vendredi 30 janvier 2015

Résurrection (9)


La jeune fille était seule toute l'année, dans cette station service perdue dans les Highlands. Elle regardait les cerfs et les hommes passer, ces derniers en voiture, les autres, la nuit, sous sa fenêtre. Elle parlait peu, mais elle chantait souvent, en particulier dans son bain. On va toujours chercher trop loin ce qui se trouve sous notre nez, et qui est en général bien plus intéressant que l'exotisme le plus échevelé. 

Ce matin-là, il s'était réveillé en faisant une découverte sensationnelle. Il était soudain capable, les paupières baissées, en dirigeant ses yeux vers une espèce de fenêtre haute, située approximativement au niveau des sourcils, de percevoir spontanément, sans aucun effort ni aucune volonté, tout un spectacle étonnant, avec des personnages, des situations, des décors, exactement à la manière d'un film. Ce n'était pas du ressort de l'imagination, ni de celui du rêve, non, c'était autre chose, qu'il n'avait jamais vu auparavant. Il fit plusieurs tentatives, et à chaque fois, dans cette même fenêtre, assez mince en hauteur mais très étendue dans la largeur, les images apparaissaient à nouveau, dans des tons sépias, mais tout de même assez nettes. 

La biche, aperçue par la fenêtre de la chambre, éclairée par une lampe de poche, silencieuse, hésitante, qui se sait observée mais qui ne fuit pas pour autant, qui ne regarde pas celle qui l'observe, mais dont on sent bien que tout son corps est sensibilisé à l'extrême, disposé là comme un film ultra-sensible qui mesure l'attention de l'autre avec précision. 

Il aimait ce genre de film où l'on a peur du début jusqu'à la fin, mais d'une peur qui n'est que la hantise poussée à l'extrême que quelque chose arrive, que quelque chose vienne déranger le rien qui se trouve de l'autre côté de l'écran, de l'autre côté de la vitre, qu'un événement vienne briser l'étoffe mince et fragile qui déroule sa trame paisible, évanescente, à la limite de l'existant, du tangible. Pas de couleurs vives, pas de bruits inutiles, pas de pétarades, juste la vie qui persiste malgré tout, pas de conflits, pas de cris, pas de sentiments, pas de coups de théâtre, seulement le temps qui passe sur les êtres, et ceux-là qui s'excusent presque d'exister. 

En dire le moins possible, ça elle savait le faire. Elle était une sorte de paysanne parisienne, très à l'aise partout mais avec un quant-à-soi très seyant, et même sexy. Elle me commentait pas, presque jamais. Ses paroles étaient destinées à l'action, sauf quand elle avait bu. Le vent, les bruyères, la mer, ses doigts secs, l'immensité autour d'elle, rien n'avait l'air de la dépayser, elle se tenait là comme deux mesures de Webern à la terrasse d'un café, naturellement atonale mais d'une atonalité tranquille et sans complexe.

Dans le fond, c'était ça, le souci, ces gens qui veulent que quelque chose arrive, que ça change, que ça bouge, que ça se transforme, que ça évolue, qu'on aille quelque part, qu'on sorte le soir et le matin, qu'on parte en vacances, qu'on divorce, qu'on change de coiffure, de lunettes, de manteau, de look, de langue, de musique, qu'est-ce qu'ils pouvaient nous emmerder, nous fatiguer, ah, si on pouvait les mettre dans un monde à part, entre eux, avec toutes les commodités de la vie moderne, avec les avions, les mobylettes, les TGV, les yachts, les remonte-pentes et les abonnements au spectacle, les drones et les tondeuses à gazon, qu'est-ce que ce serait bien, et nous on serait là, tranquilles, il ne se passerait plus rien, rien du tout, pas de concerts, pas de fêtes, pas de défilés, pas de bruit, pas d'expositions, pas de quinzaine commerciale, pas d'élections, pas d'alternance démocratique, pas de campagne électorale, surtout, pas de publicité, pas d'éclairage la nuit, la nuit on dort, oh là là le monde merveilleux, plus besoin du paradis et des vingt-deux vierges, on est là, sur le fauteuil dans le jardin, on fume une clope, on boit un petit coup, même pas, on regarde les feuilles qui tombent, les lézards au soleil, le chien qui dort, la chèvre qui broute et on se dit : je suis heureux ! Pas nomade pour un sou, le vieux. Juste se lever pour aller pisser, et encore. Assis.

Avoir un chien avec soi, et c'est tout.

(…)

mercredi 28 janvier 2015

Résurrection (8)


La question était : Jusqu'à quand un homme dont la femme perd la mémoire chaque jour pourra-t-il lui dire qu'il l'aime. 

Chaque matin, il devait lui expliquer à nouveau qu'il était son mari, comment il s'appelait, combien d'enfants ils avaient eus, où ils s'étaient mariés, où ils habitaient, quel était son travail, quelle était sa chanson préférée et ce qu'elle aimait manger au petit déjeuner. Demandons-nous s'il s'agissait là de pure répétition, ou, au contraire, d'un jour qui chaque matin prend l'aspect de ce qu'on pourrait appeler un événement, une catastrophe, un désastre, le neuf perpétuel. Ce n'est pas une question si simple qu'il y paraît. Comment elle allait réagir aux informations toujours semblables pourtant qu'il lui donnait, il n'en savait jamais rien. Allait-elle se laisser embrasser, fondre en larmes, ou partir en courant dans la rue en chemise de nuit ? Il l'aimait, il la désirait encore, mais jusqu'à quand ? Jusqu'à quand peut-on désirer une femme qui ne sait pas qui vous êtes, qui n'a pas le souvenir de vos caresses, et qui n'a pas non plus le souvenir de sa propre jouissance ? Un telle femme est obligée de faire confiance à des inconnus, en permanence, des inconnus familiers. Qui pourrait vivre en permanence dans un monde inconnu ? Et qui pourrait aimer une telle femme, qui vit dans un monde radicalement différent du nôtre, fondé sur la répétition, le changement progressif, la reconnaissance, l'identité ? Peut-on aimer une femme qui n'a, au sens propre, pas d'identité ? Chaque matin, le même inconnu… mais comment être certain que c'est le même, tromper son mari avec lui-même, jour après jour ?

Ils étaient allés dîner dans le village d'à côté, à cinq kilomètres. Barbara était venue de Paris pour accorder son piano. Le patron de l'auberge écoutait Louis Couperin, que jouait Gustav Leonhardt. Elle portait un nom de roi, ils avaient fait l'amour en rentrant, dans la nuit glaciale. Sentant la main de l'accordeuse sur son sexe, il avait éprouvé un bref pincement, aigu comme le son du clavecin. Couperin et la Bourgogne, en hiver, cette rencontre au plus profond du temps français. Devant le feu, elle s'était déshabillée, ils avaient bu du cognac, le chat était venu se frotter contre les cuisses de la jeune femme. Le monde ouvrait ses bras, il faisait moins vingt, dehors. Ils ont dormi longtemps, ensuite, et le feu s'est éteint. Il ne savait rien d'elle, seulement qu'elle jouait du jazz et qu'elle portait des collants, et qu'elle était américaine. Il aurait pu l'oublier, si le tempérament mésotonique n'avait creusé en lui sans qu'il y prenne garde une veine toujours vive, comme un léger déséquilibre au charme puissant, fait pour revenir. 

« Qui êtes vous ? » « Je suis Louis Couperin. Et vous ? » « Je m'appelle Barbara, ou Christine, ou Raphaële, je ne sais plus au juste. Que faites-vous chez moi ? » « C'est vous qui êtes chez moi, Madame, et je vais donner des ordres pour qu'on vous habille. » Anna-Maria, la petite cousine anglaise, l'avait accompagné au jardin du Luxembourg, qu'il lui avait fait visiter, pendant que Céline était à son cours, aux Arts Appliqués. Ensuite il l'avait prise en photo, goulûment, à l'appartement. « Ne te rhabille pas ou je saute par la fenêtre ! » Elle courait dans tout l'appartement en riant puis s'était mise au piano et avait joué la premier mouvement de la première sonate de Mozart, nue, si nue que la musique débordait de ses cuisses, de ses bras, de son ventre, comme le lait bouillant de la casserole, elle en mettait partout, du Mozart, il allait falloir aérer longtemps après son passage ! « Et ça, tu connais ? »

Oui mais demain ? Pour celle dont la mémoire recommence chaque jour au même point, il n'y a pas de possibilité d'oublier, de passer à autre chose, puisque chaque jour elle va apprendre à nouveau qui elle est, ce qu'elle a fait, ce qu'on lui a fait, qui est mort. Le moteur tourne mais la voiture n'avance pas, c'est toujours le même paysage, bouclé, qui se referme sur elle, indéfiniment, le temps est une plaisanterie sinistre, qui l'a oubliée en chemin, elle a beau être dans le monde, le monde lui est inaccessible. « Mais je t'aime ! » C'est une information qu'elle reçoit. C'est comme si elle regardait la télé. « Il m'aime. » « Je suis sa femme. » Bien bien bien… Ils sont séparés par une vitre à l'épreuve du temps, à l'épreuve de l'amour. Demain il faudra recommencer. À quoi bon. 

Mais c'est vivre, ça. Elle a détourné la tête en pleurant. Maintenant elle rit de manière hystérique. C'est la vie, ça ? Il n'ose plus dire que oui, c'est la vie. Peut-être qu'il se trompe ? Comment savoir quand la chose commence réellement ? Faut-il faire son deuil de la vie, pour être dans la vie ? Il se lève et sort de la pièce, elle va le rendre fou. Mais il revient, la déshabille, met sa tête entre ses cuisses et respire profondément. Elle le laisse faire sans réagir. Toujours cet étonnement extrême : comment une femme peut-elle être aussi désirable, même dans les moments où elle est froide comme une truite morte ?

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mardi 27 janvier 2015

Résurrection (7)


Encore ? Encore, oui, elle s'est postée à l'entrée de la salle de bains, refusant que la porte soit fermée, car elle veut avoir la possibilité de voir la baignoire. Régulièrement, elle jette un coup d'œil, puis repose sa tête sur ses pattes. Et, plus rarement, deux ou trois fois par bain, elle se lève, vient jusqu'à la baignoire, renifle, inspecte, donne un ou deux coups de langue, puis repart s'installer à sa place, rassurée. Lui, il lit, tranquillement allongé dans l'eau chaude, parfois il chante — et alors elle chante aussi —, souvent Mozart, souvent aussi il lui parle, elle soulève la tête, écoute, puis repose sa tête. Elle ne répond pas mais elle écoute. 

Il se dit que si la porte était fermée il aurait plus chaud.

Dans les loges, elle s'était installée sur le canapé. Ils buvaient de la bière et du whisky. Il y avait Dominique, Patricia et Bernard. Elle savait se faire discrète. Quand on était venu le chercher à l'hôpital, elle était là, dans la voiture, dressée sur le siège arrière, dans sa voiture, qu'il ne conduisait pas. Il était monté derrière avec elle, c'était la première fois. Il a souvent repensé à cette première nuit, en Haute-Savoie. Elle a dormi avec Salman, le berger allemand, dans le hall, au bas de l'escalier. Elle l'a regardé monter au premier étage, avec un regard qu'il n'a pas compris. Elle ne savait pas où elle était tombée, dans quelle famille, sur quel maître, il aurait dû comprendre mais il avait tellement d'autres soucis. Ils allaient se promener tous les trois dans les champs. Salman essayait de courir avec elle, derrière elle, mais il ne pouvait déjà plus. Ce regard le poursuit encore, dix ans après. 

Les odeurs, c'est ce qu'il y a de plus important.

Les cirrus, les stratus, les cumulus, en bancs, en voiles, en nappes, en couches, les brouillards en bas, les nuages nacrés en haut, les nuages noctulescents, encore plus haut, et les pieds-de-vent, ça pèse combien, tout ça, et pourquoi ça ne nous tombe pas sur la tête, ni sur les épaules quand on est à la messe, comme un saint-esprit en écharpe ? Parfois, dans le creux de l'après-midi, en été, il se tenait au fond du jardin et regardait le ciel, le questionnait silencieusement. Alors elle venait et se tenait près de lui, le regardant regarder et questionnant son questionnement, mais elle ne levait pas la tête vers le ciel, elle n'en avait pas besoin, puisque le ciel venait jusqu'à elle par lui, son pied-de-vent vivant, son saint-esprit à parole qu'elle devait protéger de tout ce qui pouvait survenir de dangereux. Elle avait été sa fille et maintenant elle était la mère, tout naturellement, et lui aussi avait connu ça, d'être le fils et puis le père, ça vient des nuées, ça nous tombe dessus depuis là-haut, depuis toujours, c'est un peu l'échelle de Jacob, même si on ne la voit pas. Ils étaient à la porte du ciel, tous les deux, et lui ne le savait pas mais elle oui. Il était son rayon crépusculaire, dressé, la tête dans les étoiles, elle était sa pruine, le couvrant d'une muqueuse invisible et dorée, d'une étoffe légère et protectrice.

« Imagine que tu dises à quelqu'un qui a perdu la mémoire, qui a complètement perdu la mémoire, qui ne sait plus qui tu es, que tu dises à ce quelqu'un : "Je t'aime". Tu imagines ? Il y a de quoi flipper, non ? Tu la prends dans tes bras, pour toi c'est tout naturel, tu l'as vue nue des centaines de fois, alors, la prendre dans tes bras, c'est rien du tout, tu mets tes mains autour de son visage, tu vois, et elle, elle est complètement flippée, elle se dit, mais c'est quoi, il se fout de moi, non, c'est pas ça, il me manipule, il croit que je vais gober son histoire qu'on s'est mariés il y a dix ans, il veut seulement me sauter, il m'aime, mon cul, oui, il veut me sauter, c'est tout. » Elle lui disait ça en se versant du café, elle ne le regardait pas. Lui, au contraire, il la regardait, il regardait ses gestes, il voyait ses avant-bras nus, ses cheveux, ses lèvres. Il se disait : « Et si je l'oubliais ?  Là, maintenant, comme ça, hop, je la vois se servir de café, j'entends sa voix, je sens son parfum, et je n'ai aucune, mais alors aucune idée de qui elle peut bien être, ni pourquoi elle me dit ça, pourquoi elle se sert de café, tranquillement, comme si elle était chez elle. » Il se disait encore : « Et si tout à coup, là, elle décidait de se mettre nue, devant moi, et que j'ouvre de gros yeux, que je tourne la tête pour ne pas voir son corps. Comment réagirait-elle ? C'est sûr, elle commencerait par rire, puis elle me dirait bon, ça va, c'est plus drôle maintenant, on a compris où tu veux en venir, les plaisanteries les plus courtes, etc. » Elle continuait de parler, de boire du café, de croquer dans sa tartine, de se frotter le nez, de remuer sur son siège, tranquille, bavarde, de se racler la gorge, avec sa tête du matin, pas bien coiffée, pas coiffée du tout, même, avec le chat sur ses genoux, et puis elle a mis une paire de lunettes de soleil parce qu'elle était face au soleil qui l'éblouissait, et là il s'est dit ça y est, je ne sais plus qui c'est cette fille, qu'est-ce que je fais là, ou qu'est-ce qu'elle fait là, qui est-ce ? Alors elle s'est arrêté de parler, l'a regardé bizarrement, elle a baissé ses lunettes de soleil, lui a demandé pourquoi il la regardait comme ça, si ça allait, il a fait oui de la tête, et il a tourné la tête vers le jardin. Il a croisé le regard de la chienne qui l'observait, il s'est levé, il est allé la caresser, sentir l'odeur de ses poils, elle lui a léché le visage, c'était bien elle, c'était bien lui, il y avait un très beau cumulo-nimbus au-dessus d'eux mais il faisait très beau et déjà chaud. Il n'osait pas se retourner vers la femme. Impossible…

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dimanche 25 janvier 2015

Toi non plus (quatrième d'ouverture)


Toi non plus tu n'es pas Houellebecq ! Le dernier François, François le Dernier, François le François, de France, franchement pas politisé mais tellement politique qu'il épouse son temps calmement, comme un Franc démonétisé qui ne parvient plus à s'échanger avec ses semblables et ne peut rien avoir à regretter, puisqu'il ne s'appartient déjà plus. Comme il y a Rome dans roman, il y a du Français dans l'air qui manque au souffle coupé court jusqu'au dernier franc. Du franc à l'euro et retour la veine est obstruée et le palais plat n'a pas d'issue hors la conversion de singe à la monnaie stent en cours frappée du désert qui gagne sur l'ombre-monde du nombre en infini calcul à Chinatown. 

Les sushis souchiens à l'onde jusqu'à Poitiers en djellaba comme les cuisses des jeunes filles dépassent des jupes. Coppé peut-il faire mouiller la barre des Écrins encore si Johnny en métastases pour les sports de glisse oui mais Malika et ses petits pâtés tièdes fourrée a des engagements de jeunesse dont elle ne se cache même pas sans pour autant se cacher le visage dans un cloître à potager. Que Martel soit ici ou là sans escale les siècles allaient et venaient on aurait dit dans les deux sens place Saint Georges à rebours. 

En cale sèche, là-bas, on bâtit des empires et je n'aurai rien à regretter. Mauvais rêve comme une serviette éponge.

(à Didier Goux)

samedi 24 janvier 2015

Mission sous l'amer Michel


Soumission se dit islam, tout le monde sait cela. Rediger / Redeker, très bien. Bayrou l'imbécile de service, parfait. 

Nietzsche, Huysmans, Bloy, Chesterton, le Christ, les hommes et les femmes, les hommes virils et les femmelettes, l'athéisme, le nihilisme, la mystique, les petites fesses rondes, Israël, les surgelés, les putes, les aires d'autoroute, la Vierge, les détecteurs de fumée, le tabac, le vin, la paperasse, les galaxies, l'Institut de Monde Arabe, Marine Le Pen, les identitaires, le voile, la drague, la vieillesse, l'ambition, le salaire, l'immobilier, les services secrets, les chairs tombantes, les hémorroïdes, la hantise de la panne sexuelle, les jupes courtes, le travail intellectuel, la sécurité sociale, la voiture, les chaînes d'info, la presse, la polygamie, le mâle dominant, la sodomie, le natalisme, la démographie, l'érotisme, la religion, la Sorbonne, est-ce que ça suffit pour faire un roman ? Ça vous vous démerdez tout seuls, c'est pas moi qui vais vous donner la réponse ! 

Soumission donne envie de s'expliquer à soi-même pourquoi le roman provoque un tel effet, alors qu'au fond il n'y a pas grand chose, dans ce livre. 

Ben quand-même, dit le chœur, ben quand-même, y a quand-même des trucs, quoi ! C'est même vachement intéressant, c'est de la politique fiction, c'est de la prospective, c'est de l'histoire d'amour, c'est des voyages, des atmosphères. En fait, bon ben le pitch, si tu veux, c'est que l'occident, tu vois, il est un peu schlass, il est un peu fatigué, lassé, enfin il a déjà donné, tu vois, il aimerait bien passer à autre chose, l'occident. Comment ça l'occident ? Oui, bon, l'Europe si tu veux. C'est un roman sur l'Europe ? Oui, enfin on peut dire ça, si tu veux, sur le destin de l'Europe, sur le rééquilibrage de l'Europe, sur les relations nord-sud. Ah, les relations nord-sud, j'ai oublié de mettre ça dans la liste. Mais l'islam, dans tout ça, le prophète ? Oui, bon, faut pas non plus exagérer, tu vois, c'est pas du tout un livre islamophobe, hein, mais alors pas du tout. Ah bon ? Mais alors pourquoi Houellebecq il a mis les bouts ? Mais non, ça n'a rien à voir, il voulait aller faire du ski, c'est tout. Oui, d'accord, mais la soumission à quoi, alors ? Oui, OK, la soumission à Dieu, enfin Allah, OK, on va pas se mentir, c'est le gros morceau du bouquin. Eh bien alors nous y voilà. Non, je dirais pas ça, tu vois, faut pas simplifier, ce serait plutôt, à mon humble avis, un bouquin sur comment les Français ils sont réalistes, tu vois, pragmatiques, en fait. Bon ben les Français, ils se disent comme ça : Nous c'qu'on voit c'est qu'c'est la merde dans c'pays, c'est la crise, c'est le bordel dans les banlieues, c'est n'importe quoi au niveau de l'État, enfin c'est le gros boxon, ça part en sucette, on va dire. Alors nous on s'dit bon ben si Mohamed Machin, là, il nous calme les racailles et qu'il continue à nous filer des allocs et du taf, ben, dans l'fond, faut voir les choses en face, c'est p'têt' pas plus mal comme ça, tu vois. De toute manière, moi j'dis ça pouvait plus continuer pareil, fallait qu'y ait un truc qui change. Enfin moi c'est comme ça que j'vois les choses, hein. Alors, j'dis pas, on aurait préféré que ce soye la Marine, hein, c'est sûr, elle est plus de chez nous, déjà, et puis une femme, ç'aurait été sympa, pour changer. Mais la politique c'est des trucs bizarres, des comptages tout ça par en-dessous avec des accords secrets qu'on comprend pas. Ces cons de l'UMPS bon ben voilà quoi… Et dans le fond, les femmes à la maison, c'était pas con, pour le chômage. Je m'demande comment qu'on y a pas pensé avant. Non, il est pas con le Ben Machin, là. 

Mais Rediger n'a rien à voir avec Redeker, justement ! Mais justement ! Justement quoi ? Ben justement ! Le Rediger il a salement retourné sa veste, non ? Non, je crois qu'il ne faut pas le voir comme ça. Y a un cheminement du personnage, qui pourrait s'appliquer à beaucoup… Oui, c'est bien ce que je dis. Mais enfin, Robert Redeker n'a jamais retourné sa veste ! Mais non, mais non, calmez-vous, personne n'a dit ça. Bon alors ! N'empêche, ça pourrait se voir… Et si les identitaires étaient les premiers à se convertir, tu vois, ça c'est un truc qui est en filigrane dans l'bouquin. Rapport à la virilité ? Enfin, au patriarcat, oui. Non, non, ça tient pas ton truc. Ça tient pas. Y a des patriotes et des collabos, faut pas sortir de là. Eh bien moi je n'en suis pas sûr. Ça peut faire du mal à la cause, tu crois ? Il s'en tape pas mal, de la cause, le Houellebecq, si tu veux mon avis. Mais justement, ton avis, on n'en veut pas. Oh, cool ! De toute manière c'est un mec y vient de la SF, alors… Alors quoi ? Ben à mon sens il se fout pas mal de la France, tu vois. Tout ça c'est prétexte à raconter des histoires avec du cul et s'acheter une baraque en Écosse. Mais non, pas du tout, il n'est pas du tout comme ça. Qu'est-ce t'en sais ? T'es pote avec Houellebecq, toi ? Non mais j'aime bien le confit de canard. Tes con c'est pas vrai. Alors, au final, ça t'a plus ou pas ? Oui, oui, ça m'a plu, c'est sûr, mais j'ai pas bien compris où il voulait en venir. Moi j'trouve ça super mal écrit, genre. Y'a des phrases carrément, bon, j'veux dire, finies au karsher, quoi. Tu n'y comprends rien, toi, mais c'est fait exprès, Ducon ! C'est de l'écriture relâchée, on va dire, désinvolte, cool, si tu préfères. Tu vois, le François, tiens, encore un François comme Hollandouille et le Papé du Vatican, ben si tu veux il parle comme ça, il est dans le bain avec les autres, il n'a rien d'exceptionnel, en fait, comment que j'peux t'dire, c'est pas du Flaubert, non plus, mais c'est vachement travaillé, en fait ! Ouais, ben du travaillé comme ça, moi jt'en fais au kilomètres, hein, excuse-moi, mais faut pas me prendre pour une truffe. C'est tout juste rédigé. Rédigé, comme Rediger ? Comme un livre saint, qu'y aurait qu'a noter ce qu'il te dit le bon Dieu, sans rien y toucher ? Genre, oui. Ah ah ah, mais c'qui sont cons ! Houellebecq sous la dictée divine, maint'nant, c'qui faut pas entendre ! Révélé rédigé poil au nez ! T'es pas d'équerre, mon pauvre ! Comme Bob ? N'empêche, tu vois, la carrure et tout, c'est un sportif, le mec, on dirait pas, comme ça, avec ses cheveux de baba cool pas très propre. Ah oui, comme Loiseleur, là, celui qui découvre les femmes à soixante balais ? N'empêche, tu vois, la polygamie, ça doit pas être mal, quand t'y penses ! Au final, quand-même, c'est pas gai, n'empêche. Non, pas gai. Pas gay non plus, tu m'diras. Non, j'aimerais pas trop être à leur place. Tu crois qu'y vont se faire balancer depuis les gratte-ciels de la Défense ? J'sais pas mais j'aimerais pas trop être à leur place. Bon, chacun sa merde, hein. Les Juifs se barrent, mais nous on reste, et si on veut pas passer à la casserole, va falloir jouer serré. T'es catho, toi ? Tu vas te convertir ? Faut voir…

Résurrection (6)


À cette heure-là, la montagne était à la fois mystérieuse et mélancolique. Le ciel était encore lumineux par endroits mais la ville était plongée dans le soir qui vient, et sur le quai les devantures des magasins étaient éclairées. On voyait quelques voitures rouler le long du fleuve, sans les entendre, le panorama était à la fois paisible et effrayant. Entre la montagne et l'eau, la vie qui se laissait voir à demi, dans ces quelques miroitements, et ces ombres, avait quelque chose de terriblement doux, qui faisait frissonner. Toujours emporté par une inquiétude mortelle, au crépuscule, il contemplait ce spectacle en étranger, comme celui qui jamais ne pourra faire partie de ce qu'il regarde. Elle ne bougeait pas. Assise à ses pieds, elle semblait elle aussi perdue dans ses pensées, mais quand il mit la main sur son col elle se retourna vivement vers lui et sembla attendre une parole, un ordre. Le bleu des montagnes avait cette tonalité schubertienne qui pousse les êtres à se taire définitivement parce qu'ils savent que personne ne sera là au moment crucial. Il n'y a pas de port d'attache. Il avait toujours eu peur de cette heure, quand les deux mondes semblent glisser sans bruit l'un sur l'autre, mais cette terreur ordinaire avait sa contrepartie secrète, cette modulation chromatique qui laissait croire qu'une porte dérobée vous invitait à un autre présent et qu'il suffisait d'être attentif, et prêt.

« J'allais avoir tout le temps de raffiner mes notes en bas de page, enfin j'abordais une période supercool de ma vie. » Sa phobie administrative n'allait pas en s'améliorant, c'était le moins qu'on puisse dire. Des lettres non-ouvertes depuis plus de dix mois trainaient un peu partout, d'autant plus qu'il les déplaçait régulièrement, ce qui compliquait sérieusement la tâche qui consisterait un jour, un jour de plus en plus hypothétique, à les rassembler, à les ouvrir, à les classer, et, pire que tout, à répondre à celles qui nécessitaient une réponse, à effectuer l'envoi de papiers qu'il ne trouverait pas, qui n'existaient même pas, selon toute vraisemblance. Non, la période n'était pas supercool, ou, plutôt, les périodes supercools de sa vie avaient un prix, et un prix en général très élevé. Il pensait de plus en plus à la Bourgogne. Pourquoi était-il parti ? Pour un peu de soleil, pour une femme qu'il ne voyait de toute façon jamais ? Ce soir, il comprenait que les notes en bas de page étaient une bien maigre consolation.

Il caressa la chienne, il plongea sa main dans ses poils parfumés et familiers, il sentit la chair confiante et tiède, le cou musclé, il était heureux comme quand on va mourir, quand le trop de bonheur vous tue en vous effaçant d'un monde qui n'est si beau que parce qu'on le quitte, qu'on n'a pas le temps de se sentir vivant que déjà il faut partir. L'été avait été de courte durée. La lune était par-dessus eux deux, ils étaient dans une parenthèse, tous les deux. Rien ne les protégeait, mais rien non plus ne pouvait les atteindre.

(…)

vendredi 23 janvier 2015

Résurrection (5)


Une des douleurs les plus intenses de son existence aura été, tout bien réfléchi, la vue des éléphants. Chaque fois qu'il tombait sur un de ces reportages animaliers où l'on voyait déambuler lentement ces animaux fantastiques, il avait une envie pressante de pleurer. Sans doute, se disait-il, que les dimanches matins dans le lit des parents, quand son père lui lisait Babar, y étaient pour quelque chose. Aussitôt qu'il pensait à ça, il voyait la vieille trompe noueuse de Cornélius, et il avait envie de se jeter au cou d'un éléphant, n'importe lequel, et de lui demander pardon. « Mais pardon de quoi ? » lui demanda Anne. « Je ne sais pas, je ne sais pas, mais on devrait tout de même leur demander pardon, à tout hasard… » Cette sensiblerie l'agaçait, qui le faisait ressembler aux pétasses qu'on croisait parfois sur les réseaux sociaux, mais il lui fallait bien s'avouer qu'elles étaient ses sœurs cachées. 

Elle remit pour la deuxième fois la suite anglaise de Bach par András Schiff, pour lui montrer quel bon goût elle avait. Il fit comme s'il n'entendait rien et se resservit de ses délicieuses briques au thon et aux petits pois. Il la revoyait, beaucoup plus jeune, avec ses couettes, allant chercher le lait à la ferme, par un froid matin d'hiver, alors qu'il était en train de scier du bois. Elle chantonnait, elle avait des joues bien rouges, « Bonjour ! », et lui était en train de suer comme un bœuf sur ses putains de rondins pas secs, et de se bousiller les mains, à ne plus pouvoir jouer Chopin. Il faisait onze degrés à la maison et les cheminées fumaient, il fallait mettre le réveil en pleine nuit pour ne pas crever de froid. 

Un jour, à Paris — ils habitaient à dix minutes à pied l'un de l'autre —, elle lui avait téléphoné en lui disant : « J'ai envie de faire l'amour avec toi, tu veux bien ? » Il ne s'était pas fait prier. Il l'avait toujours trouvée très sexy, c'était surtout ses orteils qui l'excitaient, et puis aussi, il faut bien l'avouer, le fait qu'elle l'avait snobé durant de nombreuses années. Sa manière de le considérer plus ou moins comme son frère aîné, elle, la fille unique, avait certes des avantages, mais enfin, elle avait aussi de très beaux seins qu'il avait découverts quand elle allaitait son premier garçon, et ce côté animal tiède et trouble, dans sa candeur affichée, le bouleversait et lui donnait envie de la brutaliser doucement. 

Elle parlait toujours très vite, elle était très active, faisait toujours trois choses à la fois, mais plus elle se démenait plus il la trouvait lente, d'une lenteur d'éléphant, se disait-il pendant qu'elle déshabillait son plus jeune fils pour le préparer au bain. « Tu ne dis plus rien ? » lui cria-t-elle de la salle de bains. Il fit exprès de ne rien répondre. Il l'entendit chantonner en même temps que le pianiste. Ça lui rappelait sa mère, qui chantait tout le temps. 

(…)

jeudi 22 janvier 2015

Résurrection (4)


Il se disait que s'il était soumis à une perversion bien précise, cataloguée, reconnue comme telle, la vie serait plus simple. Il pourrait rencontrer des gens comme lui, des gens qui partageraient cette lubie, cette bizarrerie, qui auraient en commun de savoir pourquoi ils sont là, ce qu'ils font, ce qu'ils recherchent ; sans doute que cela crée des liens et rend le déroulement des semaines prévisible. Il y aurait des lieux, des institutions, des soirées prévues à cet effet, des rendez-vous à ne pas manquer, des dates consacrées, des rencontres qui seraient considérées comme naturelles, souhaitables, bénéfiques, il existerait ce qui devait exister dans les vies des gens qu'il voyait dans la rue ou à la pharmacie, des rythmes sociaux ou psychologiques repérables, des attentes partagées, des interactions nécessaires, les mois auraient une direction, une finalité, des acmés et des moments plats, calmes et tranquilles. 

D'un autre côté, il ne pouvait pas croire qu'il était absolument seul à vivre comme il le faisait. Statistiquement parlant, ce n'était pas raisonnable, de croire une chose pareille. Il n'avait rien de spécial, il était même tout à fait conformiste — il avait été tranquillement gauchiste dans sa jeunesse et naturellement conservateur à l'âge adulte —, il était donc parfaitement illogique de penser qu'il était un cas particulier. 

Pour être tout à fait honnête, il avait bien envisagé un temps de considérer avec attention quelques perversions, mais très vite il les avait trouvées ennuyeuses ou un peu ridicules, et il sentait bien qu'il ne pouvait pas suffisamment s'identifier à ceux qui partageaient ces passions pour qu'elles le retiennent longtemps. Rien que les dénominations par lesquelles on les désignait couramment le décourageaient ou le dégoûtaient. Il n'avait rien contre les rituels et les règlements, mais, tant qu'à faire, ceux de la religion lui semblaient autrement justifiés, et déterminés avec une sûreté de goût qu'il était très loin de retrouver ailleurs. Il voulait cueillir la vie dans le berceau qui l'avait porté au-devant des siens, et pas à la devanture d'une officine de foire. Si du sens vient le sens, se disait-il, comment comprendre ce qui le contourne et nous parle depuis son absence ?

(…)

mercredi 21 janvier 2015

Résurrection (3)


« Non je t'assure, c'était vraiment sympa ! » Il n'y avait aucun doute, il était parti trop tôt de la soirée, comme le lui fit remarquer Macha quand il la croisa au Barock Café. « Et Sylvia fait tellement bien le couscous ! Tu sais qu'elle rentrait à peine de Buenos Aires ? » Elle prononçait Bouènosse Ahiresse, en y mettant le paquet, comme toutes les femmes divorcées de la ville. Il se demanda quel était le rapport entre le couscous et Buenos Aires mais il ne voulait pas l'ennuyer avec des questions "dérangeantes", comme elle aimait bien dire. Il avait encore un quart d'heure à patienter, avant l'heure de son rendez-vous. « Je vais pisser, tu me gardes Luna ? » C'était sorti machinalement. Elle le regarda en ouvrant la bouche mais il avait déjà disparu.

« Tu te souviens du concert à A ? » Si je m'en souviens ? Tu m'avais laissée avec une inconnue et j'ai chanté une bonne partie du temps que tu étais sur scène. « Je sais. Je te répondais, sans que personne ne le sache. » Et cette nuit qu'on a passé dans la voiture, en montagne, sur le parking de l'hôtel, parce que tu avais perdu la clef de la chambre ? « Sans toi, je serais mort de froid. » Sans toi, j'aurais pleuré…

Elle dormait au pied de l'escalier, sur une petite couverture qu'il avait apporté spécialement pour elle. Plusieurs fois dans la nuit, il se levait pour aller aux toilettes, et elle était toujours éveillée, l'attendant, lui démontrant par son agitation fébrile qu'elle ne comprenait pas pourquoi il la laissait dormir en bas alors qu'il était en haut avec la femme. Pourquoi n'avait-elle pas le droit de monter dormir avec eux ? Un jour qu'elle pissait dans le jardin en les regardant, R. avait manifesté son agacement, disant, de toute évidence de mauvaise foi, que « ça sentait mauvais ». Ce jour-là, quelque chose s'était brisé en lui, quelque chose qu'il n'arrivait pas à exprimer, et qui le faisait souffrir. Sa manière de dire « ta Luna », en insistant sur l'adjectif possessif, manière de chosifier l'animal et de bien lui faire sentir que celui-ci se tenait entre eux, comme un obstacle, ou comme une rivale, quelque chose en tout cas qui déséquilibrait leur relation, lui causait toujours une vive douleur. « Ça sent mauvais ? Mais enfin, tu délires ? » Il ne lui avait pas avoué qu'il était arrivé une fois ou deux que Luna s'oublie sur le lit, qu'il avait trouvé humide, en montant se coucher. Mais il avait constaté à cette occasion que l'urine des chiens, au contraire de celle des chats, ne sent pas mauvais, justement. 

Durant la période de l'Absence, il n'y avait plus eu de poils, plus d'odeurs, et, surtout, c'est ce bruit de l'osier qui craque doucement dans la nuit, dans la chambre obscure, qui lui avait manqué terriblement, et la sensation de la truffe froide et humide, et l'odeur du ventre, quand elle se renversait sur le dos, attendant la main du maître. Mais la chose la plus importante, finalement, c'était cette sorte d'écoute commune qu'ils avaient développée tous les deux, c'était la musique, telle qu'il la percevait quand elle était là avec lui et qu'ils écoutaient par exemple le premier trio de Mendelssohn, couchés dans la nuit chaude. « La musique avec toi. » La musique sans toi… Oui, maintenant, il comprenait que son écoute avait changé, et sans doute définitivement. Personne ne lui avait donné auparavant cette sensation qu'il n'était pas seul, qu'il n'était plus seul, quand il écoutait de la musique. 

(…)

mardi 20 janvier 2015

Résurrection (2)


« Au fond vous êtes un drôle de garçon. » Elle était encore couchée, merveilleusement belle, après l'amour, et lui déjà habillé. Il lui prit la main et la baisa. Il regarda sa montre et lui dit qu'il devait y aller. Il alluma une cigarette et claqua la porte de l'appartement. Dans l'escalier, il se dit que la vie sans les belles femmes, vraiment, ce n'était pas possible.

Le Wurlitzer jouait Touche pas au grisbi. Les couleurs lui revenaient. Ils marchaient à quatre pattes et mangeaient de l'herbe. Il se demanda à quoi bon tenter de les réveiller. Passons.

Ce soir ils vont dîner chez des amis. Au menu, couscous et danse du ventre. Quand ils arrivent dans le beau parc, il y a déjà pas mal de voitures garées devant la maison. Il lui ouvre la porte de la voiture, elle saute et va pisser longuement sur la pelouse. Il sonne à la porte, une jeune femme qu'il ne connaît pas vient lui ouvrir immédiatement et a un coup d'œil méprisant pour le chien. « Elle est avec moi » dit-il, et il s'étonne lui-même de cette formule. La femme prend son manteau, son écharpe et ses gants, et déjà Luna s'est engouffrée à l'intérieur, sans un regard pour la fille de l'entrée. Près du piano, Caroline est en train de rire très fort, la main sur sa poitrine, qu'elle a volumineuse. Quand elle le voit s'avancer, elle se dirige vers lui pour aller l'embrasser ; c'est le moment que choisit Luna pour revenir vers lui et aller renifler les fesses de Caroline, qui sursaute et rougit. « Mais… » Quand elle aperçoit Luna, elle grimace, et se jette au cou de Georges en lui disant d'un seul souffle : « Ah, comme je suis contente que tu aies repris un chien, tu as suivi mon conseil ! » Puis elle essaie de caresser Luna, qui se défile vers une table où se trouvent des amuse-gueules. « C'est fou ce qu'il lui ressemble ! Comment l'as-tu trouvé ? J'ai eu l'impression de la revoir ! » Il lui répond comme il peut, mais elle n'écoute pas vraiment, car Albert D. s'est mis au piano. Il joue Nuages gris et quelques romances sans paroles sur un magnifique Fazioli. Puis Caroline le rejoint pour un Mozart et quelques Brahms.

(…)

jeudi 15 janvier 2015

Résurrection


C'est arrivé un lundi, dans l'après-midi. Debout dans la baignoire en train de se vider, il était en train de s'essuyer le haut du corps, tout en urinant paisiblement. Tandis qu'il passait la serviette éponge dans ses cheveux, son regard était fixé sur l'endroit où elle se tenait toujours, dans ces moments-là, penchant la tête sur le côté droit, les oreilles cassées, observant avec une sorte de surprise calme ce jet qui sortait du milieu de corps de celui qu'elle couvait du regard. C'était une sorte de cérémonial quotidien, pourtant, mais elle semblait toujours surprise, quand le bruit du liquide doré lui faisait baisser les yeux, de sa tête vers son ventre. C'était en tout cas le signal que le bain était terminé, et qu'on allait pouvoir changer d'activité, sortir, aller au jardin, dans le bureau, ou aller courir avec les chiens d'à côté. Ce lundi-là, alors qu'il était sur le point de faire couler un peu d'eau pour se rincer le bas de corps, son regard s'appesantit, s'arrêta sur le carrelage, près de la porte, où elle se tenait d'habitude. Il arrêta son geste. Continua à regarder. Regarda encore. Regarda mieux. Plus.

Elle se tenait là. Calme. « Ich bin der Welt abhanden gekommen » Silencieuse. Attentive, comme toujours. Rien n'avait changé. Elle était là où elle devait être. Rien ne semblait attester qu'il y avait eu, qu'il aurait pu y avoir la moindre interruption dans le monde qu'elle lui proposait, ce monde d'amour et de douceur auquel il appartenait, à travers elle. Les fils avaient tenu. Ils étaient, tous les deux, sains et saufs, entiers, ils étaient tous les deux, du même monde, du même temps, du même élan calme, Ruh, du même désir, de la même sérénité, du même apaisement. Dans le même chant, ils flottaient, éternels et pacifiés.

Il finit de se rincer, de se sécher, il s'habilla. Déjà elle lui montrait la porte, alors qu'il enfilait une veste. Ils allaient sortir, comme ils l'avaient fait des milliers de fois. La main sur la poignée de la porte, il la regarda, elle lui rendit son regard, ce regard de confiance qu'il connaissait si bien.

Seulement, au dehors, dans ce monde qu'ils partageaient avec d'autres, elle était morte. Elle avait été morte. Comment allait-il se justifier ? Comment allait-il présenter cette nouvelle compagne, identique à celle que les autres connaissaient ? Comment allait-il la nommer ? Lui qui avait toujours proclamé qu'il ne voulait plus de chien, plus d'autre chien, comment allait-il justifier ce qui ne pourrait manquer de passer pour un parjure ? Comment trouver une nouvelle place dans cet ancien monde, ignorant et aveugle ? Il sut, à ce moment-là, il comprit que c'en était fini du mensonge, qu'il ne pourrait plus jamais mentir sur la réalité qui insistait en lui, qui s'était frayé un chemin jusqu'à la surface et qui ne se laissait plus défaire par la rumeur du monde.

Rien n'avait changé ? C'est bien ce qui allait lui poser de gros problèmes dans sa vie de tous les jours ; dans leur vie de tous les jours, devrais-je dire, car ils étaient deux, là où on n'en attendait qu'un. La première promenade se fit donc de nuit, quand le risque de rencontrer des connaissances était assez mince. Et puis après tout, même si quelqu'un apercevait une silhouette dressée sur la banquette arrière de la voiture, on pourrait toujours répondre qu'il s'agissait d'une ombre. Une ombre c'est une ombre, on peut toujours se justifier d'avoir une ombre attachée à soi. Il n'y que la Femme qui n'a pas d'ombre.

Pendant qu'ils roulaient tous les deux (il avait mis The Old Country, sur le lecteur de CD), une idée lui vint à l'esprit. Puis elle disparut aussitôt — il avait de plus en plus de ces absences, de ces choses qui lui traversaient l'esprit pour disparaître aussitôt, à peine les avait-il pensées. Elle revint aussi vite qu'elle avait disparu. Quand il tentait, toujours en vain, d'expliquer à ses amis qu'il ne voulait plus de chien, après elle, il était toujours exaspéré par cette idée du remplacement. On lui conseillait de vite "remplacer" le chien perdu, de vite en prendre un autre. Vite, vite, vite. Comme si l'urgence était de ne pas laisser d'intervalle vide, de ne pas s'habituer à l'absence, à la solitude, à la perte. Comme si cette situation était une sorte de maladie, ou de faiblesse, ou, ah oui, de complaisance. Vous feriez un heureux, lui répétait-on sur tous les tons. Eh, il le savait bien, qu'il pourrait "faire un heureux" ! Où avait-on vu qu'il était une sorte de philanthrope, de type occupé à faire le bien autour de lui ? On ne pouvait vraiment pas dire que sa vie était orientée selon cet axe-là, même si, il le reconnaissait lui-même, les chiens en général lui étaient de plus en plus sympathiques. L'idée qui lui était venue soudain, en conduisant dans la nuit d'hiver, était qu'on allait le prendre doublement en défaut, car lorsqu'il paraîtrait devant ses amis avec sa "nouvelle" compagne (oui, compagne, pourquoi ne pourrait-on pas dire ça), non seulement il aurait "repris" un chien, mais, en plus, ce serait exactement le même, ce qui revenait à donner raison à ceux qui veulent à toute force remplacer les choses et les êtres qui disparaissent. Et il serait vain, bien entendu, de leur dire la vérité, de leur parler de résurrection, puisque pas un ne marcherait dans la combine. Il y a des situations, dans la vie, où c'est la vie elle-même qui vous force à mentir. On dirait même qu'elle se débrouille pour vous y amener, régulièrement, avec une opiniâtreté qui peut désespérer, dans ces sortes de situations où vous devez mentir, sous peine de finir à l'asile. C'est un peu comme si la vie se moquait d'elle-même. On voudrait être un honnête homme, ne jamais mentir, ne jamais, surtout, travestir sa pensée, sa morale, mais le fait même de le vouloir nous conduit dans ces sortes d'impasses logiques qui nous forcent à briser nos propres limites, à sortir au-dehors de soi pour pouvoir y rencontrer les autres, dans ce dehors, on voudrait se consacrer à cette vérité qui est silence, demeure du désir et de la douleur, on voudrait fermer les portes à clef, mais on ne sait pas le faire dans le monde qu'on doit partager avec autrui.

(…)

dimanche 11 janvier 2015

La Môme Charlie


Quoi qu'a dit ? - A dit rin.

Quoi qu'a fait ? - A fait rin.

A quoi qu'a pense ? - A pense à rin.

Pourquoi qu'a dit rin ?
Pourquoi qu'a fait rin ?
Pourquoi qu'a pense à rin ?

 - A' xiste pas.

(Avec Jean Tardieu)


samedi 10 janvier 2015

Jour ouvré (1)



Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. C'est sans doute une arnaque destinée à me faire acheter des pamplemousses de Californie. « Il n'y a pas d'Israël pour moi. »


Figurez-vous, me dit Gérard Mendelssohn, que chez moi le parquet instruit les plinthes sans même m'en parler. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée. « Bref, vous pensez que les catholiques n'ont rien à craindre. »


Quand Lucien Potecher a eu vent de mon quintette en fa bémol, il a immédiatement télégraphié à Ginette pour la prévenir qu'elle allait perdre les eaux. Ce qui ne me réjouissait nullement. 


La lavandière bègue m'a encore appelé au téléphone pour me proposer des places pour une corrida halal. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir. « C'est tout de même un musulman… »


Il y autant de plaquettes de beurre bon marché que de cornichons sur la côte basque. Je me souvins alors de Tanneur, du rapprochement qu'il avait fait avec l'empereur Auguste, le soir où nous avions dîné ensemble dans sa maison du Lot. Je me demande si ce n'est pas un piège tendu par un terroriste.


Paul Claudel et Marie Berthe Savarin veulent venir en amoureux passer le week-end chez moi. C'est en tout cas le résultat auquel je suis parvenu après de savants calculs. « Il y a une condition, quand-même… »


Nous nous en tiendrons au cheval, si vous le permettez. Si l'Andalouse ne prend pas part à notre jeu, il faudra, malheureusement, en venir aux mains.  Marie-Françoise nous invita à passer à table ; elle avait préparé une salade de fèves, accompagnée de pissenlits et de copeaux de parmesan.


Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Il a fallu que nous y mettions bon ordre : j'ai convoqué un imam pour le mois d'août et déjà l'effet commence à se faire sentir. On continue de tutoyer ses anciennes copines, c'est la coutume, mais on remplace le baiser par la bise.


Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique. Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Elle avait dû être une ravissante petite gothique, au temps pas si lointain de son adolescence.


Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim. Le 19 janvier, dans la nuit, je fus submergé par une crise de larmes imprévue, interminable.


La prière n'en fut pas abrégée pour autant. Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton.  La réception débutait à dix-huit heures, et elle avait lieue à l'Institut du monde arabe, privatisé pour l'occasion.


« Pourquoi la polygamie ? » Écoutez, me dit Charlie, si vous pensez vraiment que le monde est ainsi que vous le dites, alors je n'ai rien à ajouter à la déclaration de mon épouse. La perspective d'une partie fine ne me réjouit pas plus que ça, bien que le chauffage ait été réparé avec soin.

vendredi 9 janvier 2015

Jour ouvré (0)



Figurez-vous, me dit Lucien Potecher, que chez moi le parquet instruit les plinthes sans même m'en parler. Il a fallu que nous y mettions bon ordre : j'ai convoqué un imam pour le mois d'août et déjà l'effet commence à se faire sentir. 


Quand Gérard Mendelssohn a eu vent de mon quintette en fa bémol, il a immédiatement télégraphié à Ginette pour la prévenir qu'elle allait perdre les eaux. 


La lavandière bègue m'a encore appelé au téléphone pour me proposer des places pour une corrida halal. C'est sans doute une arnaque destinée à me faire acheter des pamplemousses de Californie. 


Il y autant de plaquettes de beurre bon marché que de cornichons sur la côte basque. C'est en tout cas le résultat auquel je suis parvenu après de savants calculs. 


Paul Claudel et Marie Berthe Savarin veulent venir "en amoureux" passer le week-end chez moi. Je me demande si ce n'est pas un piège tendu par un terroriste.


Si l'Andalouse ne prend pas part à notre jeu, il faudra, malheureusement, en venir aux mains. La perspective d'une partie fine ne me réjouit pas plus que ça, bien que le chauffage ait été réparé avec soin.


Écoutez, me dit Charlie, si vous pensez vraiment que le monde est ainsi que vous le dites, alors je n'ai rien à ajouter à la déclaration de mon épouse. Nous nous en tiendrons au cheval, si vous le permettez.


Si les animaux à sang froid pouvaient parler, vous comprenez, une grande partie de nos affaires seraient réglées. Je ne dis pas ça pour vous culpabiliser, mais il faut voir les choses en face : la religion n'est pas une tenue négligée.


Attention à ne pas regarder les cartes, quand vous entrerez dans son bureau. Toute l'influence qu'Honoré a réussi à obtenir se trouve concentrée dans ce petit tiroir.


Et pardonnez-moi de ne pas réussir à vous croire, mais en sortant de la messe, Rosalie a eu le toupet de ne pas dire un mot. Il n'en fallait pas plus pour les événements prennent un tour dramatique.


Conformément à ses directives, nous avons pu observer la mer encore quelques heures avant d'aller souper. La prière n'en fut pas abrégée pour autant.


Il est impossible que l'ami Albert ait pu l'annoncer sur ce ton. Les vacances ne sont pas faites pour qu'on reste ainsi sur sa faim.

mercredi 7 janvier 2015

Concert nocturne


On me donne une paire de mailloches. J'ai face à moi un mur de femmes ; sont-elles vingt-quatre, trente-deux, plus encore, je ne sais pas exactement. Elles sont groupées par quatre, parfois six, ou huit, sont parfois habillées, parfois en sous-vêtements, et le plus souvent souriantes, ravies d'être mon instrument. Mon solo dure une bonne heure et demie, peut-être deux heures, je me démène, je suis en très grande forme, je prends un plaisir inouï à jouer. Les parties en trémolo sont les plus agréables à administrer, par exemple en secouant les mailloches entres les seins ou entre les flancs, ou encore les glissandos sur six paires de cuisses qui résonnent comme un gamelan nacré. Je finis ma prestation en nage, je suis exténué, lessivé, mais heureux, je n'ai jamais aussi bien joué. 

Ah, la belle symphonie, quand les instruments répondent au doigt et à l'œil

Impossible de retrouver l'hôtel, et mon portable qui ne fonctionne pas à l'étranger ! J'erre dans les rues de cette ville inconnue, je suis célèbre et inconnu à la fois, euphorique, perdu, la vie est belle quand on est mort. 

mardi 6 janvier 2015

Première ligne (11)


Vous souvenez-vous du Minitel ? Moi je m'en souviens très bien. J'ai tout de suite accroché. Je ne crois plus à la gauche, ni à la droite, ni à l'Europe, l'informatique m'emmerde, je ne suis pas juif, je ne suis plus jeune, je suis pauvre, je ne regarde pas les infos à la télé, je ne lis pas les livres qu'il faut lire, et j'ai perdu mes cheveux lors d'une grande guerre dont personne n'a entendu parler. De plus en plus je trouve les pianos faux, Queffélec et Engerer ridicules, et que la seule activité humaine digne d'être reconduite est le rêve. L'impression que nous sommes en première ligne de notre vie est une illusion, c'est la raison pour laquelle nous recouvrons la réalité de paroles, car le silence nous prouverait immédiatement que nous n'y sommes pas, en première ligne, et nous obligerait à nous demander qui s'y trouve à notre place. Ceux qui savent qu'ils ne savent rien se sont retirés d'eux-mêmes, ça les rend insupportables : tout le monde attend que quelqu'un donne le la, bien que cela ne serve à rien, puisque tout le monde est sourd. À la santé du Capitaine ! 

Donc, grâce au Minitel, je n'ai rencontré ni Richard Millet, ni Philippe Sollers, ni Michel Houellebecq, ni Pascal Quignard, ni Samuel Beckett, mais j'ai rencontré Ambre, Nuages, Agnès, Malika, Nicole, Tuture, Valdécrocher, AspergeBrûlée, Bijou, Notaire, Mila, Lune, et Anna-Maria. J'ai appris à écrire, sur le Minitel. Discuter avec trois ou quatre filles en même temps, sans oublier leurs caractéristiques physiques ni leur âge ni leurs goûts ni leurs mensurations, trouver pour chacune d'entre elles des formules différentes adaptées à leur profil, les séduire, tout en démasquant les hommes (nombreux) qui se font passer pour des femmes, ça vous oblige à une efficacité maximale et à un renouvellement de tous les instants. Brune, blonde, rousse, petite, longue, complexée, endormie, hystérique, aphasique, le bateau, la cuisine et l'algèbre, vous voudriez pas en plus que je fasse le ménage ! 

Ça change tout, un mât, j'aurais jamais pensé ! Médine le rappeur nous dit "Don't Panic !" et tente, à l'aide de Pascal Boniface, de désamorcer la-peur-de-l'islam-en-France. Patric Jean nous explique, sur son blog, que « nous sommes nombreux et nombreuses à nous demander comment font les jeunes dits "des banlieues" pour se tenir si tranquilles malgré la violence qui leur est faite. Racisme institutionnalisé, ghettoïsation de la pauvreté, violences policières (dont les contrôles au faciès). » Houellebecq, ce con, jette de l'huile sur le couscous, et attise la France rance. Elisabeth picole. Les éditeurs, fidèles à leurs habitudes, vont au turbin et en rapportent de petites crottes sèches et désodorisées qu'ils empilent sur des assiettes neuves. Les meufs passent, reniflent, prennent un selfie ou deux, et vont se rincer l'utérus au mousseux en jurant sur le Coran. La première ligne de coke passe par elles entre leurs seins refaits et leur plan diététique semestriel. Nicole ne m'appelle plus. Hollande s'éclate. Piketty refuse la Rosette et moi l'andouillette. Bedos chiale et Vladimir rit. Dieu ne répond plus et le djihad se démocratise. Don't Panic !

Martyriser un Premier prix ? T'entendrais France-Culture ! Suzanne et la Comtesse sont dans la maison, je les entends depuis la baignoire. Ça me coule sur le ventre, lumière du son soyeux, joie du bon goût sans partage, ombres heureuses, phrases liquides comme des mains jointes dans la prière. Nous sommes dans un château de lumière, la tête dans le triangle aux odeurs, prêts pour le voyage immobile, torrents, roches, prairies, vaches, danseuses, éclats du vide qui revient par derrière, et nous nous allongeons sur l'herbe, près du grand lac, le soleil par-dessus. Je suis contre elle, elle est contre moi, ça y est, je retrouve sa voix, la chaleur de ses seins, dans le refuge du Parmelan, avec les autres, puis immédiatement au bord du Thiou, la nuit, sous un pont, on regarde l'eau, mais ce n'est plus seulement de l'eau, bien sûr, c'est le temps qui se coule en nous comme un serpent de feu, qui nous ouvre des yeux au-dedans, des yeux perdus, agrandis, sous perfusion, Terry Riley son coupé, vitamines au bout des doigts, on se touche, mais ça touche ailleurs, plus loin, plus près, bout touchant du but en expansion, le sexe dans l'iris, la parole fondue, en magma, qui vient nous surprendre quand on se tait en apnée, ah, la belle nuit, Christine, on ne sait même plus qu'on s'aime, ni qui tu suis ni que je es, on a la vie déjà passée en mémoire vipérine qui passe de l'un à l'autre comme si nos mémoires communiquaient, j'ai très soif, j'ai très peur, mais tu ris, tu ris, et je m'étouffe de rire, sans avoir ouvert la bouche, quand je tombe en toi comme une cascade remontant à la source, ah, la belle nuit interminable, courte comme la pointe d'une épée, concentrée en un cri dilaté qui dure et dure et dure, qui coule sur ton ventre et me fait débander. 1972, année merveilleuse et qui dure encore, en première ligne. C'était bien, le LSD. 

samedi 3 janvier 2015

Comment je n'ai pas rencontré Richard Millet


J'ai tort. Tout le monde me l'a dit, tout le monde me l'a redit, tout le monde le pense, tout le monde l'a pensé, et continuera de le penser, même après avoir lu cet texte. Ça ne se discute pas, j'ai tort. Et, de fait, je regrette de ne pas avoir rencontré Richard Millet, même si je regrette de le regretter, ce qui, personnellement, me suffit. Si je l'avais rencontré, je regretterais peut-être de l'avoir rencontré, mais je ne pourrais pas regretter mon regret et, de mon point de vue, il est bien préférable de regretter son regret que de regretter une rencontre. 

D'ailleurs, à y bien regarder, est-il vrai que je regrette mon regret ?  Ce n'est pas si sûr. Le regret de mon regret de ne pas l'avoir rencontré est tout de même ce qui me constitue profondément, on ne peut pas le nier. Si donc je l'avais rencontré, si cette rencontre m'avait privé de la possibilité de regretter mon regret, serais-je autant à même de me demander si j'ai bien fait de le rencontrer, serais-je même autorisé à me poser la question, tellement ceux qui me connaissent pensent que j'aurais dû le rencontrer, qu'en refusant de le rencontrer je me suis laissé allé à ma pente naturelle qui est de regretter ce que je n'ai pas fait, mais aussi ce que j'ai fait, ce qui fait que de toute façon, le regret étant la clef de voûte de mes motivations et de mes déceptions, le rencontrer n'aurait pas ajouté quoi que ce soit à ma déception, même en admettant que cette rencontre fût décevante, ce qui n'est qu'une hypothèse parmi d'autres, sans plus. 

Mais je vois bien ce que certains sont en train de penser silencieusement : que si je ne l'ai pas rencontré, c'est uniquement pour pouvoir dire que je ne l'ai pas rencontré, pour en tirer partie, ou profit, et pour pouvoir écrire un texte où j'expliquerai comment je ne l'ai pas rencontré et pourquoi. Je ne peux pas leur donner tout à fait tort, à ceux-là, mais je tiens cependant à faire valoir que si je l'avais rencontré, j'aurais certainement écrit un autre texte pour dire comment j'avais rencontré Richard Millet, et pourquoi, et même pourquoi je n'avais pas renoncé à le rencontrer, malgré toutes les bonnes raisons qu'il va de soi que je connaissais déjà à ce moment-là et qui me poussaient à ne pas le rencontrer. 

Non, la vraie raison de cette non-rencontre n'est donc pas un banal intéressement aux non-résultats qui en ont immanquablement résulté, aux fameux bénéfices secondaires des ratages et autres faux-pas et vrais-lapsus dont je ne me suis pas privé dans ma vie, vous pouvez me croire sur parole. Alors quoi ? La trouille, la pétoche, les jetons, la timidité, la passion de la routine, la flemme de sortir, l'angoisse de la nappe blanche, le plaisir de décevoir, une forme perverse d'orgueil exacerbé, un feuilleton à la télé, le manque d'essence dans la voiture, une maladie pas sexy, une autre raison encore, inavouable ? La facilité consisterait à affirmer : un peu de tout cela sans doute. On noie le poisson, on noie le carburateur, et on referme les volets, une pomme et au lit, circulez, y a rien à voir. Mais ce n'est pas le genre de la maison. Ici, on aime bien affirmer qu'une chose et une seule est responsable de tout, quitte à se tromper, quitte à se ridiculiser. 

La vraie raison qui fait que je n'ai pas voulu rencontré Richard Millet, c'est qu'il me fallait à tout prix donner raison à La-Merveilleuse Guilaine Depis. En effet, notre Merveilleuse affirme qu'elle a plus souvent rencontré Richard Millet, Christine Angot, Amélie Nothomb, Alain de Benoist, Pierre-Guillaume de Roux, et Robert Redeker, que moi. Il est très important, pour la bonne marche du monde, pour sa stabilité, pour la Paix, que les faits ne donnent pas tort à La-Merveilleuse, il est très important que le monde tourne selon l'axe qui a poussé au centre du café de Flore, à Saint-Germain-des-Prés, Paris, France. On ne saurait impunément perturber la Loi florienne, descendue dans le 6e arrondissement de notre belle capitale des Arts et des Lettres, et qui s'est posée sur le front de La-Merveilleuse « qui est page 30 du Sibélius de Millet » et qui « connaît par cœur » les livres de Christine Angot. Il est possible que tout le monde s'en foute, mais moi j'ai une haute idée de ma responsabilité morale. La-Merveilleuse défend les couleurs de Juppé, pour 2017, on voit par là de quelle importance est son rôle dans la vie intellectuelle et politique du pays. Il n'est pas dit que ce sera par moi que Juppé aura chu. Soyons simples : Juppé est le Père, Guilaine est son Moïse. Et puis, si j'étais cynique, je vous dirais aussi que lorsque La-Merveilleuse aura été élue à l'Académie française, en compagnie de Joey Starr et de Rokhaya Diallo, elle aura peut-être quelque indulgence pour moi, allongé sur la passerelle des Arts en train de lui tendre ma sébile puant la vinasse et la cochonnaille…

mercredi 31 décembre 2014

Résumé de l'année 2014


Si je devais résumer mon année 2014, je pense que je me contenterais d'un des derniers polèmes des Kagi & Kagi, celui qui s'intitule
Créchi-Créchaphobe.

Après que l'âne a chaviré,

C'est le bœuf déséquilibré

Qui a tourné son cul vers la

Mec.

Les Larmes ascendantes


On n'a pas assez remarqué que le 21 décembre dernier, premier jour de l'hiver, avait été consacré "journée mondiale de l'orgasme". À peu près au même moment, des déséquilibrés se sont mis un peu partout à foncer sur les passants avec leurs automobiles, ou à les agresser au couteau, à la machette ou à la chaîne de vélo. Au moment de passer à l'acte, pour se donner du courage, ils criaient « alaouaque bare » ou quelque chose d'approchant. Évidement, tous les islamophobes enregistrés en ont profité pour prétendre que les crieurs orgasmiques étaient en relation avec une certaine religion inventée six siècles après le christianisme par un certain Ma Omet, ce qui est bien sûr absolument faux. Je les comprends très bien, moi. Quand je passe à l'acte, j'écoute au préalable la voix de Barbara Schlick, pour me donner du courage. Enfin, je veux dire, chacun son truc, merde. Vous voudriez quoi ? Qu'ils se mettent à gueuler : « À l'attaque ! » comme quand enfants nous jouions aux cowboys et aux Indiens ? Juste avant l'orgasme, je suis désolé, mais on fait ce qu'on peut ! J'en connais qui bavent, d'autres qui appellent leur mère, d'autres encore qui récitent un rosaire, et j'ai même connu une femme qui avait toujours un vers de René Char à la bouche, dans ces moments-là. Tout cela est éminemment privé, et ne regarde personne. La sainte Laïcité est à ce prix et me contredire à ce sujet n'est pas une opinion…

Il va de soi que nous entrons tout simplement dans le Grand Déséquilibre Général. Il est donc tout à fait normal que des individus qui seront de plus en plus nombreux se jettent à corps perdu dans cette nouvelle danse qui va, en quelques mois, devenir nationale, puis continentale, et qui finira sans doute par être mondiale. La mode va si vite, de nos jours ! Ces valeureux pèlerins font seulement monter les larmes vers le ciel, ce qui est bien la moindre des choses, dans le monde qui est le nôtre, ce monde qui n'est pas une opinion mais un délit.

Il y a quelques années, j'avais essayé de lancer la journée du Clitoris gelé, mais je dois admettre mon échec. Certains esprits chagrins ont pourtant prétendu que cette journée était curieusement concomitante avec la destruction des Twin Towers de New-York, mais cette concomitance était purement fortuite, il serait facile pour moi de le prouver. Toujours est-il que l'idée d'un Déséquilibre turgescent est née à cette époque-là. Il est possible qu'il soit plus adapté de parler d'hystérie que de turgescence, mais le clitoris et les gratte-ciels américains, saloperie de bordel de merde à queue, c'est tout de même pas une descente de lit sale ! Bref, il y a des bides dont on peut se vanter, comme je dis toujours à Léonie pour me donner du courage.

J'espère que vous connaissez la différence entre un stalactite et un stalagmite. Toute la question est de savoir si ça monte ou si ça descend. Les braillards pré-orgasmiques ne font pas la différence : ils voient un manche dressé devant leurs yeux et ils actionnent la trompe à postillons. Les de Souche, n'aimant pas les postillons, se mettent aussitôt en position de moines arctiques et sacrificiels, ce qui, évidemment, agace et effraie prodigieusement les adorateurs du Grand Stalagmite doré. On ne peut évidemment pas prétendre que l'orgasme qui en résulte soit de première qualité, mais, faute de grives, on mange des merles.

Quand j'étais petit, j'aimais beaucoup jouer de l'orgue. Tous ces grands tuyaux qui montent vers le ciel, ça m'inspirait et ça me donnait du courage. J'aurais bien aimé avoir de l'asthme, pour compléter le tableau, mais mon Dieu n'a pas voulu que j'arrive au Paradis par cette voie là. Alors, chaque année, à l'Ascension, je souffle sur le monde pour le pousser vers la plus proche sortie et je remets sur le tourne-disque le scherzo du quatuor avec piano de Robert Schumann. 

lundi 29 décembre 2014

Première ligne (10)


La musique qu'on entendait le plus fréquemment à la maison, c'était les Polonaises de Chopin, ces musiques tellement chargées, gorgées de nostalgie et de chevalerie, puissantes, vocales et pianistiques à la fois, dansées et plantées dans le sol natal, hurlantes et brûlantes, viriles et effusives. Il y avait là à l'évidence une fascination pour la force, du père et par le père. Toute cette main gauche, toute cette terre collée aux semelles, qu'il faut soulever à chaque pas ! Aller… Se courber et avancer, malgré tout ce qui nous cloue au sol, malgré le vent, malgré la torture des souvenirs, malgré le temps qui pèse de tout son poids, malgré le corps qui veut se dérober, malgré l'effroi. Repensant à ce qu'on entendait là, à la Fuly, je sais qu'il s'agit de l'intersection exacte de l'enfance et de la mort, dans ce qu'elle peut avoir d'exaltant.

Recouche-toi, poupée. Tout va bien, c'est un rêve. J'accouchais d'un oiseau, tu te rends compte, d'un oiseau ! Rendors-toi, ce n'est qu'un rêve. Un oiseau, quand-même… Oui, un oiseau, viens là… Je l'entends pleurer doucement, elle me tourne le dos. Je fais semblant de dormir.

D'exaltant et de terrifiant. Dans la vieillesse, on retrouve le cœur de l'enfance, ce fruit qu'on n'a pas digéré, dont le goût acide revient nous tourmenter sans fin. Pourquoi faut-il toute une vie, toujours, pour revenir au goût, à la source fraîche et claire, à la prière, pourquoi faut-il avoir perdu tout ce temps à partir et repartir sans cesse, pourquoi attendre d'avoir oublié pour savoir ce qui était là, pourquoi cette attente est-elle la seule vraie sagesse, pourquoi le temps, pourquoi le détour, l'infini détour, l'égarement, la solitude, pourquoi le chant des oiseaux, qu'on n'entend plus, qui revient en rêve, dans un visage de femme ?

Nous avons écouté le commencement de la Saint-Matthieu. La voix de Barbara Schlick, cette lumière qui perce la ténèbre, elle a des larmes dans les yeux, la nuit tombe, droit vers le sol, comme un arbre qui retrouverait sa place après le grand hiver, c'est un énorme vaisseau qui entre dans l'eau, c'est le temps lui-même qui laisse le passage, qui s'ouvre : on entend des enfants dans la fournaise. C'est le monde qui recommence. 

samedi 27 décembre 2014

Callet-Missard ou La vie comme sur Facebook


J'ai vu tout à l'heure que Philippe Cassard m'avait ôté de ses amitiés facebookiennes. Je ne peux pas dire que j'en sois surpris, ni attristé. Un homme qui "admire" François Hollande ne peut pas m'être indispensable ou, s'il l'est, c'est à son corps défendant. J'étais en train, dans mon bain, d'écouter son émission Notes du traducteur, toujours passionnante émission d'ailleurs, au cours de laquelle, aujourd'hui, il a parlé de cinq livres ayant paru récemment. Après un livre d'entretiens de Jonathan Cott avec Bernstein, comme il diffuse la Cinquième de Sibelius, je me dis qu'il va en profiter pour faire la transition avec le livre de Richard Millet sur le compositeur. Hélas… Un Cassard ne parle pas d'un Millet ! Prononcer son nom, même, serait certainement pour lui une souffrance intolérable. À la place il a dit beaucoup de mal d'un livre de Jean-Michel Molkou que je vais m'empresser de lire, avec avidité, comme j'avais lu le premier tome de ses Grands Violonistes.

jeudi 25 décembre 2014

Première ligne (9)


Je suis ce que j'étais. Les chaussures d'homme doivent toujours avoir des lacets. Tout s'est passé semble-t-il entre 1972 et 1976. Sais-tu qu'un des premiers livres de Ludwig Feuerbach s'intitulait L'Homme est ce qu'il mange, le mystère du sacrifice ? Celui qui ne veut rien est pauvre, qui est le premier d'entre tous. Nous avons mangé, en ces années-là, pour mille ans, il ne nous reste plus qu'à ne pas vouloir. À cela nous nous appliquons sans répit, depuis, mais avec bien des difficultés, il faut le reconnaître. Puis que vous ayme, il fault que je vous die. L'ancien subjonctif de dire s'écrit de la même façon que le "die" anglais, mourir. Il a dit :  « Je suis celui qui suis. », Il n'a pas dit : « C'est moi. », c'est à cela qu'on le reconnaît. Je suis ce que j'étais, et je puis davantage

Je crois que mon problème, comme on disait dans ces années-là, c'est qu'il faut toujours que je die à celle que j'aime que je l'aime. Si j'avais pu me taire, si j'avais su la fermer, la boucler, comme ma vie aurait été simple, vivante, allègre, heureuse, tranquille, cool. Surtout que, je ne sais pas si vous avez remarqué ce léger problème, mais quand on dit, en général, c'est déjà fini. Le dire et le faire sont dans deux temps contigus qui ne sont pas du tout synchrones. L'expression, c'est même exactement ça. Exprimer, donc sortir quelque chose de soi, c'est le faire advenir à la parole, et en même temps, le sortant de soi, le faire mourir, le faire désadvenir. Dire et faire, ça ne peut pas être simultané. Je me rappelle cette amie que j'avais emmener promener au Parmelan, au-dessus d'Annecy ; nous sortions de la forêt, et elle n'arrêtait pas de dire : « Comme c'est beau ! Comme c'est beau ! J'adore ce paysage, vraiment ! Mon Dieu, comme c'est beau… » Elle n'arrêtait pas de parler. J'ai dû la faire taire. Mais du coup, elle aimait beaucoup moins le paysage, ne pouvant plus dire qu'elle l'aimait…Ça vous semble contredire ce que j'essaie de vous expliquer ? Alors c'est que vous n'avez rien compris. 

Mais que s'est-il passé durant ces quatre années ? Je crois qu'il s'est agi de quatre années durant lesquelles je n'ai à peu près rien dit ; entre l'adolescence et l'âge adulte, il y a eu ces années de silence. Je voulais qu'on me croie intelligent et j'avais remarqué que ceux qui ne parlent pas bénéficiaient d'une prime à l'intelligence.

Nixon, vous vous rappelez ? Nixon et Mao. Nixon et Brejnev. Pat Nixon ouvrit les bibles de la famille au livre d'Ésaïe 2,4 qui indiquait « Ils forgeront leurs épées en socs de charrue ; et leurs lances en serpes » Quelques douze années auparavant, j'avais été le témoin du retour de la guerre d'Algérie, en pleine nuit, de mon frère. On m'avait réveillé, et j'avais découvert le bidasse qui m'avait expliqué la différence entre les FM et les PM et offert son ceinturon avec lequel, des mois plus tard, j'allais rouer de coups un camarade, au sous-sol de la maison familiale. Cette nuit-là, c'était comme une espèce de Noël, avec ce grand Jésus qui apparaissait soudain dans ma crèche. En général, ce sont les cadets, qui arrivent et s'ajoutent à la famille, mais dans mon cas, c'était l'aîné. Mais d'où venait-il, lui, de quelle nuit étrange, exotique ? Il était beau mais il ne parlait pas beaucoup, en tout cas pas de ce qui s'était passé là-bas, mais peut-être est-ce seulement parce que nous n'avions aucune réelle question à lui poser à ce sujet. Je le voyais faire de la corde à sauter en soufflant consciencieusement, et aller frapper dans un sac de sable suspendu dans la cave des vins. La boxe, les filles, le rock-and-roll, et le chewing-gum, il vivait à l'américaine. Pas nous. À vrai dire, c'est un peu comme si ce frère n'avait jamais été mon frère de sang, mais que mes parents l'avaient adopté sur le tard. Il semblait nous venir d'ailleurs.

Quand on se tait, forcément, on écoute un peu mieux. Quand Jésus trace des signes dans le sable, il écoute le monde lui parler en vérité. Ce n'est pas que dire empêche d'entendre, mais vouloir dire fait mourir en nous un savoir très particulier, le savoir qui nous relie au présent à travers l'insensé éclatant qui en jaillit malgré nous, malgré notre présence opaque. Je suis ce que j'étais mais je n'étais pas ce que je suis qui suit celui que j'étais. J'ai la voix qui s'éraille, déjà. Ce que je voudrais pouvoir faire c'est écrire et décrire, d'écrire ce qui advient à travers la vie qui s'enfuit, plus vite que nous, comme Proust a écrit son œuvre en se décrivant ne l'écrivant pas. J'ai des voix, tout le monde a des voix, en soi, des voix qui voient mieux que nous les voies que nous foulons sans les connaître autrement que par l'effort qu'il nous faut produire pour nous y déplacer, en retard toujours, je n'ai pas une voix, j'ai des voix, qui sont des jambes, qui me portent d'un pas sur l'autre, des pas aux abois, des voix qui voient loin, qui sont des lois sans pouvoir, sans vouloir, dans le double-échappement du vivant, dans le double-silence qu'on nous enfonce dans la gorge, jusqu'à l'étouffement dernier. La passacaille comme destin ; je passe, et repasse, dans la rue, mais ce n'est jamais chez moi, nulle demeure où m'arrêter, je suis fatigué. Que ce soit commencer ou terminer, c'est ce qui est impossible. La douceur et la tendresse, n'est pas Jésus qui veut… On se réveille un 25 décembre au matin, et ce n'est plus Noël, il n'y a plus de sapin, plus de crèche, il n'y a aucun bruit dans la maison, en bas, à la cuisine. On a beau mettre l'Oratorio de Bach à plein tube, ça ne marche plus. Même les fantômes sont absents. Pendant la nuit, une grande vague a tout emporté, elle a creusé dans le monde un trou si vaste que le monde s'y est engouffré tout entier, avec les souvenirs, avec les odeurs, avec la présence, avec le chien, avec l'amour ; on a encore des images au mur, mais ce ne sont que des images. La grande muette. Je suis celui que j'étais

mercredi 24 décembre 2014

Joyeux Noël !


(Merci à Arnold Schönberg pour avoir composé cette petite merveille…)




Vers une heure du matin de cette nuit de Noël, une belle jeune fille de Bruxelles a eu ce beau cri du cœur chrétien qui m'a ému aux larmes : « Vive le petit Jésus, Dieu d'amour ! Joyeux Noël à tous ! »


dimanche 21 décembre 2014

Première ligne (8)


Tu as vingt minutes. Pardon ? Tu as vingt minutes. Comment ça j'ai vingt minutes ? Tu as vingt minutes pour me faire jouir. Ah oui, bien sûr. Je regarde ma montre. Je pense au coup de poing que Daniel avait donné à mon père, à cause des œufs à la coque. Un coup de poing pour une histoire d'œuf à la coque ? Bien sûr ! Une droite. Comment ça, était-le soir ou le matin ? Plutôt le soir. Mais où était maman ? À Paris, peut-être. Une droite ou un uppercut ? Plutôt une droite. Mais il est dingue ou quoi ? Vingt minutes ? Oui, vingt minutes, c'est le temps qu'il faut, paraît-il, pour qu'une femme jouisse. 

On regardait notre montre, en ce temps-là. On avait des montres, en ce temps-là  Sortir sans sa montre était chose presque impossible. Le téléphone a remplacé la montre. On était relié au temps, mais pas branché sur les autres, on ne vivait pas en symbiose avec les femmes, mais c'était le seul sujet, la seule vraie réalité, pour les hommes, puisqu'elles n'étaient pas là, en permanence, avec nous. On ne pénétrait pas dans la douche, dans les vestiaires, dans les toilettes, dans le dortoir des filles. La mixité, je ne l'ai connue qu'en quatrième, et tout a changé à ce moment-là. J'étais assis au deuxième rang, en cours d'anglais. Le professeur, qui s'appelait Simone Desrobert, je jure que je n'invente rien, m'a humilié parce que je tripotais sans arrêt le soutien-gorge de la fille qui était devant moi. Elle m'a traité comme un chien, comme le fils de bourgeois qu'elle avait à sa portée, qu'elle allait pouvoir réduire en bouillie. Simone avait évidemment de gros seins, évidemment des lunettes, et n'était pas très belle. Elle était aussi empotée avec son corps que le professeur d'allemand, elle, était naturellement jolie, distinguée, élégante. Elle aussi avait de gros seins. J'étais très bon en allemand, nul en anglais. Ma mère était venue la voir pour la remercier, lui dire que je l'aimais beaucoup, comme si Fraulein Saulnier avait besoin de ma mère pour s'en apercevoir. Quand elle nous a appris les prépositions allemandes, elle a eu l'idée de les associer à des gestes simples. La seule préposition que je n'ai jamais oubliée, c'est "zwischen". Au moment où elle prononçait zwischen, elle mettait sa main, perpendiculaire à sa poitrine, les doigts pointés vers son menton, entre ses deux seins. Sa main comme un couperet, comme une frontière, comme un mur infranchissable, entre ses deux gros seins. Elle portait un pull-over en mohair vert pâle. Simone, elle, avait une grosse verrue sur le menton. Elle était sortie avec un des musiciens du groupe Soft Machine, qui était très célèbre à l'époque. Sa manière de prononcer le "machine", avec un "e" à la place du "a" et l'accent très long sur le "chine" me semblait grotesque et je l'imaginais avec son amant anglais, drogué, forcément, dans des sonorités tournantes d'orgue Hammond B3. Oui, la machine molle, c'était bien Simone, molle Simone à la voix de fumeuse et aux lunettes aussi grosses que ses seins. Ils étaient venus au Poulet à Gogo, une boîte de jazz, les Anglais, et j'avais écrit un texte sur le concert qui avait épaté Simone, Simone qui, du jour au lendemain, s'est mise à me mépriser avec plus de discrétion. Moon in june. C'était l'époque des lights shows, avec Bill Ham, c'était l'époque où l'on nous a mis brutalement en contact avec l'espèce féminine, l'époque où l'on avait les cheveux aussi longs que les femmes, l'époque des machines molles, qui avaient encore des odeurs, l'époque des fondus-enchaînés et du thé au jasmin, où tout, absolument tout, puait le patchouli, une époque où l'on ne disait pas qu'il était "vingt-trois heures", mais "onze heures du soir", une époque où l'on partait encore en vacances en Afghanistan. 

Christine était montée à l'arrière de la moto de ce ML (marxiste-léniniste), après la manif, et j'ai bien compris qu'il se passait quelque chose. Il était brillant, mignon et je crois qu'il avait l'accent du sud. En plus il était drôle, contrairement à moi. On n'osait rien dire de peur de passer pour un con. Il fallait souffrir en silence. Que de fois j'ai dormi seul, à l'appartement, alors qu'elle se trouvait dans une autre chambre avec un autre. Andrea, l'Italien qui se la jouait Brigades rouges, ou plutôt, je crois, Prima Linea, essayait de venir dans le grand lit avec moi et je le virais à grands coups de pieds. Tenace, il s'endormait par terre près du lit… C'est la première fois que j'ai entendu quelqu'un ronfler. Il était très laid, petit, portait une moustache ridicule, et était déjà atteint d'une calvitie précoce qui le rendait pathétique. Mais comme il était plus vieux que nous et qu'il était auréolé de cette légende de terreur, il nous faisait chanter Bella Ciao sans que nous ne nous sentions trop ridicules. C'était l'époque où la bande à Baader et Carlos faisaient rêver. Le chef de la cellule à laquelle j'ai appartenu quelques semaines voulait me casser la gueule parce que j'avais couché avec sa copine, et m'avait exclu pour "petit-bourgeoisisme". Faire du jazz était considéré par eux comme une activité contre-révolutionnaire. J'avais rédigé quelques tracts, et j'allais régulièrement, le jeudi soir, rejoindre le Théoricien, au buffet de la gare, qui venait nous lire la bible, (au choix, Marx, Engels, ou Lénine) attablé devant ses inévitables francfort-frites. Pauvre type, quand j'y pense, à peine plus âgé que nous, qui venait de Montbéliard pour nous évangéliser, en pure perte évidemment, et qui devait passer ainsi de buffet de la gare en buffet de la gare à réciter son catéchisme à des couillons qui n'y comprenaient rien. Il n'avait pas l'air de s'amuser, celui-là. « Matérialisme et empiriocriticisme », dont je n'ai jamais pu dépasser la douzième page, était par exemple au menu. Parfois je me demande ce qu'on a bien pu retenir de tout ça et je regarde avec un certain vertige tout ce temps dépensé à rien, mais, dans le fond, j'ai de très bons souvenirs de cette époque de fous. J'aimais beaucoup le son de la basse de Hugh Hopper, et aussi Ludwig Feuerbach. Comment a-t-on pu autant s'amuser dans une époque totalement dépourvue d'humour ? 

À la maison, il y avait le deuxième étage. Le deuxième étage, c'était une chambre mansardée, plus, à côté, un immense galetas, dans lequel plusieurs territoires étaient assez nettement délimités, une petite pièce sous les combles, et une sorte de bar aménagé sur le palier, au sommet de l'escalier. Une fois passée la porte qui séparait le deuxième étage du reste de la maison, on était dans un autre monde. Accéder au deuxième étage était le signe de l'émancipation, dernier stade avant la sortie définitive dans le monde extérieur. Dormir au deuxième étage, c'était ne pas entendre ce qui se passait dans le reste de la maison, ne pas entendre les bruits du petit déjeuner à la cuisine, par exemple, pouvoir dormir jusqu'à midi, pouvoir amener sa petite amie, écouter une autre musique que celle du père, et même pisser par la fenêtre, directement sur le toit, pour ne pas avoir à redescendre aux toilettes du premier. Et ça laissait le temps de faire le ménage si l'on entendait les pas d'un intrus dans l'escalier. 

L'impunité de la laideur, c'est avec Andrea que je l'ai ressentie pour la première fois. On lui aurait tout passé, grâce à son aspect de gnome inoffensif. Et il avait parfaitement compris comment il lui fallait en jouer avec nous. Les années 70, c'est d'abord cela, ce basculement des normes. Il était pédé, laid, étranger. Tout ce qui, quelques années seulement auparavant, aurait pu déclencher un mouvement, sinon de rejet, du moins de recul ou de méfiance, était désormais un viatique, un brevet de sainteté — à condition toutefois que l'individu soit encarté à gauche, mais le contraire était aussi fréquent qu'un cyclone dans les montagnes savoyardes. 

Après le coup de poing, on m'avait emmené précipitamment au deuxième étage. On pouvait donc y avoir accès exceptionnellement, grâce à un événement non répertorié dans le grand livre familial, qui mettait la maison sens dessus-dessous. La beauté et la laideur ont changé de statut, dans ces années-là. Si l'on pouvait désormais donner des coups de poings à ses propres parents, il allait de soi qu'on pouvait par la même occasion remettre en question les canons du beau et du laid. Quand j'avais dix ans, ou douze ans, et qu'avec mes copains nous nous promenions en ville, le but caché de ces déambulations apparemment insensées était de croiser la beauté. Et la beauté était unique, ou presque. Dans une ville de quatre mille habitants, il y avait UNE belle fille, parfois DEUX, mais pas plus. Tout le monde la connaissait, les connaissait. Elles étaient dûment répertoriées, il n'y avait aucune discussion à ce sujet. Je suis désolé de le dire aux âmes sensibles, mais c'était ainsi : les mochetés se cachaient ou, pour le dire autrement, les monstres étaient montrés en tant que monstres, il existait des endroits, pour ça. Et tout à coup, on s'est mis à croire que toutes avaient de la beauté, une certaine beauté, une singularité, une personnalité (on parlait comme ça…), qu'il était non seulement licite de ne pas cacher, mais même qu'il fallait la montrer, la mettre en avant, la revendiquer, et, pourquoi pas, même, en être fier ! On a pris ça comme un coup de poing en pleine figure, et toutes les mochetés de la terre sont sorties au grand jour, et on s'est mis à les trouver belles. Et c'était loin d'être faux ! Combien, parmi toutes ces jeunes filles, qui étaient auparavant reléguées dans des pièces obscures, sont allées au soleil, ont bronzé, ont laissé voir leurs ventres, leurs poitrines, leurs fesses, leurs pieds, leurs cheveux, que très souvent elles avaient magnifiques ! On n'en revenaient pas. Le baroque faisait un retour imprévu parmi nous et il avait la séduction de la vraie nouveauté, comme tout ce qui a déjà existé. La porte séparant les maisons bourgeoises des deuxièmes étages avait été ouverte en grand, et l'on voyait descendre des galetas des merveilles exotiques, cubistes, tordues et offertes, dont les odeurs inconnues nous réveillaient les sens et nous affolaient d'espoir : tout devenait possible, en effet, chacun pouvait désormais créer son propre canon, il suffisait pour cela de montrer l'immontrable, de dévoiler, d'ouvrir les placards, de désaccorder les instruments, de les faire jouer à l'envers, de préférer le bruit au son, le déchet à la pièce noble, le cadre au sujet, la nuque au regard et le cul au visage. Je confesse ne pas avoir été le dernier à pousser à la roue.

En vingt minutes, les œufs sont durs !