samedi 18 février 2012

La petite et la grande fournaise

Dites à Manet que la petite ou la grande fournaise, que la raillerie, que l'insulte, que l'injustice sont des choses excellentes, et qu'il serait ingrat s'il ne remerciait l'injustice. Manet a des facultés si brillantes et si légères qu'il serait malheureux qu'il se décourage. Jamais il ne comblera les lacunes de son tempérament. Mais il a un tempérament, c'est l'important, et il n'a pas l'air de se douter que, plus l'injustice augmente, plus la situation s'améliore à condition qu'il ne perde pas la tête.

(Baudelaire, 24 mai 1865)

vendredi 17 février 2012

Le Journal de Georges


C'est entendu, je vais tout dire. Comme je suis sûr que tout le monde connaît l'adresse depuis un moment déjà, ce n'est pas la peine que je la donne.

vendredi 10 février 2012

Les nouveaux gâteux


La même femme peut être enchantée ou affreuse, c'est selon son humeur, ses dispositions, ses règlements de comptes. Il sait ce qui est laid, il sait d'autant mieux ce qui est beau. Nous avons maintenant affaire à des corps restreints qui ne savent plus ce qui est vrai ou faux, laid ou beau. Donc, tout est laid, tout est faux.

M. parle des "gâteux de l'académie". Il faut aujourd'hui, de la même manière, parler des "gâteux de l'art contemporain". Académie contre académie, rien n'a changé. Ils se vendent entre eux, suspendent des homards au château de Versailles, bavent sur leurs toiles, se bouchent les yeux et les oreilles, ont le sexe en berne, prennent de la cocaïne et surfent sur Internet, quand ils ne sont pas reçus dans les ministères ou ne passent pas à la télé. Ils sont partout chez eux, fabriquent du même à longueur de journée, entre la salle de sport et l'agence de voyage. Ils se montrent, pour se rassurer, les uns les uns, perclus d'oubli, vêtus en permanence de bruit, de buzz, d'images.

jeudi 9 février 2012

Dormir !


La seule grande affaire de ma vie aura été de dormir. Dormir, toujours plus, toujours plus longtemps, toujours plus profond. Je plains les imbéciles qui ne comprendront pas et c'est à peu près le monde entier. Pour être vivant, ici, là, maintenant, il faut dormir, s'enfoncer dans le sommeil, comme une planète qui s'enfonce dans le soleil. Être au cœur du réacteur, leur donner des taches, se laisser porter par les vents solaires, passer en rafales au-dessus de leurs têtes, voir leurs grands yeux ouverts et morts, vitreux, sales, éperdus, mais surtout ne pas s'arrêter, ne pas ralentir. Être au centre du feu, écouter le 24e concerto de Mozart, celui qui n'a pas de fin, celui dont l'ut mineur brûle les nerfs, l'écouter à l'intérieur, le rejouer sans cesse. Je suis aveugle, je suis sourd, je suis impotent, paralysé ? Qu'importe ! Mon corps est plus vivant que celui de tous ces insomniaques suintants dont les gestes affolés et lourds les éloignent un peu plus à chaque instant de la Joie.

dimanche 5 février 2012

Les pentimenti de l'élève Torgoux



Et il m'a paru que le meilleur moyen de me garder des blogs des autres était encore de fermer le mien. Fermeture définitive ? Temporaire longue ? Temporaire courte ? Ne le sais. Il en va ici comme de toute tentative d'affranchissement d'une drogue nocive : on ne maîtrise pas tous les paramètres, et une grande humblesse reste donc de rigueur. Il y a un moment, l'I.r.r.e.m.p.l.a.ç.a.b.l.e suggérait qu'en cas de rechute je pourrais toujours limiter la casse on supprimant ma blogroll – ça, c'est déjà fait – et en fermant les commentaires. L'idée n'est pas mauvaise en soi, même si on risque de penser que je copie sur G.e.o.r.g.e.s.

« Au fait, j'ai décidé de rouvrir les commentaires.
– Ah ? Et pourquoi ?
Sais pas trop1
– Ça te manquait, leurs bavardages ?
– Non, pas spécialement…
– Ben alors ?
– Alors, je fais ce que je veux, même quand je ne sais pas pourquoi.
– T'es pas logique, comme gars…
– Non, en effet. Et en plus je t'emmerde. »


Oui, non, oui, non-oui, oui-non, peut-être, quoique… J'arrête quand je veux ! Mais je reprends quand je veux aussi. Même si je dis que j'arrête ça ne veut pas dire que j'arrête, ça veut dire que je dis que j'arrête. C'est comme la clope, c'est comme la bouteille, en fait, onvadir, àlabaz, ôfinal. On dirait qu'on arrête pour voir si en arrêtant on va arrêter d'arrêter une bonne fois et puis si t'es pas content je t'emmerde sur ce coup-là c'est moi le traulier et j'habite ici chez moi.2 La bathmologie a trouvé chez Didier Goux un curieux terrain : ce ne sont pas les niveaux de discours qui jouent les uns sur les autres, c'est la réalité et sa transcription, la volonté et sa représentation. Didier Goux est un bathmographe des grands fonds : son périscope à direction assistée ne scrute pas la surface de la mer, mais les profondeurs de l'amer. Si vous me suivez, tout ça est une affaire de tuyauterie.3 Le désarroi du blogueur est terrible à observer : privé de sa dose de commentaires journaliers, il dépérit, il tremble, il récite de la poésie, il achète le Nouvel Observateur, il rebranche son vieux Minitel en cachette. Sa prière quotidienne commence par : "Quand je me débrancherai…" Quand il va au café du coin, c'est pour s'entretenir du seul sujet qui vaille, réellement : "Et toi, XY, t'en es à quel niveau de com'jour' ? Ah bon, t'as encore baissé de trois points ? La vache, tu m'impressionnes grave ! Et t'as pris où, dans les fesses ?" Les Dukan & cie sont à la rue, si vous voulez mon avis, ils sont en retard d'une guerre, comme toujours. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, c'est de régimes anti-blogs, et dans le blogage, les calories c'est les com'. On grignote toute la journée, l'air de rien, et le soir, on en a pris pour 3000 lignes. Faut dire aussi que le Goux, il forçait dur sur les sucreries, avec ses Nicolas Suzon Dorham. Non seulement on prend en tour de taille mais le cœur et les artères s'encrassent, avec ces cochonneries qui agacent les dents. Sans compter les momies du genre Maque et les digestifs qu'on sait même pas d'où ça vient ces affaires.

Le 22 juillet de l'année dernière, j'écrivais un article qui aurait pu s'intituler, déjà : "Comment Didier Goux est tombé gravement malade", le Didier Goux en question n'étant que le paradigme du blogueur de platine, le blogueur blogué bloguant étalonné à Sèvres (qui, comme chacun sait, se trouve quelque part entre la Comète et Plieux). Je n'ai rien à ajouter à cet article, ni surtout à lui retirer. Ce que j'ai vu depuis l'été dernier me confirme chaque jour dans le bienfondé de ma décision d'alors. Il y a quelques jours, ici-même, je parlais de ce besoin étonnant qu'a l'animal social de se précipiter dans les prisons qu'il édifie lui-même, quand l'édifice en question n'est pas prévu par l'état. Il est possible que j'aie péché par anachronisme, en parlant de la prison et des boîtes de nuit, qui ne sont peut-être que des survivances du vieux système carcéral qui s'est depuis beaucoup perfectionné. La boîte de nuit était déjà un grand pas en avant, car personne n'était obligé de pousser les taulards modernes dans ces entrepôts sordides, ils y allaient de leur plein gré, en rang serré, chaque semaine, poussant l'asservissement volontaire jusqu'à dépenser une partie de leur maigre pécule pour aller s'y torturer en groupes. Un pas supplémentaire est franchi grâce à Internet : désormais, on peut aller s'enfermer partout, à toute heure du jour et de la nuit, sans même causer d'accidents de la route à la sortie. La délocalisation virtuelle de l'enfermement est une idée de génie, il faut le reconnaître. C'est bien, au sens propre, d'une utopie, qu'il s'agit là ! Où il est une de fois plus prouvé que c'est lorsque les utopies se réalisent que l'enfer commence.

(1) Quel comique, ce Torgoux !
(2) Dans les nouvelles, tout l'art de l'écrivain est dans la chute. Dans les anciennes de chez l'écrivain en bâtiment, tout l'art est dans la rechute.
(3) La blogroll : ah, la grande affaire de la blogroll. Voilà un sujet d'avenir !

samedi 4 février 2012

Ne pas tourner autour du pot…


Chostakovicth est vraiment un étrange compositeur. On pourrait presque dire que ce n'est pas un compositeur, précisément. Il ne compose pas avec son désir. Il met tout ce qu'il entend, il ne gomme pas, il n'enlève rien, sa musique est du pur entendement, au sens où il se laisse guider par ce qui le traverse, sans surmoi, dirait-on. J'imagine qu'il devait composer très rapidement, car ce qui prend du temps, en général, dans la composition, c'est justement le retrait, l'enlèvement des ordures. Composer, c'est avant tout mettre en perspective, déplacer, emboîter les idées les unes dans les autres, faire entrer le son dans la forme, au besoin par la force. Lui n'a pas le temps (ou pas le désir) de passer le rabot sur la matière accumulée. Ça vient comme ça vient. Il laisse tout, ce qui donne très souvent ces mélodies hérissées de partout, hirsutes, mal coiffées. D'ailleurs il suffit de regarder l'homme Chostakovitch, de voir son visage et son corps, pour comprendre sa musique. Il y a du cahot dans ce personnage, il habite les angles, il est cabossé, je n'aimerais pas avoir un corps comme le sien. C'est sans doute ce qui l'a sauvé. Les Soviétiques ne savaient pas par quel bout le prendre, il n'entrait dans aucune catégorie, un peu comme ces dingues qu'on renonce à sermonner, ce serait peine perdue. Il y a de ces personnages dans la littérature russe, ils fascinent mais on ne s'y frotte guère, dans la vie réelle. Oui, il est bien russe, à sa manière étrange qui dément catégoriquement (en apparence) ce qu'on appelle "l'âme slave".

À chaque fois que j'écoute sa musique, je me dis que c'est catastrophique… Mais génial. Comment cette profondeur terrible, noire, brûlante, arrive-t-elle à percer, sous ce masque grimaçant et désarticulé? Chostakovitch fait partie de ces compositeurs qu'il faut aimer après de longs détours, avant de retourner à la poussière : l'aimer immédiatement serait suspect. On ne peut pas aimer Mozart ET Chostakovitch, tout de même ! Sauf à être fou. Chostakovitch n'a jamais le temps de tourner autour du pot, il y met tout de suite la main, et le corps tout entier, jusqu'à y disparaître.

vendredi 3 février 2012

Bruits




Maintenant que Georges a fait (d'après Alexis) un excellent teasing pour cette revue, éditée par David Reinharc, il est temps de vous en donner un avant-goût très modeste et de vous inciter à l'acheter. Rendez-vous compte, une revue dans laquelle interviennent côte à côte Dijon Bourdier et Georges, on va dire que ce n'est pas tous les jours que vous trouverez une chose pareille dans votre librairie !

D'autres écrivants plus honorables sont au sommaire, Richard Millet, Robert Redeker, Xavier Raufer, Jean-Gérard Lapacherie, William Paris, Marcel Meyer… L'objet est très beau, carré, blanc et gris, bien mis en page (ce qui devient rare), la typographie impeccable, bien qu'un peu grosse, peut-être, c'est le seul minuscule reproche que je ferais quant à moi à cette publication dont le contenu est hautement recommandable. Je ne parle même pas de l'article introductif de Renaud Camus, fort, inspiré et courageux, ce qui ne surprendra pas, et qui donne envie de lire tout le volume sur la lancée, mais il est d'autres articles qui tranchent avec l'habituelle bouillie cléricale des publications françaises, dès qu'elle se mettent à parler de la réalité qui nous entoure, qui nous étouffe.

Il nous paraît plus qu'indispensable, par exemple, de se précipiter sur l'article que Marcel Meyer consacre au bruit, et j'ajouterai à son propos une note en bas de page, consécutive à la vision d'un film terrifiant sur Outreau. Le film s'intitule Présumé coupable, et relate, de manière extrêmement réaliste, autant qu'il me soit permis d'en juger, l'effroyable mésaventure d'un huissier de justice, accusé à tort dans ce procès dont on n'a pas fini de voir qu'il préfigure un monde tout proche. Je veux parler de l'arrivée en prison d'Alain Marécaux. Ce qui frappe, ce qui indique l'Enfer, dans cette arrivée, c'est le Bruit. L'Enfer est bruyant, il l'est terriblement, et il l'est à toute heure du jour et de la nuit, comme on pourra le constater dans la suite du film. J'ai souvent eu la tentation d'être mis en prison, d'être soustrait au monde social, mais à la condition expresse et "non-négociable", d'y être seul, rigoureusement, et dans un silence complet. À ces deux conditions, j'aimerais assez passer une année de ma vie en prison, je l'avoue, si je peux y emporter un carnet et quelques livres. Mais voilà, la prison, ce n'est pas ça du tout ! C'est même tout le contraire. La prison, en ce début de XXIe siècle, c'est le bruit et la foule, c'est le bruit porté à son paroxysme et c'est la foule portée à son paroxysme, c'est l'impossibilité sans trêve du privé (vous n'êtes privé de rien, contrairement à ce qu'on pourrait croire, vous avez accès à tout, en permanence, sauf à la privation). La prison, donc, est aujourd'hui très exactement un processus d'intense surexposition au social, sa brûlure inguérissable. Nul retrait, nulle retraite. Impossible de penser, impossible de mettre sa vie entre parenthèses, impossible de faire retour sur soi, ce qui semblerait pourtant le but (éminemment social, lui) d'une telle privation momentanée de liberté. C'est tout le contraire, encore une fois : vous êtes assommé du cri des damnés, on vous plonge dans une fournaise hurlante, sans jamais la possibilité, même brève, d'un repos, d'une halte, d'une clairière (même sombre). On nous rebat les oreilles de la dignité des prisonniers qui serait malmenée (et elle l'est, en effet !), mais pour de très mauvaises raisons. Il leur faudrait la télévision, les portables, la sexualité, la communication, la compagnie !? Et ceux qui osent contester ces "avancées du droit" sont évidemment taxés de fascistes inhumains, sont soupçonnés de vouloir le malheur de ceux qui ont une fois manqué à la Loi. Je dis que c'est tout le contraire, et que ceux qui veulent ces "biens" pour les prisonniers sont les pires bourreaux qui se peuvent concevoir : à strictement parler, des salauds ! N'importe qui d'à peu près normal deviendrait dément, en quelques jours de ce régime, et s'il ne le devient pas, c'est qu'il l'est en entrant, et qu'on désire qu'il le reste. Il existe une excroissance de la prison moderne, dans la société "libre", c'est la boîte de nuit, qui en est la version volontaire et sacrificielle. Entrer dans un "Macumba", j'imagine, est tout aussi traumatisant que d'entrer dans une prison française. Et pourtant les "Macumbas" sont pleins, chaque fin de semaine. On en redemande…

La prison est sortie de ses murs, comme l'école est sortie des siens. Par un processus également démocratique et compensatoire, on y a fait entrer le Démon. Pas de raison que celui-ci ne s'occupe que des citoyens "libres" ; les pauvres en avaient assez d'être les seules proies du Malin, et voulaient en faire profiter les proscrits. On pourrait aussi penser, ce qui revient au même, que la démocratie radicale n'aime rien tant que l'in-différence : puisque les uns souffrent, tous doivent souffrir. C'est sa conception de la justice. Vous êtes condamnés au social, toute la semaine, toute l'année, vous êtes sous la surveillance active et intraitable des mamans, des juges, des journalistes, et certains, en prison, y échapperaient, à l'abri de la déchéance ? Pas question ! Tous pour tous, le malheur — et sa redistribution générale, c'est comme l'impôt, il doit s'inviter partout, toujours, et vous appuyer sur la tête jusqu'à ce que vous la rentriez dans les épaules. La Liberté, depuis la Révolution, est devenue sans doute la plus grande farce inventée par les hommes, c'est une pièce de théâtre qui se joue à guichets fermés, qui cartonne à longueur d'année, sur tous les boulevards. (Vous vous demandez à quoi ressemble la Liberté ? Observez par exemple le flux des voitures sur le Périphérique parisien, vers 6h du soir.) Il est assez facile d'en percer le petit mystère grimaçant : plus celui que vous avez en face de vous vous jure qu'il est libre, plus il est enfermé, tassé, tenu, aliéné, surveillé. C'est une loi qui ne souffre pas d'exception, c'est une loi qui se trouve comme chez elle dans le monde panoptico-numérique qu'on adore.

Et le bruit, dans tout ça ? Mais il est bien sûr le lubrifiant pestilentiel dont le Démon aime à se parfumer afin de se glisser partout, pour qu'on l'acclame comme le héraut de la Liberté qu'il n'est surtout pas ! La liberté est silencieuse, elle ne hait rien tant que les tambours et les trompettes, le moindre bruit la fait fuir, et son oreille est fine. Si j'affirme que la liberté s'est trouvée plus souvent et plus intensément en prison que sur les plages et sur les ondes, il faut comprendre que cette liberté-là n'existe plus qu'à l'état de miracle individuel, qu'elle coûte très cher, bien qu'elle soit tout à fait gratuite, et qu'elle ressemble à s'y méprendre à la grâce. Le bruit est un vêtement, un habit qui nous rend tous semblables, c'est un uniforme. Pas un hasard si cette société qui aime tant le bruit aime tant également le parfum : la caissière de Super U porte Jardins de Bagatelle, comme la femme que vous aimez, elles écoutent toutes les deux les tambours du Bronx, s'épilent le pubis, se trouent les oreilles et le bout des seins ? Eh bien voilà, vous y êtes, vous voilà à votre tour embarqué sur le manège de la Liberté, cette noble conquête sociale qui s'ébroue, transe sèche, de McDonalds à Séphora en passant par la FNAC et retour. Mais puisqu'ils vous disent qu'ils sont libres !

Je n'ai jamais réellement pensé être un dissident, ni un rebelle, ni un révolutionnaire, sauf peut-être à seize ans, quand j'ai fait partie très brièvement du Parti Communiste International, et encore était-ce plus à cause des jolies militantes que du "Programme communiste" et du "Prolétaire" que je n'ai jamais réussi à comprendre ni même à lire en entier, aussi est-il assez curieux de réaliser, à cinquante ans passés, qu'on n'arrive plus à se sentir partie prenante de ce qu'est devenu notre pays, et qu'on retrouve à cet âge avancé les réflexes et les sentiments de l'adolescent qui n'a pas envie de regarder là où on lui demande de regarder, même si ceux qui lui font cette demande aujourd'hui portent les noms des rebelles d'autrefois. Dans la France de De Gaulle, et même dans celle de Pompidou, et même encore un peu dans celle de Giscard, nous devions lutter contre le réel, avec sa pesanteur, sa lourdeur, son noir et blanc officiel. Nous devrions aujourd'hui, si nous étions conséquents et courageux, lutter pour le réel, car la grande marche du simulacre dépasse désormais son modèle, et de très loin, et menace d'en effacer jusqu'au souvenir. C'est cela la guerre d'aujourd'hui, contrairement à ce que continuent de psalmodier machinalement nos archéo-gauchistes en opposition de phase, mais l'armement de l'ennemi est autrement plus lourd et plus efficace que jadis, et les héros plus discrets, à moins qu'ils ne soient distraits.

mercredi 1 février 2012

Là : la guerre paisible.


Depuis que Megaupload a fermé, il faut aller en ville pour trouver des filles. Avec le froid qu'il fait et le peu de pulls non troués qu'il nous reste… Aujourd'hui, fiasco complet, il faut bien l'avouer : la première était moche, la deuxième était folle, et la troisième est morte à peine dans l'auto. J'en ai bien aperçu une quatrième qui trainait près d'une maison des jeunes, mais visiblement elle était sourde. Les gens ont terriblement vieilli, depuis la dernière fois que je suis sorti de chez moi. Ils sont tous barbus et enveloppés de torchons. Ils sont maussades. Ils sont laids. Ils ont le regard fuyant et la jambe molle. Leur sang est brûlé d'alcool et leurs paroles inaudibles. Ils avalent les mots sans les mâcher et n'ont aucun souvenir des vieilles phrases. De toute manière, je roule les fenêtres fermées, et dès que je vois quelqu'un traverser la rue, je l'écrase. Ce n'est pas que cela me procure le moindre plaisir, notez-le bien, mais c'est une question d'hygiène de vie. Si on les évite, ils se vengent, tôt ou tard, de ce qu'ils prennent pour de la faiblesse. Il convient de s'en tenir aux règles élémentaires de la vie en société. Les exceptions existent, mais elles doivent le rester.

En ce moment, nous avons quatre présidents de la république, c'est plutôt rare car d'habitude ils sont cinq. Comme les élections se tiennent chaque semaine, personne ne connaît les noms des titulaires de la fonction suprême, et eux-mêmes n'ont pas réellement le temps de s'installer dans leurs meubles. Tout juste s'ils prennent quelques décisions qui leur tenaient à cœur, bien qu'ils sachent parfaitement que leurs successeurs pourront abroger les décrets pris pendant leur mandature, à peine arrivés à l'Élysée. Reconnaissons que cela rend la politique plus légère qu'elle ne le fut jamais. Personne ne s'inquiète vraiment des changements de cap continuels, et, de fait, de cap, il n'y a pas. Les guerres ont disparu de la scène internationale, puisque plus personne ne peut affirmer ce qui serait souhaitable pour un pays ou pour un autre. Il n'est d'ailleurs pas sans exemple qu'un président de la République française soit quelque temps après élu président de la République espagnole, ou Tchèque.

Dans un tel contexte, on parvient difficilement à comprendre pourquoi on a décidé de fermer Megaupload, cette société plébiscitée par une grande partie du monde. Même pour le service de l'Élysée, il faut désormais faire venir des jeunes femmes qu'on va chercher dans la rue, comme n'importe qui le fait, comme je l'ai fait aujourd'hui. Le fait que les femmes aient déserté les foyers et se tiennent dorénavant exclusivement dans les lieux publics facilite les choses, bien entendu, mais je trouve que ce n'est pas bon pour le prestige d'un chef d'état que de participer (même par le truchement de son chef de cabinet) à cette pêche miraculeuse. Il est alors soumis aux mêmes aléas que le citoyen de base, et doit souvent se contenter d'une qualité douteuse, pour ne pas parler de l'hygiène et du risque sanitaire. On voit à leur maigreur, quand ils passent à la télévision, que, souvent, ils préfèrent s'abstenir, ce que je peux comprendre. Même si les avantages des présidents sont finalement assez minces, la vie est tout de même plus dure lorsqu'on ne l'est pas, et chacun sait qu'il faut s'économiser, en prévision de l'après présidence.

Je ne possède pas une de ces nouvelles autos qui sont pourvues d'un détecteur de femmes. Leur prix est trop élevé pour moi. Je dois faire avec les seuls sens dont je dispose naturellement : la vue, l'odorat, l'ouïe, plus celui qui a l'air de s'être développé très rapidement chez à peu près tous les hommes, depuis que les femmes sont devenues la seule source de nourriture. Ce sens n'a pas de nom, et certains doutent encore de son existence. Pas moi, en tout cas, et je me félicite d'en avoir hérité aussi rapidement, car je pense que sans lui je serais déjà mort de faim.

Que certains parviennent à consommer des moches, des folles, et même des mortes, voilà qui est pour moi difficile à croire, bien que la rumeur soit insistante. J'envie ceux qui seraient capables de pareils exploits et je regarde les (rares) hommes atteints d'embonpoint que je croise ça et là avec circonspection et curiosité. Je les scrute longuement, comme si cette observation minutieuse allait me révéler leur secret, mais je suis toujours déçu : je ne vois que des gros. Sans doute cachent-ils bien leur jeu.

Il est devenu impossible de se procurer les livres d'Issei Sagawa car dans les premiers temps les gens ne savaient pas trop comment cuisiner la chair humaine. Je ne me rappelle plus comment tout cela a débuté, mais lorsque son nom a commencé à circuler sur Internet, en quelques heures, tout le monde n'a plus parlé que de ça. On raconte que celui qui a lancé le buzz avait vu sur Youtube une vieille publicité pour une chaîne coréenne de restaurants de viande. Quoi qu'il en soit, en quelques semaines, Sagawa est devenu la personne la plus connue et la plus riche au monde. L'émission de télévision "Master Chef Issei", où l'on pouvait voir des cuisiniers amateurs de tous âges essayer les recettes du Japonais, les accommoder selon les pays et les coutumes régionales, a très rapidement battu tous les records d'audience. En Belgique, un grand concours a été lancé, qui récompensait le meilleur "cuisinier" par une semaine à la cour, semaine au cours de laquelle était servi (au déjeuner seulement) des plats dans la confection desquels entreraient des morceaux royaux (on parle d'Astrid et de Mathilde, même si rien n'est confirmé officiellement).

Même si tout cela prend parfois des allures de fêtes (les humains ont bien de la ressource, et la nourriture, quoi qu'on dise, a toujours été, dans toutes les civilisations, une occasion de convivialité), nous vivons des moments très durs. Je ne parle pas des femmes, qui, après tout, ont bien cherché ce qui leur arrive, non, je parle de ce que nous sommes devenus, après des siècles et des siècles d'opulence et d'accumulation, dans tous les domaines : une race de chasseurs inquiets, au front moite et aux mains tremblantes, qui ne savent jamais s'ils pourront manger la semaine prochaine, ou demain, ou ce soir.

Parfois on se prend à jouer avec ses souvenirs. Ce n'est pas recommandé, bien sûr, mais il n'est pas toujours possible de s'en empêcher. Il m'est arrivé récemment, je l'avoue, de me remémorer des instants passés avec des femmes, des instants plein de douceurs, et même de tendresse. C'est difficile à croire pour les plus jeunes, peut-être, mais les femmes n'ont pas toujours été ce gibier indispensable à notre survie. Il fut un temps où elles n'étaient pas indispensables, où on les rencontrait pour passer avec elles des moments agréables, et ces moments pouvaient être considérés comme du luxe. Le luxe, voilà un mot qui n'a plus aucun sens désormais. Tout est gris, sombre, privé de lumière. Les jours sont bas, graves. Nous habitons un hiver perpétuel. Cela fait des années que je n'ai entendu rire personne. Les gens s'économisent, ils ne font que les gestes nécessaires à leur survie. C'est sans doute la raison qui a conduit la parole à se réduire ainsi au strict minimum : on ne se parle plus que pour échanger des biens, des renseignements, des informations, des adresses, sauf à la télévision où elle est au contraire hypertrophiée, envahissante, bien que tout à fait privée de sens. Les plus jeunes d'entre nous, ceux qui n'ont pas connu d'autres temps, allument compulsivement la télévision comme s'ils cherchaient à retrouver une part d'eux-mêmes qui est perdue à tout jamais, comme mus par un instinct immémorial. Ce ne sont pas les divertissements qu'ils cherchent, c'est une parole qui ait un sens autre que purement informatif. Là, dans ces émissions idiotes et bavardes, ils entendent peut-être, au-delà des mots, une sorte de musique qui est comme la trace furtive d'un autre monde. Plus ça parle moins ça dit, la télévision est devenue obreptice : en montrant tout, elle montre surtout que plus rien n'est visible, que plus rien n'est dicible, qu'elle n'est, au sens propre, qu'un écran.

La nuit est aiguë. Depuis que les femmes se mangent, on vit avec la sensation constante d'habiter dans des angles. Peut-être que la disparition du ventre rond des anciennes femmes enceintes y est pour quelques chose. Un artiste contemporain a d'ailleurs fait fortune en exposant des cadavres de femmes enceintes, les corps étant conservés ad infinitum grâce à une résine infiltrée qui leur donne bel aspect (du moins pour autant que nous puissions en juger, n'étant plus guère habitués à voir des femmes autrement que fuyantes et apeurées et très agressives). Le ventre, une fois débarrassé du fœtus et des entrailles, dispose d'une fente munie d'une fermeture éclair, et les spectateurs peuvent y déposer des messages, des lettres dans lesquelles ils laissent libre cours à toutes sortes de désirs inavouables par les temps qui courent. Le gouvernement a décrété que cet artiste était une sorte de génie, et qu'il convenait de le célébrer avec faste. Toutes ses "sculptures", il les appelle des "Là", jouant sans doute par là de l'ambiguité entre la note et l'adverbe de lieu. Là : vous y déposez un message, une note, que personne ne lira jamais. Par ce geste idiot, vous faites le deuil de la Femme et vous entrez dans la peau du Minotaure, vous engrossez (virtuellement) celle avec laquelle vous n'avez plus de commerce sexuel, la sexualité étant désormais considérée comme le plus grand des crimes (on a préféré la vente au ventre), vous faites sonner (et trébucher) la femme, à défaut de la faire jouir, car à l'instant où vous déposez votre missive dans son ventre, se déclenche un cor des Alpes qui vomit son cri inutile. Pourquoi l'artiste a-t-il associé le cor des Alpes au cri que pousse le Minotaure au moment où il va dévorer ses proies ? Personne ne le sait. Peut-être est-ce simplement manque d'imagination. Toujours est-il que nous en sommes .

J'ai lu quelque part que le paradis ressemblait à ça : un perpétuel, fait d'angles aigus, d'où la femme avait été chassée. Le ciel est par dessus le toit, si bleu, si calme

(à Celle inouïe)

lundi 30 janvier 2012

L'oiseau électrique


J'ai appris, par les électriciens d'EDF venus me débarrasser d'un câble tombé dans l'herbe, que l'ensemble des quatre fils traversant le jardin se nommait une portée, comme la portée du papier à musique. Je m'en doutais mais j'en suis maintenant certain : Nous pouvons entendre de la musique en observant les oiseaux posés sur les lignes croisant le ciel.

Ce matin, grande insistance du sol dièse. La modulation en la majeur serait pour midi… bien qu'une pie en mi bémol ait durant quelques instants jeté un certain trouble dans ces harmonies saturniennes.

De qui, alors ?


On connaît le tableau de Magritte ("Ceci n'est pas une pomme") sur lequel Max Ernst avait peint un oiseau, et qu'il avait renommé : "Ceci n'est pas un Magritte". (Il paraît que Magritte n'avait pas apprécié la plaisanterie.) Quand je fais écouter la musique que je compose, dans le registre de la musique acousmatique, je sais que ceux qui entendent ça ont envie de me dire : "Ce n'est pas de la musique." et je n'ai qu'une envie, c'est de les approuver haut et clair. Cependant, c'est impossible. Alors je me contente de leur dire : "Ce n'est pas de moi." Mais de qui est-ce, alors ? me demandent-ils. Les choses se compliquent…

dimanche 29 janvier 2012

Dans le bleu

Flaubert à Laure de Maupassant, parlant de son ami Alfred Le Poittevin: « Quels voyages il m'a fait fait faire dans le bleu, celui-là ! »

Mère était plutôt Monet, alors que je suis du côté de Manet.

Il faut écouter, côte à côte (ou dos à dos), le scherzo de la sonate en la mineur, de Schubert, et l'allegro de la dernière sonate de Haydn.

Mozart et Beethoven, par Casez, au pastel, encadrent son saint Jérôme, à la tête du lit. Ces trois-là ne se quittent jamais, ne me quittent jamais. J'essaie de tenir le second violon dans le quatuor.

Comme une aiguille donnant le nord, plantée dans le bleu, la fugue en mi majeur du IIe livre du Clavier bien tempéré.

Pour se sauver de la sale bouillie dépressive de l'art contemporain ?

Tacite sous les fleurs d'étincelles… j'ai inventé le premier tableau poilu. Ça va se vendre, ça ?

samedi 28 janvier 2012

L'Amour


Vive la Princesse !

vendredi 27 janvier 2012

Un coup de pinceau ?


Qu'est-ce qu'une belle jeune femme s'il n'y a pas un Manet ou un Picasso pour la voir ? Une hypothèse, une photo, un plan de cinéma vieillissant à vue d'œil. Un produit de beauté plus ou moins tragique, une pose forcée, un mannequin travesti, une nymphe idéalisée absurde. Avec ces deux-là, au contraire, c'est tout autre chose : l'instantané transperçant la beauté qui devient légende. Un jour, Manet suit une mince jeune femme sur les boulevards. Sa femme, Suzanne, survient : "Je t'y prends !" dit-elle. Et Manet, du tac au tac : "Je croyais que c'était toi !" Suzanne, son admirable pianiste hollandaise, plutôt ronde, racontait elle-même l'histoire avec un sourire. Elle ne pouvait pas ignorer les fréquentations féminines de son mari, devenant des modèles dans son atelier : prostituées, serveuses, demi-mondaines, toutes impressionnées par ce monsieur si courtois, si élégant, par ce grand causeur qui les faisait rire. Un coup de pinceau ? Mais comment donc !

Philippe Sollers, L'Éclaircie

jeudi 26 janvier 2012

Prix Mychkine, à vue de nez il est cinq heures !


Il est peu d'occasions de se réjouir, il ne faut en négliger aucune. Mardi soir, rentrant à la maison en voiture, j'écoutais France-Culture, la-radio-qui-ne-déçoit-jamais, où j'ai appris la création d'un nouveau prix "culturel", le Prix Mychkine, dont voici l'argument :

Le comité fondateur du prix Mychkine, Joszef Bugovics – Leipzig, Rene Gude – Amsterdam, Regina Haslinger – Wien, Maren Sell – Paris, Peter Sloterdijk – Karlsruhe, Peter Weibel – Karlsruhe, annonce la création d’un nouveau prix culturel. Il est destiné à récompenser, dans le domaine de la création, des réalisations dont les auteurs se sont distingués par leurs contributions exemplaires à l’instauration d’un climat de générosité.
Pour la première remise de ce prix, le comité a mis en valeur «l’humanisme de la fonction d’avocat», avec lequel des individus s’engagent comme défenseurs de tierces personnes dépourvues, pour diverses raisons, des possibilités de se battre en faveur de leurs propres intérêts.

Oui, je sais, vous allez me dire que c'est déjà très mal parti, avec le "dans le domaine de la création", qui sent son politburo cultureux à plein naseaux, mais avouez tout de même que ce n'est pas tous les jours qu'on vous sert de la "contribution exemplaire à l'instauration d'un climat de générosité" ! Si, c'est tous les jours ? Ah, pardon, je ne sors pas beaucoup, ne m'en veuillez pas… Mais quand-même : "l'humanisme de la fonction d'avocat", c'est pas mal, non ? Et les "individus [qui] s'engagent comme défenseurs de tierces personnes dépourvues, pour diverses raisons, des possibilités de se battre en faveur de leurs propres intérêts", ça le fait pas un peu ? Allons, ne faites donc pas la fine bouche! Pour ma part, je trouve qu'il y a là, dans ces quelques phrases, un condensé assez puissant de la novlangue cacateuse du clergé culturel, et qu'il convient de dire merci pour ce morceau de bravoure qui tient au corps. Avec ça, on est rassasié pour au moins une semaine, c'est de la nourriture d'hiver (de la culture).

Quoi qu'il en soit, l'annonce de ce nouveau prix (les prix, en régime culturiste, c'est comme les rapports et les plans en régime soviétique, plus les rayons sont vides, plus on en produit) était faite par Benoît Lagane, le super bien-pensiste du Rendez-vous de Laurent Goumarre. Et ce fut à ce moment-là que le bonheur fit son entrée dans ma voiture. Goumarre demanda comme d'habitude à ses invités s'ils désiraient commenter une ou plusieurs des nouvelles qu'on venait d'entendre, lesquels invités étaient le patron des éditions de l'Olivier, Olivier Cohen, et Padgett Powell, un écrivain américain dont je n'avais jamais entendu parler. Le premier choisit de commenter la création du prix Mychkine en ces termes : "Je suppose que le prix Mychline récompense un idiot ?" bientôt suivi par l'Américain, qui ajouta, sur le même sujet : "Je suis ravi qu'on ne m'ait pas attribué ce prix."

Vous vous demandez sans doute à qui le prix Mychkine a été décerné ? Réfléchissez donc un peu, la réponse est très simple. Mais je vais vous aider. La cérémonie sera "animée" par Laure Adler, et l'éloge au lauréat sera celui de Daniel Cohn-Bendit. Toujours rien ? Mais si, vous savez bien, ce vieux gâteux qui vend beaucoup de livres, dont le prénom est Stéphane, et dont le nom désigne une partie du corps que les femmes préfèrent glabre, à notre grande tristesse…

mercredi 25 janvier 2012

Contre les bucherons de la forest de Gastine

Photographie de Jean-Michel Paris

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d'impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j'accorday les langues de ma lyre,
Où premier j'entendi les fleches resonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu'en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Pierre de Ronsard

lundi 23 janvier 2012

Rythme (1)


Larghetto. Quasi marcia religiosa, et Finale, allegro, du Quatuor avec piano, opus 7, d'Alexis de Castillon, par Laurent Martin et le Quatuor Satie.

Le poète, ainsi, cherche sa pensée, non pas par la voie de raison, mais par la vertu d'un rythme sain, qui attend des paroles. La grande affaire du poète, où il n'est jamais ni trop intelligent, ni trop savant, est de refuser ce qui convient à peu près au rythme, et d'attendre ce miracle des mots qui tombent juste, qui soient de longueur, de sonorité, de sens, exactement ce qu'il fallait.

(…)

Le poète n'est pas d'abord une pensée ; (…) De ce rythme vital il part, et, ne le laissant jamais fléchir, il appelle les mots, il les ordonne d'après l'accent, le nombre, le son ; c'est ainsi qu'il découvre sa pensée. Et cela ne serait point possible s'il n'y avait, en tout langage, des harmonies cachées entre les sons et le sens.

Alain ajoute cette formule extraordinaire, parlant du poète et de son travail : « (…) un avenir de sentiment qui sauvera toutes les pensées. »

vendredi 20 janvier 2012

Le Ton


Quelqu'un me posait tout à l'heure la question des tonalités. Problème infiniment complexe que celui-là. Il semblerait qu'aujourd'hui chacune des vingt-quatre tonalités n'ait plus aucune physionomie propre (elles ne signent plus, elles singent), et je ferais remonter la disparition de celle-là à la fin des années 50. Mon père, qui avait l'oreille absolue, avait une claire conscience des tonalités, comme tous les compositeurs (et la plupart des musiciens) qui l'avaient précédé. Est-ce le manteau blanc de l'atonalité, comme un voile atone, est-ce le changement de diapason (qui l'avait beaucoup perturbé), ou bien est-ce un phénomène beaucoup plus général, l'internationalisation des cultures et l'interpénétration des différentes sortes de manifestations sonores, qui a rendu incompréhensible (ou imperceptible) ce qui avait été jusqu'à Schoenberg le geste premier de tout compositeur – le choix d'une tonalité –, je n'en sais rien, mais je suis certain que cette disparition est profondément significative. Dorénavant, si vous faites entendre la Neuvième de Beethoven en ré dièse mineur (la technique le permet facilement), ou en ut dièse mineur, voire en ut mineur ou en mi mineur, personne ne sursautera, sauf Beethoven, dans sa tombe. Les tonalités, comme les hommes, comme les cultures, sont remplaçables, transposables, presque indéfiniment. Ce qui revient à dire qu'elles ont définitivement perdu leurs singularités. Le grand métissage, là aussi, est passé par là.

« Tu as fait tes gammes ? » Faire ses gammes, voilà bien une des expressions les plus importantes du domaine de l'art (de l'art et de la vie), et pas seulement de la musique, mais qui prend dans le champ particulier de celle-là tout son sens. La rencontre d'un exercice purement digital et de l'harmonie (et pas seulement de l'harmonie, puisque les gammes sont également la matière première de la mélodie), en tant qu'empreinte première et délimitation du territoire sonore (c'est plus d'un pays que d'un territoire, qu'il s'agit), dans sa structuration et sa couleur, son "mood" (ses modes), est sans aucun doute la voie royale d'une formation à l'essence même de la musique : la croisée des chemins entre le vertical et l'horizontal, entre l'harmonique et le mélodique (la gamme est une harmonie mise à plat, une échelle qu'on pose au sol). Cet exercice, qui prend la forme d'un cheminement (les doigts apprennent à marcher, à se déplacer chez eux) à travers toute l'étendue du clavier, en tous sens, grâce à cette astuce géniale du "passage du pouce", qui a plus ou moins coïncidé avec l'avènement du "tempérament égal", donc avec l'extension indéfinie de la virtuosité dans toutes les dimensions de l'écriture musicale, me semble rassembler en lui un faisceau de significations d'une densité maximale, comme toujours lorsque des expressions apparaissent, semble-t-il spontanément, dans la langue, avec cette force de conviction et cette richesse de sens qui leur octroient une acuité et une profondeur qui creusent durablement dans l'imaginaire collectif une cavité fertile où se rencontrent le sens, le goût, et la sensation. C'est l'humain, dans son arraisonnement du réel, dans son incessante extension, qui donne à voir l'empreinte de son esprit en mouvement : La main humaine qui, par d'infimes variations de trajet (d'échelles), fait résonner la matière selon un lexique ordonné de couleurs et de vibrations.

Passer le pouce, c'est monter sur les épaules de l'existant pour aller plus loin, plus vite, plus haut, c'est se libérer de la force centripète qui rive le marcheur à son chemin unique, c'est ouvrir le territoire avec une clef magique : la modulation. La tonalité (le ton), c'est le Nom dans le son, c'est l'inscription de l'humain (de la personne) dans l'universel de la vibration, de la matière, c'est l'Homme qui se projette dans les étoiles, qui surimpose sa loi à celles des sphères indifférentes, c'est le sang (et sa pulsation) dans le son, mais c'est aussi l'inverse, et peut-être surtout, l'incorporation dans le corps humain d'un ordre qui le dépasse infiniment, et qui paraît provenir d'un ailleurs mystérieux, celui d'un cosmos qui n'aurait pas attendu l'homme pour parvenir à un état de suprême organisation, d'une sorte d'arrangement parfait avec son origine.

mardi 17 janvier 2012

Vous n'êtes pas cultivé !



« Oh, moi, je ne dirai jamais à quelqu'un qu'il n'est pas cultivé ! Et d'abord, j'aurais bien trop peur qu'on me retourne le compliment ! »

(De mémoire, Papa, à Répliques, samedi 14 juin 2008)

Papa est un être très raffiné, il n'est pas question de le nier, et très cultivé aussi, dire le contraire serait évidemment ridicule. On a rarement rencontré personne aussi cultivée, il faut bien le dire.

Georges, lui, c'est tout le contraire. C'est un rustre, de mauvaise humeur quasi toujours. Il est très peu (et très mal) cultivé ; et surtout, il dit aux autres qu'ils ne le sont pas (cultivés) ! On voit un peu le genre du bonhomme !

Dans sa mauvaise humeur onpathologique, notre Georges s'étonne de ce qu'il entend. D'ailleurs, ce n'est pas vrai : il ne s'étonne pas, pas vraiment, et même pas du tout. S'il entend bien, il serait malséant de dire aux autres qu'ils sont incultes, et d'abord pour la raison que la critique pourrait être retournée au critique. Avouera-t-il, notre malembouché Georges, que cette raison lui paraît louche, et même presque malfamée, de sinistre humanité, de bien petite extraction ?

Bien sûr qu'il est parfaitement désagréable, et même tout à fait mufle, de dire à autrui qu'il n'est pas cultivé comme il le faudrait (et surtout comme il le pourrait). Même le fruste Georges le pense ! Seulement, si faire à autrui une critique qu'on peut se faire à soi-même, une critique qu'on ne cesse de se faire à soi-même, est une méchante manière, il nous semble que ne pas la faire est encore pire. Surtout si la première raison qu'on se donne pour être délicat est le risque qu'on prend de se faire renvoyer à la bibliothèque et au catéchisme. On a semble-t-il pris l'habitude, depuis l'apparition du fameux mot "respect" dans la bouche de ceux qui n'en ont pas le plus petit commencement d'idée, que critiquer autrui est synonyme de se désolidariser de lui. Or il nous semble que c'est tout le contraire qui est vrai, ou qui devrait l'être. Critiquer autrui devrait être un devoir, et ce n'est certainement pas une manière de se croire au-dessus de la critique, sauf pour les fous, évidemment. Critiquer autrui est sûrement la manière la plus courante de se critiquer soi-même ; même les non-freudiens, s'il en existe encore, le savent. Par cet effet de miroir inévitable, la critique est toujours une critique du soi-même en l'autre, et il n'est pas très charitable de penser qu'il ne faut surtout pas dire à l'autre que la culture est une chose désirable, serait-ce au risque de lui faire honte — honte qui est tout de même un des premiers moteurs du désir de s'élever, de s'améliorer, de ne pas rester celui qu'on est.

Le respect, c'est autre chose. Cela pourrait être, par exemple, de souhaiter à l'autre ce qu'on se souhaite à soi-même, ou au moins de penser qu'il doit avoir la possibilité de construire son être en connaissance de cause, de ne pas se sentir obligé d'aller dans son sens au prétexte qu'il s'agit du sens commun, ni d'avoir peur de tenir à un lexique qui n'a pas grand sens pour lui. Car si l'un n'a pas au moins cela à sa disposition, ce vocabulaire qui lui a été légué par ses parents, par sa race, et par ses pairs, comment peut-il prétendre avoir quoi que ce soit à donner à l'autre, et comment pourrait-il même le (re)connaître pour autre ?

Et puis, franchement, dire aujourd'hui à des globeurs qu'ils ne sont pas cultivés, c'est un peu comme dire à un pékin dans un bistrot qu'il ne sait pas jouer la première sonate en ut majeur de Mozart. Qu'est-ce que vous voulez que ça leur fasse ? Les globeurs cultivent leurs cultures, et c'est déjà bien assez. Eux aussi ça leur prend toute la vie, de cultiver leurs cultures. Ils arrosent leurs pratiques, les font pousser en serre plutôt qu'en terre, bien à la chaleur de l'entresoi planétaire en réseau qui leur sert de famille : le Numérique leur évite de se salir les mains dans la tourbe des nations, ils ne sont plus que les atomes interchangeables du Grand Enrhumé, le supposé grand cerveau fibré qui délivre chacun du fardeau de reprendre encore et encore les siècles et l'entassement odorant des morts qui en constitue la matière vivante. Des bits plutôt que des bittes, voilà leur mot d'ordre de crématistes gazeux.

dimanche 15 janvier 2012

Fégor, la pluie d'or


À ma belle Fégor, à celle que les voiles immenses de ma défaite ont recouverte tant et si bien que je ne me souviens plus de son corps admirable.

Du temps que j'étais sâr, et ces temps étaient sûrs, je me pliais à ses débordements aussi sûrement que le gras au maigre, et rien, dans l'assiette, ne me faisait plus penser à la mort qu'une escadrille de petits pois rassemblés comme pour la prière du soir quand le vent souffle à travers le saule, le si triste saule, et solitaire, du jardin. Elle pouvait bien m'inonder que cela ne pouvait qu'augmenter encore ma soif, et le désir n'avait pas plus de fin que le temps lui-même quand il cesse de se laisser entendre. Son masque, ce masque qui la rendait plus belle encore que la beauté d'une fleur qui est sur le point d'éclore, ce masque ne masquait que ce qu'il ne faut jamais voir, que ce qui brûle le regard et noie les yeux, ce qui aurait pu être mais que la main adroite d'un dieu de miséricorde a effacé du projet même qu'il concevait peut-être avant de s'éveiller tout à fait d'un rêve négligeable et non abouti.

Que de ruines nocturnes en rythme impair, par ce doigt qui essuie la lame, dans l'œil du poète à terre, sous sa belle ! Tout le sens insonore et fulgurant de l'abstrait coule comme une larme éteinte, baiser de feu froid de la bagatelle tue.

jeudi 12 janvier 2012

Lipatti



Un ami m'envoie à l'instant d'Allemagne ce prodigieux document. Cette valse de Chopin, très chère à mon cœur, puisque c'est la première pièce de piano que j'aie jouée en public, encore enfant, était tellement accordée à mon âme de jeune garçon, que l'écouter aujourd'hui, dans cette interprétation-ci, est une expérience de l'ordre de la renaissance, un peu comme si les deux extrémités d'une vie pouvaient se réaligner, s'ajuster ainsi que peuvent le faire des pièces métalliques usinées avec une précision absolue. Lipatti, Haskil, Enesco, plus tard Lupu, qu'avaient donc de si particulier ces Roumains pour entrer en contact avec une certaine France de cette manière si évidente, si naturelle ? Le Bach de Lipatti, son Mozart, et ses Chopin, et les impromptus de Schubert, on a cru très longtemps qu'ils étaient la source, l'origine, et, plus que l'étalon, la seule façon de faire de la musique. Pour Bach, après Fischer est venu le séisme Gould, le détour par le clavecin, quelques impasses vite abandonnées… Il est sans doute temps aujourd'hui de repasser par l'enfance (écoutez la voix de Lipatti !), de se repasser le ruban fragile, en en déchiffrant les vieux caractères à moitié effacés, pourtant si éloquents.

Il se croyait guéri. Mais guéri de quoi ? On ne guérit pas de la musique.

mercredi 11 janvier 2012

Je vous pose la question, Chère Anna !


« Chère Anna, est-il possible, envisageable même, de prendre la défense d'un individu capable d'écrire ceci ? Je n'en suis pas sûr. »

Allons ! La vie a encore assez de générosité pour nous offrir de tels moments de drôlerie, il ne faut donc pas désespérer. Quand des troufions pareils (je me suis toujours demandé s'il fallait un "f" ou deux "f" à trouffion…) se posent des questions pareilles, le ciel est d'un bleu éclatant, métallique, et l'on croit entendre le rire tonitruant de Don Juan Matus qui provient du jardin. La musique de Schumann n'est jamais aussi belle que lorsqu'un improbable humour naît sur le fumier fumant de la tristesse.

mardi 10 janvier 2012

56, naissance du rythme


En 1956, György Cziffra fuit la Hongrie communiste et s'installe en France, où il sera bientôt naturalisé.

En 56, Burg, notre chien, meurt. Il fait très froid. Nous habitons encore au-dessus de la pharmacie, dans un appartement peu confortable.

En 56, tout est possible, même d'arriver un jour à cet âge, mais on ne le sait pas. À ce moment-là, il est en tout cas possible de naître tout seul. Enfin, seul avec sa mère. On ne s'en est pas privé.

Les premiers noms propres entendus à la maison : Czyffra, Chopin, Liszt, Beethoven, Mozart, Richter, Oïstrakh. Et Nat.

Un peu plus tard, on apprend à compter, on voit qu'il existe plusieurs manières d'arriver à onze : 5 + 6, 4 + 7, 3 + 8, 2 + 9 et 1 + 10. C'est ce que raconte l'escalier de la nouvelle maison. Et c'est à peu à ce moment-là qu'on entend pour la première fois l'opus 101 de Beethoven, avec son drôle de commencement, un 10 janvier. Manière de creuser dans la Trinité, d'y ménager une place pour le manque. Et lorsque cette place vide disparaît, ce sont les tours (1_1) qui s'effondrent. Le roseau plie, le chêne rompt. On parle beaucoup des nombres premiers, à la maison. Et tout à coup je découvre que dans Chopin, il y a des "groupes de onze". L'édifice se lézarde.

Aujourd'hui, quand j'écoute Liszt, le début de Nuages gris, par exemple, je me rends compte qu'on entend la sonate opus 1 d'Alban Berg, autant qu'on entend Wagner dans la sonate en si mineur. Les quartes ont remplacé les tierces dans le système harmonique. Pendant quelque temps, on pense que c'est possible, que ça va tenir, on pense à la magnifique première symphonie opus 9 de Schoenberg, et à cette sorte d'optimisme, de vitesse grisante, qui s'y font entendre. Qui pourrait renoncer à un plaisir pareil ? Qui pourrait renoncer à vivre parce qu'il faut mourir un jour ? Le XXe siècle a peut-être été le siècle qui ne voulait renoncer à rien. Heureux ceux qui n'auront pas connu la suite…

jeudi 5 janvier 2012

Maurizio Pollini


Il n'y a pas "d'actualité Pollini", il n'y a jamais "d'actualité Pollini", parce que Pollini, depuis cinquante ans, est toujours d'actualité. Maurizio Pollini a soixante-dix ans aujourd'hui, et, depuis que j'ai écouté ses études de Chopin, au début des années soixante-dix, je n'ai cessé de l'aimer, de l'écouter, de l'aimer encore, et toujours plus. S'il n'y en avait qu'un, je veux dire un pianiste, un seul, ce serait lui, et personne d'autre. C'est lui, et personne d'autre, qui nous permettait, étudiants pauvres, de nous retrouver au premier rang du Théâtre des Champs-Élysées, à Paris, pour l'écouter jouer les dernières sonates de Beethoven, parce que son programme, où figuraient les Variations opus 27 de Webern, à moins que ça ne soit la deuxième sonate de Boulez, avait fait fuir les dames en fourrures à l'entracte. C'est lui, et personne d'autre, qui nous a fait aimer Chopin de nouveau, parce que nous entendions subitement le classique à travers le romantique, qui nous a fait comprendre que Chopin, comme disait mon maître, était "une grosse tête", c'est-à-dire, traduit du mauvais français de mon Argentin de professeur, qu'il était un "vrai" compositeur, et un compositeur hors-pair (comme le démontrent suffisamment les études, entre autre) et pas un pianiste "pour vieilles tantes" un peu alcooliques. C'est lui qui nous a montré, tout naturellement, la filiation Beethoven-Webern-Boulez. C'est lui qui allie à des doigts d'acier un cerveau de musicien (et quel musicien!), c'est lui qui joue Bartok, Stockhausen et Schumann et tous les autres avec un respect profond pour les penseurs et pour les hommes qu'ils étaient, c'est lui, le géant, qui se fait tout petit devant les partitions, qui jamais ne se permettra un trait ébouriffant qui n'est pas dans la musique, pour plaire à son public, c'est lui qui, bien plus que tous les autres, pourrait faire le pianiste, quand l'honnêteté scrupuleuse qui est la sienne le cantonne à être l'interprète des compositeurs, c'est lui, et personne d'autre, qui est toujours, toujours, toujours habité par la musique, et qui la place au plus haut degré de la pensée humaine.

Je me souviens d'une bagatelle (la 3e de l'opus 126), que je découvrais sous ses doigts (un bis), comme un diamant brut, un diamant noir, plus profond que le désespoir, comme une irréelle résonance des Variations Diabelli qu'il avait jouées plus tôt, comme le mouvement oublié (par Beethoven) d'une des dernières sonates. Le silence, quand il s'est arrêté… Pas d'applaudissements, nous étions tétanisés, sur le bord des sièges. C'est ça, la musique ?

Son autorité, son humilité, sa fraternité, sa simplicité. Pollini n'est ni loin de nous ni proche de nous, il est celui qui ouvre la porte sur le Mystère. Aucun compromis, aucune complaisance, aucune pose. Il sait le faire, il le fait.

Je me souviens de lui, arrivant dans son appartement parisien, à minuit, en été, et se mettant au piano, pour jouer la Sonate en si mineur de Liszt, d'une traite, avant de fumer une cigarette, en regardant au dehors, seul, silencieux. Il devait la jouer deux jours plus tard à Pleyel.

Pas une star, Pollini, pas un pianiste qui fait rêver, pas un de ces musiciens qui défraient la chronique, dont les excentricités et les manies sont connues de tous, dont on parle dans la blogosphère. Même son ami Abbado, à côté de lui, aurait presque un petit côté hollywoodien. Le bon artisan, sage, consciencieux, patient dans le labeur, ne se prenant par pour autre que ce qu'il est et qui sait que la musique est l'affaire de toute une vie, quand ce n'est pas de plusieurs. On se demande, il m'arrive de me demander pourquoi, finalement, il est si précieux, si cher à mon cœur, absolument irremplaçable. Ni Horowitz, ni Argerich, ni Michelangeli, ni Richter, ni Gould, ni Cortot, ni Rubinstein, ni Perahia, ni Gilels, ni Lupu, ni Gieseking, ni Fischer, ni Brendel, ni même Kempff, peut-être, n'ont la largeur de palette que possède Pollini, n'ont cette force, cette plénitude, cette science, cet instinct, cette pudeur naturelle, cette musicalité qui doit tout au compositeur et très peu à l'interprète. Chacun des pianistes que j'ai cités a une personnalité, des dons, des fulgurances, une technique, une sonorité, une pensée, qui, ici ou là, ont produit des merveilles absolues, indépassables, il n'est pas question de leur retirer quoi que ce soit, il leur est même arrivé d'avoir du génie, mais Pollini, ni spécialiste, ni monstre, ni virtuose étincelant et fragile, ni animal de cirque, ni démiurge, me semble avoir atteint à d'autres rivages, qui sont ceux de l'art pur. Le seul pianiste du passé auquel par certains aspects il me fait penser est Wilhelm Backhaus, peut-être pour sa science innée de la construction et du discours, pour cette impression qu'on a, à les écouter, d'être cette force qui creuse, ce fleuve qui coule en élargissant notre âme, en lui annexant de plus en plus de territoires.

Pollini est un vrai musicien, mais c'est aussi, et à parts égales, vraiment un pianiste. Je pense que c'est cet équilibre finalement très rare qui se fait entendre, et voir, quand on a la chance d'assister à l'un des concerts de ce bouillant capricorne. Il y a chez lui un classicisme qui me ravit, qui me comble au-delà de ce que je suis capable d'exprimer. J'ai eu au cours de ma vie de multiples amours pianistiques, certaines étaient des passions, des révélations, des rencontres d'une nuit. Avec lui, ça fait quarante ans que ça dure, sans un nuage. Ça ne s'explique pas.

mardi 3 janvier 2012

Mi majeur


Une seule fois dans ma vie j'ai vu une danseuse qui comprenait la musique sur laquelle elle était en train de danser. C'était Susan Buirge, une élève d'Alwin Nikolais, qui dansait son propre solo sur Jésus que ma joie demeure, de Jean-Sébastien Bach (la version de Dinu Lipatti). C'était tout simple. C'était prodigieux. Nous devions être dans le début des années 1980. Évidemment, pas un des abrutis qui se trouvaient là ne s'en est rendu compte, mais ça ne les a pas empêchés d'aller tomber dans les bras de la danseuse après son solo.

Tombé à genoux devant la version du concerto en mi majeur par Anne-Sophie Mutter et les Solistes de Trondheim.

La tonalité de mi majeur a été faite pour les pianistes, pour la main des pianistes. Elle démontre qu'il existe un accord parfait entre Dieu et le corps des hommes, que l'incarnation n'est pas un vain mot. Tout était entendu, dès avant le commencement.

vendredi 30 décembre 2011

Ou même dramaturgiques…



C'est le 200ème anniversaire de la naissance de Chopin, et les galettes qui lui sont consacrées abondent. Décidé à se démarquer, ainsi que mû par une volonté farouche de faire découvrir des pièces méconnues, des joyaux oubliés, ou négligemment écartés par l'histoire, Bertrand Chamayou choisit donc d'interpréter César Franck.
L'occasion d'une découverte, d'une rencontre, autour d'une musique aquatique, fluide, qui se fait parfois orageuse, et extrêmement sensible autour de thèmes cycliques, de nuances et de transpositions aux couleurs résolument dramatiques (ou même dramaturgiques).
Les parties symphoniques sont vivantes et vibrantes, comme un film de Cinéma, et étonnamment entêtantes.

Habitué des travaux de Liszt, le jeune virtuose se fait ici sensible et émouvant dans un registre hybride : la musique de César Franck est touchante, solennelle, presque religieuse, mais aussi puissante et intense, et cela va comme un gant au jeu tout en technique, nuances, et humilité de Bertrand Chamayou.

Il n'y a en général pas pires que les critiques de disques, on le sait depuis toujours, mais comme désormais les "internautes" peuvent eux aussi jouer aux critiques discographiques, on atteint ici des sommets de laideur et de bêtise. Tout est laid dans cette langue et dans la pensée qu'elle donne à entendre. Les "galettes" pour les disques, c'est un peu l'équivalent de la nouvelle expression qui fait fureur un peu partout actuellement : "être aux manettes". (Comme "avoir plusieurs casquettes", "être aux manettes" (France-Musique) est en passe de remporter des prix dans "tous les compartiments du jeu", comme le disaient nos vieux journalistes sportifs il y a vingt ans.) "Une rencontre autour"… "autour de thèmes cycliques" ??? J'vois moi, l'aut' jour, j'ai organisé des rencontres autour de thèmes cycliques, entre guillemets, c'est vrai que c'était on va dire passablement intéressant, j'veux dire. J'crois qu'c'est clair, comme dirait Serge July, une phrase comme : "L'occasion d'une découverte, d'une rencontre, autour d'une musique aquatique, fluide, qui se fait parfois orageuse, et extrêmement sensible autour de thèmes cycliques, de nuances et de transpositions aux couleurs résolument dramatiques (ou même dramaturgiques)" n'a pas le moindre sens, mais ça n'a sans doute pas la moindre importance, l'essentiel étant d'avoir joué au critique musical sur Amazon, comme les enfants jouent à Zorro, entre Noël et le jour de l'An. D'ailleurs, le pseudo de celui qui signe (si l'on peut dire) cette "critique" le dit assez : "master jedi". La référence au Cinéma — là, tout à coup, une majuscule, celle-là même qui faisait défaut au pseudonyme : "comme un film de Cinéma" — dit précisément la vérité sur la manière dont ces "mélomanes" écoutent la musique, sur leurs références (on peut aller lire les centaines de commentaires que cet internaute a laissés généreusement sur Amazon), et nous permet de constater une fois de plus que la culture (générale) qui est nécessaire pour écouter (et je ne dis même pas entendre) un musicien comme César Franck est résolument absente, et même tout à fait morte, chez ces gens-là.

Mais je ne sais même pas pourquoi je m'énerve. La chose est tellement courante, habituelle, normale, et universellement partagée "dans un registre hybride", qu'il faudrait être capable de ne plus lire, de ne plus entendre, de ne plus voir les signes du Désastre qui se manifestent partout "de manière dramaturgique". Laurent Goumarre, si tu nous entends

Dans la Vie.com, on joue à être critique musical de la même manière qu'on joue, sur les blogs, à être citoyen, ou indigné, ou écrivain, ou poète, ou artiste. Tenez, un bon exemple de cette chienlit est le "blog politique" de Nicolas Jegoun, dit "Loin-du-clavier", le copain de Didier Goux. "Blog politique"… Ça laisse rêveur. Mais on nous objectera bien sûr qu'Internet n'est pour rien là-dedans, qu'il n'est qu'un "outil", etc, etc, etc. On connaît la chanson.

jeudi 29 décembre 2011

En bref et en vrac


Jamel Debouzze fait le pitre dans la rue, à Hollywood. Une Américaine qui passe par là lui tend un billet d'un dollar. Lui : « Madame, en France, je suis une star ! » Elle : « Ici, ça vaut un dollar. » Ça c'était la bonne nouvelle du jour. On m'accuse de toujours râler, je prouve que c'est faux.

Des médecins (jeunes) à la radio (France-Culture, ce soir). La question : « Combien est payé un jeune médecin qui débute à l'hôpital ? Diriez-vous que "c'est correct" ? » La réponse : « Entre 1400 et 1500 euros. On va dire qu'on peut pas se plaindre. »

Les mêmes, qui parlent de leur métier. « On a tombé la cravate, on est plus proches des gens, c'est bien. » Une autre : « Moi ce que j'voudrais c'est être salariée. Le libéral ça me dérange. » Tous commencent chacune de leurs phrases par "Moi je", et tous cartonnent au "c'est vrai que".


(La prolétarisation de toute la société française est bientôt achevée, c'est avec les médecins qu'on s'en aperçoit. S'ils trouvent que gagner 1500 euros par mois en travaillant dix heures par jour et après avoir fait huit ans d'études est normal, alors c'est vrai qu'on va dire que Tout va bien madame la marquise. D'un autre côté, ils ont la langue et la pensée qui vont avec les 1500 euros, et se mettent par là en conformité idéologique avec Big Other, il est donc hors de question de les plaindre. Dans le mouvement, je propose qu'on baisse le salaire des profs, ces abrutis payés à glander près de la machine à café : 900 euros par mois, ça devrait aller. Eux, ça fait vingt ans qu'ils ont "tombé la cravate" et qu'ils s'habillent plus mal que des chômeurs en fin de droits. Dans le même temps, j'annonce que je pourrais éventuellement me contenter d'un salaire de 4000 euros (net) par mois, il n'y a aucune raison que je ne suive pas le mouvement d'humilité et de tempérance qui semble s'annoncer dans notre belle France.)

mardi 27 décembre 2011

Au bord du fleuve


Je suis catholique. Et vous ? Non, vous ne l'êtes pas, vous ne pouvez pas l'être. « Au bord du fleuve, le miracle des fleurs, sans fin. / A qui se confier ? On en deviendrait fou. » Le catholique est celui qui a rencontré une fleur, et qui deviendrait fou de ne pas savoir annoncer la bonne nouvelle. Les pires sont sans doute ceux qui vont à la messe et participent aux processions, et recopient pieusement des extraits de la Bible dans leurs semainiers. À Sainte-Agathe, l'orgue est dans un profond sommeil, personne n'écoute plus sa voix, alors il se tait. Il attend. Personne n'est plus catholique, là-bas. Dans ma jeunesse déjà la chose se faisait rare. Il fallait sentir alors ce qui allait advenir. Une certaine manière d'écouter le premier concerto de Chopin, avec Papa, qui pleurait, son violon sur les genoux. Voir la lumière à travers les larmes du père, comme on voit le saint Esprit dans la lumière qui tombe des vitraux dans la nef. Je suis assis à la tribune, là-haut, à côté de Georges, je sens son exaspération pendant que le prêtre fait son office, d'un air las. Georges était déjà dans la tombe, avec ses sourcils en bataille et sa voix suave, me parlant d'étymologie pendant que les fidèles répétaient les vieilles phrases, sans les comprendre. Je suis en culottes courtes et je regarde Maman, en bas, la plus belle, et je me demande ce qu'est un miracle.

Je pose mes mains, doucement, sur l'ivoire jauni du vieil Erard. Je n'enfonce pas les touches, je reste là à sentir la voix qui monte, j'ai la chair de poule, j'entends Maman qui s'affaire dans la cuisine, qui prépare le petit déjeuner pour tout le monde, je sens l'odeur de la brioche. Je regarde, au-dessus du piano, les deux portraits de Mozart et de Beethoven, et, sur l'autre mur, celui de saint Jérôme, et je me sens au bord d'un fleuve. Les bruits dans la maison, les odeurs de la maison, le chat Abdou qui grimpe sur mes genoux, la voix de ma mère, la partition sur le pupitre, et l'hostie que je viens d'avaler, dont je sens encore le goût fade, sur ma langue, le corps du Christ, ne pas mâcher, Wilhelm Backhaus qui joue le premier concerto, le thème en mi majeur, que j'attends chaque fois, les larmes aux yeux, et l'incroyable modulation en ut majeur, et alors je me lève, je vérifie que personne ne peut me voir, et je dirige l'orchestre, c'est moi qui fais couler le fleuve. Ce bonheur, c'est à devenir fou.

lundi 26 décembre 2011

Un concept




Ceci est un concept. Un nouveau concept. Un concept nouveau, neuf, new, innovant, si vous préférez. Performatif (ça ne veut rien dire, mais c'est pour faire comme mon ami Laurent Cequisejoue Goumarre).

Depuis des millénaires, les femmes portent leurs seins l'un à côté de l'autre. Je reconnais que c'était plutôt bien vu, et que les avantages à cette géographie mammaire traditionnelle sont assez nombreux (allaiter des jumeaux, par exemple, ou offrir ses seins à deux amants lors d'une une partie carrée, ou même triangulaire). Cependant, depuis quelques décennies, nous sommes devenus des progressistes acharnés, personne ne peut le nier. Il était grand temps que quelqu'un pense à régler cette question tout de même assez fondamentale, et ce quelqu'un, comme souvent, c'est Georges.

Bien sûr, on aurait pu continuer comme ça. On aurait pu attendre. On aurait pu tergiverser encore, penser à autre chose, retarder le moment de voir la chose en face, et attendre que ce soit elle qui nous voit. Être regardé par une paire de seins est une chose terrifiante, tout le monde sait ça : il fallait agir.

Vous savez, les grandes idées, au début, personne n'en voit l'intérêt ; on pense que c'est inutile, pourquoi changer une équipe qui gagne, ce qui est fait n'est plus à faire, le poids de la tradition, Newton, l'Industrie, les Marchés financiers, Nadine de Rotschild, les Pays émergents, le Printemps arabe, tout ça… Vous connaissez Georges, il n'en faut pas plus pour le motiver. Car la grande question de Georges, celle qui le hante nuit et jour, c'est : pourquoi pas ?

Il y fallait un certain courage, bien sûr, et cela ne va pas aller sans quelques remous. On entend déjà les réfractaires, les vieilles barbes, les néos-réacs, les Zemmour, les Didier Goux, qui vont nous chanter à l'envi les mérites des seins horizontaux, de la paire à l'ancienne, des miches de jadis. On pourrait, Georges aussi, pourrait, s'il n'avait un sens aigu de l'Histoire, se la jouer pleureuse. Mais croyez-moi, quand on aura pu constater — et il ne faudra pas longtemps — tous les avantages des nichons verticaux, nous laisserons tous (et toutes) la nostalgie aux vieux poètes ringards.

Il faut voir les choses en face et arrêter de se la voiler. Les seins à l'horizontale ne sont plus d'actualité. Ils ne font pas le poids. Ils prennent de la place. C'est du gaspillage. Les seins côte à côte, Mon Dieu !, c'est regarder dans le rétroviseur, c'est bloguer à part, c'est ruminer son siècle. On ne leur demande pas la lune, quand-même, à nos femmes porteuses ! Depuis le 11 septembre, les concepts respectifs de verticalité et d'horizontalité en ont pris un coup dans le buffet. On ne dirait peut-être pas, mais enfin Kandinski est passé par là, Bernard-Henri Lévy aussi, Laure Adler va enfin se payer un orthophoniste, le Club du Livre a vécu, Cécilia Bartoli s'installe dans le Gard, Ariodante est à Buenos Aires, les choses changent !!! Le monde a changé, mes amis. Et ce n'est qu'un début, c'est Georges qui vous le dit !

Pensez par exemple à Céline. Non, pas celle qui montrait ses fesses à Georges dans les forêts glacées de Bourgogne, Céline, le vieil écrivain nazi, celui qui a écrit : « Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. » Les seins horizontaux, c'est un peu comme les villes couchées, c'est la vieille Europe moisie, c'est le ringue, c'est derrière. S'allonger sur le paysage, c'est bon pour les réacs, pour les ceusses qui voudraient que ça continue comme toujours, avec Tante Yvonne pas brunie pour un sou, toute blanche et coincée sous son parapluie, dans le jardin un peu triste de Colombey-les-deux-Mosquées. Se pâmer, c'était bon pour les Cocteau, pour les Malraux, pour les fumeurs d'opium de la Belle époque, ou pour les modèles de Manet ou de Rodin, mais ça le fait plus trop on va dire, devant une web-cam, ou alors pour de la thune. Bien droites, les nichons l'un au-dessus l'un de l'autre, le pubis déboisé et un clou dans le naseau, voici les nouvelles jeunes filles, celles qui se mettent un doigt dans l'oignon pour un billet rose en touchant leur iPhone de l'autre main. "Raides à faire peur"… ces merdeuses qui parlent le texto dans le texte en mâchant leur chewing gum, qui se maquillent à onze ans, mais ne se lavent plus les mains en sortant des chiottes, et qui trouvent Anne Roumanoff trop drôle, oui, raides à faire peur, bien plus que les pauvres mecs qui s'agrippent encore un peu à leur manche, comme s'il s'agissait de voltige aérienne, mais qui vomissent sur les sièges, la tête en bas et le cœur à gauche. De toute façon, quoi, les mecs ? À la vaisselle et aux couches, quand ils ne mettent pas le feu à la voiture du voisin. Les mecs go fast et les meufs web-cam, voilà la vie telle qu'on la rêve ici en ce début de millénaire : Ils ne se rencontrent plus que dans les prétoires et qu'à travers des écrans, qu'ils soient plats ou en latex. La haute définition a fait éclater le monde, parce que les yeux humains ne s'y sont jamais faits et que le cœur est un muscle lent.

« Il n'y a pas une ligne de vie, mais plusieurs ! », dit la chiromancienne à Thomas l'imposteur. Faconde Norwest a surpris plus d'un de ses amants avec ses raies des fesses en étoile : tous les hommes veulent qu'on leur indique le Nord, mais un seul Nord à la fois. On ne peut pas s'en tirer, cette fois. Impossible.

Passer du con-sceptre au con-cept, comme tout le XXe siècle nous y a préparé, était un sacré pari : on a compris trop tard que l'Amazonie était au bas du ventre des femmes. Pas besoin d'aller se faire bouffer par les moustiques et piquer par les scorpions, tout est là, au chaud, dans le lit, entre poire et fromage, entre chien et loup, entre sainte et salope. Ça n'avait pas bougé, pas bougé d'un iota, rien dans les étoiles, rien dans les déserts, rien sur l'Annapurna, tout dans la culotte, même dans le bus, ou durant les vendanges, ou en sublime offrande sur le parking d'un supermarché. Reste dans ta chambre, vieil homme impotent, car l'aventure s'y trouve, au chaud avec ses microbes et ses suées rances. Plusieurs vies, oui, parfaitement, plusieurs corps, plusieurs cœurs, pas besoin de croire à la roue des naissances, pas besoin d'être hindou, c'est tous les matins qu'on naît, c'est tous les soirs qu'on crève et même plusieurs fois dans la nuit pour ce qui me concerne. Pourquoi pas ? demandent les imbéciles qui se branchent et se rebranchent en permanence dans la forêt glacée des bits, et, répétant pourquoi pas ? en chœur affreusement faux ils passent à côté de la raie plurielle de Faconde Norwest sans même la voir.

Haine de la musique, a dit l'autre, et il n'a pas tort. Tout est là, cette haine de la musique, furieuse, tenace, infinie, éternelle, sans mémoire, jusqu'à la fin du Temps, vers les décombres qui sont notre horizon halluciné, désormais, de quel côté qu'on se tourne, vers quelque Nord qu'on s'aplatisse en prières, haine de la musique impérissable, incorruptible, sans rémission, sans la moindre faiblesse, et qui monte en intensité jour après jour sans qu'on entrevoie une fin possible, et, surtout, haine partagée par le monde entier, sur tous les continents, dans toutes les classes de la société, par les imbéciles comme par les intelligents, par les cultivés comme par les incultes, par les riches comme par les pauvres, par les méchants comme par les gentils.