vendredi 27 janvier 2012

Un coup de pinceau ?


Qu'est-ce qu'une belle jeune femme s'il n'y a pas un Manet ou un Picasso pour la voir ? Une hypothèse, une photo, un plan de cinéma vieillissant à vue d'œil. Un produit de beauté plus ou moins tragique, une pose forcée, un mannequin travesti, une nymphe idéalisée absurde. Avec ces deux-là, au contraire, c'est tout autre chose : l'instantané transperçant la beauté qui devient légende. Un jour, Manet suit une mince jeune femme sur les boulevards. Sa femme, Suzanne, survient : "Je t'y prends !" dit-elle. Et Manet, du tac au tac : "Je croyais que c'était toi !" Suzanne, son admirable pianiste hollandaise, plutôt ronde, racontait elle-même l'histoire avec un sourire. Elle ne pouvait pas ignorer les fréquentations féminines de son mari, devenant des modèles dans son atelier : prostituées, serveuses, demi-mondaines, toutes impressionnées par ce monsieur si courtois, si élégant, par ce grand causeur qui les faisait rire. Un coup de pinceau ? Mais comment donc !

Philippe Sollers, L'Éclaircie

jeudi 26 janvier 2012

Prix Mychkine, à vue de nez il est cinq heures !


Il est peu d'occasions de se réjouir, il ne faut en négliger aucune. Mardi soir, rentrant à la maison en voiture, j'écoutais France-Culture, la-radio-qui-ne-déçoit-jamais, où j'ai appris la création d'un nouveau prix "culturel", le Prix Mychkine, dont voici l'argument :

Le comité fondateur du prix Mychkine, Joszef Bugovics – Leipzig, Rene Gude – Amsterdam, Regina Haslinger – Wien, Maren Sell – Paris, Peter Sloterdijk – Karlsruhe, Peter Weibel – Karlsruhe, annonce la création d’un nouveau prix culturel. Il est destiné à récompenser, dans le domaine de la création, des réalisations dont les auteurs se sont distingués par leurs contributions exemplaires à l’instauration d’un climat de générosité.
Pour la première remise de ce prix, le comité a mis en valeur «l’humanisme de la fonction d’avocat», avec lequel des individus s’engagent comme défenseurs de tierces personnes dépourvues, pour diverses raisons, des possibilités de se battre en faveur de leurs propres intérêts.

Oui, je sais, vous allez me dire que c'est déjà très mal parti, avec le "dans le domaine de la création", qui sent son politburo cultureux à plein naseaux, mais avouez tout de même que ce n'est pas tous les jours qu'on vous sert de la "contribution exemplaire à l'instauration d'un climat de générosité" ! Si, c'est tous les jours ? Ah, pardon, je ne sors pas beaucoup, ne m'en veuillez pas… Mais quand-même : "l'humanisme de la fonction d'avocat", c'est pas mal, non ? Et les "individus [qui] s'engagent comme défenseurs de tierces personnes dépourvues, pour diverses raisons, des possibilités de se battre en faveur de leurs propres intérêts", ça le fait pas un peu ? Allons, ne faites donc pas la fine bouche! Pour ma part, je trouve qu'il y a là, dans ces quelques phrases, un condensé assez puissant de la novlangue cacateuse du clergé culturel, et qu'il convient de dire merci pour ce morceau de bravoure qui tient au corps. Avec ça, on est rassasié pour au moins une semaine, c'est de la nourriture d'hiver (de la culture).

Quoi qu'il en soit, l'annonce de ce nouveau prix (les prix, en régime culturiste, c'est comme les rapports et les plans en régime soviétique, plus les rayons sont vides, plus on en produit) était faite par Benoît Lagane, le super bien-pensiste du Rendez-vous de Laurent Goumarre. Et ce fut à ce moment-là que le bonheur fit son entrée dans ma voiture. Goumarre demanda comme d'habitude à ses invités s'ils désiraient commenter une ou plusieurs des nouvelles qu'on venait d'entendre, lesquels invités étaient le patron des éditions de l'Olivier, Olivier Cohen, et Padgett Powell, un écrivain américain dont je n'avais jamais entendu parler. Le premier choisit de commenter la création du prix Mychkine en ces termes : "Je suppose que le prix Mychline récompense un idiot ?" bientôt suivi par l'Américain, qui ajouta, sur le même sujet : "Je suis ravi qu'on ne m'ait pas attribué ce prix."

Vous vous demandez sans doute à qui le prix Mychkine a été décerné ? Réfléchissez donc un peu, la réponse est très simple. Mais je vais vous aider. La cérémonie sera "animée" par Laure Adler, et l'éloge au lauréat sera celui de Daniel Cohn-Bendit. Toujours rien ? Mais si, vous savez bien, ce vieux gâteux qui vend beaucoup de livres, dont le prénom est Stéphane, et dont le nom désigne une partie du corps que les femmes préfèrent glabre, à notre grande tristesse…

mercredi 25 janvier 2012

Contre les bucherons de la forest de Gastine

Photographie de Jean-Michel Paris

Quiconque aura premier la main embesongnée
A te couper, forest, d'une dure congnée,
Qu'il puisse s'enferrer de son propre baston,
Et sente en l'estomac la faim d'Erisichton,
Qui coupa de Cerés le Chesne venerable
Et qui gourmand de tout, de tout insatiable,
Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea,
Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :
Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre,
Et se devore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests,
Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests
Devoir à l'usurier, et qu'en fin il consomme
Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau
Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau,
Porté d'impatience et de fureur diverse,
Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bucheron (arreste un peu le bras)
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas,
Ne vois-tu pas le sang lequel degoute à force
Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce ?
Sacrilege meurdrier, si on prend un voleur
Pour piller un butin de bien peu de valeur,
Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses
Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Forest, haute maison des oiseaux bocagers,
Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls legers
Ne paistront sous ton ombre, et ta verte criniere
Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumiere.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronq adossé,
Enflant son flageolet à quatre trous persé,
Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette,
Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette :
Tout deviendra muet : Echo sera sans voix :
Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois,
Dont l'ombrage incertain lentement se remue,
Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue :
Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy
Ny Satyres ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forest, le jouët de Zephyre,
Où premier j'accorday les langues de ma lyre,
Où premier j'entendi les fleches resonner
D'Apollon, qui me vint tout le coeur estonner :
Où premier admirant la belle Calliope,
Je devins amoureux de sa neuvaine trope,
Quand sa main sur le front cent roses me jetta,
Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forest, adieu testes sacrées,
De tableaux et de fleurs autrefois honorées,
Maintenant le desdain des passans alterez,
Qui bruslez en Esté des rayons etherez,
Sans plus trouver le frais de tes douces verdures,
Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens,
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens,
Qui premiers aux humains donnastes à repaistre,
Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre
Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers,
De massacrer ainsi nos peres nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !
Ô Dieux, que véritable est la Philosophie,
Qui dit que toute chose à la fin perira,
Et qu'en changeant de forme une autre vestira :
De Tempé la vallée un jour sera montagne,
Et la cyme d'Athos une large campagne,
Neptune quelquefois de blé sera couvert.
La matiere demeure, et la forme se perd.

Pierre de Ronsard

lundi 23 janvier 2012

Rythme (1)


Larghetto. Quasi marcia religiosa, et Finale, allegro, du Quatuor avec piano, opus 7, d'Alexis de Castillon, par Laurent Martin et le Quatuor Satie.

Le poète, ainsi, cherche sa pensée, non pas par la voie de raison, mais par la vertu d'un rythme sain, qui attend des paroles. La grande affaire du poète, où il n'est jamais ni trop intelligent, ni trop savant, est de refuser ce qui convient à peu près au rythme, et d'attendre ce miracle des mots qui tombent juste, qui soient de longueur, de sonorité, de sens, exactement ce qu'il fallait.

(…)

Le poète n'est pas d'abord une pensée ; (…) De ce rythme vital il part, et, ne le laissant jamais fléchir, il appelle les mots, il les ordonne d'après l'accent, le nombre, le son ; c'est ainsi qu'il découvre sa pensée. Et cela ne serait point possible s'il n'y avait, en tout langage, des harmonies cachées entre les sons et le sens.

Alain ajoute cette formule extraordinaire, parlant du poète et de son travail : « (…) un avenir de sentiment qui sauvera toutes les pensées. »

vendredi 20 janvier 2012

Le Ton


Quelqu'un me posait tout à l'heure la question des tonalités. Problème infiniment complexe que celui-là. Il semblerait qu'aujourd'hui chacune des vingt-quatre tonalités n'ait plus aucune physionomie propre (elles ne signent plus, elles singent), et je ferais remonter la disparition de celle-là à la fin des années 50. Mon père, qui avait l'oreille absolue, avait une claire conscience des tonalités, comme tous les compositeurs (et la plupart des musiciens) qui l'avaient précédé. Est-ce le manteau blanc de l'atonalité, comme un voile atone, est-ce le changement de diapason (qui l'avait beaucoup perturbé), ou bien est-ce un phénomène beaucoup plus général, l'internationalisation des cultures et l'interpénétration des différentes sortes de manifestations sonores, qui a rendu incompréhensible (ou imperceptible) ce qui avait été jusqu'à Schoenberg le geste premier de tout compositeur – le choix d'une tonalité –, je n'en sais rien, mais je suis certain que cette disparition est profondément significative. Dorénavant, si vous faites entendre la Neuvième de Beethoven en ré dièse mineur (la technique le permet facilement), ou en ut dièse mineur, voire en ut mineur ou en mi mineur, personne ne sursautera, sauf Beethoven, dans sa tombe. Les tonalités, comme les hommes, comme les cultures, sont remplaçables, transposables, presque indéfiniment. Ce qui revient à dire qu'elles ont définitivement perdu leurs singularités. Le grand métissage, là aussi, est passé par là.

« Tu as fait tes gammes ? » Faire ses gammes, voilà bien une des expressions les plus importantes du domaine de l'art (de l'art et de la vie), et pas seulement de la musique, mais qui prend dans le champ particulier de celle-là tout son sens. La rencontre d'un exercice purement digital et de l'harmonie (et pas seulement de l'harmonie, puisque les gammes sont également la matière première de la mélodie), en tant qu'empreinte première et délimitation du territoire sonore (c'est plus d'un pays que d'un territoire, qu'il s'agit), dans sa structuration et sa couleur, son "mood" (ses modes), est sans aucun doute la voie royale d'une formation à l'essence même de la musique : la croisée des chemins entre le vertical et l'horizontal, entre l'harmonique et le mélodique (la gamme est une harmonie mise à plat, une échelle qu'on pose au sol). Cet exercice, qui prend la forme d'un cheminement (les doigts apprennent à marcher, à se déplacer chez eux) à travers toute l'étendue du clavier, en tous sens, grâce à cette astuce géniale du "passage du pouce", qui a plus ou moins coïncidé avec l'avènement du "tempérament égal", donc avec l'extension indéfinie de la virtuosité dans toutes les dimensions de l'écriture musicale, me semble rassembler en lui un faisceau de significations d'une densité maximale, comme toujours lorsque des expressions apparaissent, semble-t-il spontanément, dans la langue, avec cette force de conviction et cette richesse de sens qui leur octroient une acuité et une profondeur qui creusent durablement dans l'imaginaire collectif une cavité fertile où se rencontrent le sens, le goût, et la sensation. C'est l'humain, dans son arraisonnement du réel, dans son incessante extension, qui donne à voir l'empreinte de son esprit en mouvement : La main humaine qui, par d'infimes variations de trajet (d'échelles), fait résonner la matière selon un lexique ordonné de couleurs et de vibrations.

Passer le pouce, c'est monter sur les épaules de l'existant pour aller plus loin, plus vite, plus haut, c'est se libérer de la force centripète qui rive le marcheur à son chemin unique, c'est ouvrir le territoire avec une clef magique : la modulation. La tonalité (le ton), c'est le Nom dans le son, c'est l'inscription de l'humain (de la personne) dans l'universel de la vibration, de la matière, c'est l'Homme qui se projette dans les étoiles, qui surimpose sa loi à celles des sphères indifférentes, c'est le sang (et sa pulsation) dans le son, mais c'est aussi l'inverse, et peut-être surtout, l'incorporation dans le corps humain d'un ordre qui le dépasse infiniment, et qui paraît provenir d'un ailleurs mystérieux, celui d'un cosmos qui n'aurait pas attendu l'homme pour parvenir à un état de suprême organisation, d'une sorte d'arrangement parfait avec son origine.

mardi 17 janvier 2012

Vous n'êtes pas cultivé !



« Oh, moi, je ne dirai jamais à quelqu'un qu'il n'est pas cultivé ! Et d'abord, j'aurais bien trop peur qu'on me retourne le compliment ! »

(De mémoire, Papa, à Répliques, samedi 14 juin 2008)

Papa est un être très raffiné, il n'est pas question de le nier, et très cultivé aussi, dire le contraire serait évidemment ridicule. On a rarement rencontré personne aussi cultivée, il faut bien le dire.

Georges, lui, c'est tout le contraire. C'est un rustre, de mauvaise humeur quasi toujours. Il est très peu (et très mal) cultivé ; et surtout, il dit aux autres qu'ils ne le sont pas (cultivés) ! On voit un peu le genre du bonhomme !

Dans sa mauvaise humeur onpathologique, notre Georges s'étonne de ce qu'il entend. D'ailleurs, ce n'est pas vrai : il ne s'étonne pas, pas vraiment, et même pas du tout. S'il entend bien, il serait malséant de dire aux autres qu'ils sont incultes, et d'abord pour la raison que la critique pourrait être retournée au critique. Avouera-t-il, notre malembouché Georges, que cette raison lui paraît louche, et même presque malfamée, de sinistre humanité, de bien petite extraction ?

Bien sûr qu'il est parfaitement désagréable, et même tout à fait mufle, de dire à autrui qu'il n'est pas cultivé comme il le faudrait (et surtout comme il le pourrait). Même le fruste Georges le pense ! Seulement, si faire à autrui une critique qu'on peut se faire à soi-même, une critique qu'on ne cesse de se faire à soi-même, est une méchante manière, il nous semble que ne pas la faire est encore pire. Surtout si la première raison qu'on se donne pour être délicat est le risque qu'on prend de se faire renvoyer à la bibliothèque et au catéchisme. On a semble-t-il pris l'habitude, depuis l'apparition du fameux mot "respect" dans la bouche de ceux qui n'en ont pas le plus petit commencement d'idée, que critiquer autrui est synonyme de se désolidariser de lui. Or il nous semble que c'est tout le contraire qui est vrai, ou qui devrait l'être. Critiquer autrui devrait être un devoir, et ce n'est certainement pas une manière de se croire au-dessus de la critique, sauf pour les fous, évidemment. Critiquer autrui est sûrement la manière la plus courante de se critiquer soi-même ; même les non-freudiens, s'il en existe encore, le savent. Par cet effet de miroir inévitable, la critique est toujours une critique du soi-même en l'autre, et il n'est pas très charitable de penser qu'il ne faut surtout pas dire à l'autre que la culture est une chose désirable, serait-ce au risque de lui faire honte — honte qui est tout de même un des premiers moteurs du désir de s'élever, de s'améliorer, de ne pas rester celui qu'on est.

Le respect, c'est autre chose. Cela pourrait être, par exemple, de souhaiter à l'autre ce qu'on se souhaite à soi-même, ou au moins de penser qu'il doit avoir la possibilité de construire son être en connaissance de cause, de ne pas se sentir obligé d'aller dans son sens au prétexte qu'il s'agit du sens commun, ni d'avoir peur de tenir à un lexique qui n'a pas grand sens pour lui. Car si l'un n'a pas au moins cela à sa disposition, ce vocabulaire qui lui a été légué par ses parents, par sa race, et par ses pairs, comment peut-il prétendre avoir quoi que ce soit à donner à l'autre, et comment pourrait-il même le (re)connaître pour autre ?

Et puis, franchement, dire aujourd'hui à des globeurs qu'ils ne sont pas cultivés, c'est un peu comme dire à un pékin dans un bistrot qu'il ne sait pas jouer la première sonate en ut majeur de Mozart. Qu'est-ce que vous voulez que ça leur fasse ? Les globeurs cultivent leurs cultures, et c'est déjà bien assez. Eux aussi ça leur prend toute la vie, de cultiver leurs cultures. Ils arrosent leurs pratiques, les font pousser en serre plutôt qu'en terre, bien à la chaleur de l'entresoi planétaire en réseau qui leur sert de famille : le Numérique leur évite de se salir les mains dans la tourbe des nations, ils ne sont plus que les atomes interchangeables du Grand Enrhumé, le supposé grand cerveau fibré qui délivre chacun du fardeau de reprendre encore et encore les siècles et l'entassement odorant des morts qui en constitue la matière vivante. Des bits plutôt que des bittes, voilà leur mot d'ordre de crématistes gazeux.

dimanche 15 janvier 2012

Fégor, la pluie d'or


À ma belle Fégor, à celle que les voiles immenses de ma défaite ont recouverte tant et si bien que je ne me souviens plus de son corps admirable.

Du temps que j'étais sâr, et ces temps étaient sûrs, je me pliais à ses débordements aussi sûrement que le gras au maigre, et rien, dans l'assiette, ne me faisait plus penser à la mort qu'une escadrille de petits pois rassemblés comme pour la prière du soir quand le vent souffle à travers le saule, le si triste saule, et solitaire, du jardin. Elle pouvait bien m'inonder que cela ne pouvait qu'augmenter encore ma soif, et le désir n'avait pas plus de fin que le temps lui-même quand il cesse de se laisser entendre. Son masque, ce masque qui la rendait plus belle encore que la beauté d'une fleur qui est sur le point d'éclore, ce masque ne masquait que ce qu'il ne faut jamais voir, que ce qui brûle le regard et noie les yeux, ce qui aurait pu être mais que la main adroite d'un dieu de miséricorde a effacé du projet même qu'il concevait peut-être avant de s'éveiller tout à fait d'un rêve négligeable et non abouti.

Que de ruines nocturnes en rythme impair, par ce doigt qui essuie la lame, dans l'œil du poète à terre, sous sa belle ! Tout le sens insonore et fulgurant de l'abstrait coule comme une larme éteinte, baiser de feu froid de la bagatelle tue.

jeudi 12 janvier 2012

Lipatti



Un ami m'envoie à l'instant d'Allemagne ce prodigieux document. Cette valse de Chopin, très chère à mon cœur, puisque c'est la première pièce de piano que j'aie jouée en public, encore enfant, était tellement accordée à mon âme de jeune garçon, que l'écouter aujourd'hui, dans cette interprétation-ci, est une expérience de l'ordre de la renaissance, un peu comme si les deux extrémités d'une vie pouvaient se réaligner, s'ajuster ainsi que peuvent le faire des pièces métalliques usinées avec une précision absolue. Lipatti, Haskil, Enesco, plus tard Lupu, qu'avaient donc de si particulier ces Roumains pour entrer en contact avec une certaine France de cette manière si évidente, si naturelle ? Le Bach de Lipatti, son Mozart, et ses Chopin, et les impromptus de Schubert, on a cru très longtemps qu'ils étaient la source, l'origine, et, plus que l'étalon, la seule façon de faire de la musique. Pour Bach, après Fischer est venu le séisme Gould, le détour par le clavecin, quelques impasses vite abandonnées… Il est sans doute temps aujourd'hui de repasser par l'enfance (écoutez la voix de Lipatti !), de se repasser le ruban fragile, en en déchiffrant les vieux caractères à moitié effacés, pourtant si éloquents.

Il se croyait guéri. Mais guéri de quoi ? On ne guérit pas de la musique.

mercredi 11 janvier 2012

Je vous pose la question, Chère Anna !


« Chère Anna, est-il possible, envisageable même, de prendre la défense d'un individu capable d'écrire ceci ? Je n'en suis pas sûr. »

Allons ! La vie a encore assez de générosité pour nous offrir de tels moments de drôlerie, il ne faut donc pas désespérer. Quand des troufions pareils (je me suis toujours demandé s'il fallait un "f" ou deux "f" à trouffion…) se posent des questions pareilles, le ciel est d'un bleu éclatant, métallique, et l'on croit entendre le rire tonitruant de Don Juan Matus qui provient du jardin. La musique de Schumann n'est jamais aussi belle que lorsqu'un improbable humour naît sur le fumier fumant de la tristesse.

mardi 10 janvier 2012

56, naissance du rythme


En 1956, György Cziffra fuit la Hongrie communiste et s'installe en France, où il sera bientôt naturalisé.

En 56, Burg, notre chien, meurt. Il fait très froid. Nous habitons encore au-dessus de la pharmacie, dans un appartement peu confortable.

En 56, tout est possible, même d'arriver un jour à cet âge, mais on ne le sait pas. À ce moment-là, il est en tout cas possible de naître tout seul. Enfin, seul avec sa mère. On ne s'en est pas privé.

Les premiers noms propres entendus à la maison : Czyffra, Chopin, Liszt, Beethoven, Mozart, Richter, Oïstrakh. Et Nat.

Un peu plus tard, on apprend à compter, on voit qu'il existe plusieurs manières d'arriver à onze : 5 + 6, 4 + 7, 3 + 8, 2 + 9 et 1 + 10. C'est ce que raconte l'escalier de la nouvelle maison. Et c'est à peu à ce moment-là qu'on entend pour la première fois l'opus 101 de Beethoven, avec son drôle de commencement, un 10 janvier. Manière de creuser dans la Trinité, d'y ménager une place pour le manque. Et lorsque cette place vide disparaît, ce sont les tours (1_1) qui s'effondrent. Le roseau plie, le chêne rompt. On parle beaucoup des nombres premiers, à la maison. Et tout à coup je découvre que dans Chopin, il y a des "groupes de onze". L'édifice se lézarde.

Aujourd'hui, quand j'écoute Liszt, le début de Nuages gris, par exemple, je me rends compte qu'on entend la sonate opus 1 d'Alban Berg, autant qu'on entend Wagner dans la sonate en si mineur. Les quartes ont remplacé les tierces dans le système harmonique. Pendant quelque temps, on pense que c'est possible, que ça va tenir, on pense à la magnifique première symphonie opus 9 de Schoenberg, et à cette sorte d'optimisme, de vitesse grisante, qui s'y font entendre. Qui pourrait renoncer à un plaisir pareil ? Qui pourrait renoncer à vivre parce qu'il faut mourir un jour ? Le XXe siècle a peut-être été le siècle qui ne voulait renoncer à rien. Heureux ceux qui n'auront pas connu la suite…

jeudi 5 janvier 2012

Maurizio Pollini


Il n'y a pas "d'actualité Pollini", il n'y a jamais "d'actualité Pollini", parce que Pollini, depuis cinquante ans, est toujours d'actualité. Maurizio Pollini a soixante-dix ans aujourd'hui, et, depuis que j'ai écouté ses études de Chopin, au début des années soixante-dix, je n'ai cessé de l'aimer, de l'écouter, de l'aimer encore, et toujours plus. S'il n'y en avait qu'un, je veux dire un pianiste, un seul, ce serait lui, et personne d'autre. C'est lui, et personne d'autre, qui nous permettait, étudiants pauvres, de nous retrouver au premier rang du Théâtre des Champs-Élysées, à Paris, pour l'écouter jouer les dernières sonates de Beethoven, parce que son programme, où figuraient les Variations opus 27 de Webern, à moins que ça ne soit la deuxième sonate de Boulez, avait fait fuir les dames en fourrures à l'entracte. C'est lui, et personne d'autre, qui nous a fait aimer Chopin de nouveau, parce que nous entendions subitement le classique à travers le romantique, qui nous a fait comprendre que Chopin, comme disait mon maître, était "une grosse tête", c'est-à-dire, traduit du mauvais français de mon Argentin de professeur, qu'il était un "vrai" compositeur, et un compositeur hors-pair (comme le démontrent suffisamment les études, entre autre) et pas un pianiste "pour vieilles tantes" un peu alcooliques. C'est lui qui nous a montré, tout naturellement, la filiation Beethoven-Webern-Boulez. C'est lui qui allie à des doigts d'acier un cerveau de musicien (et quel musicien!), c'est lui qui joue Bartok, Stockhausen et Schumann et tous les autres avec un respect profond pour les penseurs et pour les hommes qu'ils étaient, c'est lui, le géant, qui se fait tout petit devant les partitions, qui jamais ne se permettra un trait ébouriffant qui n'est pas dans la musique, pour plaire à son public, c'est lui qui, bien plus que tous les autres, pourrait faire le pianiste, quand l'honnêteté scrupuleuse qui est la sienne le cantonne à être l'interprète des compositeurs, c'est lui, et personne d'autre, qui est toujours, toujours, toujours habité par la musique, et qui la place au plus haut degré de la pensée humaine.

Je me souviens d'une bagatelle (la 3e de l'opus 126), que je découvrais sous ses doigts (un bis), comme un diamant brut, un diamant noir, plus profond que le désespoir, comme une irréelle résonance des Variations Diabelli qu'il avait jouées plus tôt, comme le mouvement oublié (par Beethoven) d'une des dernières sonates. Le silence, quand il s'est arrêté… Pas d'applaudissements, nous étions tétanisés, sur le bord des sièges. C'est ça, la musique ?

Son autorité, son humilité, sa fraternité, sa simplicité. Pollini n'est ni loin de nous ni proche de nous, il est celui qui ouvre la porte sur le Mystère. Aucun compromis, aucune complaisance, aucune pose. Il sait le faire, il le fait.

Je me souviens de lui, arrivant dans son appartement parisien, à minuit, en été, et se mettant au piano, pour jouer la Sonate en si mineur de Liszt, d'une traite, avant de fumer une cigarette, en regardant au dehors, seul, silencieux. Il devait la jouer deux jours plus tard à Pleyel.

Pas une star, Pollini, pas un pianiste qui fait rêver, pas un de ces musiciens qui défraient la chronique, dont les excentricités et les manies sont connues de tous, dont on parle dans la blogosphère. Même son ami Abbado, à côté de lui, aurait presque un petit côté hollywoodien. Le bon artisan, sage, consciencieux, patient dans le labeur, ne se prenant par pour autre que ce qu'il est et qui sait que la musique est l'affaire de toute une vie, quand ce n'est pas de plusieurs. On se demande, il m'arrive de me demander pourquoi, finalement, il est si précieux, si cher à mon cœur, absolument irremplaçable. Ni Horowitz, ni Argerich, ni Michelangeli, ni Richter, ni Gould, ni Cortot, ni Rubinstein, ni Perahia, ni Gilels, ni Lupu, ni Gieseking, ni Fischer, ni Brendel, ni même Kempff, peut-être, n'ont la largeur de palette que possède Pollini, n'ont cette force, cette plénitude, cette science, cet instinct, cette pudeur naturelle, cette musicalité qui doit tout au compositeur et très peu à l'interprète. Chacun des pianistes que j'ai cités a une personnalité, des dons, des fulgurances, une technique, une sonorité, une pensée, qui, ici ou là, ont produit des merveilles absolues, indépassables, il n'est pas question de leur retirer quoi que ce soit, il leur est même arrivé d'avoir du génie, mais Pollini, ni spécialiste, ni monstre, ni virtuose étincelant et fragile, ni animal de cirque, ni démiurge, me semble avoir atteint à d'autres rivages, qui sont ceux de l'art pur. Le seul pianiste du passé auquel par certains aspects il me fait penser est Wilhelm Backhaus, peut-être pour sa science innée de la construction et du discours, pour cette impression qu'on a, à les écouter, d'être cette force qui creuse, ce fleuve qui coule en élargissant notre âme, en lui annexant de plus en plus de territoires.

Pollini est un vrai musicien, mais c'est aussi, et à parts égales, vraiment un pianiste. Je pense que c'est cet équilibre finalement très rare qui se fait entendre, et voir, quand on a la chance d'assister à l'un des concerts de ce bouillant capricorne. Il y a chez lui un classicisme qui me ravit, qui me comble au-delà de ce que je suis capable d'exprimer. J'ai eu au cours de ma vie de multiples amours pianistiques, certaines étaient des passions, des révélations, des rencontres d'une nuit. Avec lui, ça fait quarante ans que ça dure, sans un nuage. Ça ne s'explique pas.

mardi 3 janvier 2012

Mi majeur


Une seule fois dans ma vie j'ai vu une danseuse qui comprenait la musique sur laquelle elle était en train de danser. C'était Susan Buirge, une élève d'Alwin Nikolais, qui dansait son propre solo sur Jésus que ma joie demeure, de Jean-Sébastien Bach (la version de Dinu Lipatti). C'était tout simple. C'était prodigieux. Nous devions être dans le début des années 1980. Évidemment, pas un des abrutis qui se trouvaient là ne s'en est rendu compte, mais ça ne les a pas empêchés d'aller tomber dans les bras de la danseuse après son solo.

Tombé à genoux devant la version du concerto en mi majeur par Anne-Sophie Mutter et les Solistes de Trondheim.

La tonalité de mi majeur a été faite pour les pianistes, pour la main des pianistes. Elle démontre qu'il existe un accord parfait entre Dieu et le corps des hommes, que l'incarnation n'est pas un vain mot. Tout était entendu, dès avant le commencement.

vendredi 30 décembre 2011

Ou même dramaturgiques…



C'est le 200ème anniversaire de la naissance de Chopin, et les galettes qui lui sont consacrées abondent. Décidé à se démarquer, ainsi que mû par une volonté farouche de faire découvrir des pièces méconnues, des joyaux oubliés, ou négligemment écartés par l'histoire, Bertrand Chamayou choisit donc d'interpréter César Franck.
L'occasion d'une découverte, d'une rencontre, autour d'une musique aquatique, fluide, qui se fait parfois orageuse, et extrêmement sensible autour de thèmes cycliques, de nuances et de transpositions aux couleurs résolument dramatiques (ou même dramaturgiques).
Les parties symphoniques sont vivantes et vibrantes, comme un film de Cinéma, et étonnamment entêtantes.

Habitué des travaux de Liszt, le jeune virtuose se fait ici sensible et émouvant dans un registre hybride : la musique de César Franck est touchante, solennelle, presque religieuse, mais aussi puissante et intense, et cela va comme un gant au jeu tout en technique, nuances, et humilité de Bertrand Chamayou.

Il n'y a en général pas pires que les critiques de disques, on le sait depuis toujours, mais comme désormais les "internautes" peuvent eux aussi jouer aux critiques discographiques, on atteint ici des sommets de laideur et de bêtise. Tout est laid dans cette langue et dans la pensée qu'elle donne à entendre. Les "galettes" pour les disques, c'est un peu l'équivalent de la nouvelle expression qui fait fureur un peu partout actuellement : "être aux manettes". (Comme "avoir plusieurs casquettes", "être aux manettes" (France-Musique) est en passe de remporter des prix dans "tous les compartiments du jeu", comme le disaient nos vieux journalistes sportifs il y a vingt ans.) "Une rencontre autour"… "autour de thèmes cycliques" ??? J'vois moi, l'aut' jour, j'ai organisé des rencontres autour de thèmes cycliques, entre guillemets, c'est vrai que c'était on va dire passablement intéressant, j'veux dire. J'crois qu'c'est clair, comme dirait Serge July, une phrase comme : "L'occasion d'une découverte, d'une rencontre, autour d'une musique aquatique, fluide, qui se fait parfois orageuse, et extrêmement sensible autour de thèmes cycliques, de nuances et de transpositions aux couleurs résolument dramatiques (ou même dramaturgiques)" n'a pas le moindre sens, mais ça n'a sans doute pas la moindre importance, l'essentiel étant d'avoir joué au critique musical sur Amazon, comme les enfants jouent à Zorro, entre Noël et le jour de l'An. D'ailleurs, le pseudo de celui qui signe (si l'on peut dire) cette "critique" le dit assez : "master jedi". La référence au Cinéma — là, tout à coup, une majuscule, celle-là même qui faisait défaut au pseudonyme : "comme un film de Cinéma" — dit précisément la vérité sur la manière dont ces "mélomanes" écoutent la musique, sur leurs références (on peut aller lire les centaines de commentaires que cet internaute a laissés généreusement sur Amazon), et nous permet de constater une fois de plus que la culture (générale) qui est nécessaire pour écouter (et je ne dis même pas entendre) un musicien comme César Franck est résolument absente, et même tout à fait morte, chez ces gens-là.

Mais je ne sais même pas pourquoi je m'énerve. La chose est tellement courante, habituelle, normale, et universellement partagée "dans un registre hybride", qu'il faudrait être capable de ne plus lire, de ne plus entendre, de ne plus voir les signes du Désastre qui se manifestent partout "de manière dramaturgique". Laurent Goumarre, si tu nous entends

Dans la Vie.com, on joue à être critique musical de la même manière qu'on joue, sur les blogs, à être citoyen, ou indigné, ou écrivain, ou poète, ou artiste. Tenez, un bon exemple de cette chienlit est le "blog politique" de Nicolas Jegoun, dit "Loin-du-clavier", le copain de Didier Goux. "Blog politique"… Ça laisse rêveur. Mais on nous objectera bien sûr qu'Internet n'est pour rien là-dedans, qu'il n'est qu'un "outil", etc, etc, etc. On connaît la chanson.

jeudi 29 décembre 2011

En bref et en vrac


Jamel Debouzze fait le pitre dans la rue, à Hollywood. Une Américaine qui passe par là lui tend un billet d'un dollar. Lui : « Madame, en France, je suis une star ! » Elle : « Ici, ça vaut un dollar. » Ça c'était la bonne nouvelle du jour. On m'accuse de toujours râler, je prouve que c'est faux.

Des médecins (jeunes) à la radio (France-Culture, ce soir). La question : « Combien est payé un jeune médecin qui débute à l'hôpital ? Diriez-vous que "c'est correct" ? » La réponse : « Entre 1400 et 1500 euros. On va dire qu'on peut pas se plaindre. »

Les mêmes, qui parlent de leur métier. « On a tombé la cravate, on est plus proches des gens, c'est bien. » Une autre : « Moi ce que j'voudrais c'est être salariée. Le libéral ça me dérange. » Tous commencent chacune de leurs phrases par "Moi je", et tous cartonnent au "c'est vrai que".


(La prolétarisation de toute la société française est bientôt achevée, c'est avec les médecins qu'on s'en aperçoit. S'ils trouvent que gagner 1500 euros par mois en travaillant dix heures par jour et après avoir fait huit ans d'études est normal, alors c'est vrai qu'on va dire que Tout va bien madame la marquise. D'un autre côté, ils ont la langue et la pensée qui vont avec les 1500 euros, et se mettent par là en conformité idéologique avec Big Other, il est donc hors de question de les plaindre. Dans le mouvement, je propose qu'on baisse le salaire des profs, ces abrutis payés à glander près de la machine à café : 900 euros par mois, ça devrait aller. Eux, ça fait vingt ans qu'ils ont "tombé la cravate" et qu'ils s'habillent plus mal que des chômeurs en fin de droits. Dans le même temps, j'annonce que je pourrais éventuellement me contenter d'un salaire de 4000 euros (net) par mois, il n'y a aucune raison que je ne suive pas le mouvement d'humilité et de tempérance qui semble s'annoncer dans notre belle France.)

mardi 27 décembre 2011

Au bord du fleuve


Je suis catholique. Et vous ? Non, vous ne l'êtes pas, vous ne pouvez pas l'être. « Au bord du fleuve, le miracle des fleurs, sans fin. / A qui se confier ? On en deviendrait fou. » Le catholique est celui qui a rencontré une fleur, et qui deviendrait fou de ne pas savoir annoncer la bonne nouvelle. Les pires sont sans doute ceux qui vont à la messe et participent aux processions, et recopient pieusement des extraits de la Bible dans leurs semainiers. À Sainte-Agathe, l'orgue est dans un profond sommeil, personne n'écoute plus sa voix, alors il se tait. Il attend. Personne n'est plus catholique, là-bas. Dans ma jeunesse déjà la chose se faisait rare. Il fallait sentir alors ce qui allait advenir. Une certaine manière d'écouter le premier concerto de Chopin, avec Papa, qui pleurait, son violon sur les genoux. Voir la lumière à travers les larmes du père, comme on voit le saint Esprit dans la lumière qui tombe des vitraux dans la nef. Je suis assis à la tribune, là-haut, à côté de Georges, je sens son exaspération pendant que le prêtre fait son office, d'un air las. Georges était déjà dans la tombe, avec ses sourcils en bataille et sa voix suave, me parlant d'étymologie pendant que les fidèles répétaient les vieilles phrases, sans les comprendre. Je suis en culottes courtes et je regarde Maman, en bas, la plus belle, et je me demande ce qu'est un miracle.

Je pose mes mains, doucement, sur l'ivoire jauni du vieil Erard. Je n'enfonce pas les touches, je reste là à sentir la voix qui monte, j'ai la chair de poule, j'entends Maman qui s'affaire dans la cuisine, qui prépare le petit déjeuner pour tout le monde, je sens l'odeur de la brioche. Je regarde, au-dessus du piano, les deux portraits de Mozart et de Beethoven, et, sur l'autre mur, celui de saint Jérôme, et je me sens au bord d'un fleuve. Les bruits dans la maison, les odeurs de la maison, le chat Abdou qui grimpe sur mes genoux, la voix de ma mère, la partition sur le pupitre, et l'hostie que je viens d'avaler, dont je sens encore le goût fade, sur ma langue, le corps du Christ, ne pas mâcher, Wilhelm Backhaus qui joue le premier concerto, le thème en mi majeur, que j'attends chaque fois, les larmes aux yeux, et l'incroyable modulation en ut majeur, et alors je me lève, je vérifie que personne ne peut me voir, et je dirige l'orchestre, c'est moi qui fais couler le fleuve. Ce bonheur, c'est à devenir fou.

lundi 26 décembre 2011

Un concept




Ceci est un concept. Un nouveau concept. Un concept nouveau, neuf, new, innovant, si vous préférez. Performatif (ça ne veut rien dire, mais c'est pour faire comme mon ami Laurent Cequisejoue Goumarre).

Depuis des millénaires, les femmes portent leurs seins l'un à côté de l'autre. Je reconnais que c'était plutôt bien vu, et que les avantages à cette géographie mammaire traditionnelle sont assez nombreux (allaiter des jumeaux, par exemple, ou offrir ses seins à deux amants lors d'une une partie carrée, ou même triangulaire). Cependant, depuis quelques décennies, nous sommes devenus des progressistes acharnés, personne ne peut le nier. Il était grand temps que quelqu'un pense à régler cette question tout de même assez fondamentale, et ce quelqu'un, comme souvent, c'est Georges.

Bien sûr, on aurait pu continuer comme ça. On aurait pu attendre. On aurait pu tergiverser encore, penser à autre chose, retarder le moment de voir la chose en face, et attendre que ce soit elle qui nous voit. Être regardé par une paire de seins est une chose terrifiante, tout le monde sait ça : il fallait agir.

Vous savez, les grandes idées, au début, personne n'en voit l'intérêt ; on pense que c'est inutile, pourquoi changer une équipe qui gagne, ce qui est fait n'est plus à faire, le poids de la tradition, Newton, l'Industrie, les Marchés financiers, Nadine de Rotschild, les Pays émergents, le Printemps arabe, tout ça… Vous connaissez Georges, il n'en faut pas plus pour le motiver. Car la grande question de Georges, celle qui le hante nuit et jour, c'est : pourquoi pas ?

Il y fallait un certain courage, bien sûr, et cela ne va pas aller sans quelques remous. On entend déjà les réfractaires, les vieilles barbes, les néos-réacs, les Zemmour, les Didier Goux, qui vont nous chanter à l'envi les mérites des seins horizontaux, de la paire à l'ancienne, des miches de jadis. On pourrait, Georges aussi, pourrait, s'il n'avait un sens aigu de l'Histoire, se la jouer pleureuse. Mais croyez-moi, quand on aura pu constater — et il ne faudra pas longtemps — tous les avantages des nichons verticaux, nous laisserons tous (et toutes) la nostalgie aux vieux poètes ringards.

Il faut voir les choses en face et arrêter de se la voiler. Les seins à l'horizontale ne sont plus d'actualité. Ils ne font pas le poids. Ils prennent de la place. C'est du gaspillage. Les seins côte à côte, Mon Dieu !, c'est regarder dans le rétroviseur, c'est bloguer à part, c'est ruminer son siècle. On ne leur demande pas la lune, quand-même, à nos femmes porteuses ! Depuis le 11 septembre, les concepts respectifs de verticalité et d'horizontalité en ont pris un coup dans le buffet. On ne dirait peut-être pas, mais enfin Kandinski est passé par là, Bernard-Henri Lévy aussi, Laure Adler va enfin se payer un orthophoniste, le Club du Livre a vécu, Cécilia Bartoli s'installe dans le Gard, Ariodante est à Buenos Aires, les choses changent !!! Le monde a changé, mes amis. Et ce n'est qu'un début, c'est Georges qui vous le dit !

Pensez par exemple à Céline. Non, pas celle qui montrait ses fesses à Georges dans les forêts glacées de Bourgogne, Céline, le vieil écrivain nazi, celui qui a écrit : « Figurez-vous qu’elle était debout leur ville, absolument droite. New York c’est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports et des fameux mêmes. Mais chez nous, n’est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s’allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l’Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur. » Les seins horizontaux, c'est un peu comme les villes couchées, c'est la vieille Europe moisie, c'est le ringue, c'est derrière. S'allonger sur le paysage, c'est bon pour les réacs, pour les ceusses qui voudraient que ça continue comme toujours, avec Tante Yvonne pas brunie pour un sou, toute blanche et coincée sous son parapluie, dans le jardin un peu triste de Colombey-les-deux-Mosquées. Se pâmer, c'était bon pour les Cocteau, pour les Malraux, pour les fumeurs d'opium de la Belle époque, ou pour les modèles de Manet ou de Rodin, mais ça le fait plus trop on va dire, devant une web-cam, ou alors pour de la thune. Bien droites, les nichons l'un au-dessus l'un de l'autre, le pubis déboisé et un clou dans le naseau, voici les nouvelles jeunes filles, celles qui se mettent un doigt dans l'oignon pour un billet rose en touchant leur iPhone de l'autre main. "Raides à faire peur"… ces merdeuses qui parlent le texto dans le texte en mâchant leur chewing gum, qui se maquillent à onze ans, mais ne se lavent plus les mains en sortant des chiottes, et qui trouvent Anne Roumanoff trop drôle, oui, raides à faire peur, bien plus que les pauvres mecs qui s'agrippent encore un peu à leur manche, comme s'il s'agissait de voltige aérienne, mais qui vomissent sur les sièges, la tête en bas et le cœur à gauche. De toute façon, quoi, les mecs ? À la vaisselle et aux couches, quand ils ne mettent pas le feu à la voiture du voisin. Les mecs go fast et les meufs web-cam, voilà la vie telle qu'on la rêve ici en ce début de millénaire : Ils ne se rencontrent plus que dans les prétoires et qu'à travers des écrans, qu'ils soient plats ou en latex. La haute définition a fait éclater le monde, parce que les yeux humains ne s'y sont jamais faits et que le cœur est un muscle lent.

« Il n'y a pas une ligne de vie, mais plusieurs ! », dit la chiromancienne à Thomas l'imposteur. Faconde Norwest a surpris plus d'un de ses amants avec ses raies des fesses en étoile : tous les hommes veulent qu'on leur indique le Nord, mais un seul Nord à la fois. On ne peut pas s'en tirer, cette fois. Impossible.

Passer du con-sceptre au con-cept, comme tout le XXe siècle nous y a préparé, était un sacré pari : on a compris trop tard que l'Amazonie était au bas du ventre des femmes. Pas besoin d'aller se faire bouffer par les moustiques et piquer par les scorpions, tout est là, au chaud, dans le lit, entre poire et fromage, entre chien et loup, entre sainte et salope. Ça n'avait pas bougé, pas bougé d'un iota, rien dans les étoiles, rien dans les déserts, rien sur l'Annapurna, tout dans la culotte, même dans le bus, ou durant les vendanges, ou en sublime offrande sur le parking d'un supermarché. Reste dans ta chambre, vieil homme impotent, car l'aventure s'y trouve, au chaud avec ses microbes et ses suées rances. Plusieurs vies, oui, parfaitement, plusieurs corps, plusieurs cœurs, pas besoin de croire à la roue des naissances, pas besoin d'être hindou, c'est tous les matins qu'on naît, c'est tous les soirs qu'on crève et même plusieurs fois dans la nuit pour ce qui me concerne. Pourquoi pas ? demandent les imbéciles qui se branchent et se rebranchent en permanence dans la forêt glacée des bits, et, répétant pourquoi pas ? en chœur affreusement faux ils passent à côté de la raie plurielle de Faconde Norwest sans même la voir.

Haine de la musique, a dit l'autre, et il n'a pas tort. Tout est là, cette haine de la musique, furieuse, tenace, infinie, éternelle, sans mémoire, jusqu'à la fin du Temps, vers les décombres qui sont notre horizon halluciné, désormais, de quel côté qu'on se tourne, vers quelque Nord qu'on s'aplatisse en prières, haine de la musique impérissable, incorruptible, sans rémission, sans la moindre faiblesse, et qui monte en intensité jour après jour sans qu'on entrevoie une fin possible, et, surtout, haine partagée par le monde entier, sur tous les continents, dans toutes les classes de la société, par les imbéciles comme par les intelligents, par les cultivés comme par les incultes, par les riches comme par les pauvres, par les méchants comme par les gentils.

dimanche 25 décembre 2011

Les paparazzi à Bethléem


Ça y est ? Il est né ? On peut prendre des photos ?

samedi 24 décembre 2011

Déchant


Régulièrement, j'écoute les Mazurkas de Chopin, dans la merveilleuse interprétation d'Arthur Rubinstein. C'est comme revenir, inlassablement, à un carnet de croquis intime, à la source de la mélodie, du rythme, et même d'une certaine façon de l'harmonie. Un peu comme avec les Danses allemandes de Schubert, mais en beaucoup plus abouti, plus raffiné, délicat, c'est la sensation merveilleuse d'avoir accès à la fois au travail et à son origine, au geste musical dans ce qu'il peut avoir de pur, de simple et d'élémentaire. Une poésie dénuée de toute pose, une poésie qui ne poétise pas, qui ne fait pas de phrases. Les quelques gestes que peuvent faire les hommes et les femmes qui se rencontrent, ces quelques gestes et leurs variations.

S'il y a une chose que les littéraires ne connaissent pas, c'est le travail du musicien. Un écrivain écrit, immédiatement. Oh bien sûr, il lit, et comme le dit admirablement Philippe Sollers, les deux activités ne sont pas séparables. Mais enfin, le travail… un écrivain ne sait pas ce que c'est. Je parle de ce travail qui se trouve en amont, qui prépare le moment où l'on se met devant sa feuille de papier rayé. J'ai adoré faire ces centaines, ces milliers d'esquisses de thèmes, par exemple. On prend trois notes, les trois notes de l'accord parfait (do-mi-sol) et, avec ce matériau si pauvre, usé jusqu'à la corde par des milliers de compositeurs avant nous, on essaie de fabriquer des dizaines de thèmes. Rien de plus difficile. Mais rien de plus excitant ! Au début on devient fou. Impossible ! c'est ce qu'on pense immédiatement. Impossible car tout a déjà été fait. Et pourtant… Je ne vois rien qu'on puisse comparer à ça, à cette difficulté presque insurmontable, mais qu'on apprend très vite à surmonter. C'est vraiment un muscle inconnu qu'on développe. Je crois qu'il existe dans le corps humain autant de muscles insoupçonnés que de muscles décrits dans les dictionnaires anatomiques.

Récemment, j'entendais une œuvre que j'écoute peu : l'Andante spianato et grande Polonaise, de Chopin. Le génie mélodique de celui-ci m'a frappé, tout à coup (tout à coup, même si c'est pour la millième fois). Sansom François parle du "don mélodique" (quand il le dit, de sa voix si musicale, on entend un seul mot : "ledonmélodique"). S'il y a bien une chose dont il est impossible de parler, qu'il est impossible de décrire, c'est bien celle-là. Et pourtant…

Pour jouer les Mazurkas de Chopin, il faut cette proximité de toucher avec le piano, il faut chuchoter à son oreille, il faut avoir à l'esprit le clavier du clavecin, ou même du clavicorde, ou même pas. C'est d'un clavier spirituel qu'il s'agit. Ses cordes se trouvent dans notre cœur (d'ailleurs c'est la même chose). Il ne s'agit pas de faire le malin. Être pianiste serait ridicule, et en tout cas beaucoup trop dire. Il ne faut que chanter (et encore…), parler, faire quelques gestes, tracer quelques figures dans l'air léger du matin, écouter.

Le don mélodique de Chopin, tel qu'il se déploie dans l'Andante spianato, c'est l'art du bel canto, mais un bel canto filtré par l'âme de Chopin. Ce qu'il en reste lorsque le bel canto, art raffiné et agréable mais trop parfumé, devient autre chose, qu'il n'en reste qu'un suc, qu'un alcool. Je sais qu'il s'agit d'un lieu commun, mais il arrive que les lieux communs disent vrai, et c'est même le plus souvent le cas. Ce qu'il faut, c'est l'entendre. Bellini, mais un Bellini décanté ("déchanté") par un être qui ne parle pas l'orchestre. Chopin n'est pas à l'aise avec l'orchestre, sa grande affaire, c'est la voix, c'est l'intérieur. Rien de mieux, quand on est fait ainsi, que le piano. Les pianistes, je parle des vrais pianistes, connaissent mieux la voix que tous les chanteurs réunis. Sans doute parce qu'ils ont eu affaire depuis toujours à cette voix que personne n'entend, personne sauf celui qui joue, qui est en train de jouer, cette voix plus vraie que la voix à cordes vocales. Depuis l'enfance, un pianiste sait qu'il n'est pas là pour enfoncer des touches (comme on enfonce des portes ouvertes), mais pour libérer la voix qui se trouve en lui, cette voix que seul un instrument comme le piano peut voiler (et le mot le dit merveilleusement), car il ne se substitue pas à elle ! Le piano a en effet cette particularité unique, je crois, de n'avoir pas de voix propre. Ce n'est pas un hasard si la plupart des grands compositeurs ont été des pianistes, et cela même si le piano est également un handicap lorsqu'on compose, handicap lié à la facilité d'aller "voir au clavier ce que ça donne".

Il faut écouter l'Andante spianato dans l'interprétation d'Alfred Brendel, celle qu'il a réalisée vers la fin des années soixante, je crois, en concert, si l'on veut comprendre de quoi je parle. Ce rapport au temps et à l'espace, au volume, au timbre, avec ce rubato si particulier, qu'il sait doser avec cette incroyable liberté, entre les deux mains, est absolument unique ! Le pianiste est entièrement vocal, je veux dire que se déploient en lui plusieurs voix, qu'il écoute, et qu'il laisse venir au piano, traverser l'instrument, en faire vibrer les cordes un instant (parce qu'il n'existe pas d'autre moyen pour se faire entendre, en cet instant-là), mais ne pas y rester, ne pas en être prisonnières. L'interprète n'est alors que celui qui accueille ces voix, leur fait place, et leur permet de converser avec bonheur. Ce n'est pas le piano qui chante, ce n'est pas Brendel, et ce n'est même pas Chopin, c'est autre chose, c'est le souvenir de Bellini, c'est l'Italie dans le cœur d'un Franco-Polonais, ce sont les heures légères où l'on s'est mystérieusement senti vivant sans avoir besoin du fracas des esprits.

L'important, c'est donc le filtre, la paroi fine et poreuse, la frontière délicate, la peau d'un homme qui tente de la sauver, de l'emmener avec lui dans l'autre monde, qui voudrait garder ce corps-là, cet esprit-là, ces amours-là, ces désirs-là, et surtout, ces souvenirs-là, si précieux, si chers, précieux comme le temps. S'interposer un instant entre la mort et le temps irrévocable, comme une membrane que celui-ci fait résonner, à peine, et il faut tendre l'oreille pour le savoir. C'est cela, Chopin, cet homme qui s'est interposé entre le Temps et la mort, pour que nous puissions saisir, peut-être, quelques bribes de la Conversation des dieux: la poésie sans mots.

mercredi 21 décembre 2011

2012 pour toujours



Nécessaire, indispensable, incontournable, obligatoire, essentiel, je dirais même de première nécessité, vital, en quelque sorte, hype, too much, de la balle, trop classe, trop trop, enfin, vous m'aurez compris, quiconque s'aventurera en ville sans son semainier perpétuel Fuly qui déchire sa race sera immédiatement considéré comme le ringard des ringards, le gland ultime, Gogol Ier, sa plouquitude se verra comme le nez au milieu de la figure et les filles lui riront au nez dès qu'il entrera quelque part.

Bon, vous faites comme vous sentez, hein ! Mais faudra pas venir vous plaindre quand il sera trop tard…

Existe en deux présentations. Couverture souple ou rigide. Se commande ici.

vendredi 16 décembre 2011

Estampes numériques et photographies

Estampes numériques (2)


Un deuxième livre, plus mince que le précédent (120 pages), et donc moins cher, sans les photographies. Toujours en quatre formats, dont trois sur papier : couverture souple, couverture rigide imprimée et couverture rigide plus jaquette. Il est également possible d'obtenir le livre en format "e-book".

dimanche 11 décembre 2011

Le tango et le sacré


Assez ! Je ne supporte plus la moindre émission qui traite de ce sujet, la moindre illustration sonore qui prétend "nous donner envie de découvrir le tango". Saloperie de tango. Si je vois dans la rue un type qui a l'air d'un danseur de tango, je vais me cacher deux rues plus loin et je l'attends avec un manche de pioche pour l'assommer. Il suffit qu'un quidam ait un air vaguement argentin pour que je le déteste franchement, qu'un abruti quelconque de la radio (j'aime les doubles pléonasmes) articule "bouenosse aïresse" pour que je lui écrive une lettre d'insultes. Saloperie de tango. Saloperie !

Comment en suis-je arrivé là ? Moi qui avais une passion pour cette musique, moi qui avais une surnaturelle accointance, quasi atavique, moi qui et caetera. Ce serait trop long à raconter, si tant est que cela puisse intéresser quelqu'un, et moi tout le premier. Entre nous, tout avait pourtant bien commencé…

Bien sûr, le début des hostilités a commencé avec le criminel de guerre Astor Piazzolla, qui a fait autant de mal au tango qu'un John Adams à… Non, je m'arrête, car John Adams n'a jamais fait de mal à une mouche, fût-elle musicienne, il se contente de les enculer à la loupe avec une précision digne d'un Laurent Mucchielli en surdose de statistiques. Non, Astor Piazzolla, ça c'est vraiment un criminel, d'ailleurs j'ai déjà mis un contrat sur sa tête, il fallait bien trouver du travail à mes cousins corses. John Adams est un clown, même si pas gai, alors que Piazzolla est un nazi de la pire espèce qui devra un jour répondre de ses crimes. Je peux parfaitement admettre qu'on torture des hommes, ça ne m'empêche pas de dormir, mais qu'on fasse subir au tango les sévices qu'il lui a infligés, ça c'est vraiment intolérable. Saloperie. Saloperie de tango.

Nuevo-tango ! Saloperie ! Comme si une musique comme le tango pouvait supporter d'être "renouvelée" ! Faut-il être con, Mon Dieu ! Rien que ces deux mots copulant sans pudeur disent tout ce qu'il y a à savoir de cet infâme personnage. Nuevo-connard ! Le "faire vivre", le "revisiter", le "réinvestir", lui "insuffler un sang neuf", le tango, vous voyez le topo ? Pauvres types, merdeux, salopes ! Piazzolla, tout ce qu'il a retenu du tango c'est son foutu 3+3+2 : générique de série télé. Voilà le niveau de votre Piazzolla ! Je préfère et de loin le marquis de Gorgonzola. Quand je pense qu'il ne s'est pas trouvé un seul couillon pour lui mettre une mandale et lui faire avaler son bandonéon. Merde alors ! Mais où sont passés les hommes, en Argentine ? Même la Martha Argerich qui trémousse son gros derrière en faisant semblant d'y croire. Saloperie ! Ah, ça leur plait, ce pseudo-machin qui se dandine du manche avec la légèreté crispée d'une écumoire en prière, comme leur plaisent tous les pseudos-machins qui pullulent désormais. Pas un film américain où l'on ne soit condamné à subir cette espèce de hululement graisseux qui se veut "arabe", ces voix tordues de saccharine rance qui suffisent apparemment à suggérer l'islam (curieux qu'une époque qui déteste soi disant les clichés en soit si friande, en réalité, et de si mauvaise qualité !), puisqu'il est admis dorénavant que tout se passe au Moyen-Orient. Tous les folklores sont désormais en toc, pas un seul qui ait résisté à la bienheureuse mondialisation et à la perfusion confusionnelle de sirop qui a remplacé le sang des races et des cultures. Pas un seul, sauf peut-être, et encore, la musique des Indiens (je parle des Indiens d'Inde, bien sûr). On se gaussait du folklore, dans les années 70 du XXe siècle, et maintenant que le terme a disparu (au moins pour la musique), on se prend à le regretter car la chose qui l'a remplacé est mille fois pire. Plus le savoir musicologique et savant croît, plus la réalité que ce savoir prétend décrire disparaît. À croire que savoir ne sert à rien. À croire que savoir et connaître sont des antonymes. Les "musiques du monde" ? Quelle foutaise ! Quelle belle farce que de parvenir à faire croire à un feu d'artifice, quand brûlent deux pauvres bougies recroquevillées et noircies, les mêmes partout, qu'on soit à Rio ou à Lausanne. Des castors Piazzolla, il y en a partout, qui ont planté leurs incisives dans la chair des trésors de l'humanité, et se sont bâtis de belles carrières en suçant le sang de leurs victimes, les laissant exsangues, enveloppes vides dont chacun peut ensuite se vêtir à sa guise comme d'une peau d'ours de trafiquant. Salauds ! Vivisecteurs, tortionnaires, bouffons de salles d'opération, nécrophiles !

Quand j'entends toutes les cochonneries planétaires produites par le monde de la diversion convergente, je pense immanquablement à Béla Bartók, à sa quête et à son amour de la musique magyare. S'il avait entrevu les conséquences de ses recherches, il se serait sûrement abstenu. Il avait trop d'honnêteté et de respect pour les paysans qu'il allait enregistrer, et il connaissait trop le prix de cet art et de ces traditions pour participer à cette curée sinistre. Claude Lévi-Strauss, Béla Bartók, deux saints qui ont commis un péché mortel. Lévi-Strauss a vécu assez pour se rendre compte de ce qu'il avait fait, mais Béla Bartók a eu la chance de mourir avant le Désastre et son apocalypse. Ce savoir là, ces savoirs là devraient rester à jamais la propriété de ces génies, et ne jamais tomber aux mains des membres de l'humanité hyper-démocratique. Il suffisait, il suffit de savoir qu'ils ont su, qu'ils ont vu, qu'ils ont entendu, qu'ils ont compris… mais allez faire comprendre ça à nos modernes et voraces détrousseurs de tombes !

Le problème est toujours le même : est-ce qu'on ouvre le coffre, et, une fois ouvert, est-ce qu'on le laisse ouvert pour que tout le monde vienne y fourrer ses sales pattes, ou bien est-ce qu'on le referme soigneusement ? La science et la démocratie affirment en chœur qu'on n'a pas le choix, que c'est un devoir et un destin de montrer l'intérieur de la boîte à tous, quitte à ce que son contenu soit détruit à tout jamais. La religion a été inventée pour préserver ce quelque chose, parce que l'homme a senti, instinctivement, que regarder à l'intérieur des tombes allait le détruire, qu'il se trouvait là un je-ne-sais-quoi qui devait rester séparé du Nous humain. Jusqu'à tout récemment, les artistes étaient du côté du religieux: ils s'approchaient au plus près de la chose mais ne la touchaient pas, la laissaient indemne. Chaque œuvre d'art véritable est une sorte de tabernacle, qui par sa présence signale une présence plus réelle, plus profonde, plus vraie, elle n'est que le signe de cet innommable, de cet indiscernable, de cet intouchable, elle n'est que la fenêtre ouverte sur un mystère. Exacte définition du sacré en acte.

Il faudra un jour que quelqu'un se penche sérieusement sur ce mystère : comment se fait-il qu'on célèbre toujours ceux qui éradiquent, ceux qui détruisent, ceux qui effacent, ceux qui retranchent, comme s'ils étaient des héros qui avaient ajouté à l'humanité ? Or, la meilleure manière d'éradiquer est encore d'empêcher les séparations, de gommer les frontières, de dissoudre le singulier dans la plaie béante du général. Une époque accrochée à son portable ne peut pas supporter d'être séparée d'elle-même et la distance est sa plus grande ennemie. L'art, qui est avant toute chose l'art de la séparation, ne peut survivre dans un tel milieu.

samedi 10 décembre 2011

Regard(s)


Je fais la queue, au supermarché. Derrière moi, une pin-up, une de ces petites nanas très à la mode, très sexy hype branchée et tout, qui a l'impression - ça se voit, ça se sent, ça s'entend - qu'elle est vraiment le must, le top, le summum du sex-appeal, à tous les niveaux onvadir, que tous les mecs sont forcément raides (dingues) en la regardant du coin de l'œil, qu'on ne peut que la dévorer du regard. Pas une seconde cette minette imaginerait ne pas être à votre goût, ne pas provoquer en vous des émois humides, torrides, scabreux, ne pas vous affoler le ventricule. Elle est persuadée, si jamais elle vous voit (ce qui est largement hypothétique, et même assez improbable), que vous allez vous précipiter dans un coin sombre pour vous branler en pensant à elle, dès que vous aurez rempli consciencieusement votre panier à roulettes du samedi soir. Il est absolument impossible pour elle que vous lui préfériez, et mille fois, la beauté de votre amante. Comment ? Cette dernière a déjà près de cinquante ans ? Et c'est bien le point important, justement ! Comment faire, et pour une femme surtout, pour être belle et désirable à cinquante ans ? Car s'il est évidemment facile de l'être à vingt ans, quand la nature ne vous a pas craché au visage, il est autrement plus rare et précieux de le rester (ou de le devenir) quand le fruit a déjà révélé la majorité de ses sucs et arômes.

Or la fille en question non seulement ne m'excite pas le moins du monde, mais je la trouve vulgaire, ridicule, et pour tout dire relativement moche et même repoussante. Elle s'habille très mal, elle se maquille plus mal qu'une pute de la rue Saint-Denis, elle se tient déjà comme une future "maman recomposée", je ne vous dis rien des sons que laisse échapper sa bouche déjà déformée par la tristesse de ses pensées, l'œil est mal éclairé, le cheveu d'un noir trop brillant, et l'incisive d'une blancheur arctique qui pue la menthe synthétique. Le moment est plaisant car on sent bien que ce goût (ou plutôt ce dégoût (ma lubie !)) n'est pas envisagé, pas prévu au programme, pas répertorié, absolument absent de l'imaginaire libidineux (eh oui, même les minettes qui se trouvent forcément bandantes peuvent être libidineuses, il n'y a pas que les vieux aux cheveux gras suant dans leurs imperméables mastic) de la jeune fille en question.

Les malentendus (si l'on peut appeler cela ainsi) de ce genre m'enchantent littéralement. Un court instant, une sorte de renversement de l'ordre du Spectaculaire intégré (pour parler comme Debord) surgit sans crier gare, et vous console de devoir faire les courses en un moment aussi déprimant qu'un samedi soir de décembre. Toutes les valeurs qui ont cours, là, dans ce vaste hangar chauffé, entre saumons fumés et chocolats frelatés, sont défaites, durant un éclair, et vous font oublier les dames âgées (de 65 ans) qui disent, à haute voix (suffisamment haute, en tout cas, pour que j'en profite), à leurs maris, que "putain, ça fait chier, de devoir se mettre sur la pointe des pieds pour attraper c'te merde !" Grâce à cette petite minette un peu tristounette qui se méprend sur notre regard, la vie est un peu moins triste, aimer celle qu'on aime est un peu plus drôle, intéressant, précieux, excitant. Le singulier et sa persistance inouïe, même et surtout dans le monde de la diversion, est une très grande consolation. La "bombe" (sexuelle) non seulement ne vous fait pas aimer moins celle que vous aimez, mais c'est tout le contraire, vous mesurez la chance invraisemblable qui est la vôtre, de connaître la vraie beauté !

Toute une génération arrive avec son regard de web-cam, avec pour canons sexuels ceux de la pornographie (les gestes, les sons, les mots, mais principalement l'esthétique, qui là plus encore qu'ailleurs révèle sa parenté avec l'éthique), et surtout avec ce trou-noir existentiel et moral dont les débords ébouleux se sont depuis longtemps abîmés en eux-mêmes : la pudeur. Sans la pudeur, nul érotisme, nul désir, et, à terme, nulle sexualité au sens que ce mot avait encore pour nous, au XXe siècle. Freud avait vu juste : ceux qui nous débarrasseront de cette chose seront acclamés en héros, et l'on ne sera pas regardant sur les méthodes et sur les nouvelles croyances dont ils pallieront le vieux trésor qui commençait à sentir la charogne. Comme il est bon de s'en désolidariser, de cette génération, de s'en séparer absolument et sans regret ! On voit que Jaime Semprun avait raison : la question n'est pas de savoir quel monde nous allons laisser à ces enfants, mais quels enfants allons-nous laisser au monde !



Qu’il se réjouisse,
Celui qui respire en haut dans la lumière rose !
Car en dessous, c’est l’épouvante.

(Schiller)

Mal sans limite : la réjouissance des oisifs


« Si l'on crache dans ton oreille droite, tends ton oreille gauche à ton agresseur : tu verras, c'est encore pire. » (Sâr Georges, IIIe siècle après la Grande Décivilisation)


Il est étrange de penser que ce qui fut, durant deux siècles, la souffrance de l’ère industrielle, la vibration puissante et grave des machines, ébranlant jusqu’à le ruiner le corps des travailleurs, est devenue la réjouissance des oisifs. Le pire est peut-être la cadence invariable des coups portés, l’égalité de la hauteur de la vibration, le bruit sourd et toujours identique, sans modulation, comme un symbole de l’illimitation du mal, ce qui se répète et qui ne change pas, comme un glas infernal et infini.

(Jean Clair, Journal atrabilaire)

Il n'est que d'écouter la musique qui, en des temps moins barbares, était censée figurer les machines, dans ce qu'elles peuvent avoir de plus inhumain, de moins modulé, de moins accordé à l'esprit et à la sensibilité du fils des étoiles, pour s'apercevoir que cette musique si dure et si intraitable nous semble, en comparaison de l'amusique d'aujourd'hui, une bluette pleine de poésie et d'invention, en tous domaines. Alexandre Mosolov était un grand romantique un peu fleur bleue qui ne survivrait pas quinze secondes s'il se trouvait par un hasard affreux dans n'importe quelle quinzaine commerciale d'une ville européenne à la veille de Noël.

À cette lumière, il peut être vertigineux et angoissant de se dire que peut-être, le pire du XXe siècle, si généreux quant à la brutalité et à la violence, n'est rien si on le compare avec ce qui se prépare. Il suffit de tendre l'oreille pour s'en convaincre.

(à Marc Briand)

vendredi 9 décembre 2011

Trop tard !

Mesdames, n'envoyez plus vos candidatures, s'il vous plaît !



Chaussure à son pied,

Georges enfin a trouvé !

15.5-10.5

jeudi 8 décembre 2011

En direct de la Nasale


Pour nous ce soir, en exclusivité et en avant-première, Vanessa Wagner et Laetitia Meyerbeer jouent à quatre mains l'ouverture du Tyran fatigué, de Jonathan Dusapin, sous le coaching vigilant d'Éve Raymondi.

L'action se passe à Tripoli, au troisième siècle après la Grande Décivilisation. Monsieur K, chef d'orchestre déclassé, qui doit repasser son permis pour excès de vitesse dans la Huitième de Bruckner, n'a pas sa carte d'adhérent de la HALDE. Il est en outre soupçonné d'appartenir à la confrérie secrète du Trois-Quatorze, tristement célèbre depuis le suicide collectif de quarante sept de ses disciples, sous la houlette de Frère Numéro Onze, surnommé "Le Blogueur". Monsieur K. n'est plus que l'ombre de lui-même, il dirige sans baguette, les yeux ouverts, et rejoint sa tente dès les répétitions terminées. On ne l'entend guère crier durant celles-ci, et il est même sujet aux trous de mémoire. Sa maîtresse, Suzon LaGrive, belle-fille par mésalliance d'Arturo Non, a un comportement lascif et une très mauvaise influence sur le vieux chef : pour complaire à Suzon, il suit une cure de désyntaxe d'une rigueur extrême, qui épuise ses dernières forces et fragilise sa légendaire rhétorique. Quand Monsieur K. tombe nez à nez avec Déesse K, au motel du Chameau-Sans-Bosse, il retrouve du poil de la bête et envisage même un instant de diriger son grand succès, les Burnes de Karmina, de Karlos Ramirez Orpheus, dont la partition fut achevée post mortem par Michael Onfret VIIe du nom, après son éviction de Transe-Kulture pour conduite en état d'élitisme aggravé. Mais ce n'est que le sursaut pénultième, le spasme d'avant le calme plat.
Mais, alors que PersePhone 3G et son gendre, le peintre cataleptique Oskar Orni, membres éminents de la Rose-Croix déconstruite — et initiés par le mage Albert Duspasme en personne ! — arrivent sur les lieux, munis de leurs plis selon plis infroissables, qui, pense-t-on, doivent leur permettre de ramener K. à la baguette et à la tradition bien cuite, l'incroyable se produit : Le Toscan, l'immortel auteur de la Nini de Babylone, fait son outing et déclare sa flamme à Zygel, le nain maléfique. Coup de théâtre ! On n'ose pas comprendre ce qu'on comprend, mais il faut tout de même bien finir par admettre l'inadmissible : Monsieur K. et Déesse K. ne sont que les créatures du Sâr Georges Mérodack Le Chauve, que ce dernier a lancées dans le monde des zydées pour qu'enfin Zygel apparaisse pour ce qu'il est : le diable grimaçant imaginé par Le Toscan pour jeter un écran de fumée sur les turpitudes incestueuses de PersePhone 3G. Le dernier acte, d'une majesté étrange, rejouera l'opéra en sens inverse, palindrome initiatique qui va relier les fils d'une œuvre foisonnante et métaphysique et nous permettre d'entr'apercevoir les secrets du Saint Axe, par delà son incarnation dans un Tyran fatigué au final très attachant on va dire.

Dans la version de scène, les cascades sont réalisées par un Orimacre Bolton au-meilleur-de-sa-forme, la mise en scène est signée Karno Musca, le livret étant écrit et traduit en huit langues par Francus d'Aujourd'hui, assisté de Billy de Monaco. Dans le rôle de la maman du tyran, la peintresse, Kaline Deubé et ses pinceaux en poils d'aisselles de vierge. Dans le rôle de la sœur du tyran, la Rose crucifiée, Diane Airbus, issue comme chacun sait du Reactor Studio, qu'elle a fréquenté en compagnie de Bob de Rhino, le cousin germain de Jeanne Martine Vacher (et ses Cloisons nasales, le groupe de Turbo-Funk qui cartonne à Roissy sur la piste Z). Le doublage est assuré par l'écurie de Dijon Bourdier au grand complet.

14-10


Ce matin, c'était le Noël de Georges ! Dès son lever (sans même prendre le temps de boire le jus de pamplemousse que Conchita lui avait apporté (pourtant très sexy dans son nouveau petit tablier à rayures, Conchita)), accompagné par les fanfares stravinskiennes du jeudi, Georges s'est précipité dans le salon où est dressé le grand sapin, pour se jeter fiévreusement sur les paquets empilés à ses pieds. Oui, Georges est le plus souvent en avance sur le temps, contrairement à ce que certains pensent, bien à tort.

Posés sur Silence rouge se trouvaient deux autres paquets, soigneusement enveloppés. L'un contenait un Heat Gun 8003 et l'autre un Omron M3. Grâce à l'Omron M3 (Automatic Blood Pressure Monitor), vous serez mis au courant de la tension artérielle de Georges, que nous publierons régulièrement ici, dorénavant, afin de satisfaire une demande déjà ancienne de notre lectorat. Il était temps !

Le Heat Gun 8003, que nous attendions avec une immense impatience, il faut bien l'avouer, va nous permettre de faire fondre la cire que nous avons dans les oreilles et de lui donner conséquemment des formes mieux en accord avec la morale qui a cours ici. Il va sans dire que plus rien ne sera comme avant ! D'aucuns prétendent qu'il faut dire "décapeur thermique", en parlant de notre nouveau jouet, mais comme Georges n'a aucunement l'intention de décaper quoi que ce soit (il serait plutôt du genre "récapeur", Georges), il s'en tiendra sagement à l'appellation très parlante de Heat Gun 8003, telle que déclarée par la maison Skil.

J'en vois qui seraient fort aise qu'on leur révèle le contenu du troisième présent, incidemment désigné comme Silence rouge un peu plus haut, mais il nous est impossible de satisfaire leur légitime curiosité, du moins pour le moment.

(à Dominique et Anna)

mardi 6 décembre 2011

Bleue et complètement nue


J'ai à ma droite l'artiste Joe De Cock, en face de moi Pierre Restany, et à ma gauche, une dame, charmante, qui me sourit gentiment. Je lui rends un sourire, elle semble attendre quelque chose. Finalement, elle se penche à mon oreille.
— Édouard, tu ne me reconnais pas ?
— Oh, pardon ! Non, non, je ne vois pas !
— Elena Palumbo-Mosca ! J'étais le pinceau vivant chez Yves, rue Campagne-Première.
— Elena, bien sûr… Je te prie de m'excuser, sache que tu n'as pas changé, malgré les trente années qui viennent de s'écouler, seulement je ne me souvenais de toi que bleue et complètement nue !

(Edouard Adam, Itinéraire d'un marchand de couleurs à Montparnasse)

dimanche 4 décembre 2011

Andante spianato


Jean Casino aimait les pseudonymes. Avec un nom comme le sien, ça se comprend. Après des études de droit vite abandonnées, il avait, comme on dit, "bifurqué vers l'art", surtout pour la très bonne raison qu'il y a plus de filles faciles dans les cours des Beaux Arts que dans les facs de droit. Jean Casino n'était pas idiot, il savait parfaitement qu'il n'avait aucun talent, et ce n'était pas pour apprendre à dessiner qu'on le voyait très régulièrement dans les cours de nu d'après modèles vivants. Les mardi et jeudi, il ne manquait jamais les séances qui avaient lieu au rez-de-chaussée du 3, place des Vosges. Ce n'est pas que les modèles étaient plus jolies ici qu'ailleurs, mais il avait ses habitudes à la brasserie Ma Bourgogne, avec quelques amis aussi indolents que grands buveurs. Ses amis l'appelaient le Chevalier, parce qu'ils savaient que son idole et sa principale source d'inspiration était le chevalier de Seingalt, Giacomo Casanova. Ce qu'ils ignoraient, en revanche, c'est que Jean Casino, en les quittant, se rendait presque toujours au 1, bis de la même place des Vosges, où l'attendait Rose.

Il l'avait rencontrée au cours de dessin où elle venait poser assez régulièrement. Pour Rose, ce travail n'était pas vraiment une corvée, elle n'avait que quelques marches d'escalier à descendre pour s'y rendre, mais surtout, et bien qu'elle ne l'avouât pas, elle était troublée par ces instants faussement routiniers. Elle aimait ce moment où elle se déshabillait derrière le paravent miteux, avant d'aller se mettre au centre des regards, avec les mouvements engourdis et légèrement gauches de qui s'absente de son propre corps pour des motifs ignorés de lui-même. Il y avait là des étudiants de tous âges, mais en majorité des jeunes gens, dont beaucoup de filles. Tous fumaient beaucoup. Après que la pose avait été décidée, corrigée, fixée, les voix de tous registres, mélangées de toux et de rires et de raclements de chaises, s'étaient fondues en un murmure pâle à l'intérieur duquel les coups de fusain et de crayon semblaient comme des étincelles fragiles et fugaces, et Rose se sentait alors émue, cernée, et finalement portée et choyée par tous ces yeux qui se levaient à intervalles plus ou moins réguliers vers la masse rose et blanche de son corps. Dans ce moment, comme après l'accord de l'orchestre, quand le chef lève sa baguette, il s'instaurait alors, sotto voce, un étrange dialogue entre cette forme laiteuse, en pleine lumière, immobile, et ces corps dont seules la tête et l'extrémité du bras étaient en mouvement, comme si par ces gestes économes et répétés ils insufflaient au modèle une vibration à peine perceptible qui le maintenait tout juste en vie. Rose ressentait cette palpitation légère comme une onde bienfaisante ; elle se laissait porter ; elle était surprise d'offrir sans remords aux regards ses deux seins lourds qui l'avaient si souvent gênée, en des circonstances pourtant ordinaires. On entendait le bois qui craquait dans le poêle. Il était suffisamment près d'elle pour qu'elle sente la chaleur atteindre directement son ventre, et parfois lui causer quelque embarras plus localisé.

Très souvent, Jean Casino dormait, au fond de la salle, mais quand c'était Rose, il venait plus près, et il la regardait intensément. Il était séduit par cette jeune femme un peu grasse, dont le pubis très noir et très fourni contrastait avec la peau très blanche. Elle ne ressemblait en rien aux filles avec lesquelles il couchait habituellement, et le fait qu'elle ne s'épile pas les aisselles le troublait violemment.

(…)