samedi 18 août 2018

L'étreinte

L'étreinte serait le premier et le dernier mot, le premier et le dernier geste. Quand elle pose ses mains sur mon dos, un bien-être profond m'envahit.

Certains font à tout propos des gestes immenses, et se trouvent fort démunis lorsque survient l'acmé du désir. Le souffle est une étreinte sans possession. D'autres ne bougent que d'un œil pour mener leurs troupes, et quand leur bâton se lève, on sait à quoi s'en tenir. Les propriétaires de chiens mal élevés sont mal élevés, comme les parents d'enfants mal élevés sont mal élevés ; ils ne comprennent donc pas du tout le problème que vous avez avec leur chien qui aboie continuellement, car ils n'entendent tout simplement pas l'aboiement continuel de leur chien, pas plus qu'ils n'entendent les cris de leurs enfants dans la piscine ou dans le wagon de train. Elle me dit : Je suis andalouse. Jadis, elle se serait contentée de dire : Je suis espagnole.

Elle appuie sur mon psoas, jusqu'à la douleur, et j'attends cette douleur avec une joie anticipée. Ses mains sont le visage de l'Andalouse. Si j'étais lettriste, tout serait plus simple. Les sentiments, c'est comme la direction d'orchestre.

Nous disions : « Je suis français. » Aujourd'hui, les gens sont savoyards, bretons, normands, ou marseillais. À l'autre extrémité, il y a ceux qui sont européens, et puis, bien sûr, ceux qui ne sont que des humains sans appartenance nationale, ceux du village global, les bidons-compatibles… Ces derniers, d'ailleurs, sont en passe d'être supplantés par les êtres-vivants, sans notion d'espèce, de race, de genre, ne parlons même pas de patrie.

L'Alcazaba, les palais nasrides, le Généralife, ses jardins, et le palais de Charles Quint constituent ce qu'on nomme l'Alhambra (Al-Ḥamrā signifie "la rouge"). Je suis allé là-bas, à Grenade, j'y ai passé deux jours, et je n'ai rien vu. Oh, j'ai pourtant ouvert mes yeux bien grands, et j'ai pris mon temps, mais, aurais-je pris huit jours pour visiter l'Alhambra que je n'aurais rien vu. Pour voir, il faut commencer par savoir. Pour être, il faut commencer par hériter. J'ai perdu la naïveté de mes vingt ans, quand, voyageant, j'avais l'impression de découvrir le monde, ou au moins des mondes. Je n'ai rien vu, alors, et je ne vois toujours pas, aujourd'hui. J'ai tourné mon regard vers l'intérieur parce que je savais être incapable de voir ce que je voyais.

Pour être il faut commencer par ne pas être soi-même, de la même manière que pour former son goût il faut commencer par ne pas en avoir ; pour être enfin français, il a fallu en passer par la négation de cette dette, de cet héritage, de ce legs et de ces rêves. Ça vient quand on ne s'y attend plus, parce que l'incroyable fragilité de tout cela ne nous apparaît que très tard. Alors qu'on pensait se mouvoir dans un convoi d'airain, on découvre que les liens qui nous retiennent sont si minces qu'ils en deviennent invisibles. Le père est depuis longtemps absent, et quant aux autres, on doute de leur existence.

À chaque étreinte nouvelle, le pacte semble se reconstituer instantanément, mais nous savons, désormais, qu'il s'agit d'une illusion. Il a fallu qu'une kiné andalouse appuie sur mon psoas gauche pour que comprenne que j'étais en train de mourir – et donc de vivre. Si j'étais lettriste, mes organes seraient autant de mots dont je ferais des poèmes, et je n'aurais pas à me débattre avec des phrases qui ne vont nulle part. Ne restent que les gestes avec lesquels nous avons voulu posséder ce qu'il est impossible de posséder : les autres ne comptent pas.

Faire des gestes infimes, au jardin, près des arbres et sous le regard des pies, car le silence est un seuil, et nous n'avons personne à embrasser, que les phrases et les odeurs. Même assis, sans paroles, je noie mon visage dans son souffle. Elle m'étreint et mon visage disparaît.

Mes bras sont douloureux, parce que j'ai volé de quatre à neuf heures du matin. Où es-tu ?

lundi 6 août 2018

« De qui se moque-t-on ? »



Nanard adore prononcer cette phrase. Il sent gonfler ses biceps. C'est une variante de la méthode Coué.

De qui se moque-t-on ? Mais de toi, bien sûr, et tu l'as parfaitement compris. Ce n'est pas la peine de faire semblant de poser la question, pour tenter d'offusquer la légitime humiliation qui devrait être la tienne, par ce pauvre geste de bravade. Oui, toi, c'est bien de toi qu'on se moque, et si l'on peut se moquer de toi, c'est pour une raison simple : c'est que tu permets qu'on se moque de toi. Qui permet encourage. 

Quand il a dit ça, le Français, il est soulagé, a alors l'impression qu'on se moque un peu moins de lui. Pourtant, c'est l'inverse : plus il profère ce genre de sentences plus le pouvoir et l'ennemi se moquent de lui. Je dois reconnaître que je les comprends : quand un peuple passe son temps à montrer qu'il est faible, sans défense, sans nerfs et sans mémoire, toutes les pulsions agressives alentour sont stimulées au centuple. 

Les « de qui se moque-t-on » comme les « pauvre France », les « on va dans le mur » et les « on marche sur la tête, là », ce sont des phrases qui sont faites pour être prononcées, pas pensées. La profération annule le sens.

Que le Souchien retrouve ses vieilles formules et ses vieux dictons serait une bonne chose si ce n'était pas une manière de façadisme langagier : les mots sont les mêmes, on les reconnaît, et pourtant, derrière, tout a changé, plus rien n'est pareil. C'est un corps énervé, c'est une âme inanimée, c'est un squelette en caoutchouc, c'est un peuple qui répète des syntagmes sans les entendre, pour celer son impuissance, cette agénésie qui lui gonfle la bouche. Ça manque d'épinards, Nanard !

dimanche 5 août 2018

Avenir lointain





« Je dus reconnaître que je n'étais pas capable
 de former un récit avec ces événements. 
J'avais perdu le sens de l'histoire, 
cela arrive dans bien des maladies. »  


L'avenir lointain ne m'a pas rattrapé, pas encore, mais il est là, tout proche ; je le sens, je le pressens, je l'entends, à l'extérieur de la demeure. Ce n'est pas l'Avenir-lointain de tout le monde, c'est mon avenir-lointain ; c'est le mien. Jusqu'à présent, j'ai réussi à le tenir à l'extérieur de moi ; j'ai les bras tendus et je le maintiens à distance. Vivre, c'est avoir les bras tendus devant soi. Mais j'entends son grésillement mat, son souffle, cette espèce de chuintement doux et inquiétant qu'il produit quand il veut que je sache qu'il est là. Tous les soirs, je ferme la maison, je ferme les volets, et je me dis qu'il va rester dehors, à attendre en vain. Il ne pourra pas entrer. Je ne le permettrai pas. Je me raconte que mon avenir-lointain a besoin de ma permission pour entrer en contact avec moi.

Comme il ne concerne que moi, personne ne le voit, personne ne l'entend, et, quand j'en parle, ils me prennent pour un fou. Mais lui et moi nous savons bien que nous ne sommes pas fous. Nous nous connaissons. Je pense qu'il m'a toujours connu, depuis que je suis sorti du ventre de ma mère, à la clinique des Hutins, mais moi, j'ai mis très longtemps avant de seulement soupçonner son existence. Depuis quelques années, je le reconnais sans difficulté : il m'a aidé à le reconnaître, il s'est présenté à moi, par petites touches. Petit à petit, il est devenu familier, et maintenant, je le fréquente, et je le connais assez bien, mon avenir-lointain. Il me ressemble énormément. Ce que j'ai compris, peu à peu, c'est que plus il me ressemble plus il est dangereux : le jour où l'on ne pourra plus faire de différence entre nous, ce jour-là sera mon dernier jour. 

Tous, ils disent : la mort arrive par surprise, et toujours au mauvais moment. Mais c'est faux. La mort s'annonce, elle ne cesse de s'annoncer (qu'est-ce donc que les maladies, qu'est-ce donc que le bienheureux et si indispensable sommeil, qu'est-ce donc que l'art ?). La mort est courtoise, et si elle nous paraît grossière, ou brutale, c'est uniquement parce que nous l'ignorons, que nous ignorons les signes qu'elle émet en permanence. Car la mort nous parle constamment. Il suffit de prêter l'oreille. Mais combien d'entre nous veulent l'entendre ? Combien d'entre nous prêtent l'oreille à leur avenir-lointain ?

Pourquoi les autres croient-ils ne jamais voir l'Avenir-lointain ? Parce que, voyant seulement le leur, ils s'imaginent qu'ils se trompent, ils pensent qu'il s'agit d'un mirage : si les autres ne le voient pas, c'est qu'il n'existe pas. Leur erreur vient du fait qu'ils croient que l'avenir-lointain est un bien commun ; or le bien commun est ce que vous partagez avec vos contemporains : si vos contemporains n'ont pas connaissance de ce bien commun, c'est qu'il n'existe pas. Ce sont les prémisses de leur raisonnement, qui sont fausses. L'avenir-lointain n'est pas un bien commun, c'est un bien propre, impartageable, dont la connaissance ne se transmet pas. C'est la vie, qui est une illusion collective. La mort est la seule réalité. C'est le présent qui n'existe pas, et c'est l'avenir qui est notre vérité. L'avenir-lointain est ce point tout puissant à partir duquel notre vie est organisée, auquel elle est arrimée. À notre naissance, l'avenir-lointain s'active, et l'élastique se tend : le temps, alors, est créé (nous vivons à l'envers). On sait que le temps est institué pour telle personne à l'instant même où cette personne crie : car, à cet instant précis, elle sait ce qu'il en est, elle voit le terme, qu'elle oubliera aussitôt que son cri cessera.

Qu'est-ce que le temps ? C'est la distance qui sépare un homme de son avenir-lointain modulée par la conscience des répétitions. Cette distance décroît irrémédiablement, tout au long d'une vie humaine. Cela nous le savons. Ce que nous ignorons, c'est la vitesse à laquelle cette distance décroît. Cette vitesse n'est pas uniforme, car l'homme est un être gouverné par le rythme. Elle est souvent très faible, presque inexistante, puis elle a des accélérations foudroyantes ; et même des pauses. C'est un peu comme dans la musique polyphonique : toutes les voix n'avancent pas à la même allure ; il y a des voix rapides, des voix lentes, des voix régulières, des voix irrégulières, des voix syncopées, des voix morcelées, mais toutes, elles avancent et s'acheminent vers le terme. 

« Veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour, ni l'heure. » Jésus s'adresse à des hommes, donc à des êtres qui ne peuvent entendre leur avenir-lointain, obsédés qu'ils sont par les rythmes qu'ils produisent. Savoir le jour et l'heure où le Seigneur viendra, c'est savoir écouter simultanément toutes les voix qui en nous avancent à des vitesses différentes. La voix du sang, la voix des générations, la voix de la race, la voix des nerfs, la voix de l'âme, la voix de l'amour, la voix de la terreur, toute cette polyphonie grouillante parle en nous constamment. Mais qui se soucie encore de polyphonie, de nos jours ?

Y a-t-il une différence entre le Seigneur et notre avenir-lointain ? Oui, il y en a autant qu'entre le Commencement et la Fin. Mais la faculté de discerner la fin du commencement n'est pas donnée à l'homme. À la fin, jour et nuit se confondent, silence et musique sont une seule et même chose. On peut enfin baisser les bras et se ressembler parfaitement.


samedi 4 août 2018

Fulgator


Comme un condamné à mort qui, fatigué, irait s'asseoir sur la chaise électrique, la guêpe se pose sur la bombe anti-guèpes et anti-frelons "foudroyant".




mardi 31 juillet 2018

« Démolir le patriarcat »



Jadis, on disait "débiles", "tarés", "cinglés", "givrés", "crétins", "abrutis", "minables", "escrocs", mais il faut à l'évidence inventer des mots neufs pour désigner les "artistes" inédits qui se produisent dans cette poubelle à concepts subventionnée qu'est devenu le festival d'Avignon. Les pauvres insultes que nous avons à notre disposition ne peuvent convenir pour parler de ces mabouls à tampon, qui dansent sur leur tas de merde avec un tel aplomb que les lapider de sarcasmes et d'invectives ressemble à de la complaisance.

Entre bêtise et vomi, entre ordure et imbécilité, entre couillonnade et ineptie, entre sornettes et boniments, entre conformisme coté en bourse et niaiserie à injection, le public d'Avignon ne choisit pas, il se tape la cloche comme un pacha sénile, avale goulûment l'immonde cliche qu'on lui inflige par tous les orifices. Ce n'est plus une déroute, c'est une débâcle, c'est un naufrage, ce n'est plus la défaite de la pensée, c'est le saccage de l'intelligence et de l'art, c'est un crachat sur le goût et l'innocence, c'est un jet d'acide sur le visage de la civilisation, c'est un étron fumant sur la beauté, et c'est l'art théâtral coulé dans le béton du bidon-ville planétaire qui chaque été vient poser son gros cul dans la cité des papes. Au buffet d'Avignon, c'est crotte à volonté, M'sieurs-Dames !

On pensait naïvement que le temps de ces âneries était définitivement passé, que le genre de spectacle qu'offre Phia Ménard appartenait à la préhistoire de la société du Spectacle intégré, qu'un peu de goût, de décence commune et de talent étaient revenus parmi nous. Las, il nous faut déchanter, et prendre la mesure du désastre : quand une Marlène Schiappa est au gouvernement et que celui-ci propose un poste de secrétaire d'État à Djamel, il ne faut évidemment pas s'attendre à un renouveau de la création théâtrale ou chorégraphique. Jean Vilar, tu peux crever une deuxième fois, Py s'astique sur ton cadavre genré après t'avoir mis une plume dans le cul. Même mort, tu leur serviras de caution républicaine, à ces fumiers.

« Font pitié ! », qu'on dirait, si ces enflures n'étaient pas si puissantes. Mais comme elles mènent le navire, pompent toutes les subventions et donnent le la, il faut les insulter sans relâche. 

lundi 30 juillet 2018

À votre bonne santé, jobards !



Aujourd'hui, je me contenterai de recopier cette page toute récente du journal de Renaud Camus, qui me paraît essentielle.

***

Plieux, dimanche 29 juillet 2018, minuit. Pierre attire mon attention sur un texte de Bernanos, “L’émancipation par le crématoire”, paru dans L’Intransigeant du 9 mars 1948, et recueilli dans Français, si vous saviez (Pléiade, Essais et écrits de combat, t. II, pp. 1209-1210). En effet, cet article est très étroitement en liaison avec mes préoccupations. Je le recopie ici, en entier pour la bonne compréhension, mais en mettant en italique ce qui paraît se rapporter le plus exactement à mes vues sur le remplacisme global et la Matière Humaine Indifférenciée (et aussi sur l’inscription de l’univers concentrationnaire dans l’ensemble du mécanisme) :

« Avant de quitter son poste de chef d’état-major de l’armée américaine, le général Eisenhower vient de fournir au Congrès un rapport final qui est une sorte de testament militaire. On y lit :

« “Nous nous trouvons chaque jour plus exposés aux armes offensives qui seront engagées dans les guerres futures. Des millions de citadins se verront condamnées à mourrir de faim en quelques semaines si le système de transports était désorganisé… Une attaque contre quelques centres d’industrie lourde suffirait à disloquer notre vie nationale… ”

« Telle est donc l’espèce de sécurité que donne la civilisation moderne, ou du moins ce qu’il est convenu d’appeler de ce nom ; et qui n’est que l’absorption de toute la civilisation humaine par la Technique. Les moyens de détruire se perfectionnent tous les jours, et le monde moderne, dans sa prodigieuse inconscience, se fait de plus en plus vulnérable. C’est qu’il ne veut connaître, en effet, que la Technique, et la Technique ne connaît que le rendement. Puisque la concentration est favorable au rendement, le monde moderne, bon gré mal gré, sera concentrationnaire. Il ne saurait être question, pour lui, de sacrifier le rendement de la Machinerie à la sécurité des hommes, car la valeur de la machinerie ne cesse de croître, au lieu que celle du Matériel humain s’avilit.

« On voit dès lors ce que signifie réellement dans la bouche des gens de gauche, et dans celle de leurs parasites démocrates-chrétiens, plus méprisables encore, le mot d’émancipation des masses. Prétendre qu’un monde concentrationnaire sera favorable aux masses est une énorme bouffonnerie. Pour la Technique, en effet, le déplacement de millions de tonnes de terre ou l’anéantissement de millions de vies humaines sont de problèmes également faciles à résoudre. Jouissez donc de votre reste, imbéciles ! Fourrez-vous-en des grèves jusque-là, idiots ! Vous vous glorifiez naïvement du nom de travailleurs. Mais tout le gigantesque effort de la civilisation moderne n’a précisément qu’un but : réussir finalement à se passer de votre travail, pauvres jobards !

« Lorsqu’en certains points de la planète, judicieusement choisis pour la construction d’immenses centrales d’énergie, quelques milliers d’hommes spécialisés suffiront à contrôler tout le mécanisme de la gigantesque usine universelle, vous aurez fini de rigoler, vieux frères.

« Trente millions de travailleurs, ça fera tout juste deux millions de tonnes d’os et de viandes, sans compter le poil ; on vous liquidera au poids, citoyens. Et comme les chimistes, en ce temps-là auront depuis longtemps trouvé la formule d’aliments synthétiques, on ne vous fera même pas l’honneur de vous mettre en conserves. L’émancipations des masses s’achèvera dans les crématoires électriques.

« À votre bonne santé, camarades ! »

Voilà qui rappelle singulièrement, ou plutôt qui annonce, bien entendu, ma formule selon laquelle le remplacisme global ce sont Les Temps modernes, plus Métropolis, plus Soleil Vert ; et qui éclaire d’un jour inédit ma “querelle” avec Finkielkraut sur la place de l’univers concentrationnaire nazi dans le concentrationnisme global, qu’il veut unique et que j’estime centrale. 

dimanche 29 juillet 2018

L'effet Facebook



Cinquante terroristes prennent le bus (chacun prend un bus différent) en même temps, avec chacun une bombe qu'ils veulent faire exploser en même temps. L'heure fatidique arrive, mais chacun d'entre eux veut d'abord observer sur Facebook l'effet dévastateur créé par les attentats commis par ses complices, si bien que, chacun attendant de voir sur Facebook l'effet du premier attentat, ces attentats ne se produiront jamais.

vendredi 27 juillet 2018

Pratique !


Le plastique… C'EST PRATIQUE !
Les assiettes en carton… C'EST PRATIQUE !
La bagnole… C'EST PRATIQUE !
L'avion… C'EST PRATIQUE !
Les plats surgelés… C'EST PRATIQUE !
Les fast-food… C'EST PRATIQUE !
Les T-shirts… C'EST PRATIQUE !
Le PVC… C'EST PRATIQUE !
Les maisons préfabriquées… C'EST PRATIQUE !
Le TGV… C'EST PRATIQUE !
Internet… C'EST PRATIQUE !
Le mail… C'EST PRATIQUE !
Le Bic… C'EST PRATIQUE !
La tondeuse à gazon… C'EST PRATIQUE !
Les serviettes en papier… C'EST PRATIQUE !
Les mouchoirs jetables… C'EST PRATIQUE !
Les jeans… C'EST PRATIQUE !
Le cocotte-minute… C'EST PRATIQUE !
Le téléphone portable… C'EST PRATIQUE !
La PMA… C'EST PRATIQUE !
L'avortement… C'EST PRATIQUE !
Les musées virtuels… C'EST PRATIQUE !
Wikipedia… C'EST PRATIQUE !
L'hydro-glisseur… C'EST PRATIQUE !
La crémation… C'EST PRATIQUE !
Les cercueils en carton… C'EST PRATIQUE !
Le lait en poudre… C'EST PRATIQUE !
Le mp3… C'EST PRATIQUE !
Les robots… C'EST PRATIQUE !
Les voitures autonomes… C'EST PRATIQUE !
Le Wi-FI… C'EST PRATIQUE !
Les algorithmes… C'EST PRATIQUE !
Les pianos numériques… C'EST PRATIQUE !
La baisse des exigences à l'école… C'EST PRATIQUE !
La main d'œuvre immigrée… C'EST PRATIQUE !
Le métissage… C'EST PRATIQUE !
La stérilisation… C'EST PRATIQUE !


jeudi 19 juillet 2018

… qui reste verbale.



Un lecteur français aux toilettes, ses habitudes interrompues à la mort de Victor Hugo, lit Mallarmé, ou plutôt essaie de le lire, ne peut que se déconcerter, car il y voit très mal. À la radio, Hugo, dans sa tâche mystérieuse, rabattit toute la prose, la troisième ballade de l'opus 118 de Brahms, philosophie, éloquence, histoire, au vers. Par la fenêtre ouverte, et, comme il était le vers personnellement, les cigales assourdissantes, il confisqua chez qui pense, discourt ou narre, presque le droit à s'énoncer, un marteau-piqueur et les oiseaux. Arrivé au passage central de la Ballade, monument en ce désert, avec le silence loin, il en perd le fil, dans une crypte, n'arrive plus à en suivre les contours, la divinité ainsi d'une majestueuse idée inconsciente, les cigales ont pris le dessus, à savoir que la forme appelée vers, aidées par les oiseaux et le marteau-piqueur, est simplement elle-même la littérature.

Que vers il y a sitôt que s'accentue la diction, les tierces et les sixtes, rythme dès que style, on met la pédale, le vers, je crois, avec respect, les deux, attention à ne pas noyer la main droite, et attendit que le géant qui l'identifiait à sa main tenace, cette main gauche trop puissante et plus ferme toujours de forgeron, mais il n'entend pas, toute la langue, ajustée à la métrique, il devine seulement, et ça va revenir, y recouvrant ses coupes vitales, le staccato s'évade, vient à manquer, les accords bien pleins, selon une libre disjonction aux mille éléments simples, le petit doigt solide, pour, lui, se rompre, pas trop de pédale, et, je l'indiquerai, voyons, ne pas tomber sur les basses, pas sans similitude avec la multiplicité des cris d'une orchestration…

En sol mineur

mardi 17 juillet 2018

Deux textes, après la "fête" de la Coupe du monde



D'abord, un prodigieux texte du célèbre Ulysse Lorn.


Partout sur le territoire, les mêmes scènes de pillages, de razzias, d'affrontements avec les forces de l'ordre, de destructions de biens, de saccages de magasins, de logements, de voitures, des rixes, agressions, vols, viols...

Aux yeux sidérés du monde entier, la France d'après a montré son visage de brute épaisse équatoriale montée sur Nike-Air avec sourates incorporées en écriture inclusive. Et comme de coutume, dans cette dystopie super-discount qui est désormais la nôtre, les médias officiels parlent aujourd'hui de "liesse", de "joie populaire", et de "célébration" émaillée de "quelques incidents"... Oh trois fois rien. Presque rien. On sent bien une petite gêne en bas à droite, un truc lancinant, ça grince un peu à Vivre-Ensemble-Land, mais heureusement la fête n'a pas été gâchée. Kevin-Marcel N'Ghanna Diop et Youssouf-Henry M'Giclo-Dan-ta-fass ont tout de même porté fièrement les valeurs républicaines, porté haut le drapeau tricolore, chanté bien fort la Marseillaise, et c'est tout ce qui compte.

En tous cas, pour Marie-So Loft-à-Soho et Mouloud Bien-intégré, c'est l'essentiel. C'est la France qu'on aime, c'est la France qui gagne, c'est la France qui te nique ta race, compagnon.
Trêve d'ironie. Ce serait une grave erreur de croire que ces exactions monstrueuses sont "gratuites" ou bien qu'elles ne seraient que le symptôme insignifiant d'une sauvagerie aveugle désindexée de tout sens profond. Que ce serait juste un prétexte.

En vérité, ces "manifestations" sont bien des témoignages de joie : la joie toujours obombrée de cruautés par laquelle s'affirme la victoire définitive d'un peuple sur un autre. Comme dans les récits de l'ancien monde, la peuplade barbare, une fois après avoir pillé la cité, la brûle et son incendie authentifie son triomphe. 

La cendre fixe les récits.

En l'occurrence, la destruction est tolérée par les administrateurs impériaux qui se servent de ce processus de submersion démographique et de colonisation car il les arrange dans la perspective plus globale de la désaffiliation technicienne de l'homme. L'homme européen, par son caractère racé, résiste un peu trop à la réduction physicaliste, il faut en finir avec lui.

Pourquoi pas le noyer avec des hordes d'Africains qui prétendent risquer la noyade ? Hum... Pas bête. Drôle en plus. Cette nuit, donc, avec l'aval de la techno-oligarchie mondialisée dont elle n'est qu'un protectorat, l'Union Panafricaine d'Europe de l'Ouest a célébré la victoire de son équipe et a chanté la mort du peuple français. L'ironie cruelle (et l'originalité historique) est ici que ce chant se réclame des valeurs mêmes du peuple vaincu, qu'il annonce que le drapeau du perdant est en fait le sien, que l'histoire du terrassé stupéfait n'est pas différente de la sienne... En une effroyable escroquerie, le 21ème siècle aura eu inventé l'usurpation d'identité à l'échelle d'une nation. L'oncle d'Amérique appelle Monsieur François à Paris et c'est Mamadou qui répond. Mais attention, Mamadou est bien le vrai Monsieur François et le type qui gueule ligoté dans le placard n'est qu'un clodo un peu fou qui squattait là par hasard.

Pas d'inquiétude, il n'en a plus pour longtemps de toute manière, à force de ruminer son malheur il finira par s'étouffer avec sa langue étrangère pleine d'inintelligibles "Mademoiselle", de "race", de "vasque et de haute terrasse", de "je vous en prie Monsieur, après vous"... Et puis... Mediapart sera toujours là pour le dénoncer au fisc.

Bien plus inquiétante que la passivité résignée qui fait liturgiquement suite aux attentats mahométans, cette ferveur exaltée qui succède aux témoignages éclatants de la conquête. Plus désespérante que la tristesse et l'impuissant chagrin des endeuillés, cette débauche furieuse de vulgarité contente des envahisseurs et de leurs vassaux, cette captation d'identité par et dans la vomissure joyeuse - ce crachat heureux sur la face du vieillard désarmé. Cette nuit, la bataille du Nom s'est une fois encore montrée dans sa nudité : ces gens qui osent se revendiquer de la France, de son drapeau, de son histoire, alors que tout dans leurs faits et gestes en constitue la négation, le rejet et la marque de mépris, ces gens sont des ravisseurs et des usurpateurs. Certes. Mais comme la législation prévoit que passé un certain délai, l'usage de la chose finit par donner des droits sur elle, en l'occurrence, la passivité révoltante des anciens Français est l'accusatrice véridique de leur lâcheté face à ces colonisateurs bien installés. Il ne sert de rien de vouloir leur reprendre un nom qui de fait leur a été cédé sans résistance, il ne sert de rien de vouloir leur arracher un drapeau qui en acte leur a été donné, il ne sert de rien de prétendre s'insurger alors qu'il n'y a pas d'insurgés, de se battre alors que personne n'est prêt à mourir, de reconquérir alors qu'il n'y a pas de conquérants et que Marie-Alix trouve que dans le fond il n'est pas si mal que ça ce "M'Babakar n'golo mwaka"....

Cette guerre est déjà perdue qui n'a pas été menée. Lorsque des millions de jeunes "Français" s'enthousiasment sincèrement pour des brutes d'Afrique de l'Ouest, c'est que nous n'assistons plus à la destruction de la France : nous sommes actuellement aux Pompes Funèbres et nous négocions le prix du cercueil. Cette césure, c'est pour toujours. Ce seuil est constant - il ne sera plus jamais franchi en sens inverse.

Si par miracle la France était un jour restaurée, elle ne pourrait pas repartir du point qui précéda sa colonisation par l'Union Panafricaine d'Europe de l'Ouest, elle ne pourrait qu'en authentifier le poids historique, la réalité. Il faut donc bien l'admettre : ces gens venus d'ailleurs sont réellement à l'image de la France contemporaine, et nous sommes donc, nous, ceux que la fête fait pleurer, des descendants d'Anciens Français, un peuple qui, il y a beau temps, habitait cette terre. Minoritaires, persécutés physiquement et moralement, passifs et maintenant tout à fait vaincus. On nous a pris nos terres, nos femmes, notre langue, nos symboles, notre drapeau, nos institutions et notre nom. Nos parents ont donné l'hospitalité à nos ravisseurs, ils ont payé les preneurs d'otages et nous ont enjoints de les traiter comme des frères. En bout de chaîne, chaque "Allez les Bleus" n'est donc rien d'autre qu'un "Hourra ! On crève !"...

Notre condition est d'ores et déjà celle d'exilés, de marginaux et de pourchassés. Des gens qui doivent se sauver pour pouvoir se sauver. Je ne sais pas quelle identité sera la nôtre, ni même si tout ceci n'annonce pas une extinction physique pure et simple. Je suis cependant sûr d'une chose : l'Histoire ne connaît que l'effectivité, elle n'a que faire des poses et des discours. Elle ne change de direction qu'au prix du sang versé. Ici et maintenant, "ils" sont la France, et ils sont les champions. C'est vrai. Mais s'ils ne méritent pas le nom de "Français" parce qu'il n'y entendent rien, nous qui y entendons quelque chose ne le méritons pas plus qu'eux puisque nous ne l'avons pas défendu... Qu'au moins cette lâcheté ne se donne pas la mine d'être une forme quelconque de résistance. Et que cessent pour de bon les imbécilités au sujet des divergences de "lignes" politiques nationalistes, ces cache-misères de l'aboulie honteuse et du consentement à l'africanisation. Ce serait bien le moins. Laissons-leurs donc ce nom et cette histoire pour nous achevée désormais et qu'ils prolongent de leurs cris d'animaux ; nous n'avons plus d'autre choix que d'être les guetteurs d'un autre possible, les acteurs d'une autre légende, celle de la diaspora des descendants de l'Ancienne France. Je suppose que nous ne gagnerons jamais la moindre coupe du monde et que nous ne serons jamais les champions de rien.
Du moins nous sera-t-il épargné la honte, si nous survivons ailleurs, d'avoir à faire comme si le trophée qui dit notre indignité était un symbole de triomphe et de fraternité.

***

Et puis, sur le même sujet, celui de Bruno Lafourcade.


C’est bon, on a compris : vous avez gagné, racailles – et nous avons perdu. Vous êtes la Nouvelle-France, et nous sommes les Vieux-Français. Ce pays, il est à vous : faites-en ce que vous voulez, dépouillez-le, pillez-le, videz-le, ce n’est jamais qu’un supermarché qui vous a donné une carte d’identité. Volez, violez, saccagez, attaquez à huit contre un : vous n’êtes bon qu’à ça – vous avez la razzia dans l’âme. Allez-y : servez-vous, blédardisez-le, faites-en le tiers-monde d’où vous venez, brûlez-le, et ruinez jusqu’à ses ruines. Vous êtes la Nouvelle-France, nous sommes les Vieux-Français : avant vous, nous ne criions pas quand nous étions heureux, notre musique n’était pas vos youyous, nos jeûnes n’étaient pas les vôtres. Nous aimions les visages, et nous aimions les regards ; nous représentions Dieu, et nous représentions les femmes ; nos joies n’étaient pas vos cris et vos pillages n’étaient pas dans nos mœurs ; nous aimions la beauté, et vous êtes laids.

Mais c’est fini : votre laideur a triomphé, vous êtes la Nouvelle-France. Chaque voiture brûlée, chaque attaque de pompier, chaque insulte, chaque viol, a été une défaite de plus. Nous avons eu le tort de confier notre destin à des salauds qui vous ont laissé nous envahir. Maintenant, c’est trop tard : vous avez gagné – plus rien n’est à nous. Alors, nous vous la laissons, notre patrie, avec vos cris, vos crimes, votre crapulerie, votre puritanisme de sous-développés, votre illettrisme, votre barbarie, vos mœurs crétines, vos djellabas de mon cul, votre Coran de mes couilles, votre connerie de ramadan, votre haine des juifs, des femmes et des chiens, vos combines de petits salauds, vos mauvais coups, vos deals de coins de rue, vos joints de bas d’immeuble, votre absence d’honneur, vos mensonges, vos vanités et votre lâcheté – vous avez gagné.

Nous avions une patrie, nous vous avons laissé la prendre. Trop de points-retraite, trop de vie à crédit, trop de confort, de mesquinerie et de compromis petit-bourgeois : nous avons été vaincus sans combattre – il est trop tard, désormais, tant pis pour nous. Et tant pis pour vous : votre Nouvelle-France, nous vous la laissons, elle n’est pas à nous, nous n’en voulons pas. Vous y serez seuls – avec les ailegébétéculs, les gays noirs en collants et les non-binaires aux yeux fixes de sardines à l’huile ; avec les Femen, les Schiappa et les désertées du Points G ; avec les fanatiques du tri sélectif et les végans hallal-compatibles ; avec les antiracistes arcs-en-ciel et les mielleuses d’Eurovision – avec tous ceux qui vous ont tant aimés, et nous ont tant haïs. Arrangez-vous entre vous : on va bien rire – ce sera notre seule joie. Vous avez mille ans pour égaler Chartres, Couperin, Pascal, Renoir et Proust – mille ans pour mourir. Nous, c’est fini, nous retournons à nos jardins – et ne vous en approchez pas : nos fusils ne sont pas en bois et nos chiens ne sont pas végans.


lundi 16 juillet 2018

Eugène et son tamis

C'est à Pierre Michon qu'on dit : « Tu écris avec la voix de ta mère. » Ou même : « Quand tu écris, tu as la même voix que ta mère quand elle te parle. »

J'ai conservé la voix de ma mère, car je savais que les voix disparaissent très vite, quand meurt leur propriétaire. La voix de mon père, par exemple, je suis incapable de m'en souvenir, alors que je vois très facilement son visage – mais sans doute est-ce parce que nous avons énormément de photographies des êtres qui ont traversé notre vie, alors que nous n'avons presque jamais d'enregistrements sonores, les concernant. J'avais demandé à ma mère d'enregistrer un poème que j'avais écrit – un poème exécrable ; mais peu importe. J'ai donc la voix de ma mère dans l'oreille. Je la garde.

Que signifie écrire avec la voix de quelqu'un, la voix de sa mère, en l'occurrence ? Une écriture peut-elle donner l'illusion d'une voix, d'un timbre de voix, d'une intonation, d'une élocution ? Pour pouvoir répondre par l'affirmative…

Ce sera un roman. Ça doit être un roman. Avant le stent, avant la thrombose, avant l'épiphanie des organes. La vie s'écoule encore un peu. Les abribus ont encore une fois flambé, comme les voitures, il y a eu un mort à Annecy. Avant qu'on en mette partout, il faudrait raconter un peu, remonter le temps, parler à travers le tamis des phrases. Eugène et moi, nous étions allés acheter un tamis chez Jacquier, à la quincaillerie de la rue Montpellaz. Il avait dit à sa belle-fille, Eugène : « Je vais le dresser, moi ! » Et sa belle-fille était allée raconter ça à son mari, horrifiée. Dresser mon fils ? Jamais ! Je n'ai pas entendu ma mère prononcer ces mots, mais c'est tout comme. Ils existent tout autant que ceux qu'elle a prononcés devant moi. Le Président lève les bras au ciel, il exulte. Mais comment papa avait-il réagi ?

Pour pouvoir répondre par l'affirmative, il faudrait croire ; or on ne croit pas toute la journée. Par exemple, là, en me levant, avec un mal de dos qui m'empêche presque de croire que la journée va être possible, je crois très peu, ou plutôt, je ne me pose pas cette question-là. Je reprends seulement l'enterrement, où en étais-je ?, ah oui, ils jettent des pelletées de terre sur le cercueil, et le fils veut les arrêter, ce n'est pas possible de jeter de la terre sur son père, comment va-t-il respirer, comment va-t-il voir, comment va-t-il entendre ? On ne peut pas faire une chose comme ça ; on ne peut pas se conduire aussi mal avec un mort ! Et pourtant il le faut. Et le fils se tait, il ravale ses larmes, sa rage et sa terreur. Il se dit juste qu'il va continuer à entendre la voix du père – qu'il le faut.

Ce matin encore, il sait que tout va aller très vite, comme les autres jours. Il y a une tombe en plein milieu de l'après-midi, à l'heure du goûter, qui lui fait signe, éternellement. Cette tombe, il l'enjambe ; mais de plus en plus difficilement. Et ce qui lui pèse énormément, ce sont les bruits du monde alentour : il voudrait ne penser qu'à ça, qu'à l'enjambement, à la voix qui le guide. Eugène, Jeanne qui l'appelait Mon p'tit, comme si elle voulait l'attirer dans un placard, et le père qui ne disait rien, ou seulement dans la chambre, à la mère.

Tous, ils vont répétant : « Tout est dit ! » Mais non ! Tout n'est pas dit, loin s'en faut. Il faut seulement commencer, c'est-à-dire retrouver les voix qui manquent. Ce monde-là, celui du football, celui des  festivités, du boucan, ce n'est pas le nôtre : rien ne nous prédisposait à cette rencontre. On ne s'y était jamais intéressé. Il pleut doucement sur le jardin, ce matin, on est torse nu, la nuit a été chaude, douloureuse. On entend vaguement les ouvriers, dans la rue. Tout va bien.

Être le gardien d'une voix, d'un corps, d'une présence, c'est tout le destin d'un homme. La veille, le silence, la patience : les heures données et jamais reprises. Rien n'est dit, tout commence.

Dans le tableau, les morts commencent à s'accumuler. Ça fait un tas. On a cru longtemps, avec une grande naïveté, que les morts étaient à nous, exclusivement, qu'ils étaient uniques, et singuliers, qu'on ne connaîtrait jamais qu'eux et que ça durerait toujours. Mais les autres morts contaminent les nôtres, comme les mots des autres contaminent les nôtres, comme les voix sont elles aussi contaminées par la rumeur. L'effet d'accumulation est terrifiant. Il faut à chaque fois faire place nette, déblayer le terrain et la langue. Tout est à recommencer, perpétuellement, sans relâche, si l'on veut retrouver nos morts dans l'atroce temps collectif qui s'amoncèle et rend les choses floues.

On n'aurait jamais cru, et pourtant c'est ce qui arrive. L'impossible de l'histoire rencontre chaque destin personnel, à l'abri des regards, le fracture, le ronge à l'acide, et l'individu qui se croyait tel voit sa vie s'éparpiller, se disloquer ; il peine à la saisir, à la tenir, à la prendre, à la garder, à la comprendre, car à chaque tentative de sa part, toute une histoire autre lui colle aux doigts et lui fille entre les doigt celle qu'il pensait le constituer. L'horreur du collectif braille entre les lignes et les brouille.

Entre deux égorgements, on devrait pourtant faire quelques phrases.

(…)


à Philippe Jarry

samedi 14 juillet 2018

Clitoris volants



– Alors, ce défilé militaire ?

– Défilé militaire ? Vous retardez. Ça n'existe plus, le défilé militaire !

– Mais enfin, pour le 14 juillet !

– En France, nous avons remplacé le défilé militaire par une pride des services de sécurité. Ça coûte beaucoup moins cher, et comme ça il y autant d'hommes que de femmes qui défilent, sans compter les trans, bien sûr.

– Plus de Patrouille de France ?

– On l'a remplacée par la Matrouille de France, des drones en formes de clitoris volants qui diffusent de la musique planante.

– Et si on vous attaque ?

– Nous ne sommes pas intéressés par cette dialectique agressive et guerrière. Nous n'avons pas d'ennemis, seulement des partenaires avec lesquels il nous arrive d'avoir des difficultés passagères. Nous réglons tout par la négociation.

– Très bien, alors que faites vous si, par exemple, des terroristes massacrent vos citoyens ?

– Nous cherchons les causes de cette agressivité pathologique, et nous en parlons avec nos agresseurs. Il faut les amener à s'interroger sur leurs motivations. Nous croyons au Dialogue.

– Mais si votre adversaire est sourd ?

– La science a fait beaucoup de progrès, nous disposons à l'heure actuelle de prothèses auditives très performantes.

– Une dernière question : avez-vous envisagé l'hypothèse selon laquelle vous seriez complètement con ?

– Je ne comprends pas votre question.

mercredi 11 juillet 2018

L'Étoile multicolore


Avant, quand vous alliez à la pisicine, par exemple, vous saviez à quoi vous attendre. Vous alliez forcément être en contact avec des hommes et avec des femmes.

Tout est beaucoup plus compliqué aujourd'hui. Vous pouvez avoir affaire à des hommes et à des femmes, certes, mais aussi à des transgenres, à des non-binaires, à des hommes qui sont des femmes, ou à des femmes qui sont des hommes, etc.

On peut se demander comment il faut faire pour les reconnaître : la vieille méthode, qui consistait à jeter un coup d'œil à la bosse du slip ou à celles de la poitrine, ne fonctionnant plus. 

Comme tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans les deux vieilles catégories sont extrêmement susceptibles, je pense qu'il conviendrait de leur faire porter des badges distinctifs ou de les désigner par une couleur.

Évidemment, à première vue, on dirait bien que cela va très à l'encontre du principe de non-discrimination qui est pourtant à l'origine de tout ça. Mais, si je pense cela, c'est uniquement parce que je suis un homme, et qu'un homme est le plus mal placé dans l'échelle LGBTQ++. En tant qu'homme, comme chacun le sait, je suis dans les sous-sols de la grande pyramide des genres, je ne suis qu'une sorte de sous-homme sur lequel les genres supérieurs posent le pied pour grimper haut vers l'Arc-en-Ciel signalant la fin de la sexualité – et je ne suis pas seulement homme, et blanc, je suis en outre hétérosexuel et catholique (!), ce qui autorise les LGBTQ++ et les chenilles processionnaires à s'essuyer les pieds sur mon visage.

De même que les antiracistes qui, en voulant abolir la race, ont produit un racisme systémique qu'on n'avait encore jamais connu, le multi-racisme, ceux qui voulaient abolir toutes les discriminations ont introduit dans notre démocratie ménopausée une discrimination infinie et impitoyable qui génère des victimes (symboliques et réelles) à la chaîne. On s'est à juste titre offusqué de l'étoile jaune, mais jamais dans l'histoire de l'humanité on n'avait eu l'idée d'affubler les gens d'étoiles de toutes les couleurs.

La sexualité est la dernière race, quand toutes les autres ont été éradiquées par l'hyper-démocratie patibulaire qui sera notre tombeau. Chassez le naturel…

mardi 10 juillet 2018

Sonnet trébuchant


Vous pouvez (vous devez) acheter Double silence plein la bouche, le disque de Jérôme Vallet, la dernière production de Verre étiré et métal déployé.

Il coûte 15 euros, port compris. Les hommes peuvent payer avec de l'argent, c'est même recommandé. Aucun marchandage ne sera toléré. S'adresser directement au compositeur.


(Il est recommandé de l'acheter avec le livre Conversation avec Bruno Lafourcade)


S'adresser directement au compositeur : lillars@orange.fr

vendredi 6 juillet 2018

Écrire



« Je lis Simone de Beauvoir, c'est très daté, ça a vieilli. »

Possible, mais au moins Simone savait écrire des lettres d'amour, elle.

jeudi 5 juillet 2018

La sale gueule de l'hyper-morale



Ne croyez pas qu'il ne soit qu'un pauvre type inoffensif un peu raboté de l'hippocampe. Kivoudike Chuiunnome est un petit dictateur d'alcôve qui veut contraindre ses interlocuteurs à considérer attentivement ses pratiques sexuelles, ses désirs, ses fantaisies, et ses névroses, alors qu'on pensait bêtement s'adresser à lui comme à n'importe qui (être M. Raoul Lambda, c'est si banal, quand on peut elgébétiser la République et faire chier le monde entier en se posant en victime), qui veut les faire plier devant son identité au botox.

Les LGBT, c'est ça : des gens qui, quand on leur parle de nature, de ce que l'on voit, de l'apparence, et donc du donné, répondent « Moi-je » et « Ma-sexualité ». Mais on s'en branle complètement, de leur sexualité ! Ça ne nous intéresse absolument pas, de savoir comment ils empilent les escalopes dans leur chambre à coucher ! Et si ça ne nous intéresse pas, ce n'est pas du tout en raison d'une soi-disant pruderie ou d'un quelconque ordre moral – et encore moins d'une volonté de discriminer qui que ce soit (pour ça, ils n'ont attendu personne, ces tordus) –, c'est seulement parce que ce n'est pas intéressant. Mais ces gens-là sont tellement encombrés de leur sexualité qu'ils doivent sans cesse la mettre au centre des débats, et ils se sentent tellement incomplets qu'ils cherchent perpétuellement dans le langage quelque chose qui viendrait combler le vide qui les terrorise. Ça fuit de partout, dans leur cinéma intime. Être seulement ce qu'ils sont ? Accepter le donné, la réalité, le hasard, la génétique, le destin, la providence, l'héritage, la race, la vie un peu merdique et étrange, ordinaire et merveilleuse, banale et singulière, qui nous échoit ? Mais vous n'y pensez pas ! Ils ont la prétention de chaque jour se créer, veulent se tirer eux-mêmes par les cheveux des marais où ils barbotent, veulent être les égaux de Dieu, ces pitoyables pantins désarticulés qui portent leur si implexe et instable sexualité comme un furoncle sur le pif. 

Mais vous pensez peut-être qu'il est fou, ce pauvre homme ? Non, il n'est pas fou, pas du tout ; ou alors il l'est au sens où un idéologue l'est. Ces zozos bouffent de l'idéologie vingt fois par jour, et ils se goinfrent tellement que ça leur sort par les trous de nez, par les oreilles, par la bouche, et même sans doute par le trou-de-balle. Ce sont des boulimiques du discours-planche, ce discours qui leur permet de surfer sur la réalité sans jamais se mouiller. Ils se gargarisent de mots et de catégories parce qu'ils sont dépourvus du flegme ordinaire qui permet de faire avec ce qu'on a. Leur absence d'humilité n'a d'égal que leur absence de décence, la décence de celui qui sait qu'il n'est pas si important qu'il faille emmerder les autres avec ses problèmes de touche-pipi. 

La seule réalité que connaissent les elgébétiques, ces nouveaux paralytiques à subventions de l'hyper-morale en tranches, c'est la plainte rauque et ressassante de la Victime en CDI, le brame blême de l'Offensé institutionnel, qui ne trouve de jouissance que dans la matraque fantasmée du regard de l'autre : le Patriarche à tête de nazi. Quand je pense à nos Gueules cassées de jadis, qui se cachaient, elles qui avaient de vraies raisons de la faire, la gueule, j'ai envie de vider ma poubelle de phrases ratées sur ces porte-étendards multicolores qui glapissent dans nos rues comme des oies à qui on a coupé la tête. 

Tout bien réfléchi, on ne peut pas lui donner complètement tort, à Machin : Ça, un homme ? La question se pose…

mercredi 4 juillet 2018

Morsures & tonsures



Si vous donnez un avis, si vous faites état d'une opinion, si vous émettez un jugement, si vous affirmez un goût, devant quelqu'un qui n'a ni avis, ni opinion, ni goût, et qui soi-disant se refuse à porter un jugement sur quiconque*, vous pouvez être absolument certain que cette personne vous jugera immédiatement très prétentieux, très intolérant, très donneur de leçons, et dépourvu du moindre goût. 

Si vous démontrez à un aveugle qu'il ne voit pas, il vous accusera d'être sourd à sa singularité. 

Si vous suggérez à une morte qu'elle ne vit pas, elle vous accusera de vouloir la tuer. 




_________

(*) Ce qui bien entendu est complètement faux, mais c'est un détail.

mardi 3 juillet 2018

Les Options



En bons consommateurs, ils veulent avoir le choix, ils veulent pouvoir configurer leur vie et leur identité comme ça leur chante. Ça s'appelle la personnalisation – ou la liberté (ou encore la non-assignation). Ils veulent choisir leur religion, leur nationalité, leur patronyme, leur prénom, leur sexe (pardon, leur genre), la grosseur de leur poitrine ou de leur fondement, la couleur de leurs yeux, la forme de leurs organes génitaux, et même de quoi ils vont mourir. 

Ils ont tellement l'habitude d'acheter des bagnoles et des ordinateurs qu'ils pensent que tout fonctionne sur ce modèle.


lundi 2 juillet 2018

Avec l'assurance annulation



– BraKav Bonsoir !

– Bonsoir, c'est pour commander une évasion.

– OK. Vous êtes sur quelle prison, Monsieur ?

– Bois d'Arcy.

– Merci Monsieur. Ne quittez pas s'il vous plaît.

[Vivaldi]

– Monsieur, vous êtes toujours là ?

– Oui, je suis là.

– Merci d'avoir patienté, Monsieur. Alors, j'ai le menu sous les yeux. Nous avons trois forfaits aux choix, pour Bois d'Arcy. 1/ Hélico-Explosifs 2/ Tunnel à la mexicaine 3/ Émeute fictive. Je vous les donne par ordre de prix décroissant. Je précise qu'il y a une attente plus longue pour la 2. Avez-vous déjà fait votre choix, Monsieur ?

– Oui, je vais prendre une Hélico-Explosifs.

– Monsieur est connaisseur, c'est notre meilleur choix. Vous connaissez nos tarifs ?

– Oui, je suis déjà client chez vous.

– Très bien, Monsieur. Nous proposons un supplément pour Hélico-Explosifs, ça vous intéresse ?

– Dites toujours…

– Eh bien, une prise en charge à la descente de l'hélico, une arme de poing, des vrais faux papiers et quinze portables à carte.

– C'est combien, ça ?

– 7450 euros, Monsieur.

– OK, je prends.

– Ça nous fait donc un total de 31 450 euros, avec l'assurance annulation obligatoire. Vous réglez comment ?

– Bitcoin, comme la dernière fois.

– Très bien, Monsieur, j'attends votre mail de confirmation.

– No souci.

– Bonne soirée, Monsieur, et merci de votre confiance.

dimanche 1 juillet 2018

Pendant



Son problème, c'est que les problèmes avec ses ex commencent du temps qu'elles ne sont pas encore des ex.

samedi 30 juin 2018

Revoir son jugement sur l'équipe de France de football



Je tiens absolument à revoir mon jugement sur l'équipe de France de football  Certes, jusque là, je n'avais aucun jugement sur l'équipe de France de football : mais justement ! N'avoir aucun jugement sur l'équipe de France de football, c'est déjà avoir un jugement implicite sur l'équipe de France de football, car on se doute bien que quelqu'un qui n'a aucun jugement sur l'équipe de France de football n'a pas une grande appétence pour ce sport, le football, et qu'en conséquence il n'est pas en mesure d'admirer l'équipe de France de football. Or, je ne veux pas avoir de jugement implicite sur l'équipe de France de football. Je ne veux avoir de jugement qu'explicite et en toute connaissance de cause, sur l'équipe de France de football. C'est une question de principe. 

J'ai donc tout naturellement décidé de revoir mon jugement sur l'équipe de France de football. Je pense que tout le monde aurait fait la même chose à ma place. Je n'ai pas la sensation de faire quelque chose d'extraordinaire. Je ne suis pas un héros, ni implicitement, ni explicitement.

jeudi 28 juin 2018

Dernière sortie avant le paradis


On souffre. On souffre énormément. C'est dur, d'être dans le camp du Bien. 

Non, j'suis désolé, mais on ne pense pas assez à la souffrance de ces gens-là qui, jour après jour, samedi après samedi, doivent entendre et supporter les horreurs proférées par les fachos, les nauséabonds, les nazis, les empaffés de droite homophobes, sexistes, xénophobes, repliés sur eux-mêmes, aigris, jaloux, intolérants, mesquins, bas-du-front, alcooliques, beaufs, mangeurs de viande et fans de foot. Moi, par exemple, vous voyez, je tiendrais pas le coup, quoi, j'veux dire ; j'me serais déjà pendu à mon string, sûr ! C'est des héros, ces mecs-là ! Faut le dire. 

Regardez l'Angot, comme elle se contient ! C'est beau, cette réserve, cette sagesse, cette abnégation, cette zenitude chauffée à blanc, ce quant-à-soi lyophilisé ! Tout dans l'intérieur… Elle endure l'ordure. Elle prend sur elle, elle pince les lèvres, elle serre les fesses. Elle est au bord de l'explosion, et pourtant elle reste calme et digne. 

Le Père Moix, lui, il prie Jésus de bien vouloir pardonner à Dupont, de le prendre sous son aile. Regardez comme il est bien concentré dans sa prière ! On sent que ça monte du ventre, c'est de l'authentique. Ça parle latin, à l'intérieur, sûr et certain.

OK, ya Benguigui qui craque, d'accord. Il en a une descente d'organes, Ben. Y's'dit, mais c'est pas possible c'qu'il est con, le Nico, c't'affreux, c't'énorme, formidable, il va se faire péter le pancréas, à force de nous sortir des horreurs pareilles, et on va encore se farcir de la cervelle de facho sur les Weston !

La blonde, elle, on sait pas trop. Peut-être qu'elle comprend pas le français, c'est possible. Ou alors elle a des remontées acides, ou bien une coulée de vinaigre balsamique dans le surmoi, qui sait. Mais bon, elle est pas bien non plus, ça se voit. On a envie de lui taper dans le dos pour qu'elle fasse son petit rototo discret. Je ne sais même pas son nom, mais je la plains. Je préfère encore avoir la lèpre que de souffrir ce qu'elle souffre. 

jeudi 21 juin 2018

Buena Vista Social Club



Elle s'était enfuie à Marseille, à une heure et demie de voiture, horrifiée que je puisse avoir une petite amie, ce qu'elle n'avait pas prévu quand elle avait décidé de faire le voyage du Connecticut jusqu'à la France, quarante ans après notre rencontre en Grèce, quand nous en avions seize. Au bout d'une semaine, j'ai eu pitié et je suis allé la rechercher. J'eus envie de revoir par la même occasion un vieil ami perdu de vue qui habitait dans un coin glauque de la cité phocéenne. Mon amie et lui s'entendaient à merveille, et il nous proposa de rester dormir chez lui, ce qui me fit frémir car il n'y avait qu'un lit pour les invités et je n'avais aucune envie de dormir avec elle. Visiblement, il croyait que nous étions ensemble. 

Mon vieux copain eut une idée lumineuse, pour emporter ma décision, car il voyait bien que je renâclais fort. « Il y a le Buena Vista Social Club, ce soir. Ça vous dit ? On y va ? Ça va être génial ! » Et l'Américaine aussitôt de s'enthousiasmer comme une jeune débutante à qui on a promis de l'emmener au bal. Elle les connaissait (bien sûr !), c'était génial

J'ai senti un grand froid m'envahir. Non seulement allais-je devoir passer la nuit avec elle, mais, en plus, me retrouver dans un de ces "concerts" qui me font horreur, décibels et sueurs mêlés, trémoussements et convivialité assurés, avec les bobos du coin, être obligé de faire semblant d'aimer ça. Non, non et non. Impossible ! Il fallait que je trouve une excuse à la hauteur de l'effroi que m'inspirait la soirée à venir. Je n'avais pas mérité d'être puni de la sorte, moi qui, courageusement, généreusement, était venu rechercher l'emmerdeuse qui avait piqué sa crise de nerfs une semaine plus tôt, m'obligeant à prendre la voiture à cinq heures du matin pour que Madame puisse soi-disant repartir illico aux USA alors qu'elle était arrivée la veille. 

Le Buena Vista Social Club m'a sauvé la vie. J'ai prétexté des analyses sanguines à faire le lendemain matin aux aurores, et j'ai repris le volant comme un voleur qui emporte les chandeliers du curé, avec le même genre de soulagement qu'on éprouve quand on apprend que la tumeur qu'on a découvert en nous est bénigne. 

vendredi 15 juin 2018

Numéro 9




Je suis le numéro 9. J'attends dans une grande salle, où nous sommes une douzaine. Une obèse, deux Françaises vulgaires et maussades absorbées dans leurs smartphones, une Arabe silencieuse aux cheveux rouges, une Italienne très maigre avec deux enfants dont une fillette qui crie sans raison et sans interruption, sans que sa mère semble même l'entendre, une jeune femme enceinte, souriante, dont la figure avenante tranche avec le reste, un grand dégingandé sans fesses avec un air niais et les bras ballants, deux costauds tatoués à l'air un peu con, le genre qu'on a tirés-de-la-rue, une petite Black assez mignonne, un vieux couple bien mis, entre soixante-dix et quatre-vingts ans, lui à moitié sourd, chemise blanche rayée de bleu et de rouge, assis comme une momie derrière une table avec la caisse, et le responsable, pantalon rouge, chemise blanche, veste noire, grosses chaussures marrons, cheveux gris, la soixantaine. Il y a une machine à café électrique, de l'eau en carafe et du jus de fruit, des petits gâteaux et des abricots secs dans une assiette en plastique blanc. La porte est ouverte sur le jardin, il fait beau et il commence à faire chaud. Je me dis que dans une semaine on va voir apparaître les premiers gros orteils aux ongles sales dans les sandales. Un piano droit dans un coin, sous une bâche, des dizaines de chaises empilées les unes sur les autres, et un pupitre en bois, vraiment cheap. La salle doit servir de temple. C'est pas là qu'on achèterait de la vaisselle à 500 000 euros.

Les curetons protestants, c'est un peu les cathos de gauche en pire – ou en mieux, je sais pas. Dans le bureau du chef, une affiche "Exilés, l'accueil d'abord", écrit en blanc sur fond noir. Il me questionne, il est lent, pesant, il se dirige vers l'ordinateur : « J'aime pas trop la technique ». Il essaie d'avoir l'air sympa quand-même, genre prof de gauche. Je me demande : il vote Mélenchon ou Poutou ? Peut-être même Macron, qui sait…

« Quand je vous ai vu entrer, j'ai su tout de suite que c'était vous. » Ah bon, mais comment… « Les voix ressemblent aux personnes, non ? » Non, justement, je ne trouve pas. À la fin du questionnaire, l'ordinateur m'attribue un numéro. On parle un peu technique. Je joue le jeu. Je fais le vieux con largué, fatigué. Je me mets au diapason.

Il m'explique qu'il vient de reprendre l'assoce, avec sa sœur (celle qui se trouve à la caisse avec la momie). Nous avons sensiblement le même âge, je crois. Lui est du bon côté, moi du mauvais. Je vais repartir de là avec deux sacs pleins, je vais les porter jusqu'à la voiture, en sueur. La voiture est garée au parking de la cathédrale, parce que ce c'est le seul endroit où c'est gratuit, quand on reste moins d'une heure. Évidemment, je vais rester juste un peu plus d'une heure et je paierai donc mon parking deux euros, merde. Ça plus les quatre euros cinquante-sept payés à l'assoce plus l'essence, bon, ç'a dû me coûter huit ou neuf euros en tout. Est-ce que ça vaut le coup ? Je regarde sur la facture qu'ils m'ont imprimée. Si j'avais acheté ce qu'ils m'ont donné, j'en aurais eu pour dix-sept euros soixante-seize. Cinquante pour cent de bénef tout de même. Je vois sur le papier qu'il me reste « 35,43 € à dépenser avant le 30/06/2018 ». Je n'arriverai jamais à dépenser ce capital avant la fin du mois.

La petite Black voulait me donner des portions de Vache-qui-rit, des gâteaux, des céréales, du lait, des yaourts, du gel douche, j'ai décliné en prétextant que je ne digérais pas le lait. Quant au gel-douche, il doit y avoir plus de vingt ans que je ne m'en suis pas servi – ni de shampoing d'ailleurs. La salade sous plastique est périmée depuis deux jours, et à la dernière minute le chef me colle deux paquets de "pousses de petits pois à germer" en me disant que « c'est excellent pour la santé ». Les deux paquets sont périmés depuis deux jours aussi. Je prends même des compotes de pomme, un paquet de quatre. J'aurai l'impression d'être la cantine.

En portant mes deux sacs jusqu'à la voiture, je me dis que finalement c'est moi qui suis du bon côté et lui du mauvais. Et puis je me dis aussi que bientôt je connaîtrai tout le monde là-bas, et encore que je n'aurais jamais dû lui dire que j'avais été professeur de piano, dans le temps ; des fois qu'il me demande de leur jouer quelque chose, ou même de tenir l'harmonium à l'office !

Putain de journée. Le matin chez les curetons, et l'après-midi chez l'assistante sociale. Moi qui ne vois jamais personne, j'en ai pris pour vingt ans de social. Mais bon, les nouilles c'est important, dans la vie.

Elle est marrante, Sylvie. Assez menue, vive, pestant sans cesse contre les ordinateurs qui buggent et la CAF où il n'y a que des fous. Elle arrête pas de me dire : « Je vous comprends ! Je n'y arriverais pas non plus. » Je l'aime bien, mon assistante sociale. Elle fait pas de sentiments, pas de psychologie, elle essaie juste de se démener pour m'aider un peu. Elle tape vite, sur le clavier. Elle se relit à voix haute, je lis par-dessus son épaule, et parfois je me risque à lui suggérer un truc ou deux. Et quand elle est en retard, elle s'excuse ! Vous imaginez ça ! Elle s'excuse ! Je croyais que ça n'existait plus. Rien que pour ça, je l'aime.

On ne mord pas la main qui nous nourrit, non, et nos morsures sont des caresses. Mais tout de même, il faut raconter, il faut regarder, il faut entendre, il faut aller bravement dans cet arrière-monde que les amis ne connaissent pas. Il faut côtoyer Fred, Naji, Nadia, Bernard, Claude, Gérard, Antonia, Jessie, Nikola, il faut les écouter parler, leur donner la réplique, voir chacun de leurs gestes se perdre dans le coton moite de la prostration, les entendre se taire, aussi, il faut se tenir là, dans cet avers invisible, et le rendre visible, même deux minutes. Il faut rire. Surtout, il faut rire. 

samedi 9 juin 2018

Le Prisonnier



Prononçant ce nom, on pense à lambda. Nadal est un homme ordinaire qui se conduit de manière extraordinaire. Dans Nadal, il y a "nada", rien. Ce garçon a mis sa vie entre parenthèses, elle ne devait pas être bien folichonne, sa vie, et il a décidé un jour qu'il serait le meilleur joueur de tennis de tous les temps. Peut-être pas le meilleur, ça il s'en fiche, mais le plus fort, l'indestructible, l'invincible. Nadal est un monstre. Complètement ravagé de tics, qu'il répète comme un mantra immuable et silencieux, il a fait de cette immuabilité le sens même de sa vie. Rien ne doit changer, jamais. Nadal, c'est l'homme qui a fait du rien une matière dure comme le silex. Rafa Nadal : quatre fois la lettre "a", qui court à travers son nom, et qui dit l'inchangement, la permanence, le reploiement, l'involution. Comme la pierre, il reste ce qu'il est, et refuse obstinément de se poser des questions sur son être, car son être, c'est ça, le silence immobile de la volonté pure. Tous les autres, tous les plus grands champions, à un moment ou à un autre, se sont posé la question de savoir pourquoi ils faisaient ça, pourquoi ils persistaient à vouloir gagner des matchs, comme des enfants autistes. Et ça les a perdus, de se poser cette question ; ils ont dégringolé de leur piédestal. Mais eux, ils pratiquaient un sport. Nadal est terrorisé à l'idée de ne pas être à sa place, et sa place, c'est la première, celle du haut, il n'y en a pas d'autres, il ne peut pas y en avoir d'autres. Tous les autres joueurs de tennis ont connu des hauts et des bas, et quand ils se sont retrouvés en bas, une fois passé l'instant de honte et d'incompréhension, ils ont compris que c'était la chance de leur vie, qu'ils étaient enfin débarrassés de cette folie effroyable qui avait écrabouillé leur existence. Cette vie grotesque n'avait heureusement pas duré, c'était seulement un reste de l'enfance, la maladie qu'on traverse tous avant d'arriver à l'âge adulte. Certains attrapent la varicelle, quand d'autres font du sport.

Nadal se fait appeler Rafa. Rafa… (Une rafale stoppée, gelée.) 

Regardez-le, sur le court. Ça saute aux yeux, ce type est fou à lier. La raison ne peut pas résister à tant de volonté. Nadal ne pratique pas un sport, lui. Un sport, on fait ça pour s'amuser, pour gagner, pour frimer, pour la gloire, pour "se dépasser", pour prouver aux autres qu'on peut le faire, pour ne pas démériter devant son père, pour prouver à sa mère qu'elle a engendré un costaud, un garçon qui en a, et qui va être en mesure de perpétuer la lignée, et donc l'espèce. C'est un rite, c'est une épreuve, c'est un moment à passer, c'est une étape à franchir. On fait l'effort, on atteint un certain niveau, et puis après on passe à autre chose. Mais pour Nadal, cette autre chose c'est la perte. Il ne veut pas passer à autre chose, lui, il veut rester comme ça, indéfiniment. Il veut vivre comme une statue. Nadal, c'est l'instant qui ne passe pas. Sa volonté a pris toute la place, elle a expulsé tout le reste de son esprit. Quand la volonté atteint ce volume et cette intensité, il se produit en l'être humain un affaissement général, les autres qualités prennent peur, car elles comprennent que leur existence est menacée ; elles se réfugient alors dans une autre couche de l'être, une couche où elles restent comme pétrifiées, virtuelles. 

Nadal est extrêmement émouvant par cette incapacité même à vivre, à évoluer, à quitter la geôle de ses rites et de sa volonté. On ne sait pas très bien à quel dieu il sacrifie, mais je crois que c'est un dieu qui hait le temps, qui ne le supporte pas, et qui fait tout pour le nier et l'annuler. Nadal est un prisonnier volontaire. S'il est une sorte de fou qui a tout perdu sauf la raison, Nadal, lui, a tout perdu sauf la volonté… Et la fantaisie.

VIVE LA FRANCE !

Aujourd'hui, pas de parlote. Les images suffisent.








mardi 5 juin 2018

La main



Un texte magnifique et bouleversant de mon ami Jean Quatremaille


SALLE 4.22. (...) J’allais de toute façon mitrailler, je m’y préparais cause qu’il n’y a pas de solution, pas d’alternative, pas d’autres possibilités face à ces gens qui vous sourient, en ayant déjà une idée bien nette du châtiment qu’ils vous préparent. Du reste, ils se tapent, ils se foutent de tout puisqu’ils s’en chargent pas ; eux édictent la sentence. Sont pas bourreaux, ils sont en robe, en toge. Ce sont des gens de robes, ceux qui bâillent, la gueule bien noire. Des robes pour planquer leurs jambes cagneuses et leurs bras sans courage. Alors les toges l’inviterent à la barre. La seule chose moi qui m’émut de manière proprement imprévisible, interrompant ma rouscaille, m’augmentant le palpitant, ce fut la main qu’il laissa un instant tomber le long de son corps. Il était là, devant eux, devant nous autres, à répondre à leurs questions, à causer sur une fréquence qu’ils pouvaient pas entendre, qu’ils pouvaient à peine apercevoir à condition de se mettre tous ensemble, loin au-dessus de leur chef. Il leur parlait avec toujours sa ligne d’épaule un peu penchée ; il leur parlait pendant qu’eux tissaient leurs sardoniques toiles, ils n’écoutaient pas, n’essayaient pas même de déchiffrer les phrases jaillissant de cet être, toutes éclairées par l’inépuisable lumière de son regard. Comme si on les voyait pas faire, nous autres, à quelques mètres, comme si on les voyait pas s’esragier sur leurs bobines de fils : tisser, tisser, tisser, tisser sans cesse. On les tenait très à l’œil et en joue tous, ces individus, ces toges de mauvaise mine. Et soudain, il lâcha la barre et laissa tomber cette main, le long de son corps. Il continuait à discourir, à leur parler comme s’il avait l’espoir que ses paroles traversent, aillent aux cœurs, aux âmes. C’est une mystérieuse poésie, Maître, qui ne traverse pas les toges… les toges sont blindées, elles sont faites imperméables aux yeux de l’esprit, et à tout ce qui n’est pas pouvoir, couloirs, allées, portes dérobées, confabulations, murmures. A tout ce qui n’est pas talon sur la nuque. Rien ne passe. La belle patine de ce cuir poli, celle de cette main était là, rougie par la pesanteur veinée d’azur engainée dans un poignet de chemise blanche. Bien entendu elle parlait, elle me parlait, cette main, dans son langage, celui de la plénitude, du silence – un moment je n’entendais moi plus rien et voyais tout. Pauvre main qui se secoua furtivement comme sous les piqués des ondes mauvaises envoyées ; ses doigts fléchirent et se contractèrent, enveloppant alors leur pouce, tout n’est qu’honnêteté dans cet homme, quand les philippiques se firent moins feutrées. Voilà la vérité d’un corps, me dis-je finissant d’être happé par mes larmes intérieures, qui se retrouve comme un enfant nu qu’on aurait déposé à la naissance dans l’horrible monde des hommes, aux pieds des pires d’entre eux, les herminés, les gradés, les puissants. J’armais mon arbalète, je tirais, touchais un juge à l’aine dans sa cotte de maille ; il brisa ma flèche en un rien. Alors la main du maître se réanima brusquement, revenant s’agripper à la barre ; il se retourna d’un coup, me regarda, inquiet de cette violence. L’air se gondola. Je ne savais moi comment m’excuser et poursuivre en même temps ce que je venais d’engager. Tout ça n’était-il que maladresse ? violence ? Oh oui, peut-être. J’en sais rien. Je ne fis moi que mettre en application ce que m’a appris celui à qui j’appartiens, le dixième preux, dont je ne suis jamais que le second. (...) »