jeudi 18 décembre 2014

Première ligne (7)


Que s'est-il passé avec les demoiselles d'Avignon ? Et avec celles de Paris, d'Annecy, de Genève ? Le puritanisme prend des formes toujours différentes. Aux confins du désir se tient un griffon patibulaire qui agite une pancarte sur laquelle est inscrit le signe égal. Le vieux conflit était jadis la source à laquelle la vie se régénérait, il est aujourd'hui pourchassé comme le sanglier furieux qu'il peut être parfois. 

Quand Christine a obtenu de son père un magnifique appartement près du Lycée Berthollet, tout a  changé. Nous habitions auparavant une petite chambre, rue du Lac, au domicile d'une vieille dame chez qui j'étais obligé de me faufiler chaque jour en douce pour parvenir au saint des saints.

Toujours cette petite chambre, sombre, bleue, ou brune, je ne sais plus, le lit, la table, un lecteur de cassettes Philips, les toilettes, je ne sais même plus si les toilettes étaient à l'extérieur ou dans la chambre. Est-ce qu'on se désirait ? Est-ce qu'elle me désirait ? Peut-être… Impossible de savoir, c'est trop loin. Ou alors ça n'avait pas de réalité ; cette question n'avait pas d'importance pour moi, c'est plutôt ça. Je l'aimais, ou en tout cas j'en étais persuadé. Aujourd'hui, je ne parviens même plus à croire que c'est possible. Je veux dire : techniquement possible. Comment faisait-on ? Comment ma mère m'avait-elle  laissé partir de la maison alors que je n'avais que seize ans ? Il y avait un café, au coin de la rue, un café assez vaste, avec peu de monde à l'intérieur, un beau café, en face du Prisunic. La rue du Lac est une petite rue qui part du lac qui arrive à la cathédrale, une petite rue tranquille, un peu solitaire, même si elle se trouve en plein milieu de la ville. On habitait juste au-dessus de la Crémerie du Lac, une crémerie assez célèbre, dans cette ville, dans laquelle les gens venaient parfois de loin car on y trouvait des fromages dont la qualité était réputée. Le Prisunic s'appelait, je me rappelle très bien, Printania. Plus jeune, on venait à la ville, avec ma mère, faire des courses à Printania. C'était tout petit, mais elle avait trouvé le moyen de me perdre, là, et j'avais été terrorisé, comme tous les jeunes enfants que les parents perdent dans un magasin qui leur semble immense. Quand je dis terrorisé, c'est vraiment terrorisé. Maman m'a perdu… Elle a perdu son petit. Va-t-elle le chercher ? On prenait le train, et on venait tous les deux à la ville. J'adorais prendre le train avec ma mère, j'adorais ça.  Est-ce que ma mère a rencontré Christine ? Je ne sais plus. À cette époque-là, elle travaillait, c'est la seule période de sa vie où elle a dû travailler. Son mari, mon père, venait de mourir, et elle a tenu la pharmacie, quelque temps. Un jour, c'était encore avant la chambre de la rue du Lac, nous avons pris le train, Christine et moi, de la grande ville vers la petite ville, nous avons fait le trajet inverse de celui que j'avais fait avec ma mère, et nous sommes allés à la maison, chez moi, chez mes parents, chez ma mère. Ma mère ne supportait pas que nous disions "chez moi". Nous devions dire : "chez nos parents", ou "à la maison", mais pas "chez moi". Bref, c'était l'après-midi, on arrive à la maison, on va dans ma chambre, il n'y a personne à la maison, nous sommes tous les deux, Christine et moi, c'est au tout début de notre histoire. Je commence à la déshabiller, elle se laisse faire, on est dans ma chambre, elle est allongée sur le lit, sur le couvre-lit, elle est nue, ou presque, et moi je suis encore habillé. À ce moment-là, le téléphone sonne. Nous avions deux téléphones. Un en bas, dans le hall, près de l'entrée, et un à l'étage, dans la chambre des parents, ou était-ce dans le hall à l'étage, je ne me souviens plus. Avant d'aller répondre, je demande à Christine de rester comme elle est, allongée, nue, sur mon lit. C'est la première fois de ma vie que je vois une fille nue, je veux dire, nue pour moi, que j'ai déshabillée moi-même, et qui s'est laissé faire, et ce coup de téléphone, c'est une catastrophe, vraiment. C'est ma mère qui vérifie que je suis à la maison, oui, maman, je suis là, oui, tout va bien, tu es à la pharmacie, oui, je sais, restes-y, surtout, prends bien ton temps, fais ce que tu as à faire, tout va bien. Et je me précipite à nouveau dans ma chambre où bien sûr Christine n'est plus nue. Elle n'allait pas rester, comme ça, à m'attendre, à poil, comme un fruit abandonné sur le lit à une place de ma chambre, pendant que je parlais au téléphone avec ma mère, non, ça ce n'est pas possible, bien sûr, je le savais, même si elle m'avait promis le contraire. Elle ne s'est pas rhabillée, non, mais elle s'est glissée dans les draps. Elle me dit que je dois me déshabiller aussi, et que je dois la rejoindre. La rejoindre… Je n'ai jamais encore fait l'amour à une fille, enfin, pas vraiment, pas en mettant mon sexe dans son sexe. J'ai du mal à le croire moi-même, mais je ne suis même pas certain de savoir à ce moment-là comment on fait. Toujours est-il que je me mets sur elle, tout va très vite, mais alors vraiment très vite, et je reste là, planté comme une andouille, tétanisé. Elle me sourit. Je n'ai même pas fait attention à elle. Au bout d'un assez long moment, elle me dit à l'oreille que c'était bien mais que… je n'étais pas au bon endroit. Comment ça, pas au bon endroit ? Comment ai-je pu me perdre en route ? Mais, pas au bon endroit, comment ça ? J'étais où ? Alors elle me montre…

Nom d'une pipe, il ne suffit pas d'aller entre les cuisses d'une femme, il faut en plus trouver son sexe, se mettre à l'intérieur, enfin c'est tout un ensemble, comme dirait l'autre. Je me suis senti comme avec le short prince-de-Galles sur le terrain de rugby. Mais pourquoi donc est-ce que personne ne me prévient jamais AVANT ? Les autres ont tous l'air d'être au courant, qui les a prévenus ? Toujours cette sensation que je ne comprends rien à la vie, qu'elle ne parle pas la même langue que moi, ou que mes parents se sont trompés en me mettant dans ce monde-là. Comme c'est étrange, vraiment !

Évidemment, ce ne sont pas les jeunes gens d'aujourd'hui qui auraient ce genre de problèmes, eux qui voient des chattes et des braquemarts toute la journée depuis leurs plus tendres années… On n'a pas encore pris la mesure du monde qui est en train de naître sous nos yeux, ce monde dont les enfants sont élevés à la pornographie "naturelle" et quasi obligatoire, mais je crois qu'on va très vite en voir les effets dévastateurs. On comprend finalement que cette pornographie totalitaire est une émanation du puritanisme qui marche main dans la main avec ceux qui ne supportent pas  la différence sexuelle. Plus la population dans son ensemble est abreuvée de ces images, moins elle est apte à avoir du désir pour un être qui ne lui ressemble pas, plus elle croit montrer de la différence plus elle fabrique du même. La pornographie, c'est la mondialisation de l'espèce prise à la racine. Je parle de la pornographie réelle, celle qui se pratique aujourd'hui, concrètement, pas de la pornographie littéraire, ni même de celle, artisanale, qui était de mise durant ma jeunesse, les sex-shops, les peep-shows, les magazines, les cinémas pornos, les cassettes VHS, celle qui se planquait encore un peu… Je n'ai pas grand-chose contre la pornographie, tant qu'elle n'est pas prescriptive, tant qu'elle se contente d'être un mode d'être parmi d'autres et qu'elle ne nous démontre rien.

Donc, lorsque ma Christine a emménagé dans le grand appartement près du Lycée Berthollet,  tout a changé. Nous étions déjà, à ce moment-là, entrés dans une sorte de conjugalité qui se devait de faire une place à la jalousie, à la tromperie, à la dissimulation, et à la souffrance. C'est la loi : quand la vie vous offre de meilleures conditions de vie, plus d'argent, plus de confort, plus de luxe, plus d'espace, une femme plus belle, plus jeune, vous pouvez être certain qu'au même moment elle s'arrange pour vous le faire payer très cher. Étant convoitée par tout Annecy, il était fatal que Christine augmente le loyer qui me rendait maître de son corps. Je n'irai pas jusqu'à affirmer qu'elle m'a trompé avec tout Annecy, non, ce serait inutilement exagéré, en revanche c'est bien à cette époque que j'ai découvert les affres de la jalousie. C'est très douloureux quand rien ne nous y a préparé, et qu'on n'a même pas eu le temps de s'habituer à cette chose inconcevable encore quelques semaines auparavant, qui est de pouvoir faire l'amour à une déesse à peu près quand on le désire.

Dans la petite chambre de la rue du Lac, nous n'avions rien, mais alors rien de rien, par exemple la seule musique qu'on y ait écoutée, mais des centaines de fois, était la Quarantième de Mozart par Karajan, ce qui fait que cette symphonie est pour moi indéfectiblement liée au reblochon. Il n'était évidemment pas question d'y inviter nos amis, ce qui m'arrangeait sacrément. J'ai trois souvenirs liés à cette chambre. Le premier est le boudin aux pommes (trop de beurre), le deuxième la fellation (incroyable découverte), et le troisième le LSD. Avec Mozart, ça fait quatre. Le conflit (et le confit) sexuel, la différence irréductible (très concrète), l'incompréhension massive (mais qui n'ose pas se dire, ni même se penser), sur fond de Mozart et d'hallucinations visuelles, auditives et temporelles, surtout, tous les ingrédients étaient là, sur scène et en coulisse, prêts à nous pousser vers la fosse sublime et sans fond qu'on appelle la vie. 

mardi 16 décembre 2014

FLASH SPÉCIAL : JACQUES ATTALI AU SOMMET DE SON ART


Nous interrompons nos programmes pour diffuser, en urgence absolue, ce document exceptionnel, rapporté par nos intrépides envoyés spéciaux en territoire ennemi. Depuis la disparition de la grande, de l'immense Florence Foster Jenkins, le monde était en deuil. Un seul être était capable de relever ce défi surhumain, et cet être, c'est JACQUES ATTALI, bien sûr. Jacques Attali en a rêvé — vous n'aviez pas osé en rêver —, Jacques Attali l'a fait. Conseiller du prince, banquier, philosophe, écrivain, plagiaire, ectoplasme vitaminé, bête de scène, chef d'orchestre, critique d'art, comique troupier, escroc d'aéroport, client-télé, baroudeur de plateau, technicien de surface convexe, arpenteur de lieux communs, récitant de grand-messe, néologiste enturbané, technophile à poil dur, distributeur d'encens à 0%, créateur de parfums d'ambiance, Don Quichotte sans manche, écrabouilleur de Français de souche, pompier sans trompette, écornifleur hors classe, alcoolique détaxé, phénoménologue menstruel, mélodiste en cyclone, séducteur de quadrature veuve, parolier céleste, conférencier classe affaire, hibernatus décoloré, décorateur de Panthéon socialiste, cor de chasse de sang froid, sol dièse à pistons, clef anglaise à col roulé, jambe de bois pour danseuse nue, épiphénomène pâle, chihuahua chauve, astronaute à l'azote, ne cherchez pas, Jacques Attali a tout fait, a tout été, a tout essayé, a tout pensé, a tout compris, même ce qu'aucun cerveau humain ne peut ni envisager ni désirer ni souhaiter ni redouter ni imaginer. Attali se situe là où le bât blesse, où l'espoir trébuche, où le Dow Jones s'effrite, où l'ange renonce à s'annoncer, où la Chine s'endort à rebours, où Leonarda s'épile la truffe, il nous surprend, nous émeut, nous secoue la glande morale, nous asphyxie le cornet à friture, et cela sera le cas durant mille ans, que nul ne l'ignore. 

Comme l'extension du domaine de la lutte est infinie, pour des êtres comme ceux-là, il fallait que Jacques se mette à la direction d'orchestre, comme d'autres se mettent au tricot, à la pelote basque, ou au trading instantané, sur le tard. Nulle compétence, entends-je, au fond de la salle ? Tut-tut-tut ! La compétence est à Jacques Attali ce que le hameçon est au saumon d'élevage surmené : un pont entre le génie et le désespoir. Attali ne s'embarrasse pas des grandes lois universelles, du savoir-faire humain, des obstacles un peu has-been que le réel, toujours mesquin, s'échine vulgairement à disposer sur la route antique des hommes prudents. Attali chausse ses moufles de sept dieux, néglige le bâton du pèlerin et se tient très au-dessus des contingences techniques, il est le Chef, à mesure que d'autres sont simplement des exécutants, et, dès lors, n'a plus qu'à agiter vaguement ses membres pour que le frisson sublime parcourt la matière qu'il pétrit de son esprit illuminé de grâce et de ductile poésie. Face à l'orchestre, il est comme le vent face à la forêt, comme Dieu face à la matière informe du tohu-bohu, et son regard de vieil hibou translucide suffit à conduire le char céleste à destination. Il ne fallait rien moins que le divin Mozart pour que Jacques fasse jaillir la musique des sphères de ces artisans ordinaires et limités. Nul doute que le prochain orchestre qu'on lui mettra entre les mains sera le Philharmonique de Berlin, et même cet orchestre fameux aura du mal à entendre l'illimité qui condescendra, peut-être, à le diriger.  

Mais voyons tout de suite à quoi ressemble un miracle, quand Jacques Attali prend la peine de nous en faire la démonstration.


mercredi 10 décembre 2014

Première ligne (interlude 2)



Tout à fait par hasard, en tombant sur le zapping, je vois Sarah au Téléthon. Il est quatre heures du matin et je tombe sur ça

Moi qui n'avais jamais vu ce pandémonium de la bonté, j'ai voulu savoir, et j'ai tout regardé. Presque cinq heures de dégueulasserie immonde, faut être plutôt coriace pour encaisser. La saloperie en torrent, bien merdeuse, bien boueuse, tout à fait putride et puante, déversée à plein tube, c'est le cas de le dire, sur la tête de ces pauvres enfants martyrisés par une vulgarité infernale, c'est à peine croyable. Après coup, j'ai lu un texte de Nabe sur la question, publié en 89 dans l'Idiot international, où celui-ci parle des "SS de la tendresse". C'est bien vu, même si je trouve son texte encore trop mou. Il faudrait le récrire aujourd'hui, en étant beaucoup plus méchant que lui. Les Gérard Holtz, les Nagui, les Garou, les Alessandra Sublet, les Sandrine Kiberlain, les Drucker, les Stéphane Bern, les Gad Elmaleh, les Sophie Davant, et toutes les vermines qui poussent la chansonnette sous la grosse bulle de verre qu'ils avaient dressée devant la tour Eiffel, le Compteur géant, sur cette même tour Eiffel, tous les papas-et-les-mamans, les tontons-et-les-taties, les papis-et-les-mamies, c'était comme un concentré fabuleux de l'immonderie spectaculaire, jaillissante, braillante, terrifiante, assourdissante, dévastatrice. On est asphyxié, tétanisé, pétrifié, tétraplégifié, devant cette apocalypse sinistre, c'est comme si quelque puissance formidable nous déversait sur la face le contenu fétide de ses mille intestins malades. Toute l'Église est là. La bonté méchante, la gentillesse terrible, la compassion sadique, la perfusion musclée de bons sentiments anabolisés sans échappatoire, la renversante brutalité du Bien à turbo-injection, ça vous défrise un placide mammouth pour la décennie, au moins. Tu as voulu savoir, eh bien maintenant tu es édifié, mon coco, ça t'apprendra à vouloir regarder le soleil noir en face ! Le plug anal de la place Vendôme, c'était le signal. Quand on l'a crevé, toute la fiente parisienne a pu sortir au grand air d'un seul coup, dans une furie irrépressible. Toutes ces crevures baptisées au sirop de  sucre, c'est la thérapie des Forces Spéciales qui défoncent le Mal à coup de charité hystérique chauffée à blanc. La main caressante mais ferme de Nagui sur l'épaule du papa éploré, les injonctions de tous ces millionnaires à faire cracher le Français smicard au bassinet dégoulinant de la générosité morveuse, les peluches, les sourires, les larmes, les fauteuils roulants, les oreillettes, les micros tendus, les artistes, les intermittents permanents du cœur, les souffrants sur commande, les pleureuses appointées, les poésies à chier ses tripes dans le désordre, les mélodies pires que la Sibérie en slip, les harmonies qui vous arrachent les dents sans anesthésie, les visites à domicile dans-la-chambre-du-gamin, toutes-ces-familles-formidables qui-nous-sont-mille-fois-supérieures et le cul d'Alessandra Sublet qui se trémousse en cadence comme si elle avait un plug géant dans le derrière, même dans Sade on n'avait pas connu cette ivresse de la souillure portée à ébullition, de la profanation multipliée par elle-même. 

« Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. » La Charité est devenue folle, perdue qu'elle est au milieu de nulle part, mais les fous sont le plus souvent récupérés par ceux qui ne voient que trop bien comment retourner cette folie à leur avantage, sans se mouiller eux-mêmes. Le Téléthon, c'est un crime colossal, c'est le casse du siècle sur les bons sentiments. L'intelligence humaine est libre de se détruire elle-même, cela nous le savons depuis toujours, mais il nous restait à apprendre que la charité pouvait se retourner contre elle-même en une pantomime grimaçante et diabolique qui fait craindre la grande église méphitique — scientifiques, médecins, soignants, clowns des hôpitaux, accompagnants professionnels et intervenants en tout genre pour le pire et le pire — comme jamais nous n'eûmes autant raison de craindre ceux qui nous voulaient du bien. 

Les musiciens ont toujours cachetonné, ce n'est pas nouveau, et ils ont bien raison d'aller jouer partout où ils peuvent gagner un peu d'argent. Reste que tomber sur ça, à quatre heures du matin, par hasard, voir un corps et un visage qu'on a aimés tremper dans ce chaudeau pandémoniaque et venir chercher son obole dans la gargote putride vous met face au Scepticisme essentiel et ultime qui vous fait ressentir l'effroi des derniers instants de la vie. 

mardi 9 décembre 2014

Première ligne (6)


« Vous savez, la poésie, je ne suis pas sûr de la comprendre » aux éditions de Minuit un peu passé. Ettie est sur le balcon à six heures et quart. Elle fait son yoga. Non loin d'elle, Luna est dans son panier en osier. Il fait déjà chaud. Le ventre plat, le dos droit, elle a l'air sérieuse comme une papesse yankee qu'on a privé de son hamburger. « Tu me ramènes à Marseille ? » 

Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées 
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu 
Dont le vent caressait mes tempes obsédées, 
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu ! 

Mais enfin, tu es complètement folle ! Et de toute manière tu n'auras pas de place. Elle est butée, aigre, fermée, n'en démord pas, elle veut partir, alors qu'elle n'est là que depuis deux jours. Je la supplie, je me confonds en excuses, j'essaie de la raisonner, mais à dire vrai, j'ai sommeil et je commence à être excédé. Moi aussi je peux me mettre en colère, après tout. Allons-y. Je vais prendre un douche vite fait, je bois un café et je l'aide à porter ses affaires dans la voiture. En voiture Simone ! C'est parti pour cent cinquante kilomètres à se faire la gueule. Luna est ravie, deux voyages en trois jours, c'est les vacances !

La veille, après le déjeuner, nous avions eu une discussion houleuse. Comme elle commençait à me fatiguer avec ses bondieuseries très modernes et très correctes, je lui ai lâché une bordée sur mon catholicisme, que j'ai pris soin de rendre maussade et suffisamment croisé pour qu'elle me dise avec un regard piteusement outragé : « Tu me fais peur. » À part ça tout allait bien. C'est dans la nuit que les choses se sont vraiment gâtées, quand le téléphone a sonné, vers deux heures du matin. Je savais évidemment qui appelait et je suis descendu au salon pour répondre. Je m'installe sur le canapé et je parle bas pour ne pas réveiller Ettie. « Je te réveille ? — Oui, un peu. Ce n'est pas grave. — Mais tu n'as pas la voix de quelqu'un qui est couché… — Non, je suis assis dans le canapé, au salon. — Mais alors tu ne dormais pas ! — Si, mais je suis descendu pour te parler. — Je ne comprends pas. Pourquoi ne me réponds-tu pas de ton lit ? — Parce qu'il y a quelqu'un dans mon lit. — Je ne comprends pas. Il y a quelqu'un dans ton lit ? — Oui. Ettie, tu sais, mon amie américaine. — Oui, je sais, mais ce que je ne comprends pas, c'est où tu étais, TOI, quand j'ai appelé ? — Dans mon lit… — Tu étais dans ton lit, et Ettie est dans ton lit, aussi ? Et tu me dis ça comme ça, tranquillement ? Tu couches avec elle et tu me dis ça comme ça, tout naturellement ? — Je réponds à ta question. »

Quand elle est arrivée à la maison, c'était déjà le soir. J'ai monté ses affaires dans ma chambre, j'ai changé les draps, et puis je suis allé déplier le canapé et j'ai commencé à faire mon lit en bas. Au bout d'un moment, je l'entends qui m'appelle depuis la chambre : « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Elle descend, se plante à la porte du salon, me regarde d'un air bizarre, et me dit : « Mais non, enfin, tu vas dormir avec moi ! C'est évident ! » Elle m'a dit ça d'un air tellement convaincu que je n'ai pas su quoi répondre, et je suis allé me coucher près d'elle. Je savais bien que c'était une connerie. Il faisait très chaud, elle était en culotte. Je n'avais pas envie d'elle. Elle a dû le sentir mais elle avait déjà tout prévu et il n'était pas question que je dévie du scénario. On a donc fait l'amour, comme deux copains qui ont besoin de se calmer les nerfs. Où était passée ma petite amoureuse de seize ans, si pure, si naïve, si fraîche ?

Je n'en reviens pas. On passe quelques jours ensemble quand on a seize ans, on se revoit près de quarante ans plus tard et la fille s'imagine qu'on va reprendre notre histoire d'amour là où elle s'était arrêtée, en 1972. C'est comme ça, ça ne se discute pas, et il n'est pas question, évidemment, de me demander mon avis. 

Comme je l'avais prévu, il n'y avait aucune place pour New York le jour même, à moins de payer une véritable fortune. Nous étions donc allés à Marseille pour des prunes et elle commençait vraiment à me courir sur le haricot. « Laisse-moi ici ! » Mais enfin, calme-toi, je ne peux pas te laisser ici, à l'aéroport, voyons, qu'est-ce que tu vas devenir, tu n'as même pas de portable qui fonctionne en France. Allez, viens, sois raisonnable, on retourne chez moi. Rien à faire, elle n'en démord pas, elle est têtue comme une bourrique. J'en ai marre, je suis crevé, elle m'énerve, je la plante là. Avant de quitter l'aéroport, je téléphone à Raphaële, je lui dis que j'arrive. 

La première chose qu'elle a faite, quand je suis arrivé chez elle, c'est de me pousser sous la douche, et de m'y rejoindre, pour vérifier que je me décrassais bien de l'Américaine. C'est évident !

dimanche 7 décembre 2014

Première ligne (interlude)


« J'ai toujours espéré, en lisant les livres des autres, que ceux-ci ne me diraient pas ce qu'ils avaient déjà lu dans les journaux, et qui est systématiquement grotesque ou monstrueux, ou les deux ; mais ils ne disent presque toujours que cela, et ils ne s'en rendent même pas compte. »

samedi 6 décembre 2014

Première ligne (5)

Elle est très belle.

« Pour un Robbe-Grillet, combien d'épigones impuissants ? »

Elle est très belle, vraiment, elle est très belle.

C'est un roman chrétien, malgré tout - J'ai horreur du folklore - Et il s'endort… Je suis le nouveau Pape. François m'ennuyait. À la cave, François. Pousse-toi de là que je m'y mette. Si le Christ n'est pas ressuscité, c'est pas la peine. Et Nicole qui me dit que Jésus n'est pas Dieu ! Autant écouter du rock and roll alors ! J'entends ces belles voix orthodoxes et je vois ce beau visage et je me demande : EST-CE CELA, ÊTRE HEUREUX ? C'est si petit, si minuscule ? Je voudrais connaître la Russie et la Syrie, ce soir. Le froid et le chaud, mais pas le tiède. Comme me le dit Henri Graetz : « Ce sont des choses qui arrivent. »

Elle est vraiment belle, la femme de Bachar el-Assad. Voudrait-elle m'épouser ? Je ne lui poserai pas la question, de peur qu'elle dise oui. Contrairement à ce que tu crois, lecteur, ce sont des choses qui arrivent, que les femmes me disent oui. Mais je n'insiste pas. En effet, toutes celles qui m'ont dit oui m'ont mis dans l'embarras, et parfois dans l'affliction. Quand une femme dit oui, attendez-vous au pire. Au moins quand elles disent non, on sait à peu près à quoi s'en tenir.  « Les enfants, est-ce que je vous aime ? » Bien sûr que non ! Entre Georges V et Champs-Élysées-Clemanceau, elle voit la pancarte sur le quai et me dit oui, allons faire l'amour chez ton frère (on allait acheter du riz complet). 

En réalité, c'est quand nous nous sommes retrouvés à Paris, Ettie et moi, qu'elle m'a dit que la jolie petite blonde avec qui nous avions dormi à Athènes était une Roosevelt. À l'époque, ça m'a fait fait autant d'effet que si j'avais bu du champagne dans un gobelet en plastique. Il faut vous dire qu'en ce temps-là, je portais une longue robe orange et je jouais de la flûte en bois. Mon frère avait un appartement rue Lauriston, j'aimais beaucoup cet appartement, et j'aimais beaucoup l'odeur de cet appartement. C'est là que j'ai écouté les premiers disques de Nikolaus Harnoncourt, des Brandebourgeois à l'ammoniaque, avec des flûtistes qui jouaient presque aussi mal que moi. Donc Ettie avait de jolis petits seins, à peine un peu allongés sur le côté, et elle avait gardé sa culotte pour entrer dans le lit, détail qui m'avait bouleversé. Mon riz complet avait cuit six heures, on commençait à avoir faim, mais il manquait encore la levure et le gomasio. J'avais de toute façon mis trop de laurier dans l'eau de cuisson. 

Quand j'ai revu Ettie, quarante ans plus tard, elle avait perdu un sein, et l'autre était "reconstruit". Elle était à l'hôtel de la rue Cujas. Il y avait un vieux piano droit dans le salon de l'hôtel, sur lequel j'avais joué en l'attendant. À l'époque, je portais un pantalon en fine cotonnade, rayé blanc et bleu, que j'aimais beaucoup porter l'été. Mais le tissu était vraiment léger et j'avais la bandade plutôt facile. Impossible de tenir la main de ma belle Américaine dans la rue sans que tout le monde ne soit en mesure de constater l'agressivité de mes sentiments pour elle… Avec Ettie, on se revoit tous les vingt ans. En 86, de passage par Paris où elle donnait un concert, elle m'avait retrouvé, un coup de chance. Nous avions passé la soirée ensemble, chastement, à écouter les sonates pour violoncelle et clavier de Bach. À l'époque de ces premières retrouvailles, j'étais écartelé entre Céline et Thérèse, et Anne, au point où j'en étais, je n'aurais pas dit non à une analyse approfondie de la relation entre les pianistes et les violoncellistes autour de la trentaine, mais ce fut une occasion ratée. À l'époque on ne disait pas baiser (je ne dis cela que pour les jeunes lecteurs), on disait "faire l'amour". J'aime bien "baiser", mais il faut reconnaître que "faire l'amour", ce n'est pas si mal que ça, comme expression. Combien d'histoires d'amour qui n'auraient jamais dû être ont commencé parce qu'une fille à montré son con ou ses seins à un garçon, ou même ses orteils ? L'amour se fabrique comme le pain. Il ne suffit pas de cracher en l'air, il faut la pâte, le sel, les mains pour la pétrir, la pâte, et un peu d'eau aussi. Il faut l'odeur, et la peur de rater, et le four. Une certaine température aussi. Mais la peur de rater est essentielle, j'en suis certain. L'Église parle de consommer, et elle sait de quoi il est question. 

Elle est vraiment très belle, Asma el-Assad ! Jésus n'est pas un dieu ! Cette Nicole est complètement folle ! Complètement "pétée", comme elle le dit elle-même. Combien de fois serons-nous revenus sur ce mystère : qu'est-ce que la beauté d'un visage de femme ? Combien de beaux visages de femme avons-nous vus dans notre vie ? Des vraiment beaux. Cinq, dix, quinze ? Et toi ? Et lui ? Et vous ? Je n'aurai pas connu l'Antarctique. Il y a des lieux où nous n'irons jamais. L'île sans nom, le chef-d'œuvre inconnu, les territoires oubliés des cartes, les corps qu'on ne rencontre pas, hic sunt dracones. Un beau visage de femme, c'est par définition une terra incognita. C'est toujours un pôle, un abîme. Entre la convoitise et la possession, il y a le visage. Entre le monde et Je, il y a le désir. Regarder, voir un visage, c'est un crime très doux, c'est un détour à rebours du temps et de la mort. La pâte qui est sortie du ventre de la mère est encore fraîche, chaude, elle est encore en train de lever, sous nos yeux. 

Je n'ai pas rencontré Voltaire, je n'ai pas connu Beckett, je n'ai pas discuté avec Robert Schumann, mais je suis le Pape caché. Celui qui se trouve au Vatican n'est qu'une marionnette dont j'actionne les membres selon ma fantaisie du moment. C'est ce qui le rend si paradoxal et brouillon, car je ne prête pas beaucoup d'attention au fait de ne pas me contredire. Je trouve ça un peu vulgaire. Mon vrai travail consiste à… Je ne sais plus ; j'ai des amnésies de plus en plus fréquentes, mais ça me reviendra. D'ailleurs il est probable que j'en parle dans ce texte lui-même ; je l'ignore car je ne me relis pas. La peur de rater peut nous faire manquer des chefs-dœuvre et découvrir l'amour. Ce sont des choses qui arrivent. 

Au lycée, c'était la plus belle. Elle était blonde, puis elle fut brune. Elle avait de longues jambes et un visage de starlette, et tout le monde la convoitait. Cheveux bouclés, manteau noir et blanc à carreaux, de très beaux seins opulents, dès qu'elle entrait au Semnoz, c'était comme du pain frais qui sort du four, les types avaient la narine frémissante et l'air bête de la bête qui imite l'homme. Je ne sais même pas comment je m'y suis pris. Aucune peur de rater, puisque c'était impossible. Dans la vie, ce sont toujours les choses impossibles qui arrivent en premier. Voilà, elle avait un visage que je ne connaissais pas, que je ne comprenais pas, qui n'avait rien à voir avec ce que j'étais, avec ce qu'on m'avait appris. Elle vivait seule avec sa grand-mère, Christine. Dès que je me suis embarqué dans cette histoire, j'ai cessé de voir au-delà des cinq prochaines minutes de ma vie. J'avais le nez collé sur le présent, quand j'y repense, je me dis que j'avais toutes les chances d'en claquer, mais il y a une force sourde et démentielle, à l'adolescence, mystérieuse, qui permet aux chanceux d'éviter les obstacles qui tueraient les plus solides. Immédiatement, j'ai abdiqué toute prudence, toute sagesse, toute raison, j'ai laissé mon instinct de conservation dans ma chambre d'enfant, ou dans celle de ma mère. C'est la chance, et uniquement la chance, qui m'a maintenu la tête hors de l'eau. Christine m'a fait comprendre l'expression "en un clin d'œil" en un clin d'œil. En quarante secondes, une femme met la main sur vous, et vous lui appartenez corps et âme. Voilà, c'est tout naturel, y a pas de quoi en faire un fromage : Ce sont des choses qui arrivent. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, elles savent parfaitement ce qu'elles sont en train de faire : l'opération leur demande tout de même un certain investissement, mais ça ne les empêche pas de dormir plus d'une nuit ou deux. Je comprends parfaitement qu'on ait brûlé des sorcières au Moyen Âge. Eux au moins avaient les yeux en face des trous. 

Dans le visage des femmes, ici sont les dragons. En observant attentivement Asma el-Assad, je reconnais ma Christine. Elle n'a pas vieilli, elle est toujours la même. Le côté farce de l'histoire est qu'elles nous laissent croire qu'on les possède, qu'on les choisit, ou même qu'on les convoite. Mais regardez donc ce visage ! Pensez-vous réellement qu'un homme puisse se rendre maître d'une chose pareille ? Croyez-vous sérieusement qu'il ait la possibilité de dire seulement : « Je veux » ?

C'est l'hiver, à Annecy. Il fait froid, sec, il fait beau. Près du canal du Thiou, le terrain de basket du lycée. Je regarde, médusé, les filles à l'entraînement. On entend les baskets sur le bitume, les cris, le ballon, les coups de sifflet, la voix du professeur de sport. Elle est là, en short, les cuisses rougies par le froid et l'effort, ses seins tressautent sous le maillot, elle me voit, elle sourit, elle me fait comprendre que je suis au spectacle, que je ne suis là que pour l'admirer, la désirer, que le sujet, c'est elle, la vie, c'est elle, la beauté, c'est elle, qu'elle est tout et que je ne suis là que pour être à elle. Plus tard elle me dira que ça la gênait que je sois là à la regarder, à l'admirer, et plus tard elle sera sincère, mais sur le moment, avec ses cuisses rougies et ses seins qui tressautaient sous le maillot, elle me prenait, tout simplement, elle prenait ma vie, devant tout le monde, comme on prend une plaquette de beurre au supermarché pour la mettre dans son caddy. 

Elle était très belle.

jeudi 4 décembre 2014

Première ligne (4)


Arrivée en haut de la page. Se laisser glisser doucement tout en bas. Meurtre oblique, passage symbolique. Blancheur coupée par une buée courbe. Je regarde ses hanches et mon regard s'éteint, se court-circuite lui-même. Le corps a été retrouvé flottant à la surface de la rivière. Décomposition française. Omelette baveuse et mal cuite. Elle était sans doute de ces êtres qui donnent toujours l'impression de parler par glissandos. Que faisiez-vous à sept heures et demie du matin ?

Je n'ai jamais aimé me lever à sept heures et demie. Sept heures, huit heures, six heures, même, tout ce que vous voulez, mais pas sept heures et demie ! Cette demi-heure me gâche la journée. Dépêche-toi, tu vas être en retard ! En retard ? Mais je le serai toujours, je l'ai toujours été. Je manque. Je sèche. Je rate. Absent. Pas là. À la dernière minute, je descends du bus, du métro, je change de trajet, je suis cette fille, j'entre dans ce bistrot, je vais au cinéma. Ne comptez pas sur moi ! Je vous décevrai. Je me suis déçu, depuis toujours. Alors ? Personne… J'ai rendez-vous avec l'absence, le manque, le trou dans l'emploi du temps, la feuille arrachée, l'adresse perdue, le réveil cassé, je me suis rendormi. Un avion à prendre, un examen, une date, un planning, une feuille de route ? Plutôt la pendaison, le saut dans le vide, le suicide dans le congélateur. Répondre à des questions c'est toujours un supplice. Pourquoi, comment, à quelle heure, et ta sœur ? Et ce rouge, là, qu'en pensez-vous ? Je ne sais pas, je ne sais pas, je ne sais PAS ! Ils ne me croient pas. Ils pensent que je veux cacher des choses, que j'ai des secrets. Pourquoi avez-vous modulé ? Taisez-vous, je vous en prie ! Vous faites trop de bruit, vous allez me réveiller !

Je flottais donc sur la mer, et, avec mon bras pendant (ou était-ce mon sexe ?) je dessinais des motifs dans le sable, c'était très  beau, quand la mer s'est retirée. Tu ne vas pas nous refaire le coup de Jésus ! Eh bien si, justement, on en revient toujours là. Je lisais les Évangiles, je n'y comprenais rien. Il faisait un putain de beau temps, on était tous à poil, j'étais tout seul. Le soir, un peu avant la tombée de la nuit, je vois cette fille qui se dirige vers moi, avec son sac à dos, un chapeau, des lunettes. Droit sur moi, comme si elle me visait depuis des kilomètres. « Est-ce que je peux coucher avec vous ? » Vous auriez dit non ? Moi j'ai dit oui. Américaine, jolie, elle s'est mise en culotte, elle, pas complètement à poil. Purée qu'elle avait de jolis seins. Je me demande bien de quoi on parlait, peut-être qu'on ne parlait pas. Elle m'a aimé tout de suite, et moi, docile, j'ai fait pareil. C'était tellement simple que ça devait être un rêve. Mais, gentiment, elle n'a pas cherché à me réveiller. Le matin, on buvait du lait de chèvre avec du miel, on se baignait, je lui lisais les Évangiles. Je n'ai jamais aussi peu pensé. Puis elle est partie à la ville et m'a laissé là, sous le soleil. Il y avait d'autres très jolies filles sur la plage et je n'avais pas fini les Évangiles. J'ai déjà raconté cette histoire mille fois. 

Quelques jours après, c'était à Athènes, elle m'a emmené écouter la Messe en si, de Bach, dans un amphithéâtre antique. C'était Karl Richter qui dirigeait. Elle aimait Bach. Ensuite, elle me dit : Viens dormir à l'hôtel avec nous, tu seras mieux que dans ton auberge de jeunesse. Je monte en douce dans la chambre, et là elle me présente la petite fille, ou arrière, de Roosevelt, une jolie petite blonde fine et qui riait tout le temps. On se met tous les trois au pieu. Pas dormi de la nuit, évidemment. Je faisais tout ce qu'on me demandait. Docile, toujours. Gentil. Pas chiant. Elles m'auraient dit qu'elles étaient là pour assassiner le président grec ou un truc du genre, je les aurais accompagnées. Tranquille. Mais il a fallu reprendre le train, traverser l'Autriche, l'Allemagne, la Suisse ou l'Italie, je ne sais plus, et puis rentrer à la maison. Ma mère était au jardin avec mon frère en train de cueillir des groseilles. Ils m'engueulent tous les deux, il paraît que je n'avais pas donné de nouvelles depuis une éternité, alors que je venais de partir. Pas un coup de fil, pas une lettre, pas une carte, rien, sale gosse, égoïste, irresponsable, crétin, etc. Ce jour là j'ai compris que ma mère m'aimait. Qu'est-ce que j'ai aimé prendre le train ! Après ça, l'autre, le frère, s'est mis en tête de me faire aimer l'opéra. Les Italiens. 

Il y a de l'orage, c'est la nuit. Sûrement, elle dort. Elle ne produit presque aucun bruit, en dormant. Si elle fait le moindre bruit, elle se réveille elle-même. Elle garde toujours sa culotte pour dormir. Quand on s'est rencontrés, j'avais pris l'habitude, depuis pas mal de temps, de ne jamais dormir avec une femme. C'était devenu une règle, un principe. Avec elle, j'ai redécouvert le plaisir de dormir contre une femme, dans sa respiration, dans ses bras, dans ses odeurs, dans ses cheveux. 2002, 2003… Je lui avais joué Schumann. Je me relevais en pleine nuit, je prenais la voiture, et je faisais cinq ou six kilomètres pour aller près de chez elle, à la campagne, un endroit paumé. Je laissais la voiture dans un bois, à trois cents mètres, et j'allais à pied, dans la nuit noire, vraiment noire, jusqu'à chez elle. Je ne voyais rien. J'entrais dans la propriété, je faisais très attention à ne pas faire de bruit, un quart d'heure pour faire cent mètres, je restais là, à écouter, à regarder la maison, assis sur un fauteuil de jardin. Elle n'a jamais su. Qu'est-ce que je venais chercher, là, en pleine nuit ? Je ne sais pas. Je crois que je venais pour savoir ce qu'était l'amour. Dans la voiture, en rentrant me coucher, j'écoutais Inori, de Stockhausen. Je croyais que vivre à l'envers, de l'autre côté, allait me donner accès aux secrets de l'amour ! À une époque, je me levais à cinq heures du matin pour écouter le la du diapason. C'est à peu près du même genre. Si j'avais eu une contrebasse, j'aurais sans doute pissé dedans. Je poursuivais quelque chose, en tout cas, c'est sûr. Je croyais qu'à force d'obstination, de volonté et d'intelligence, on obtenait tout ce qu'on voulait, le talent, l'amour, la femme qu'on désire, l'œuvre qu'on imagine, et qu'en prime on a un ticket pour le paradis en première classe. J'étais tellement malin que j'étais complètement con. C'est précisément ce qu'elles veulent, qu'on soit complètement con, mais même comme ça, ça ne fonctionne encore pas. 

mercredi 3 décembre 2014

Première ligne (3)


Je ne suis que trous de mémoire. Je ne parle pas de trous au sens où la mémoire aurait été engloutie, aurait disparu dans ces trous, mais au sens où la mémoire tombée au fond de ces trous y serait conservée comme dans la glace des pôles.

En dehors des éléphants et des baleines, je ne vois pas bien à qui faire confiance. C'est ce que la vie m'a appris. J'ai eu beau essayer de suivre le courant, de m'installer dans les mêmes croyances que mes contemporains, les seules espèces en qui j'ai pu placer un peu d'espoir sont celles qu'on massacre sans états d'âme. C'est ça, la musique ; c'est apprendre à entendre des langages inaudibles, oubliés, persécutés, méprisés.

Vous trouvez que je passe du coq à l'âne ? C'est que vous ne savez pas lire. Ce n'est pas de ma faute. Mes trous de mémoire, je les arrose, je les dorlote, je les soigne. Mes trous de mémoire me tiennent debout comme les baleines tiennent les seins et la taille des femmes. Saviez-vous que "baleine" est un mot qui à l'origine signifiait phallus ? Un phallus creux où Jonas se réfugie pour se protéger de la pluie incessante qui sourd des femmes. Entendu à l'instant sur France-Culture : « Une étude démontre qu'en France les gens lisent de plus en plus. » Venez à moi, requins, loups, ours, truites, ânes et vaches, cochons et abeilles, pumas et daims, catholiques et tibétains, petits blancs de Pigalle et paysans savoyards, venez vous abriter dans mon haleine nauséabonde. Pardonnez-moi, vous ne vivez pas, c'est-à-dire que vous ne vivez pas là où les modernes vous ont parqués, mais vous avez vous aussi une baleine dans la cambrure, et les femmes et les éléphants en procession vous caressent avec précaution et révérence. Des ossements blanchis par le soleil, voilà tout ce qu'il reste de la civilisation.

On croyait voir le phallus courir à perdre haleine comme un phalène dans la nuit bordée de falaises utérines. Entre deux trous de mémoire un con désert. Elle monte l'escalier, lentement. À chaque marche, elle se défait un peu d'elle-même, sans les cymbales en paume dorée ; arrivée au sommet, elle est nue comme un vers sans rime. Ballerine sur l'équateur perdant les eaux. S'asseoit et commence à lire. Momie tique entre les pages. Elle s'endort, son chignon dressé haut sur la mer. Un long la le long du lit sort du lot comme louange. Ça déborde. Bout. Puis refroidit. Sage et souple. Ange étrange assoupi. Feu pâle et sans chaleur. Fait de la forêt un calice où le vin fume. Après l'amour.

Et puis Sarah était là, troublante conque endormie. Il la tient comme une poignée, instrument à vents, pistons, glissades, œillet, ouïes, l'entente parfaite, entre les portées, arpèges au cyanure, danse sacrée du graffito intime, trille au ventre, fente cramoisie. Attaca.

lundi 1 décembre 2014

L'autre dans sa différence…


Sur Facebook, une amie musicienne dépose un "statut" ainsi rédigé : « l'autre dans sa différence : une richesse…. » Je lui demande s'il s'agit de second degré. Elle ne répond pas, mais ses "commentateurs" se chargent de le faire à sa place : 

"Tellement le fondement du vivant !" [TREMOLOL]

Comment peut-on écrire sérieusement ce genre de choses, sans être immédiatement pris d'un fou-rire à en claquer ? Grand mystère ! Comme dirait Fabrice Lucchini : « J'aimerais tellement être de gauche ! » mais quel boulot !

Première ligne (2)


Il s'est endormi devant la télévision. Quand il se réveille, il voit cette fille qui le regarde. Elle est assise sur un canapé, comme lui, et semble le regarder. Il la regarde. Elle ne bouge pas. Elle fixe la caméra. (La caméra ou l'écran ?) Elle semble attendre quelque chose. Il se surprend à dire : « Eh ? » Elle répond : « Eh ! » Il éteint la télé.

Il met un disque de Dolphy. Out to Lunch, 1964. L'année de naissance de Raphaële. Bobby Hutcherson… Il faudra qu'il demande à Rodolphe de lui parler de ce match entre Mike Tyson et Larry Holmes. Le 25 février 1964, Cassius Clay combattait contre Sonny Liston. Papa le réveille en pleine nuit pour regarder le match. « Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. » Le roi de l'esquive… Maman dit : « Il danse, il danse ! » Le lendemain il se convertissait à l'islam. Comme Dollar Brand qui allait devenir Abdullah Ibrahim, Cassius Clay était devenu Mohamed Ali. Mais le combat du siècle, ce serait sept ans plus tard, en 1971, contre Joe Frazier, alors que Mohamed Ali avait arrêté la boxe durant plusieurs années, parce qu'il avait été condamné pour son refus de partir au Vietnam. En 71, son père n'avait plus que quelques mois à vivre. Ils étaient tous pour celui qu'ils continuaient à appeler Cassius Clay. 

Tu veux parler de l'avortement ? Eh bien je suis là par miracle, tu vois. Ma mère a avorté deux fois, et la deuxième fois, on l'a laissée pour morte. Seule, à l'hôpital. Ils avaient tiré le rideau qui signifiait : plus rien à faire. Seule. Normalement, je ne devrais pas être là. Bien sûr que l'avortement est un meurtre, mais ne compte pas sur moi pour juger ma mère. Elle avait eu huit enfants et à l'époque la pilule n'existait pas. Alors fous-lui la paix. De toute façon, c'est très simple, ma mère, je lui donne raison en tout. 

Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. L'élégance d'un Cassius Clay a joué un grand rôle dans sa vie. Duke Ellington. Monk. Charlie Parker. Wayne Shorter. Tous ces Noirs si élégants… Cecil Taylor. 

Parfois, la vie semble fuir à travers l'écran. On regarde quelque chose et ce quelque chose se met à nous regarder, et tout devient trouble, instable, fuyant. La solitude, heureusement qu'on a ça, c'est du solide ! Tout se passe la nuit, dorénavant. La vie s'est retournée sur elle-même. On crève et on ressuscite comme ça, plusieurs fois dans la nuit, sans que personne ne le sache. On descend dans les organes, on flotte dans les artères, on est dans le ventricule, on ressort par les narines. Nuit après nuit, je visite le foie, la rate, les testicules, l'estomac, out to lunch… Ça coûte un max la liberté.

Vous prenez de la drogue ? Vous sniffez de la colle, des sels de bains ? Vous prenez des anxiolytiques, des benzodiazépines ? Rien ? Qu'est-ce que c'est, toutes ces ampoules ?

Sur l'écran, il voit sa vie interprétée par un acteur qui lui ressemble étonnamment. Il éteint la télé. Va sur Internet. Passe de site en site, de blog en blog, et tombe sur ce blog, qui raconte sa vie depuis le 10 janvier 1956 jusqu'à aujourd'hui. Tout y est. Il flotte comme un papillon. Il se pique lui-même. Il est KO.

Rien. Même pas d'alcool. Il ne fume plus. 

Il ouvre les volets, regarde au dehors. De grands éléphants majestueux marchent lentement dans le jardin. Lèvent leur trompe vers la fenêtre et interprètent les Equales de Beethoven. Eric Dolphy est assis à la petite table en fer, il écoute les éléphants en buvant un verre. Il dit : « Moi aussi j'ai fait du piano quand j'étais petit. »

Il referme la fenêtre après avoir gueulé tant qu'il a pu : « Vous voulez bien la fermer ? J'essaie de dormir ! »

dimanche 30 novembre 2014

Première ligne



« Un homme ne laisse pas plus de traces dans une femme qu'un oiseau dans le ciel. »

Cette après-midi là, Edith nous avait invités chez elle, au château. Elle nous fait visiter, on passe par sa chambre. Là, sur la commode, bien repassées, un pile de petites culottes de coton blanc. Je les ai laissés continuer et j'ai plongé mon nez dans les culottes. 

Martine, sous la pluie. Elle pleure. Jacques fume une gitane.

Dans les cafés de cette époque-là, les téléphones étaient toujours près des toilettes. 

Le bruit, les bruits des vieux trains, les compartiments à huit place, avec les photographies noir et blanc de paysages, au-dessus des dossiers en Skaï. Le voyage vers la ville, dans « Mes petites amoureuses », de Jean Eustache. Les billets de train roses cartonnés, à peine plus grands qu'un timbre-poste, qu'on réutilisait plusieurs fois en les découpant dans l'épaisseur, et qui ressemblaient comme deux gouttes d'eau aux tickets de quai. 

Les chemises blanches en Tergal. 

Les hommes et les femmes, en ce temps-là. On se croisait, on se rencontrait parfois, on s'épiait, mais on était deux espèces différentes.

Les bals, l'organiste et son Hammond B3. Il m'expliquait des plans.

Edith et moi, j'étais secrètement amoureux d'elle, nous avions rencontré Georges Bachelard, le titulaire de l'orgue de Sainte-Agathe, qui nous avait tenu la jambe un quart d'heure, juste devant la pharmacie : « Vous allez baller ? Oui, mademoiselle, baller est un vieux verbe français. Il est très dommage qu'on ne l'emploie plus. » Sa voix flûtée, sa canne, ses sourcils blancs en bataille et sa démarche d'aristocrate homosexuel. Il était venu assister à une répétition de mon groupe de free-jazz, un jour, et avait dit à ma mère, quelques jours plus tard : « Votre fils, Madame, tire des sons magiques de son piano électrique ! Des sons magiques ! » Ma mère était au bord de l'évanouissement tellement elle riait. 

À la piscine, toujours avec Edith, et Serge. Elle nous parlait de son enfance au Japon, nous expliquait que là-bas, les filles avaient de petits "nénés". Moi, rien ne m'excitait plus que d'entendre une fille prononcer le mot "sein". 

Marie-Thérèse, un jour, on avait failli la violer. C'était à la rivière, avec Paul. Elle était en train de bronzer, seule, en bikini, un peu plus loin, en hauteur, je me souviens. Paul était nerveux. Si ça continue, je vais la violer, qu'il me dit. Et je vois qu'il bande. Il était vraiment prêt à le faire, c'était plus fort que lui. J'ai refusé d'y aller, à la dernière minute, et du coup il a renoncé. On n'en a plus jamais parlé…

Avec Edith, on s'écrivait. Elle habitait à Meudon, à ce moment-là, rue Albert de Mun, je me souviens encore de l'adresse. J'étais son meilleur ami. Elle s'épilait les jambes. Elle disait : « Quand tu viendras à Paname. » Je n'employais jamais cette expression, et je ne savais pas qui était Albert de Mun. Elle avait de petits seins et de très jolies jambes, une jolie voix, qui nous paraissait très distinguée, mais elle savait aussi prendre un ton un peu canaille. N'aimait pas mes amis gauchistes. Elle avait un frère débile. Enfin, attardé, quoi. On ne le voyait jamais. Son père était amiral. 

En 1968, je m'étais battu, dans la cour de l'école, pour défendre Edith. Le directeur nous a convoqués, les deux garçons, dans son bureau : je me rappellerai toujours son air méprisant. Il nous a donné comme punition une composition française sur le thème : « L'homme est un loup pour l'homme. » J'ai eu honte pour lui.

Mon père a dit à ma mère : « Il faut que ce petit s'endurcisse un peu. » Et il m'a inscrit au rugby. Au rugby ! Je faisais du tennis mais ça c'était un sport de pédé. C'est drôle, parce qu'au tennis on partageait les vestiaires avec des filles, alors qu'au rugby c'était avec des mecs. Je n'y comprenais rien. Le premier tournoi auquel j'ai participé devait se dérouler à une cinquantaine de kilomètres de chez moi. J'entre sur le terrain, et là, une honte formidable m'envahit. Ma mère m'a donné pour le match un magnifique short prince-de-Galles, et je n'ai pas de chaussures à crampons. Je dois rester environ trente secondes sur le terrain, et boum ! Un choc terrible, je suis à moitié assommé. L'entraîneur me hèle depuis le bord du terrain : « Eh, toi, avec le short à sa maman, tu sors ! » Deuxième sortie. Là je fais une comédie atroce à mes parents, jusqu'à ce qu'ils comprennent qu'il en va de ma dignité d'homme. J'ai enfin un short et des chaussures idoines. L'autocar nous attend sur la place d'Armes. Je prends mon vélo, à huit heures du matin, et je pédale comme un malade, tout fier de mes chaussures neuves attachées au guidon par les lacets. À cinq cents mètres de la maison, une des chaussures se prend dans les rayons du vélo, et je passe par-dessus bord, faisant un joli vol plané sur le bitume. Dans les pommes encore une fois, je ne me souviens de rien. Fin du rugby. Un dieu veillait sur moi.

L'odeur des culottes d'Edith, je ne l'ai jamais oubliée. Une autre fille dont j'étais amoureux, c'était Evelyne. Avec Catherine, c'étaient les deux grandes de la classe, qui avaient déjà des seins, surtout Evelyne. Un jour, on va chez Evelyne, et là je découvre qu'elle a une jeune sœur, tout aussi jolie, et peut-être même plus. Rentré chez moi, le soir venu, je retourne ma chambre, je fouille les placards, les tiroirs, les armoires, je déballe le toutim, et je finis par retrouver l'odeur (sur un loup) que j'avais sentie dans la chambre de la cadette. 

Au Kléber, au sous-sol, les téléphones et les chiottes, au même endroit, avec les mêmes odeurs. 

Ce matin-là, pour faire comme à Paris, nous étions encore dans la rue devant le lycée quand la cloche a fini de sonner. Le directeur est arrivé (le même que celui de l'homme qui est un loup pour l'homme), furieux, et en s'adressant plus particulièrement à moi, nous a lancé : « Alors, qu'est-ce que vous faites, vous entrez ou vous restez dehors, il faut choisir ! » Nous sommes restés dehors. Ce n'était rien du tout, mais c'était énorme. Quelques années plus tard, j'ai fait la même chose le matin du Bac. Toute la tonalité d'une vie…

Les odeurs d'une femme (ou l'odeur des femmes ?), une vie à courir après la chose la plus évanescente qui soit… Ni la voix, ni le corps, ni les gestes, ni l'amour, n'ont eu cette puissance à la fois souveraine et dictatoriale. Il y a une douzaine d'années, je suis tombé amoureux, sans doute pour la dernière fois de ma vie. J'écoute la sonate Le Printemps, de Beethoven, par Anne-Sophie Mutter et Lambert Orkis, au Théâtre des Champs-Élysées. C'est typiquement le genre de choses qu'il ne faut jamais dire, mais j'aimerais connaître l'odeur intime de Mutter… Comme j'aurais aimé connaître celle de Martine.

J'aurais été capable d'avouer beaucoup de choses, mais pas ça. Si une femme que j'aimais se mettait à pleurer, j'avais une érection. Je me rappelle encore la honte qui m'a saisi quand je m'en suis aperçu pour la première fois. Si vieillir ne servait qu'à dépasser ce genre de hontes, ce serait déjà une bénédiction de vieillir. Ce n'était pas du sadisme, ou, en tout cas, pas du pur sadisme, pas du sadisme pur. Qu'il soit entré une certaine dose de sadisme dans l'état qui était le mien alors, je veux bien l'admettre, mais je crois plutôt que j'avais le cœur trop plein, l'expression féminine et fluidique provoquant par mimétisme une vidange de mon cœur vers un organe plus directement concerné par l'affect.

« Un sage était autrefois un philosophe, un poète, un musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant. »

Comme autrefois j'ai eu honte pour ce directeur d'école qui nous avait donné cette punition, j'ai honte pour ceux qui aujourd'hui se demandent si Jeff Koons est un artiste génial, intéressant, ou seulement un trader intelligent qui sait comment fonctionne le marché. Les pour, les contres, tous me font honte, à moins que j'aie honte d'appartenir à la même humanité qu'eux.

La manière dont ma mère nous a habillés… Le short prince-de-Galles pour jouer au rugby n'est qu'un des nombreux exemples de ce qu'il m'a fallu endurer dans ma jeunesse. Il y avait aussi les slips en laine, tricotés par ses soins, et Dieu sait que ma pauvre mère n'a jamais été très douée pour le tricot. Ce n'était pas de la laine fine, douce comme du coton, non, c'était de la grosse laine blanche un peu écrue qui se détendait très rapidement au fil des lavages. Et pas moyen de prétendre que ces slips ne nous appartenaient pas puisqu'elle avait pris soin d'y coudre une étiquette blanche sur laquelle était inscrit notre nom et prénom, en rouge. Ces machins grattaient épouvantablement, mais nous finissions tout de même par les oublier à peu près… sauf à l'occasion des visites médicales, véritables cauchemars pour moi et mes frères. J'ai beau retourner le problème dans tous les sens, je ne vois aucune bonne raison à ces slips de laine. Nous étions plutôt à l'aise, et mes parents avaient de quoi acheter des vêtements normaux. Pourquoi fallait-il que je porte les costumes de mes cousins corses ? C'était des costumes très chics, de très bonnes maisons, mille fois plus élégants et d'une qualité bien supérieure à ceux de mes amis, mais justement, comme j'aurais aimé porté les mêmes vêtements qu'eux, ordinaires, normaux ! Et puis, surtout, pourquoi cette humiliation : porter les vêtements d'un autre, des pantalons, des chemises, des vestes qui n'étaient pas neuves, que nous n'avions pas été acheter ensemble le jeudi ?

Martine était amoureuse de Philippe, un type qui venait de Nice, très beau, très intelligent, et beaucoup plus cultivé que nous. Il avait braqué une banque avec un pistolet factice, avait fait un peu de prison, et bénéficiait auprès de nous d'une séduction et d'une autorité que nul ne contestait.

Schoenberg n'aimait pas expliquer la manière dont il utilisait les séries. Quand on lui posait la question, il éludait en répondant que c'était comme le mille-pattes. Si celui-ci se demande quelle patte il doit bouger en premier, il reste figé sur place et c'en est fini du mille-pattes.

Edith attirait toujours les grands costauds un peu ploucs. Et elle était également attirée par eux, elle qui était toute finesse, distinction, élégance et classe. Quand elle avait besoin de parler, c'est avec moi qu'elle le faisait. Et moi, ce qui m'intéressait, c'était ses longues jambes, ses petits seins, et tout ce que ses petites culottes de coton blanc mettaient en évidence, lettre volée, sur la commode de sa chambre.

L'Extase, voilà le but.

« L'anarchiste est celui qui a un tel besoin d’ordre qu’il n’en admet aucune parodie. » Ce sont toujours des bourgeois qui choquent la bourgeoisie. Philippe était un bourgeois, Martine, une fille de prolos.

Le style c'est la vraie provocation. Chez les femmes aussi. Une chose curieuse : Je reconnais les femmes que j'aime vraiment à ce quelque chose qu'elles ont en commun, une scène où elles se sont ridiculisées, et même déconsidérées, à mes yeux. Toujours. Il y a eu ce moment ! Et je n'en parle à personne, bien sûr… Ni à elles ni aux autres. La vêture, les manières, une scène dans un lieu public, une démarche, une manière de manger, un geste dans l'amour… C'est là. C'est impossible à contourner. La morsure d'un animal inconnu qui s'interpose entre elles et moi.

Martine était une fille extrêmement vivante, toujours et perpétuellement en vie, sous des dehors lymphatiques. Elle avait l'air molle, elle était molle, arrondie, avec une chair lisse, tendre, elle avait l'air un peu idiot des êtres supérieurement intelligents. Tout le monde la trouvait étrange, laide, ingrate. On la méprisait un peu, elle vivait seule avec sa mère, dans un endroit pas réellement mal famé mais un peu déconsidéré. Elle parlait peu, restait en retrait, marchait avec les épaules voûtées. Elle paraissait ensommeillée quand je la voyais marcher devant moi, avec son cartable sur le dos, tortue maussade. Mais elle avait conscience du vide qu'elle suscitait autour d'elle, et ce vide exposait son âme à une lumière inconnue de nous. Ces êtres là se transforment sans crier gare, un beau jour. Ce n'est pas qu'ils se transforment, d'ailleurs, c'est que soudain ils se manifestent, et que le dedans passe au dehors, qu'ils retournent leur peau, en un claquement de doigts. Tout ce qu'elle avait de terne, de gauche, de flou, se décalant, laissa apparaître un animal implacable et incandescent. En une petite année elle devint une sorte d'égérie dont la fulgurance inventa un monde neuf et brûlant dans la petite bande que je fréquentais. Un matin, dans le bistro près du lycée, elle se glissa sous la table, pour se changer. Elle portait un pull-over noir près du corps, le retira, et se retrouva en soutien-gorge. J'étais fasciné. Elle me demanda de ne pas regarder mais c'était trop tard, j'étais saisi par quelque chose que je ne comprenais pas. La qualité de cette peau, à la fois élastique, soyeuse et tenue, ferme dans sa langueur mélodique, c'était quelque chose d'absolument merveilleux. Il y avait dans cette peau un sommeil actif, un miroir profond et vertigineux, qui me stupéfia. Je me demande tout à coup si ce que j'aime vraiment dans les êtres n'est pas en définitive l'immobilité parfaite de la mort qui vient par endroits à la surface, qui laisse des traces parmi les agitations, les animations ridicules et bruyantes qu'ils confondent avec le charme de la vie.

« Appuyez sur le bouton ! » Elles savaient immédiatement qu'il s'agissait d'un provincial arrivé à Paris, quand elles n'entendaient rien, et devaient expliquer au muet connecté la marche à suivre pour appeler depuis une cabine téléphonique. Mettre un jeton, puis appuyer sur le bouton… N'était-ce pas exactement la même chose avec les femmes ? On en a mis, du temps, pour comprendre comment ça marche ! Les femmes et les cabines téléphoniques, au sous-sol des cafés, près des toilettes… À peine descendu du train, gare de Lyon, on se précipitait dans une cabine téléphonique, pour les appeler, ces déesses qui allaient nous expliquer comment parler dans le temps à travers un corps. Où mettre le jeton, sur quel bouton appuyer, il faudrait des années et des années pour retrouver les petites culottes d'Edith, pour avoir le droit de mettre le nez dedans, sans se cacher. Les bruits des trains anciens, les bruits des femmes, l'extase du temps chantant déplié entre leurs jambes, la cabine aux voix retrouvées de l'autre côté de la peau, les gares, les attentes, les ruptures, les cris, les larmes, les cigarettes, au sous-sol du paradis, comme tout cela était à la fois simple et complexe, donné et caché, mystérieux et limpide, enroulé dans le style, inclus dans l'odeur, les odeurs…

J'ai rêvé de Paul, cette nuit. Il partait à la guerre. Debout parmi ses camarades de combat, en hauteur, il nous faisait avec ses deux mains aux pouces dressés un signe qui signifie dans toutes les langues : Tout va bien, on est prêts ! Ça ne plaisantait pas.

Frank était venu me voir à la maison pour me demander "comment on fait". Comment on fait ? Démerde-toi, mon vieux ! Improvise ! Il trouvait ça "un peu dégueulasse", lui. Ah bon ? L'amour, c'est sale ? Eh oui, l'amour, la merde, les odeurs, les humeurs… c'était juste avant qu'on invente les hygiaphones et les codes aux portes des immeubles, juste avant qu'on s'enferme à double-tour, chez soi, juste avant les écrans, juste avant le sida. Juste avant SOS Racisme.

J'ai revu Edith, quelques années après, un jour, dans la ville de notre enfance. J'étais très fier qu'elle me voie avec ma petite amie du moment, qui avait dix ans de plus que moi. « Tu es avec elle ? » qu'elle me fait. Oui, oui, tu vois, j'ai bien changé, hein. Dès qu'on m'a révélé le pot-au-rose, j'ai mis les bouchées doubles, j'avais un handicap à rattraper. Et Martine ? Et Christine ? Je ne sais pas. Perdues de vue. Excuse-moi, faut que j'achète des pilules, j'ai une répétition tout à l'heure.

Tous nous nous inscrivions sur une pédale (au sens musical du terme), un ronron moral, une rumeur sociale, l'indignation obligatoire et automatique, qui était (qui est encore) la trame nerveuse de ces années-là. D'abord pour l'épouser complètement, puis, très vite, pour en divorcer radicalement, étouffés par ces bras trop maternels. Après la sexualité, après le gauchisme, après le free-jazz, ce fut une raison d'espérer encore, je parle de ce divorce comme de cette échappatoire inespérée et bien plus radicale que tout ce que nous avions connu jusqu'à présent. Garder la tête hors de l'eau a toujours été notre seule ambition, et l'eau monte à une vitesse vertigineuse. Le sens aigu de la hiérarchie que nous avait transmis le père nous a sauvé de tout, ou presque tout. Encore aujourd'hui, où nous avons à peu près tout perdu, ce sens exacerbé de la hiérarchie est sans doute le seul fil rouge que nous gardions constamment à portée de main. Les singes de leur propre idéal sont là, quand il est besoin, pour nous rappeler à l'ordre : la modestie morale n'exclut pas la folle exigence de l'artisan qui veut faire mieux que son voisin.

(…)

Le Passage

10 septembre 2001 - 30 novembre 2013

jeudi 27 novembre 2014

L'île du fenouil amer


L'île est promise à l'engloutissement. Cela peut arriver demain, dans un mois, dans quinze ans, mais il est certain, d'après les scientifiques, que bientôt cette île aura disparu de la surface de la terre. Nous sommes donc allés nous installer là, car le prix des maisons est dérisoire et l'on peut y trouver une demeure magnifique, avec jardin et vue sur la mer, pour le prix d'un misérable studio au fin fond de la Creuse. Demain n'existera peut-être pas, c'est incontestable et un peu effrayant, mais qu'il n'y ait point de lendemain, jamais, n'est-il pas de toute manière le lot de l'humanité tout entière ? Anne prétend que s'il n'y a pas plus de chances que nous échappions à la catastrophe que de gagner au Loto, il n'y en a pas moins non plus. Non, la seule question qui nous taraude, lorsque nous profitons de notre solitude bénie et que nous cherchons à meubler notre farniente, c'est celle-ci : comment se fait-il que le prix de l'immobilier ne chute pas brutalement à San Francisco ? Pourquoi si peu de monde ici et tant là-bas ?

Avoir un congélateur est indispensable, car nous ne pouvons que rarement nous rendre sur le continent pour faire les courses, mais ce congélateur est devenu un sujet de plaisanterie entre nous. Posséder un instrument qui sert à conserver les aliments quand nous savons que peut-être nous n'aurons plus à nous nourrir dans trois jours nous apparaît comme un fait cocasse. La question de l'assurance aussi nous a beaucoup réjoui. Les assurances d'habitation sont obligatoires, mais les compagnies ne sachant pas quoi assurer, ici, on peut lire des contrats d'une poésie merveilleuse. L'un de nos grands plaisirs, c'est à la nouvelle année. Nous recevons énormément de cartes de vœux et de coups de téléphone. Personne n'oublie de nous souhaiter une excellente année, comme si le fait de nous présenter ces vœux traditionnels était en mesure de nous préserver de l'inéluctable. Anne et moi imaginons l'angoisse et l'appréhension avec laquelle, chaque année, nos amis mettent un point d'honneur à ne pas couper à cette pénible épreuve : nous écrire ou nous téléphoner. Il faut bien avouer que cela nous divertit beaucoup. 

Les rares personnes qui sont venues s'installer ici sont soit des solitaires d'un certain âge, soit, comme nous, des couples sans enfants. Mais comme toute règle a ses exceptions, il se trouve une famille parmi la petite communauté ilienne. Peu d'entre nous leur adressent la parole, car on estime ici que leur présence parmi nous est une sorte de provocation, et qu'ils donnent une mauvaise image de nous tous. Anne et moi, au contraire, avons beaucoup d'affection pour cette famille, même si, il est vrai, nous les trouvons assez étranges. Les enfants, au nombre de quatre, ne parlent à personne en dehors du cercle familial. Pourtant on voit bien qu'ils sont tout à fait normaux, et même instruits, car les parents leur donnent semble-t-il une excellente éducation. En passant devant leur domicile, quand nous nous promenons, nous pouvons parfois les entendre discuter entre eux, au jardin, et nous sommes toujours très favorablement impressionnés par leur niveau de culture et de langue. Parmi les raisons qui font qu'ils sont peu aimés, je me demande s'il n'y a pas cette question de la culture, qui est comme un reproche silencieux à tous adressé : pourquoi se donner tout ce mal, pourquoi accorder tant de soins à l'éducation donnée aux enfants ?

Anne et moi avons baptisé notre maison. Nous l'avons appelée "Vivant", en hommage bien sûr à Vivant Denon, que nous aimons tous les deux. Il nous semblait amusant de donner, à une maison qui bientôt serait engloutie au fond de la mer, le prénom (et quel prénom !) d'un homme qui avait écrit un ouvrage dont le titre était Point de lendemain. Sur ce point de l'engloutissement, il a été en vive concurrence avec Claude Debussy, mais Vivant l'a emporté au troisième tour d'une bataille navale très disputée. Nous avons la télévision, le téléphone, Internet et beaucoup des commodités de la vie moderne. On nous livre le courrier une fois par semaine bien qu'on nous ait fait comprendre récemment qu'il n'en serait pas toujours ainsi. Nous avons un médecin, très compétent, bien qu'un peu âgé, qui a eu la bonne idée de venir s'installer avec son épouse, une ancienne infirmière. Nous n'avons pas de police mais ça tombe bien car nous n'en avons pas besoin. Anne me dit parfois en riant que nous allons finir comme les dix petits nègres d'Agatha Christie, à la différence près que notre Hercule Poirot à nous aura une nageoire et des écailles. En parlant de poisson, Anne a remarqué que sur l'île, personne n'en mange. Ici on est soit carnivore soit végétarien. Pour les œufs, chaque famille possède ses propres poules, et pour le pain, chacun se débrouille, sauf l'écrivain, pour qui une vieille femme le prépare deux fois par semaine. Ah oui, j'allais oublier un détail qui a son importance à mes yeux : tout le monde ici est catholique. Je ne crois pas qu'il ait existé un quelconque plan qui soit à l'origine de cela, non, mais le fait est là, même si nous n'avons pas de prêtre dans la communauté.

Nous avons aussi un compositeur, paraît-il. Je dis "paraît-il" car personne ne le connaît ni n'a jamais entendu une de ses œuvres. Il est très possible qu'il ne soit pas plus compositeur que je ne suis plombier, mais personne ici ne songe à s'en inquiéter. Qu'importe, après tout. Il ne cherche pas la publicité, c'est le moins qu'on puisse dire, et c'est précisément cela qui nous plaît. On le voit souvent, vers la fin de l'après-midi, immobile face à l'océan, assis sur sa petite chaise pliante, semblant écouter je ne sais quoi, ou attendre je ne sais qui. Personne ne le dérange dans ces moments-là. C'est "le compositeur", et un compositeur, ça ne se dérange pas, c'est comme ça. En règle générale, c'est ce que j'aime tellement ici, dans notre petite communauté. Les rôles sont fixés une fois pour toutes, on ne revient pas là-dessus, on n'en discute pas, mais en même temps ces rôles n'impliquent pas grand-chose, sauf peut-être pour le médecin. Chacun est ceci ou cela, mais on n'aurait pas idée d'aller lui demander des comptes et de le tenir pour responsable de quoi que ce soit. Ce sont en somme plus des rôles que des fonctions. Sans doute que la possibilité que demain nous ne soyons plus là a-t-elle creusé la réalité sociale, l'a-t-elle évidée, trouée, débarrassée de tout son sérieux. Être ceci ou cela n'a pas beaucoup de conséquences. Sur l'île, le tragique léger a remplacé le sérieux lourd, c'est la principale qualité de cet endroit, en sus d'une absence presque totale de bruits inutiles.

Engloutissement : 1. « Pendant quelques minutes l'engloutissement du potage protégea l'hébétement de Maurice, qui oubliait de déplier sa serviette. » 2. « Dans cet engloutissement des deux cents millions, il fallait bien, si des poches s'étaient vidées, que d'autres se fussent emplies. » 3. « L'engloutissement soudain du navire ne laissa point le temps de jeter les chaloupes en mer. »

Il y a tout de même une question que tout le monde a à l'esprit, bien qu'on n'en parle jamais. Quand viendra la catastrophe, comment réagirons-nous ? Je veux dire, comment réagira chacun en particulier, car nous n'avons aucun plan, aucune consigne, aucune politique, à ce sujet. On pourrait d'ailleurs poser la question en ces termes : existera-t-il, au jour J, une communauté, ou seulement des individus face à leur destin ? Sommes-nous liés les uns aux autres par le fait-même que nous nous soyons établis ici ? Serais-je, moi, responsable de ce qui arrive à mon voisin ? Là-dessus j'imagine que les avis divergent.

Venir ici, c'était choisir une autre temporalité, se retirer du temps social commun, se mettre en marge du devenir normal, c'était un peu comme décider que nous ne voulions pas que les saisons soient un éternel recommencement. Les hommes, en règle générale, attendent la mort en pensant qu'elle seule va leur révéler le sens de la vie. C'est dans cette longue attente incertaine, dans cette patiente construction-déconstruction, qu'ils placent l'espoir enfantin de ne pas avoir vécu en vain. Le feu de la mort les brûle et les réchauffe tout à la fois, et ils préfèrent laisser au destin biologique la charge de la preuve. Nous faisons au contraire le pari que même un printemps unique peut suffire à vivre vraiment, fondé et bordé qu'il est par le gouffre et l'insu. Je crois que tous ici nous sommes des amoureux du Temps, de son mystère terrible. Sur les objets en métal précieux, on trouve un poinçon qui en certifie la qualité. C'est ce qu'on appelle le "titre". Depuis 1838, la Minerve indique la quantité de métal précieux que contient un objet en argent. Si la minerve est placée dans un octogone et accompagnée du chiffre 1, l'argent est pur à 95% (24 carats). Si elle placée dans un ovale tronqué et accompagnée du chiffre 2, l'argent n'est pur qu'à 80 % (19 carats). S'installer sur l'île, c'est comme choisir de vivre à 24 carats au lieu de 19. Évidemment, ç'a un prix. Le métal précieux, c'est le Temps. On en a sans doute moins, mais il est plus précieux.

Vivre de cette manière implique qu'on ait déjà fait ses adieux au monde et à ceux qu'on aime, puisqu'on sait bien qu'on n'aura pas le temps de se préparer à la mort, que "mettre ses affaires en ordre" est un luxe qu'on ne connaîtra pas. On n'aura pas non plus le temps de réparer quoi que ce soit, ce qui rend les disputes et les conflits bien plus difficiles à supporter, et ce qui oblige, paradoxalement, à toujours envisager l'outre, l'après, car nous savons bien que le définitif n'est pas de l'ordre de l'humain, c'est la raison pour laquelle la mort ne peut être qu'une sortie du temps, car le temps et l'humain ont passé ensemble un contrat inviolable. Depuis que nous sommes sur l'île, écouter de la musique, par exemple, est devenu une activité quasiment sacrée, puisque chaque œuvre écoutée peut se révéler être la fameuse "œuvre qu'on aura écoutée juste avant de mourir", la brise au sel subtil qui nous brûlait aux lèvres

Attendre : [L'idée suggérée est celle d'un simple écart temporel, à laquelle se joint habituellement l'idée implicite d'un lieu où se trouve le sujet] Rester en un lieu, l'attention étant fixée sur quelqu'un ou quelque chose qui doit venir ou survenir.

Cette définition décrit parfaitement notre vie sur l'île. Nous attendons. L'attente et la vie se confondent. En réalité, elles se confondent en chaque être humain, mais il fait généralement en sorte de ne pas le savoir, alors qu'au contraire nous rendons cette attente sensible, active, essentielle. Ce qu'il appelle vivre est justement cette tension perpétuelle mise à ne pas savoir, à ne pas sentir qu'il est en train d'attendre la mort qui vient. Cette attente consciente, c'est le poinçon du Temps, c'est son titre. Au lieu de chercher à désinscrire la mort de la vie, nous cherchons à l'y graver avec plus de force. Le Temps est à la fois la malédiction et le luxe suprême de l'homme. Enfin, je crois… Mais peut-être, après tout, que ce qui attire nos compagnons sur l'île est seulement le prix de l'immobilier. C'est même le plus probable. Remettons ce quatuor de Schumann, veux-tu, et viens près de moi, tout près.

mardi 25 novembre 2014

Les Professionnels du simulacre


Il voit ce cameraman tchétchène qui filme une scène de guerre très violente. Il dit au cameraman : « Tu sais que tu as laissé le cache sur l'objectif ? » Le caremaman lui répond qu'il le sait. « Mais tu sais que tu n'auras aucune image, tu ne filmes rien ! » Le cameraman lui répond qu'il le sait, et ajoute qu'il n'a pas non plus de batterie dans la caméra, ni de cassette pour enregistrer les images. L'autre lui demande alors pourquoi il filme, ce qu'il fait avec cette caméra. Le cameraman répond que c'est son métier de filmer. 

Cette anecdote — authentique — montre que les professionnels font leur métier, ne peuvent pas et ne veulent pas s'empêcher de faire leur métier, même quand il savent parfaitement que ce qu'ils font ne sert à rien, et même, pourrait-on dire, que ce qu'ils font n'existe pas, n'a aucune réalité, qu'est qu'un leurre.

La police des pays européens se trouve exactement dans la même situation. Si ce n'est pas la seule profession vidée de son sens, c'est sans doute au sein de celle-ci que ce phénomène est le plus patent. Le monde réel s'est tellement éloigné de nous qu'il n'existe plus qu'à l'état de souvenir ou de spectacle.

La brutalité sans nom de la guerre à une extrémité, et à l'autre le simulacre, la parodie. La réalité de la violence quotidienne dans nos sociétés, et, simultanément, sa non-représentation représentée. Tout se passe comme si l'on montrait des professionnels en train de filmer une "réalité" éviscérée, sans caméra, sans batterie et sans cassette. Nous ne sommes plus à l'ère du refoulement mais à celle de la forclusion. Le réel ne fait retour qu'à l'état de délire.

Il existe, paraît-il, des professeurs de piano qui expliquent aux parents de leurs élèves qu'« un piano numérique c'est pareil qu'un piano ». Les parents, bien entendu, ne demandent qu'à être convaincus. Il y a trente ans, déjà, on savait bien, au fond, que la technologie serait l'ennemie irréductible de l'homme, mais on ne pouvait imaginer que la transformation nous conduirait si loin de nous-mêmes et qu'un jour, sans doute proche, il n'y aurait plus personne pour lui faire front.

lundi 24 novembre 2014

Opus 47



Elles restent assises, sans se parler. L'une tient son verre incliné et semble perdue dans ses pensées, l'autre observe les gens qui passent près d'elles sur le trottoir. Sa main droite est posée sur la table ; son index en frappe légèrement la surface. Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le haut du crâne. Elle est souriante. La première des deux femmes hésite. Elle pourrait parler mais elle sait que dès qu'elle aura commencé plus rien ne sera comme avant, qu'elle ne pourra plus revenir en arrière. Au moment où elle va se jeter à l'eau, l'autre commence à raconter. Ce qui sort de sa bouche, je ne vais pas vous le dire car je n'en suis pas capable mais je vais vous le faire entendre

dimanche 23 novembre 2014

Roger, seulement là


De lui je ne sais que cette image. C'est le jeune frère de mon père, que je n'ai jamais connu, puisqu'il est mort dans les camps de concentration allemands. La photographie est restée longtemps à la même place, dans son petit cadre en bois argenté, sur la commode du salon, près du pot à tabac qui sentait si bon. « Qui est-ce ? — C'est le petit Roger, le frère de Papa, le pauvre petit. » Ma mère ne s'en est jamais remise. Longtemps, elle n'a rien dit de plus. Le "pauvre Roger", le "petit Roger", "pauvre gosse", c'est tout. « Mais il n'est pas si jeune ! » Il doit avoir, je ne sais pas, vingt, vingt-et-un ans, peut-être vingt-deux. Il a l'air heureux sur la photographie. Discret, détendu, vivant. Un beau gars. On dirait "cool", aujourd'hui. Il y avait une manifestation près de chez eux, à Grenoble, il y est allé, il a été raflé avec d'autres, et ils sont partis en Allemagne. C'est tout simple. C'est abominablement simple et stupide.

« Ce que tu ne sais pas, c'est qu'on aurait pu le faire libérer… »

Il est à moitié assis sur un talus de neige, les mains dans les poches. Il a les jambes croisées, il regarde le photographe. Derrière lui on aperçoit le toit d'une ferme recouvert d'une épaisse couche de neige. Il se tient sur le côté gauche de la photographie. J'ai écrit plus haut qu'il avait l'air heureux sur le cliché. Non, on ne peut pas affirmer ça. C'est le souvenir que j'en avais, mais maintenant que je l'ai sous les yeux, je vois bien que je ne peux pas dire ça.

Je sais que Roger n'a sans doute jamais entendu parler de Bill Evans. On ne devait pas écouter du jazz, chez les V., et même si ç'avait été le cas, ce n'est certainement pas Bill Evans qu'on aurait écouté. Pourtant, c'est en écoutant Peace Piece, que ton absence devient présence, petit Roger.

Roger est l'un de ces prénoms que j'aime passionnément. Avec Robert, André, Louis, René, Jean, Marcel, François. Il y a dans ces prénoms toute l'économie, tout l'équilibre et toute la gloire modeste d'une époque et d'une culture dont, contrairement à ce qu'on croit, nous n'avons épuisé ni les conséquences ni le sens. Peut-être a-t-elle été trop brève pour se laisser déchiffrer complètement.

« Comment ça, on aurait pu le faire libérer ? »

La musique du père, c'était Schumann. Je ne saurai pas dire pourquoi, mais je sais que je peux mettre un signe d'égalité entre ces deux Robert. L'angoisse (qu'il appelait l'oppression), la fascination pour la folie, l'oreille, la hantise du "la". L'autre frère, René, je l'aimais bien, malgré sa femme, Jeanne, et sa R16. Mon père, je me rappelle encore son odeur, quand il m'embrassait. René, je me souviens de son rire, de son charme un peu louche. Il avait le sourire trop généreux, on voyait que c'était sa manière discrète de protéger son frère. Une épouse un peu trop grande, trop en vitrine, quand mon père avait choisi la solidité naturelle du granit corse. Ils avaient des secrets, ces deux-là, et la Jeanne n'avaient pas assez de dents pour garder tout ça à l'intérieur. Ça faisait des emplâtres luisants sur ses joues un peu tombantes. Moi, tout naturellement, je la détestais, cette grande ganache vulgaire qui était aux antipodes de ma mère. Dans chaque famille, la corse et la dauphinoise, il y avait un René, mais l'autre, le René corse, c'était pour moi le mort, presque un saint, celui que pleuraient encore ma mère et ma tante, et qui, par comparaison sans doute, faisait paraître celui-ci bêtement français, tellement petit-bourgeois, un peu truand, même, quand on le reniflait de près. Pourquoi René et Jeanne n'ont-ils pas eu d'enfants ?

Maman non plus ne l'aimait pas, Jeanne, ce qui devait être réciproque. Et un jour, elle m'a raconté.

J'ai connu Marcel, j'ai connu André. Marcel ne m'a pas aimé. André m'a beaucoup aimé et c'était réciproque, surtout. Longtemps, j'ai conduit la grosse Opel Record de Marcel qui n'avait pas de freins. J'avais l'impression de conduire une américaine en Bourgogne. C'était l'époque des walkman. Je me rappelle les petites routes en automne avec les quatuors Razumovsky, l'après-midi, le soleil, les vitres ouvertes… La belle vie. Et puis les grandes balades en forêt, toujours seul. La belle vie. Quand la nuit tombait, je rentrais, je faisais du feu dans la cheminée, et je mettais les études de Chopin sur le pupitre. Inouï sur mes genoux. La belle vie, vraiment. La cuisinière à bois et à charbon, et les soirées à lire, près du feu. Cinq ans au paradis.

« Elle n'allait quand-même pas aller coucher avec les Allemands ! »

Quand nous étions allés, ma mère et moi, à l'enterrement d'André, à la montagne, j'avais eu le coup de foudre pour Françoise, ma cousine germaine, sa fille, la plus jeune. André aussi était le plus jeune de la famille, comme moi. Nous étions chacun à un bout du grand salon, chez la veuve. Il y avait eu un monde fou. En montant à Zicavo, en cortège depuis Ajaccio, je regardais la très longue file de voitures qui nous suivaient, tout en tenant la main de ma mère qui était assise à l'avant, près de Joseph. À l'église, il y avait tellement de monde qu'il y avait cinq fois plus de gens à l'extérieur qu'à l'intérieur. J'étais assis près de ma mère et je me suis aperçu que cette inconnue à l'autre bout de la pièce me fixait intensément. « Qui est-ce ? » Mais c'est ta cousine ! Sans me quitter des yeux, elle se lève, s'approche de moi, et m'embrasse, comme dans un rêve. Elle est petite, elle a des yeux à tomber. Un coup de foudre réciproque, c'est assez rare pour être noté. La femme de Marcel avait étudié le piano avec Cortot. Elle dit à ma mère : « Ah bon, il fait du piano ? » d'un air soupçonneux, presque ironique. 

Quand on est le plus jeune, et de loin, dans une famille, on passe un peu à travers les mailles du filet, ce qui rend les provisions d'autant plus mystérieuses, a posteriori. André parlait du Liban, qu'il avait adoré, mais je n'avais jamais de détails. Les Corses savent qu'il n'est pas besoin de tout dire pour se faire comprendre. Il avait eu une vie à la Henry de Monfreid, et il se fichait pas mal que je joue du piano ou du banjo. Chez lui, on dégustait la meilleure charcuterie qui se puisse trouver dans l'île, on parlait au jardin, à voix basse, ça suffisait à notre bonheur. 

Roger est sur la photo dans son petit cadre de bois argenté. Seulement là. Je m'avise que son prénom consonne très nettement avec le mien. Il ne l'a pas choisi, moi non plus. On se trouve tous les deux pourtant face à face, ce soir, par le truchement de cette photographie que je trimballe dans mes affaires sans trop savoir pourquoi. Je pourrais dire que Roger est une question, mais ce ne serait pas vrai. Une douleur, et ce ne serait pas vrai non plus. Quand-même, en le regardant, là, ce soir, je me dis que ce corps qui n'a pas eu le temps de vieillir parle d'une vie qui, même si je ne l'ai pas vécue, m'appartient aussi, que ce corps assis dans la neige c'est un peu mon corps, comme bientôt il sera, aussi, seulement là, dans une photo encadrée, ou jetée.

Pas de descendance ça signifie personne pour garder une vieille photo, ça signifie : seulement là, à ce moment-là. Même quand on a été le plus jeune on finit par mourir.