des sites soraliens. Ça me rappelle quelqu'un…

Le "Professeur JOYEUX" veut m'envoyer, par mail, et sans aucune contrepartie, des informations capitales sur ma santé. Merci Professeur JOYEUX, mais, étant donné que je vais bientôt être élu président de la  République, je pense qu'à ce titre j'aurais un médecin attaché à ma personne. Je ne veux vexer personne… Mais c'était sympa quand-même.

Quand je serai à l'Élysée, est-ce qu'on pourrait me trouver une petite salle inoccupée (ça doit bien exister) où je pourrai installer mon atelier ? Ce serait assez cool.

La nuit dernière, j'ai mis la main sur la cuisse de Catherine, croyant bien faire, mais elle s'est mise en colère ! Les femmes sont surprenantes.