vendredi 24 juin 2016

Pour en finir avec la Fête de la musique



Allez signer la pétition contre la Fête de la musique !


Pour en finir avec la Fête de la Musique

La Fête de la musique, le 21 juin de chaque année, est sans aucun doute l'une des nuisances les plus graves que les Français (et les Européens) ont à supporter depuis trente-quatre ans. La musique a besoin de silence, elle n'a pas besoin de fête, et surtout pas de cette "fête" sale, bruyante et laide, qui à elle seule illustre parfaitement la prolétarisation et l'orwellisation effrénées de notre société. Que ce beau mot de "musique" ait changé de sens à ce point et qu'en son nom soit commis chaque année cet attentat contre la tranquillité, le silence, la quiétude, et l'urbanité, montre assez dans quel état d'hébétude et d'imbécillité est tombé le peuple de France, qui tambourine quand on lui dit de tambouriner, qui s'agite quand on lui demande de s'agiter, qui agresse sans vergogne ceux qui ne sont pas assez veules et soumis pour marcher à la baguette. Quelle humiliation, cette atroce journée des incivilités encouragées et du débraillé subventionné qui porte le nom du plus noble de tous les arts, quelle démonstration du mépris de notre civilisation et du sens que de faire d'une apothéose du bruit une "fête de la musique" ! 
Nous demandons à ce que soit mis fin au plus tôt à ce que Philippe Muray a si bien décrit dans ses ouvrages, le festivisme débile, encouragé par une classe politique qui veut avant tout avilir et ridiculiser ceux à qui elle devrait au contraire proposer la beauté et la culture. Si la chose pouvait à la rigueur se concevoir en 1981, ce dont pour notre part nous doutons fort, il est parfaitement clair qu'aujourd'hui cette manifestation a perdu le peu de sens qu'elle pouvait avoir à l'époque. C'est le contraire dont nous avons besoin. Nous avons besoin de calme, de sérénité, de silence, ce silence qui est désormais tellement rare qu'il est devenu l'un des biens les plus précieux de l'humanité, au même titre mais plus encore que la nuit qui elle aussi a pratiquement disparu. Nous demandons donc qu'à la place de la "fête de la musique" soit instituée en France une journée du Silence, journée durant laquelle le bruit ambiant devra être divisé au moins par deux, journée durant laquelle il sera loisible à chacun de constater que beaucoup de maux (sociaux, par exemple) sont exacerbés par le bruit, que le bruit est une des pollutions les plus graves et les plus insidieuses qui soient, et sans aucun doute une de plus sous-estimées. Le bruit rend fou, littéralement fou.
La musique, c'est comme la tolérance, il y a des maisons pour cela. Le 21 juin, célébrons l'étant plutôt que l'été. Un gouvernement courageux et responsable s'honorerait de prendre une mesure de salubrité publique qui soulagerait énormément de Français, et d'abord parmi les plus faibles.

dimanche 19 juin 2016

Écho



POURQUOI pleures-tu ? Parce que j'ai un mouchoir. On va en rester là pour aujourd'hui, me dit-il. Ça tombe bien, je n'ai plus rien à dire. Allons sur Youtube… Oui, oui, c'est ça, allons-y, allons-y. Tu me fatigues, tu sais ? Ah ça, pour le savoir je le sais ! Je suis ta fatigue. TA FATIGUE ! ne crie pas comme ça, je ne suis pas sourd. Oh si, tu es sourd… Quand tu veux. Pourquoi parle-t-il de Youtube ? Quel con ! Il se prend pour mon psy ou quoi ? Youtube, Itube, Hetube, faut quand-même être con pour parler anglais alors qu'il est si simple de parler français sans tituber ! Non mais tu t'entends parler ? Eh non, justement, c'est ça le problème : je ne m'entends pas. Personne ne s'entend. On peut s'écouter parler, mais s'entendre, c'est une autre histoire. S'entendre parler c'est se faire entuber sans but. Quelle fatigue, les autres. Ils se mouchent sur vous. Tu connais Écho ? Si je connais Écho ? Mais je ne connais qu'elle, mon pauvre ami ! Je parle de la nymphe. Moi aussi je parle de la nymphe, qu'est-ce que tu crois ! Ses lèvres, grand con, qui s'ouvrent comme un œil aveugle, dans lequel disparaît le monde, le son, l'autre, une orbite creuse creusée dans le vague d'un désir infini, un œil qui pleure sans cesse, un œil incontinent, un continent de regard infini, mouillé, larmoyant, désarmé, incapable de dire, de voir, de saisir, de reconnaître, un œil qui pisse la vie sourde et liquide, la vie de l'image en écho liquide et salé. Longtemps je me suis mouché de travers. J'ai la cloison déviante, le tube qui titube et enjambe, j'entends tout ce qui se passe de l'autre côté, c'est comme ça, c'est de naissance. Y a de l'écho dans l'alarme. Elle me prend les narines, cette nana, toujours à la ramener à soi. Tu t'entends ? Tu entends comme tu me parles ? Mais je ne te parle pas, je parle à travers et à tort-toi. Il faudrait te mettre en maison de redressement ; t'es vraiment tordu comme mec ! Je veux bien chercher une aiguille dans une meute de foin, mais pas marcher avec le troupeau. Le troupeau n'entendra jamais "geste-à-peau", il entendra toujours Gestapo, il se ruera toujours sur l'effigie du monstre, sur le totem, il faut le piquer, le troupeau, enlève ta main de ma joue, je n'ai pas envie d'être giflée. Comme ça tu saurais pourquoi tu pleures… Larme à gauche, gifle à droite. Fasciste ! Connasse ! Tu te complais dans ton étang. J'ai désappris à nager. Fatigue ! Je titube… Je m'allonge… J'entends double… Du bout des lèvres, j'embrasse la nymphe, et je m'endors. Je manque d'être et de musique. 

dimanche 12 juin 2016

Noir Caca



— Comment, vous ne parlez pas de Noir Caca, Georges ?

— Ah non, excusez-moi, j'étais occupé ailleurs.

— Vous n'allez pas vous en tirer comme ça. On dit que c'est l'événement du siècle.

— Ah ? De quel siècle parlez-vous ?

— Mais du siècle de Laurent Ruquier, enfin !

— Ah oui, pardon, j'avais oublié.

— Dites-donc, vous êtes très distrait !

— Dis-donc, Trou-du-cul, tu sais à qui tu parles ?

— Oui, à un obscur blogueur réactionnaire et atrabilaire qui croit au Père Noël et à la Résurrection des corps.

— Vous êtes bien renseigné !

— Nous travaillons nos dossiers.

— Le pont de l'Alma, c'est bien par là ?

— On vous voit venir avec vos gros sabots…

— Non, je vous demande ça, parce que j'ai entendu un très beau Lied à la radio, tout à l'heure et…

— Oui, mais Noir Caca ?

— Ah oui, c'est vrai. En même temps, je ne suis pas sûr que Pierre Bourdieu…

— Commencez pas avec vos digressions !

— Bon bon bon. Alors, je vais vous dire… Noir Caca, c'est tout à fait merveilleux.

— Comment ça, "merveilleux" ? Vous faites dans le paradoxe ?

— Pas du tout. Noir Caca, c'est le merveilleux de l'époque, c'est le conte de fées chez les ploucs. T'as des poilus en décomposition ? T'en fais de l'art de rue. C'est même pas méchant, ni transgressif, ni blasphématoire, c'est seulement la crotte du petit sur la commode Louis XV de la belle-mère. C'est juste qu'on l'a posée là en attendant de faire autre chose et qu'on l'a oubliée dans son sac plastique. Ça pue, mais c'est naturel. La Grande Guerre, excusez-moi, mais pour nos contemporains, elle n'a tout simplement pas existé, puisque n'existe que ce qui s'est passé hier matin, à la rigueur la semaine dernière. Tu leur parlerais par exemple de 1913 aux Théâtre des Champs-Élysées, ou d'un match de tennis sur une musique de Claude Debussy, ou même de la Commune, tiens, ils te regarderaient avec une stupeur non feinte. Noir Caca est parfaitement adapté à la politique de François Hollande. Il a raison, François Hollande, il a du nez. Verdun, c'est de la salade bio ?

— Oui, enfin, n'exagérez pas, tout de même, il ne s'agissait que de sensibiliser les jeunes à la bêtise de la guerre et à la réconciliation franco-allemande ! 

— Mais arrêtez un peu vos sornettes ! Vous croyez donc vraiment qu'il y aurait besoin de "sensibiliser les jeunes à la bêtise de la guerre" ? Non mais vous vous entendez parler ? À quoi a-t-on réussi à les "sensibiliser", les jeunes, pour rependre votre misérable vocabulaire de propagandiste à la retraite, sinon à l'imbécilité de la guerre, à l'inutilité de la guerre, à l'ignoble stupidité de la guerre, à la monstruosité de la guerre ? Quant à la réconciliation, qu'elle soit franco-allemande ou tout ce que vous voulez, c'est encore pire. Mais vos jeunes, là, vos satanés jeunes, ils ne veulent que ça, être réconciliés, avec eux-mêmes, avec le genre humain, avec les animaux, avec les plantes, et même avec les minéraux, ils ne veulent être l'ennemi de personne, ils ne veulent être haïs par personne, ils ne comprennent même plus ce que c'est qu'un ennemi ! Et puis de toute manière, quelle différence entre un Allemand et un Français, hein ? Ils aiment tous les deux le foot, ils ont de grosses bagnoles tous les deux, ils écoutent la même musique, ils sont aussi cons l'un que l'autre, aussi trouillard l'un que l'autre, aussi aveugle et sourd l'un que l'autre, ils ont aussi mauvais goût l'un que l'autre, ils sont aussi déculturés l'un que l'autre, ils parlent le même genre de langue et ils mangent la même chose. Et vous voudriez qu'ils se fassent la guerre ? La guerre, de toute façon, plus personne ne sait de quoi il s'agit. Vous en connaissez, vous, des jeunes qui lisent de récits de guerre ? Évidemment, je parle des Kevin, pas des Mouloud — je dis ça parce que je sais ce que vous allez me rétorquer ! "Ennemi" et "guerre" sont des mots dont ils ne comprennent pas le sens, sauf dans un jeu vidéo ou dans le sport, cet ersatz pourri de batailles militaires. Vous connaissez les films de Michael Haneke ? Voilà où est passée la violence. Elle s'est retournée contre soi-même, comme toujours, quand elle ne trouve pas à s'employer utilement. Quand le monde devient un immense terrain de jeu pour enfants, la violence immémoriale des humains se retourne contre la société dont ils sont issus, contre la famille dont ils sont issus, contre les voisins, contre les proches, contre eux-mêmes. Pas d'ennemi, cela signifie que chacun est l'ennemi de chacun. Avant on allait se faire trancher la gorge à l'autre bout du monde ; maintenant, on trouve ça au coin de la rue. C'est ça le mondialisme. 

— Nous nous éloignons un peu du sujet, Georges !

— Pas du tout. L'ennemi, c'est le fondement de ma philosophie.

— Oui, peut-être, mais moi je vous parlais de Noir Caca et de Verdun.

— Ça vous intéresse vraiment ?

— Je suis là pour ça.

— Vous m'emmerdez, j'ai d'autres chats à fouetter.

— Oui, on sait, vos petits machins qui n'intéressent personne.

— Qu'ils n'intéressent personne fait qu'ils me passionnent.

— Ça, on s'en serait douté…

— Écoutez, mon petit monsieur, si je ne m'intéresse pas à mes petits machins, qui s'y intéressera ? Vous venez me faire suer avec vos histoires de Grande Guerre et de merdeux qui dansent sur des tombes, que voulez-vous que je vous dise, que ça me passionne ? Adressez-vous à Philippe Muray, si vous voulez savoir qu'en penser.

— Il est mort.

— M'étonne pas de lui ! Eh bien moi je suis encore vivant et je vais encore vous emmerder pendant un petit moment. 

mercredi 8 juin 2016

Bérangère et les valeurs sûres



Elle me dit : « Ah mais je ne suis pas du tout d'accord ! » Il ne s'agit pas d'être d'accord ou pas d'accord, il s'agit de parler français.


J'adore quand des bien-pensants, sur Facebook ou ailleurs, parlent de "sites d'extrême-droite" qui délivrent des nouvelles qu'ils (les bien-pensants) ne voient nulle part ailleurs. Des nouvelles qu'on ne voit nulle part sont forcément suspectes, pour ces gens-là, qui s'abreuvent sans doute à la télévision, à Libé ou dans les journaux de référence.

Il m'est arrivé à de nombreuses reprises de faire de la "réinformation", c'est-à-dire de diffuser de ces nouvelles que les "grands médias" ne trouvaient pas assez nobles pour être communiquées aux Français, et, à de nombreuses reprises, on m'a fait ce même reproche : « Mais votre truc, là, vous le tenez d'un site d'extrême-droite ! » Eh, est-ce de ma faute, moi, si les sites "non d'extrême-droite" ne veulent pas en parler ? Sans compter que très souvent, c'est simplement faux. En fait de "sites d'extrême-droite", il s'agissait seulement de sites qui se contentent de diffuser des informations trouvées dans… la presse régionale. Bon, et puis même si c'est un site vraiment d'extrême-droite, est-ce pour cela que l'information est fausse ? Je ne vais pas reprendre le vieux cliché, mais tout de même, si Adolf Hitler dit qu'il fait beau un jour de grand beau temps, va-t-on s'empêcher de dire la même chose que lui au prétexte que c'est lui qui l'a dit (à condition de bien vouloir considérer que "l'extrême-droite" est forcément hitlérienne, ou qu'Hitler était d'extrême-droite, ce qui est  discutable…) ? Je sais, il est désagréable de dire la même chose qu'un con, par exemple, ou qu'un salaud, mais avouez que ça arrive ! 

Mais quel admirable système, quand on y pense ! Une nouvelle vraiment nouvelle, c'est-à-dire qui n'a pas ce caractère de marronnier insipide, une nouvelle qui n'intéresse pas (seulement) le Paris du onzième arrondissement, ou du Marais, est tout simplement une non-nouvelle que seuls des sites forcément louches peuvent avoir le culot de communiquer à leurs lecteurs. Et si, en plus, il s'agit d'une information qui a un caractère de mauvaise-nouvelle, c'est-à-dire qui contredit la doxa du Parti dévot (la Gauche divine), c'est non pasaran. Une nouvelle idéologiquement désagréable n'est PAS une nouvelle, elle est donc forcément suspecte, et, dès lors, attribuée à "L'EXTRÊME-DROITE", puisque la seule chose dont il convient de se méfier réellement, en régime dévot, c'est L'EXTRÊME-DROITE. Votre nouvelle est donc automatiquement décrédibilisée, suspecte, ce qui permet de s'en débarrasser sans ambages. En fait, l'idéologie se débarrasse de ce qui pourrait la gêner en prenant le prétexte de l'idéologie ; joli tour de passe-passe. Le "doutuparle" poussé au paroxysme, ça donne un monde où plus personne ne parle vraiment. 

On pourrait a contrario penser qu'une nouvelle qu'on ne voit nulle part ailleurs est une nouvelle brûlante, qui dérange, qui inquiète, et qu'il y a donc lieu de révéler… Mais ça, c'était avant, avant que le gauchisme ne s'institutionnalise et que l'idéologie remplace la politique et la recherche du sens, avant que prendre des vessies pour des lanternes soit devenu le réflexe conditionné qui vous sauve de l'infâme et de la mauvaise réputation.


Toutes les querelles, non, j'exagère, pas toutes, mais la très grande majorité, disons 97% des querelles sont des disputes crées presque entièrement par le langage, par le(s) défaut(s) de langue, par l'incommunicabilité, par la difficulté énorme qu'ont les gens, de plus en plus, à se comprendre entre eux, et même… eux-mêmes. Je vérifie ça dix fois par jour et cinquante fois par semaine. 


Le droit du sol (blanc) sera supprimé, et remplacé par le droit du sol dièse (noir). Ah, merde, c'est pas ce qui était prévu !


B. : « Mais enfin, on peut pas faire de différence, tous les métiers se valent ! »
Moi : « Ah bon ? Allez demander ça à un ouvrier à la chaîne ! »
B. : « Je suis désolée, mais tous les métiers se valent ! »


Les clichés souvent parlent à notre place, c'est plus fort que nous. Le dentiste te demande ce que tu lis. Tu lui réponds. Il réplique : « C'est une valeur sûre. » Et là, tu t'entends répondre que « le nouveau roman a tout de même mal vieilli. » Mais pourquoi je dis ça, moi ? Ce n'est pas du tout ce que je pense ! Ou plutôt si, je le pense un peu, mais, en l'occurrence, ce roman-là, celui que j'avais dans son cabinet, je ne trouvais pas qu'il avait tellement vieilli, et même, en un sens, pas du tout. Et d'ailleurs, est-ce que je le pense tout court ? Rien n'est moins sûr. De toute façon, on a du mal, aujourd'hui, un demi-siècle après, à savoir exactement ce qu'est le nouveau roman. Mais, certes, Robbe-Grillet, et ce Robbe-Grillet-là (La Jalousie), en particulier, c'est indéniablement du nouveau roman. Alors pourquoi ai-je répondu ça ? Pourquoi ça a répondu cela, à travers moi ? Sans doute parce que, pris de court ("valeur sûre" ?), je n'ai pas su quoi répondre. La "valeur sûre" m'a déstabilisé, c'est vrai. Valeur sûre, Robbe-Grillet ? Comment ça, valeur sûre ? J'aurais eu un Stendhal, un Flaubert, un Balzac, un Chateaubriand (encore que là, il n'aurait sans doute pas parlé de "valeur sûre" (ou peut-être que si ?)), voire un Simenon, un Racine, un Proust, un Pascal, bon, j'aurais entendu « une valeur sûre » sans me démonter ; je ne sais pas ce que j'aurais répondu mais je ne me serais pas démonté. Bon, je n'ai pas su quoi répondre, d'accord, mais ça n'explique pourtant pas pourquoi ce cliché m'est venu aux lèvres. (Et d'ailleurs, tiens, aurait-il dit la même chose de Duras, Claude Simon, Robert Pinget, ou même Nathalie Sarraute ? Sont-ce des "valeurs sûres" ? Non, il a bien dit cela en voyant un livre de Robbe-Grillet (chez Robbe-Grillet, La Jalousie est sans doute un de ses plus fameux romans, c'est vrai (est-ce que cela veut dire qu'il ne connaît que ce roman-là de Robbe-Grillet ? (Aurait-il pu dire la même chose des Gommes ?))). Tout de même, Robbe-Grillet n'est pas le plus célèbre auteur de ce qu'il est convenu d'appeler nouveau roman (enfin si, mais seulement pour les amateurs de nouveau-roman) ! Robbe-Grillet, lecture de dentiste ? Pourquoi pas, en somme, mais si vraiment il lit Robbe-Grillet, que lit-il à côté de Robbe-Grillet ? (Beckett, Duras, c'est possible, Pinget, Butor, c'est déjà moins probable…Claude Ollier, non, quand-même pas… (Au fait, Perec est-il un auteur de nouveau-roman ?))) Pourquoi un cliché nous vient aux lèvres, ou plus exactement, pourquoi tel cliché nous vient aux lèvres en telle occurrence ? [Valeur sûre => vieillir…] Il semblerait que j'aie voulu (un peu sottement) le contredire, mais le contredire sans le contredire. Oui, il s'agit bien d'une valeur sûre, je suis d'accord avec vous, mais tout de même, une de ces valeurs sûres qui sont susceptibles de vieillir ? Mais une valeur sûre peut-elle justement vieillir ? Une valeur sûre, c'est un classique, en somme, et un classique, chacun sait que ça ne se démode jamais. En même temps, dire d'un "nouveau roman" que c'est "un classique" est peut-être un peu osé (non, pas forcément, un genre qui en son temps a voulu être neuf (même radicalement) ne peut pas prétendre l'être un demi-siècle après (mais il n'est pas non plus certain qu'il ne puisse pas le rester, après tout)). Je suis d'accord avec vous mais pas complètement. D'ici à penser que je ne l'ai pas pris tout à fait au sérieux, il n'y a qu'un pas. (J'avais déjà remarqué, au premier rendez-vous, que ce dentiste semblait s'intéresser à ce que je lisais : j'avais donc en moi plus ou moins consciemment le sentiment qu'il s'agissait d'un dentiste "littéraire". Mais précisément, cette manière de sembler s'intéresser à ce que lit son patient (la première fois, je crois que j'avais avec moi les Récits de la Kolima) n'est-elle pas un peu démonstrative, un peu trop pour être authentique ? Est-ce d'une pose qu'il s'agit ? (Quand deux êtres se parlent, ils échangent des mensonges. Pas des mensonges purs, des mensonges 100% mensongers, mais pas non plus de vérités 100% vraies. La vérité se fraie un chemin à travers le mensonge, toujours ; elle s'en détache, plus ou moins nettement, elle vient à la surface pour respirer, avant de repartir dans les profondeurs, qui sont peut-être sa véritable demeure. Heureusement que la vérité n'a pas de branchies !) Et, s'il s'agit d'une pose, s'agit-il d'une pose qu'on pourrait qualifier de "réactive" (on peut imaginer qu'il existe deux sortes (au moins) de poses : la première, de premier degré, consiste à vouloir simplement donner une certaine image de soi ; la seconde, qui n'agit qu'en réaction à l'image donnée par la personne qui nous fait face, consiste à se rebeller contre une supposée discrimination : vous êtes un littéraire, vous (valeur qui, jusqu'à il y a peu, était encore intériorisée, au moins par les gens qui ont au minimum mon âge, comme positive), je vais donc vous (dé)montrer que je le suis (au moins autant que vous)) ? Est-ce que c'est cette impression-là qui m'a conduit à réagir à l'aide d'un cliché, et d'un cliché qui, en plus, ne dit pas ce que je pense (car il est également possible de s'enrôler sous la bannière d'un cliché qui nous correspond) ? J'aurais ainsi inconsciemment réagi par un semi-mensonge (le cliché) à un autre semi-mensonge (la pose réactive) ? 



La jalousie a vieilli en moi. Elle s'y est épuisée. Ou alors elle est tellement et profondément enfouie, comme la vérité, que je n'en possède qu'un souvenir un peu fatigué. Mais qui sait, peut-être n'est-elle endormie que pour mieux se réveiller, plus vivace et dangereuse que jamais. Pour l'instant, du moins, elle est comme ce mari qui voit tout mais qu'on ne voit jamais, qui décrit ce qu'il voit, et ce qu'il voit c'est son absence à lui, et la place démesurée que prend l'autre à la fois dans les signes émis par sa femme et les signes auxquels elle est sensible. La jalousie fait plus mal qu'une dent arrachée, elle m'a terrorisé, quand j'étais plus jeune. 

mardi 24 mai 2016

Au fur et à mesure



Pourquoi (et comment) le temps passe-t-il ? A-t-il besoin de nous pour passer ? Il semblerait bien que non — même si la chose ne nous arrange pas vraiment —, car nous ne sommes là que depuis peu, alors que l'univers (et donc le temps) sont à peu près sept mille fois plus anciens que nous. L'espace-temps est une entité qui n'est pas elle-même temporelle. Il est statique, amorphe, sans motricité, là depuis toujours, et il est donc très difficile d'expliquer le passage du temps. Einstein affirme que chaque observateur suit sa propre ligne d'univers, se déplace dans l'espace-temps, et c'est sa propre motricité (celle de l'observateur) qui crée l'impression qu'il a que le temps passe. Ce qui est présent pour moi n'est pas forcément présent pour un autre observateur, c'est une donnée locale. Quand je suis assis dans un train et que je regarde par la fenêtre le paysage défiler, le paysage ne défile pas, c'est moi qui défile, ou plutôt, c'est le train dans lequel je suis assis qui défile, me donnant l'impression que le paysage "défile". Le paysage existe bel et bien à l'endroit où je ne me trouve pas encore. Tous les endroits du paysage, qui pour moi, observateur, ne seront que durant une fraction de seconde, sont là, avant et après que je les voie, ils co-existent dans l'espace-temps. Leur présence (à moi), leur présent (à moi), n'a pas plus de réalité que le paysage du passé, ou que le paysage du futur. Tous les éléments de l'"univers-bloc" existent, mais on ne les découvre que pas à pas, moment après moment, au rythme de son propre parcours dans l'espace-temps. La réalité est une partition de musique. Toutes les notes sont écrites, sont là, toutes les notes co-existent statiquement sur une feuille de papier, mais vous ne les entendrez, elles ne deviendront réelles, effectives, qu'au moment où l'exécution par l'interprète en sera arrivé au moment T, l'interprète t-e-m-p-o-r-a-l-i-s-a-n-t la totalité du sonore virtuel (écrit), le faisant apparaître au fur et à mesure de son avancement

Il y a des siècles, il y a du temps, il y a de la durée, il y a un passé, un présent et un futur (encore que nous venons de voir que ces notions sont sujettes à caution), et il faut qu'il y ait du temps pour que le son existe, puisque chaque son a une histoire. Et pourtant, la partition est là, quelque part — dans un tiroir, ou dans l'esprit du compositeur, ou dans la mémoire de l'interprète. Notre vie a donc aussi sa partition, quelque part, mais nous n'y avons pas accès. (Seul Dieu la connaît, comme il connaît toutes les partitions de toutes les créatures de l'univers. Être Dieu, c'est même exactement ça, c'est connaître la partition, et peut-être l'avoir écrite.) 

Nous vivons au fur et à mesure, alors que la musique est toujours déjà là, en son état originel. 

Longtemps, nous avons cru que le son était une entité stable, linéaire, homogène, alors que nous savons aujourd'hui qu'il n'en est rien. C'est le timbre (et ses métamorphoses) qui nous a permis de comprendre que les sons évoluaient dans le temps, et d'une manière qui est tout sauf linéaire. Je suis toujours extrêmement frappé de la proximité du temps et du son. Vous croyez jouer une note ? Non, quand vous jouez un do, vous faites entendre un faisceau de sons, que votre cerveau appréhende, entend, comprend comme un do, ce qui est très différent. Vous pensez que le do que vous venez de jouer est le même pendant toute la durée de son existence ? Pas du tout. La musique concrète nous a appris, empiriquement, que presque toute l'information (le sens) se tenait dans l'attaque du son, et non dans la tenue qui suit cette amorce. Pourtant elle est si brève, cette attaque, qu'elle en est quasiment insaisissable. Et le plus étonnant est que ce commencement est un bruit, ce qui signifie que les composantes de ce son ne sont pas de même nature que ce qui va suivre. Elles sont plus complexes, plus difficiles à déchiffrer. Chaque attaque d'une note est un "big-bang" en miniature : une petite explosion d'où est extrait tout ce qui va ensuite servir à constituer la note, à la faire durer, à l'entretenir, à lui donner une forme, un timbre, une couleur, à en donner une occurrence (un présent) reconnaissable, identifiable, et parlant. La durée, ce sont les voyelles, l'explosion initiale, ce sont les consonnes. Les voyelles, ce sont les couleurs, le temps, la durée, la ligne, les consonnes, ce sont le choc, l'entame, le bruit, l'étincelle, l'amorce, le point. Chaque note est la rencontre du temps et de la vibration, du geste et du souffle, du commencement et de l'entretien, de la verticalité de l'événement et de l'horizontalité de la métamorphose. 

Vous croyez que vous vivez une (et une seule) vie ? Non, le temps, votre "ligne d'univers", n'est pas une ligne droite et univoque, elle n'est pas parallèle aux lignes d'univers de vos semblables, elle peut les croiser, les multiplier, les diviser par elle-même, les augmenter, de la même manière que les lignes d'univers des autres vous augmentent d'un coefficient de vie, difficile à évaluer, certes, mais sensible, efficace. Tout cela produit du son : les frottements entres les êtres, contrepoints, accords, les altérations, les interactions avec le monde, avec la nature, avec la violence, avec la peur, tout ce système crée une vibration audible qui modifie en permanence votre équilibre, c'est-à-dire vous inscrit dans le temps, vous donne une signature, un timbre, inimitable, unique, irremplaçable. Votre vie, ce timbre unique et singulier, est fait d'une multitude de sons qui s'engendrent les uns les autres en un faisceau harmonique plus ou moins régulier et épuré, et rien ne vous empêche de vivre à l'intérieur de tous ces sons, de tous ces contrepoints, d'en explorer les possibilités, inouïes pour la plupart, et ainsi d'habiter plusieurs mondes contemporains ; (mais) seule la musique permet cette co-existence, ce dialogue simultané entre plusieurs voix et plusieurs voies. Cette coïncidence est une grâce qui se mérite.

L'être vivant est cette chose qui est obligée de suivre le cours du temps. Il ne peut pas s'en extraire, sauf très momentanément, par un effort d'imagination. On ne peut pas ne pas mettre une flèche sur le cours du temps, ce serait ridicule, ou puéril. Cependant, la musique est sans doute de tous les arts celui qui est le plus à même de creuser un point particulier de ce cours du temps, non pas de l'étaler (dans le temps) — ce ne serait plus un point —, mais de le creuser, de lui donner une profondeur, une dimension autre, par les analogies qu'elle instaure de manière subtile avec d'autres paramètres de la matière sonore. Le vocabulaire dit cela très bien, car tous ces paramètres ont des noms qui empruntent à d'autres catégories que les leurs propres. On parle de la couleur du son, on parle de l'enveloppe du son, en plus que du timbre, et l'harmonie est à la fois une qualité et une science, en plus d'être une figure (un personnage) mythologique et un rapport (le rapport, qui serait lui-même à la fois la rencontre, et la mesure). Personne (sauf maladie, ou drogue) ne voit les sons, et personne non plus ne les unit à la mairie ou à l'église, et pourtant, tout le monde sait qu'ils ont une physionomie, une épaisseur, une allure, qu'ils s'attirent ou se repoussent, et qu'ils établissent entre eux des liaisons plus ou moins dangereuses ou amoureuses (ce qui est loin d'être contradictoire). En chaque point, en chaque instant, en chaque moment de la musique en train de suivre le cours du temps, tous ces paramètres peuvent être précipités, et, souvent s'échanger les uns avec les autres, comme par un tour de magie. Tous les compositeurs, par exemple, savent bien qu'entre la partition — c'est-à-dire cet ensemble formel et symbolique des signes éteints — et la musique, s'établit une liaison plus ou moins forte, plus ou moins étroite, plus ou moins harmonieuse. Il arrive qu'une partition aime ce qu'elle est en train d'énoncer (pour le compositeur), mais il arrive aussi qu'elle se rétracte, qu'elle n'ait pas envie de donner tout ce qu'elle possède en elle de possibilités, qu'elle en garde une part par-devers elle, alors que partition et musique appartiennent à ces champs hétérogènes, l'une n'étant que la description normée de l'autre. Et tous les compositeurs savent également que la mémoire de l'auditeur se cristallise en de certains points du discours musical alors qu'en d'autres elle flotte, ou même se retire complètement — c'est même la gestion efficace et poétique de cette mémoire auditive qui fait toute la profondeur d'un musicien digne de ce nom. Les événements musicaux se temporalisent d'une manière toute singulière, qu'on soit chez un Mozart ou chez un Schubert, par exemple. Autant et peut-être plus encore que le lexique et la grammaire de leur musique, c'est cette manière d'ouvrir et de remplir l'espace-temps propre à leur langage, de lui donner corps, de l'inscrire dans le temps qui passe, qui fait toute la différence. On pourrait presque dire que chaque compositeur écrit une histoire du Temps à lui tout seul, qu'il en donne, pour le moins, une interprétation originale, que ce soit dans une œuvre donnée, ou que ce soit tout au long de sa vie, à travers les diverses œuvres composées, qui se répondent les unes aux autres. Leur musique se respire, car elle est alternativement ouverture et fermeture, tension et détente, précipité et soluté, et qu'elle donne au temps les occasions idoines d'épouser une matière qui lui ressemble. 

Dans la vie de tous les jours, quand nous sommes conscients de nous-mêmes, nous savons bien que les moments où nous sommes réellement attentifs à ce qui "se passe" sont extrêmements rares. C'est la mémoire et l'intelligence qui (re)constituent la trame de nos vies, et nous donnent l'impression d'une continuité qui n'existe pas. Ordinairement, la vie ressemble à une succession d'îlots reliés par des étendues d'eau plus ou moins vastes. Ce qui court dans cette eau, bien que très mystérieux, est en même temps ce qui nous permet de croire que nous sommes le même à l'instant A et à l'instant B, qu'il n'y a pas de rupture entre les deux moments. On pourrait certainement dire que la plus grande partie de nos vies est faite de ces courants mystérieux (ou peut-être ces mares) dans lesquels nous étions plus ou moins endormis, inconscients, nous laissant porter par le temps. Il y a beaucoup de choses que nous ignorons, dans la musique, beaucoup de choses que nous n'entendons pas, ou pas bien, mais ce n'est sans doute pas le moins important. Il est à peu près certain que même le compositeur ignore ce qu'un auditeur va entendre de sa musique ; entendre, c'est-à-dire à la fois ouïr, distinguer, et retenir. Le temps ne passe pas de la même manière pour tout le monde, et ne passe même pas deux fois de la même manière pour une seule personne. Si le style c'est l'homme, le temps, c'est l'auditeur, et le compositeur doit composer avec cette donnée fondamentale.

Vous voulez réaliser le vieux rêve de l'humanité, et "voyager dans le temps" ? C'est très simple : écoutez de la musique. De la vraie ! Vous voulez affronter le vrai Réel, le Réel vrai ? Composez de la musique… quand vous aurez le temps.

lundi 9 mai 2016

L'Instant Cavanna (troisième épisode : "Messe pour une nuit ordinaire")



J'aime tout de Rosa. Quand il se réveille, il voit cette fille qui le regarde. Elle est assise sur un canapé, comme lui, et semble le regarder. Elle fixe la caméra. (La caméra ou l'écran ?) Elle semble attendre quelque chose. Il se surprend à dire : « Eh ? » Elle répond : « Eh ! » Il éteint la télé. C'est vrai ? Oui, c'est vrai. Le bruit de la mer. Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. Toutes les mamans vous offrent des petits pots. Il ouvre les volets, regarde au dehors. De grands éléphants majestueux marchent lentement dans le jardin. Ma mère est une Italienne. Lèvent leur trompe vers la fenêtre et interprètent les Equales de Beethoven. Eric Dolphy est assis à la petite table en fer, il écoute les éléphants en buvant un verre. Il dit : « Moi aussi j'ai fait du piano quand j'étais petit. » Pour toi, et aussi pour moi. Ferme la porte à clef et laisse la clef au bar. Ce matin un kamikaze est entré dans la cuisine il m'a demandé un bol de café je lui ai servi avec des tartines au miel son bol de café il s'est assis nous avons parlé un peu du temps qu'il fait et aussi de nos projets de vie respectifs puis il est parti j'ai lavé son bol rangé la cuisine et je suis allée me doucher en chantant une vieille romance française c'est à ce moment-là que j'ai pensé à mon chien dans la terre et j'ai pensé il doit avoir bien froid le pauvre je ne chanterai plus de vieille romance française il fait trop chaud. Ils n'agissent que durant la première pâleur du jour et ensuite dorment comme des morts. Un système antivol qui équipe le puissant 4x4 de Philippe Gletty. Elle ne bouge pas. Vers dix heures trente, il a passé un coup de fil important à un ami, lui aussi chef d'entreprise dans la région. Sa voix, son visage, son accent, ses cheveux, ses expressions, sa taille. Je suis un déserteur, quelqu'un qui a envie de dormir, de marcher de rêver. Je vends rien du tout, je reste ici pour toi. Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême ! Les sushis souchiens à l'onde jusqu'à Poitiers en djellaba comme les cuisses des jeunes filles dépassent des jupes. Coppé peut-il faire mouiller la barre des Écrins encore si Johnny en métastases pour les sports de glisse oui mais Malika et ses petits pâtés tièdes fourrée a des engagements de jeunesse dont elle ne se cache même pas sans pour autant se cacher le visage dans un cloître à potager. Que Martel soit ici ou là sans escale les siècles allaient et venaient on aurait dit dans les deux sens place Saint Georges à rebours. L'impression que nous sommes en première ligne de notre vie est une illusion, c'est la raison pour laquelle nous recouvrons la réalité de paroles, car le silence nous prouverait immédiatement que nous n'y sommes pas, en première ligne, et nous obligerait à nous demander qui s'y trouve à notre place. Il s'est endormi devant la télévision. Il la regarde. Brune, blonde, rousse, petite, longue, complexée, endormie, hystérique, aphasique, le bateau, la cuisine et l'algèbre, vous voudriez pas en plus que je fasse le ménage ! Elle fait son yoga. Non loin d'elle, Luna est dans son panier en osier. Le ventre plat, le dos droit, elle a l'air sérieuse comme une papesse yankee qu'on a privé de son hamburger. « Tu me ramènes à Marseille ? » Ettie est sur le balcon à six heures et quart. À part ça tout allait bien. C'est dans la nuit que les choses se sont vraiment gâtées, quand le téléphone a sonné, vers deux heures du matin. Il dit au cameraman : « Tu sais que tu as laissé le cache sur l'objectif ? » Après ça, dormir mille ans. Sœur Martine me fait part de sa souffrance. Nous allons communier en Bizet. Ce mouvement avait donc besoin de la structure la plus élaborée et la plus dramatique. Le petit Jésus est en apprentissage chez un teinturier de Tibériade. Ah ! Je n'entrerai pas dans la douceur du nid. Quand elle bâille, tout va bien. Il faut que tu apprennes à détester les Beatles et à aimer Claude François. J'aime tout de Rosa. Tout est dans les cartons. C'est loin… Mais finalement, loin de quoi ? Luna part avec moi, donc je ne suis loin de rien. Le piano me rejoindra plus tard, il a droit à un voyage à lui tout seul. Je laisse tous mes livres à Z, qu'elle les jette si ça lui chante. Je n'emporte que mes partitions. Et les cahiers de ma mère. Ce soir, je fais un feu. Toutes les photos de mes ex et les poils de ma barbe. La fin du jeu. À la rame, et que ça saute ! La France a vécu, elle n'avait qu'à saisir sa chance. Il fait déjà chaud et toutes les mamans vous offrent des petits pots. Les politiques connaissent la chanson, oui. 

Arrivés à l'instant zéro, nous ne sommes pas très rassurés. Faut dire que ça caille sérieux ! En deçà du big-bang, genre. Mais Fabien Oguh n'en a cure. « C'est bien parti », se dit-il. Le premier cahier n'est pas désagréable au toucher. Ça lui fait penser aux cuisses de Marlène quand elle vient de s'épiler. Il aime bien jouer aux petits pots avec Marlène. Elle lui dit souvent : « Fabien, tu n'auras pas ma haine. » Le genre de phrase qui le met dans tous ses états. C'est pour ça qu'ils ne dorment pas ensemble. Dès qu'il a une érection, de toute manière, Marlène se précipite pour mettre le premier Brandebourgeois à fond les manettes. Elle aime bien la purée de brocolis, Marlène. Mais bon.

dimanche 8 mai 2016

La Phrase



« Toutes les mamans vous offrent des petits pots. »

Les Facebookiens



Cultrún, cascahuillas, pifilca, trutruca, torompe, ça sonne clair et dense : corne brûlée aux herbes dans le silence vertical du désert. Le crâne gicle en rythme stoppé, le cheval sous le nuage étire une croix à dents, et une calme stupeur déchire la dent du courageux. Ils sont peu nombreux mais on les entend partout. Leur magie courbe le matin et remue l'océan vidé d'eau. Ils ont de la glace sous les yeux et la cendre volcanique les nourrit. Leur conquête est nocturne et leur jouissance minérale. Ils n'agissent que durant la première pâleur du jour et ensuite dorment comme des morts. Leurs vêtements sont faits de branches trempées dans du gras de baleines et leur terre n'est pas plus large que cinquante hommes allongés. Ils se nourrissent de poissons et mangent les yeux des morts aux solstices. 

lundi 2 mai 2016

Carlitos



« C'est mon oreille, très tôt, qui a guidé mon geste… » 

« Ils ont même été jusqu'à me faire don d'un piano quart de queue suisse, de marque Schmidt-Flohr, qui devint 'mon' instrument, mon confident le plus cher. Je me souciais peu de sa facture et de son origine, je l'aimais, voilà tout ; mais je me souviens du sentiment qui m'envahit, des années plus tard, lors de mon tout premier voyage en Europe, quand l'avion toucha la piste de l'aéroport de Zürich : une sensation inattendue d'affection et de douceur, directement liée au fait que j'étais dans le pays de mon piano, dans la terre natale de l'incomparable compagnon de ma jeunesse. » 

« La rumeur a fini par atteindre Otto Klemperer, de passage à Buenos Aires, qui demanda à entendre l'enfant de neuf ans. Le grand homme s'est déplacé jusque chez nous. Je ne suis pas prêt d'oublier la vision de ce maître, mesurant près de deux mètres, s'encadrant dans le porche de notre humble logis. » 

« [Nous avons joué] le concerto de Grieg. Inutile de souligner la valeur de ce souvenir. À l'issue de concert, Klemperer me fit don d'une petite statuette et aussi d'une pièce de piano, à jouer, disait-il, "quand tu seras grand". Je l'ai apprise en quelques heures et je la lui ai jouée le lendemain, peu avant son départ d'Argentine. Je me souviens de sa stupéfaction… Il corrigea quelques tempi sur le manuscrit et dans un dernier geste de gratitude il m'offrit la partition de Fidelio, qu'il travaillait sans cesse et qui le suivait dans ses voyages. J'ai appris plus tard qu'il avait écrit au président Perón pour me recommander à son attention1. »

« — Dans la foulée du concert Klemperer, tu es invité à redonner Grieg, toujours avec le bel orchestre du Théâtre Colón, mais placé cette fois sous la direction de Manuel Rosenthal. 
— En cette occasion, je fus moins marqué par le concerto que par l'exécution de Daphnis et Chloé. On le sait, Rosenthal dirigeait Ravel comme personne. »

« Ma dette est considérable. Theodor Fuchs était un excellent pianiste, mais aussi quelqu'un qui pouvait passer des heures sur l'analyse d'une partition ou sur la mise en lumière d'un procédé d'écriture. Tout naturellement, il avait développé des dons de chef d'orchestre et de pédagogue. Son enseignement visait à former des musiciens complets et il attirait des jeunes très doués, concurrençant ainsi, directement, l'influence du pianiste italien Vincenzo Scaramuzza, alors très en vogue sur la place de Buenos Aires. Il suffit pour s'en convaincre de se souvenir d'un après-midi hebdomadaire, où son agenda d'enseignement ne manquait pas d'allure. Qu'on en juge : De 16h à 17h, Marta Argerich prenait des cours d'écriture. De 17h à 18h, j'avais ma leçon. À 18h, Mauricio Kagel venait analyser un drame de Wagner… »

« Dans le quartier qu'habitait Fuchs (Belgrano), une rue importante était juive d'un côté et… nazie en face ! »

« À dix-huit ans, je fus accueilli comme répétiteur au théâtre Colón par Roberto Kinsky, un chef hongrois. Je me souviens encore précisément de la première œuvre que j'eus à préparer : la "Passion selon saint Jean", avec de grands chanteurs du moment. Très vite, je devins le répétiteur pour le répertoire wagnérien, ce qui me permit de travailler avec Marga Hœffgen, Wolfgang Windgassen, Hans Hotter, Birgit Nilsson, Ursula Bœse… Je connais encore par cœur la "Tétralogie", et surtout "Tristan et Isolde". C'était un travail merveilleux. »

(Carlos Roqué Alsina, d'Alexis Galpérine, aux éditions Delatour)


(1) « (…) Carlitos est la gloire de la musique en ce monde, et il n'est aucun pays qui ne serait fier de le compter parmi ses citoyens. » Otto Klemperer

vendredi 29 avril 2016

« Il y avait toujours des jolies filles assises près des touches graves du piano. »



Chaque journée à ne pas sortir de chez moi est une victoire sur le monde. Je m'amuse tellement à lire les autres. C'en devient presque obscène. Être sur Facebook, par exemple, c'est aussi amusant que de lire Molière. J'ai découvert une mine intarissable de précieuses ridicules ; je ne m'en lasse pas. Je suis heureux comme un enfant à qui l'on a offert un jeu à Noël. Internet, paradis des voyeurs. 

Je mélange les lectures webmatiques avec la lecture traditionnelle. J'écoute Jankélévitch sous-titré, c'est merveilleux de drôlerie. En même temps, j'écoute les premières sonates de Mozart. L'herbe a beaucoup poussé, les fleurs sont toutes sorties, le jardin est en pleine exubérance, il me ravit, j'habite au milieu de la jungle. Cette nuit, j'ai découvert le Big Bounce. Enfin autre chose que ce foutu Big Bang ! Boulez, Musset, Verlaine, journal de Richard Millet, Chalamov, Scherchen. Ce pauvre Millet ferait mieux de ne pas publier ce journal, qui éclaire sa personnalité d'une lumière impitoyable. Il a le béret incliné sur l'oreille, c'est le Lazare Ponticelli de la littérature. Vous me direz…

Ponticelli, ça me fait penser évidemment à ponticello, jouer "sul ponticello", pour les cordes. « On peut amplifier le crescendo en venant jouer de plus en plus près du chevalet (…) » note Hermann Scherchen dans son texte sur la direction d'orchestre. J'apprends énormément dans ce livre.  

J'ai rêvé de Sarah, cette nuit. Sarah sul ponticello, Sarah sur le petit cheval cabré. Sarah me jouant la sarabande de la cinquième suite, nue dans la chambre du sixième étage. Sarah à la cigarette, Sarah au ventre plat, Sarah dont j'ai relu de vieilles lettres hier, des lettres si enfantines. The Big Bounce… La Joie du mandarin de cuivre… Le printemps à Paris, l'Odéon, le Procope. Oser…

Oser, ce n'est finalement pas si simple. Du moins le constate-t-on chaque jour en voyant le peu de facilité qu'ont les gens autour de nous à se livrer tels qu'en eux-mêmes, à jouer, à ne pas se prendre au piège de leur image. Être léger pour être profond. Le texte biblique est-il : « Dieu est créateur de toute chose dans l'univers. » ou bien : « Dieu est créateur de toute chose. » [dont l'univers]. Ça change tout. Dieu est-il dans l'univers, ou est-il extrinsèque à l'univers ? Si l'univers est incréé, il est en quelque sorte le grand rival de Dieu. 

« Fernand me fait découvrir le Clavier bien tempéré par Richter, que j'écoute en regardant une petite pluie d'orage. » Hier j'ai découvert, grâce à Hugues Dufourt, sur Facebook, une pièce de Bach pour clavier que je ne connaissais pas. Un aria avec variations, le BWV 898. Œuvre très séduisante, un peu dans le style des toccatas, dont l'aria final est étrangement nommé variation. Il y a quelque chose de cabré, dans les toccatas de Bach pour clavier, qui me plaît infiniment. Une fleur qui se dresse, au printemps, dans toute la gloire inconsciente de sa jeunesse… Chants d'oiseaux, piano, café. « Il y avait toujours des jolies filles assises près des touches graves du piano. » Les jolies filles ne le resteront pas longtemps. On met beaucoup de temps à comprendre ça. C'est inadmissible. Les plus jolies sont celles qui ont le plus à perdre ; ça les rend folles. Littéralement. 

Où sont passés mes carnets ? Où sont passées mes jeunes années ? Aujourd'hui, j'ai envie de vivre en mi majeur

mardi 26 avril 2016

L'Instant Cavanna (deuxième épisode)



Mais voyons concrètement à quoi ressemble un instant zéro, chez Fabien Oguh. Avant que de songer à inscrire à l'encre des phrases sur ses grands cahiers vierges, il remplissait chaque soir des cassettes audio de sa voix chemtrailisée. Écoutons un peu sur quelle matière féconde le marteau de son esprit frappait sans relâche depuis ses onze ans. En fond sonore, l'opus 109 de Ludwig van Beethoven. 

« Pourquoi c'est à la mode pas rancunier ce n'est pas une raison pour me suis intéressée elle-même c'est au contraire une vente de ne pas s'y intéresser. L'as rome personnellement je ne m'intéresse pas rien et c'est à la mode dans l'importante attribuée alors voilà qu'aujourd'hui par nos contemporains je ne vois rien d'autre que couple le plus quand la passion égaler la nuit dernière. Seulement le 28e ce nouveau mal du nouveau siècle est celui qui a dû passer dans la rue le 9e siècle à quoi répond à supportable pour doctoral et parole cette étape de plus en plus métaphysique plus l'Allemagne s'est abattue depuis la guerre sur le théâtre, le roman et même la plus répandue sexuels le rapport une touche glamour sans doute plus frileux et les permis dans le monde de kilogrammes passionnés. Je le reconnais beaucoup plus être le plus atteint que le Mozambique. Louis plus de diminuer ratisser sujet mais c'est peut-être pour le réduire il avait vraiment qui est ancienne car c'est bien le cas de le dire, ceux qui lisaient de pérorer dix cartes le plus sur l'angoissé aujourd'hui vous ne sont nullement les plus angoissés. Les surprises ne sont pas du tout ceux qui l'ont le plus tragiquement qui est prouvée pendant les quatre années d'épreuves nous avons vécu et au cours desquelles sans une comédie avoir véritablement l'expérience de leur voiture. Et vice-versa ceux qui ont le mieux connu pour apporter les années terribles au cours de ce long cauchemar et qui peut être fort et le plus de raison d'en parler. C'est le plus souvent le pire où le sortant d'une amende par le plan local ce chapitre et il était même à cette discrétion qu'on les reconnaît, car le propre de la véritable renvoi qu'Apple garde à vue et d'être maître la masse qui pérore la boîte quille qui gazouille. L'équipe habillée comme celle de nos contemporains il est évidemment une joueuse, une plaisanterie, l'idée d'un prix littéraire. Mme Khadija de l'angoissé de leurs boîtes littéraires d'aujourd'hui, au cas où il aurait entendu parler de nos angoisses, certains ont même parlé de moments. Elle pourrait peut-être nous consulter ou plutôt on va consulter les rescapés de l'ampleur et de la persécution. Il aurait peut-être enfin, c'est quelque chose, à leur apprendre. Ceci dit, la philosophie n'est pas là nécessairement pour poser des problèmes multimédia de cours relevés de taliance immédiate et pour la nation. C'est peut-être une de ses vocations c'était précisément dès qu'une vieille idée du sentiment gratuit muse désintéressé un peu arbitraire comme celui-là. »

(…)

lundi 25 avril 2016

Qui est là ?



Elle est allongée sur le lit

Qui ? Qui est-ce ? Qui est allongé sur le lit ? Elle ? 

Non, ce n'est pas elle. Je ne la reconnais pas, même si c'est bien son corps qui est là, allongé sur ce lit, allongé sur son lit. Il aura suffi que l'âme la quitte pour que le corps que j'ai devant moi soit le corps d'une étrangère. Je suis seul avec elle, avec elle qui n'est plus elle. Je n'ose pas parler. La vraie  m'entendrait parler à la fausse. Mes paroles seraient des mensonges. 

Qui est ?

Cette statue de pierre est-elle au moins une représentation, une figure de celle que j'ai connue ?

Les corps disparaissent, mais avant de disparaître, ils sont le signe de l'âme qui n'est plus là. La parole manque, toujours. Il faudrait être capable d'en rire mais je n'ai aucun sens de l'humour. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? » Avant l'âme, c'est la parole qui fait défaut, à supposer que les deux choses se distinguent. Si les apôtres avaient su veiller avec Jésus…

Mais non. Le feu vivant ce n'est pas donné à tout le monde. Le plus important était de ne pas être encore mort. « Et c'était merveilleux de ne pas avoir à se dépêcher, de pouvoir réfléchir lentement. »

On donne rendez-vous et personne ne vient. Tout le monde dit qu'il comprend l'importance du rendez-vous, qu'on peut compter sur lui. Tout le monde n'y sera pas, il n'y aura personne. Et si jamais vous faites mine de lui rappeler sa parole, il se fâche.

Tous ont déjà la face hippocratique. Ils sont morts avant la mort. Ils parlent mais de leur bouche ne sortent que des mensonges, c'est à cela qu'on reconnaît la mort avant la mort. Leur absence crève l'écran.

Ce n'est pas une étrangère, c'est autre chose. Mais tous ceux qui se trouvent devant nous n'y sont pas non plus. Ni là ni ailleurs. Les corps durcis de l'absence au présent. « Bon Dieu c'qu'ils sont lourds ! » comme disait l'autre. Si au moins cette non présence était légère, mais non, c'est tout le contraire. L'heure est au moins très sévère. Toutes les heures sont épaissies, indigestes, épouvantables, alors que le feu les creuserait d'une présence réelle si légère.

Ça sent l'été. Un silence de sieste. Le vide. Qui n'est pas là ? J'ai devant les yeux des toilettes de train, vous savez, les grandes toilettes bruyantes des vieux trains, où l'on voyait la voie défiler à travers le trou, l'après-midi. On a tous eu des aventures là-dedans. Le contrôleur frappe à la porte. « Qui est là ? » Personne. La vie a fui dans le trou des chiottes. La vie.

Je me souviens de la vie. Elle était allongée sur le lit, elle était belle. C'était l'été. 

vendredi 22 avril 2016

L'Instant Cavanna (premier épisode)



Fabien Oguh possédait quelque deux cents cahiers grand format à grands carreaux, vierges, de quatre-vingt-seize pages chacun. Il en achetait cinq par mois, et choisissait toujours le même modèle (format 21 x 29,7 cm, sur papier velin de 90g). Il les empilait soigneusement et voyait avec satisfaction les piles grandir petit à petit. Il n'éprouvait aucune hâte mais il savait qu'un jour ces cahiers lui serviraient à écrire son histoire. C'est très sereinement qu'il se constituait ces réserves car il savait qu'il n'était pas temps pour lui d'écrire une histoire qu'il n'avait que très partiellement vécue.

Le nombre complémentaire suffirait à préciser le hasard (sic). Fabien Oguh était un spécialiste du Temps, le Temps avec majuscule, bien entendu. La clarté de ses exposés était célèbre, jusque dans le milieu de la musique contemporaine. Il avait beau s'interroger sur la vérité de la science, la science n'avait eu d'autre vérité à lui opposer que celle qui consiste à poser comme indécidable le fait qu'elle existe.

« Ah, la Science ! », lui arrivait-il de dire…

L'Univers a-t-il, oui ou non, connu un Instant Zéro ? Fabien Oguh se posait régulièrement cette question dans la solitude de son deux pièces cuisine à Gennevilliers. S'il se posait régulièrement cette question, c'était sans aucun espoir d'y apporter une réponse satisfaisante. Il se posait la question comme on fait des pompes, comme on se brosse les dents, comme on se fait la raie au milieu ou comme on astique son bandonéon.

« Science incontinente n'est qu'urine de larmes », lui disait toujours sa maman, quand elle voulait le culpabiliser parce qu'il passait en boucle Vissi d'arte chanté par Prince, cette ruine filiforme et fragile comme un ré dièse de passage. « Instant zéro mon cul ! » répondait-il avec un à-propos déconcertant.

(…)

mercredi 20 avril 2016

Una corda



Dans mon rêve je fais semblant de dormir. Rubinstein joue le premier concerto de Brahms. Ma respiration est difficile à contrôler. Lenteur, mais pas trop. La lenteur est le souvenir. Brahms, son opus 118, l'intermezzo en la majeur, que j'aime tellement jouer, mais, encore plus, la sixième pièce du recueil, en mi bémol mineur, avec son thème qui s'enroule sur lui-même. Est-ce le matin ? Le matin dans le jardin, à Fuveau, au soleil, avec la femme que je regarde trop. La femme pas encore lavée, pas coiffée, les traits tirés, si belle en son négligé froissé, qui est là, qui met du miel sur sa tartine, pas complètement naturelle. J'emplis d'air mes poumons, jusqu'au moment où ils se mettent à frémir ; c'est comme un spasme douloureux ; un souvenir, dans la lenteur du matin… Je ne vois pas bien le clavier, la lumière n'est pas idéale ; les touches noires ont l'air d'avoir disparu ; tout est blanc ; j'entends une longue série de trilles ; je vide mes poumons, mes paupières se serrent un peu trop. Aveugle. Je suis dans la chambre de la place des Vosges, les volets sont fermés, un peu de lumière entre par la salle de bain. J'entends du piano. Brahms, encore. La dernière des quatre ballades opus 10 que j'avais jouée sur son dos nu, una corda

Est-ce que vous savez regarder une femme, vous ? Moi je ne sais pas. Je la regarde trop. Comme le héros du Diable au corps, je l'empêche de me regarder. Je lui fais peur. Je ne sais pas utiliser la pédale una corda. Je pense à George Szell disant à Gould, qu'il dirigeait dans un concerto, qu'il avait « une sonorité efféminée » parce qu'il jouait tout le concerto avec la pédale de gauche enfoncée. Le pianiste l'avait très mal pris, avec juste raison, à mon avis. Il n'y a pas plus viril que le piano de Gould. 

Toujours dans le jardin, j'entends Orientale, de Granados. Elle est allée se mettre au piano. Comme je me trouve à cent mètres de la source sonore, la musique est mélangée des sons du jardin, de la nature. Le jet d'eau. La chienne me regarde, puis se recouche, en paix. Tous les deux nous écoutons la musique. Do-ré-mi-sol-mi-ré-do… Toute la lumière du monde est là, pour nous trois, dans le matin de juin.

Ne te retourne pas, quand tu sors des enfers. Ne te presse pas. Écoute…

jeudi 14 avril 2016

Seuil



Il y a dans la vie de tout homme un moment très particulier où celui-là cesse d'éprouver le passage du temps comme la douleur essentielle d'être ; c'est la nuit qui en général nous révèle ce seuil inimidant, quand la terreur de l'insomnie laisse la place au plaisir pur d'être là, allongé, vivant, au cœur du monde, au cœur d'un monde dont le bruit et la fureur ne nous parviennent plus qu'étouffés et diffus, inoffensifs.

Jusqu'à une date proche, il me semblait entendre le grincement atroce du monde sur son axe, la Terre ne tournant sur elle-même que dans le but d'approcher mon être de la mort : bruit effroyable, terrorisant. Il s'est tu d'un seul coup.

Je ne sais ce qui a brisé les liens que le temps avait noués avec l'abîme à travers mon corps et je ne les ai d'ailleurs perçus que rétrospectivement, au moment même où ils ont cessé de me tenir sous leur emprise. 

samedi 26 mars 2016

Saint Matthieu (3)


Seulement, une fois cette double signification découverte, la musique de Bach prend tout à coup une résonance tout autre. Si, dans le choral de l'Orgelbüchlein consacré à la Chute d'Adam, nous songeons que les lourdes sautes descendantes de la pédale qui scandent sans répit le développement contrapuntique du choral ne sont pas seulement un nouveau jeu gratuit de contrepoint, mais nous rappellent sans cesse la chute du genre humain, notre esprit ne pourra plus, en écoutant ce choral, se distraire de la pensée de la Faute, et l'œuvre deviendra, mieux qu'un sermon banal, le plus puissant des auxiliaires de la méditation : ainsi la musique aura-t-elle rempli la plus haute de ses missions : celle de rapprocher l'homme de son Dieu. Car Bach ne décrit pas gratuitement, pour l'amusement. Il commente, souligne, suggère ; l'idée parfois, l'image souvent, le mot toujours. Ainsi sa musique équivaut à la plus ingénieuse explication de textes, à la plus utile des exégèses.

Si Bach n'eût été que miniaturiste, il n'eût pas, peut-être, pris dans l'histoire musicale la place unique qui est la sienne. Mais cette perfection, cette minutie du détail, loin d'enlever quoi que ce soit à la profondeur de son inspiration, à l'ampleur de ses conceptions, et parce qu'elle se surajoute à elles, les magnifie et les rend plus frappantes encore.

En outre, l'inégalable maîtrise du grand Cantor nous pousse parfois à le considérer comme une sorte d'abstraction de la perfection, à oublier qu'il a lui aussi évolué, tâtonné, cherché. La comparaison des deux Passions, écrites à huit ans de distance, en sera un singulier témoignage. De Saint-Jean à Saint-Matthieu, il n'a pas seulement équilibré la longueur de ses morceaux, mis au point le rôle de l'arioso et inventé le "thème de timbre" du quatuor à cordes pour représenter Jésus, mais encore assoupli son vocabulaire (la 7e diminuée, presque exclusivement réprobatrice dans Saint Jean, devient également dans Matthieu humanisation et attendrissement) ; donné à l'harmonisation de ses chorals, — sans en rien renoncer à la minutie de la traduction du mot, justification fondamentale de toutes ses "audaces" harmoniques, — une valeur architecturale nouvelle (la tension harmonique croissant avec la marche du drame pour se relâcher après la mort du Sauveur) ; créé une nouvelle notion thématique en choisissant dans le texte deux mots-clefs caractéristiques se complétant ou s'opposant, et d'où il tire non seulement le modelé de thèmes à deux éléments — qui souvent, par leur développement, préfigurent l'essentiel de la sonate dithématique — mais jusqu'à l'instrumentation elle-même ; perfectionné des trouvailles dramatiques qui n'étaient qu'esquissées dans l'aîné des deux chefs-d'œuvre — par exemple le Ich bin's du choral répondant à la question des disciples : "Maître, dites-nous qui est le traître ?" Et l'on pourrait multiplier les exemples.

De tout cela, Bach n'a écrit ni traité ni programme. Il nous faut à toute force, aujourd'hui, des symboles outrés et des "explicitations" grandiloquentes, de manière à pouvoir juger une œuvre sur son commentaire plus que son contenu — ce qui est plus facile. Nous ne savons pas que, ce faisant, nous nous bornons à caricaturer l'un des travers de ce romantisme dont nous affectons si souvent de sourire.

À force de vénérer Bach, a-t-on pu dire, on ne le connaît plus. C'est le propre des chefs-dœuvre d'être un peu ce que l'on veut qu'ils soient. Nous ne les en aimerons que mieux si, renonçant aux verbalismes faciles et emphatiques, nous savons nous approcher d'eux pour recevoir avec humilité les innombrables leçons d'obéissance et d'amour du travail bien fait qu'ils nous dispensent avec une inestimable profusion.

(Jacques Chailley, Les Passions de J.-S. Bach)


Saint Matthieu (2)


Car enfin, il ne s'agit pas de savoir si une telle conception dérange les idées reçues, si elle concorde avec l'idée que l'on se faisait du maître de la musique pure ; il ne s'agit pas de dire, avec tel musicien sériel, que "nous déplaît" (sic) l'idée d'un Bach modelant son inspiration sur l'image du mot à traduire ; il s'agit de savoir si cela est ou n'est pas. Pour le savoir Pirro et Schweitzer avaient opéré des sondages dans un ensemble d'œuvres considérable. Ils avaient ainsi prouvé la généralité de la conception. Il restait à en établir la constance, ce qui ne pouvait se faire qu'en scrutant sans rien omettre la totalité d'un groupe d'œuvres caractéristique et d'importance suffisante. C'est ce que nous avons tenté ici. Schweitzer nous dit par exemple, avec des citations prises dans les cantates, que Bach "emploie communément un procédé qui consiste à représenter par les sons des mots tels que marcher ou courir". Un exemple seul ne prouve rien ; mais Schweitzer en cite douze. Cela commence à devenir plus sérieux. Si maintenant nous feuilletons les récitatifs des deux Passions pour y relever les expressions indiquant un mouvement : "il s'en alla, il se leva, il vint vers eux" etc., on voit que sur cinquante-sept exemples, cinquante et un sont concordants et emploient un mouvement ascendant identique et caractéristique ; quant aux six exemples non conformes, ils peuvent tous s'expliquer par le contexte. Dès lors, peut-on encore parler de coïncidence ? Mieux, on trouve dans Saint-Jean, au début de la deuxième partie, la phrase négative correspondante und sie gingen nicht, "et ils n'allèrent pas" ; Bach traduit par le mouvement inverse, descendant !

Il faut en prendre son parti. Bach est bien le successeur des compositeurs inconnus de l'époque grégorienne qui faisaient roucouler la tourterelle en notes liquescentes, des auteurs de motets qui dépeignaient par des lignes mélodiques appropriées, au XIIIe siècle, le Descendi in hortum meum et la courbe des vallées — convallium — se découpant sur l'horizon, des madrigalistes du XVIe siècle et des subtilités visuelles de la musica reservata. (…) Bach est même le plus figuraliste de tous les figuralistes. S'il évite le ridicule de Kuhnau ou celui de Dussek décrivant au piano-forte la mort de Marie-Antoinette avec le tumulte des républicains, l'"invocation à l'Être Suprême" l'instant avant sa mort et le "bruit de la guillotine" (glissando sur trois octaves), ce n'est pas qu'il ait poussé moins loin la minutie descriptive, encore qu'il néglige de la souligner, comme eux, par de puériles étiquettes ; c'est seulement parce que ce perpétuel commentaire s'incorpore à une force d'invention mélodique et harmonique qui pourrait à la rigueur permettre d'oublier la signification extra-musicale de son langage, et parce que cette seule signification musicale est en soi assez riche pour permettre à l'œuvre de subsister par elle-même.

(Jacques Chailley, Les Passions de J.-S. Bach)


(Arioso du parfum répandu)

Tränenflüßen (les larmes) est ici le "mot-clef". Gamme descendante qui assimile le parfum aux larmes répandues.