mardi 25 novembre 2014

Les Professionnels du simulacre


Il voit ce cameraman tchétchène qui filme une scène de guerre très violente. Il dit au cameraman : « Tu sais que tu as laissé le cache sur l'objectif ? » Le caremaman lui répond qu'il le sait. « Mais tu sais que tu n'auras aucune image, tu ne filmes rien ! » Le cameraman lui répond qu'il le sait, et ajoute qu'il n'a pas non plus de batterie dans la caméra, ni de cassette pour enregistrer les images. L'autre lui demande alors pourquoi il filme, ce qu'il fait avec cette caméra. Le cameraman répond que c'est son métier de filmer. 

Cette anecdote — authentique — montre que les professionnels font leur métier, ne peuvent pas et ne veulent pas s'empêcher de faire leur métier, même quand il savent parfaitement que ce qu'ils font ne sert à rien, et même, pourrait-on dire, que ce qu'ils font n'existe pas, n'a aucune réalité, qu'est qu'un leurre.

La police des pays européens se trouve exactement dans la même situation. Si ce n'est pas la seule profession vidée de son sens, c'est sans doute au sein de celle-ci que ce phénomène est le plus patent. Le monde réel s'est tellement éloigné de nous qu'il n'existe plus qu'à l'état de souvenir ou de spectacle.

La brutalité sans nom de la guerre à une extrémité, et à l'autre le simulacre, la parodie. La réalité de la violence quotidienne dans nos sociétés, et, simultanément, sa non-représentation représentée. Tout se passe comme si l'on montrait des professionnels en train de filmer une "réalité" éviscérée, sans caméra, sans batterie et sans cassette. Nous ne sommes plus à l'ère du refoulement mais à celle de la forclusion. Le réel ne fait retour qu'à l'état de délire.

Il existe, paraît-il, des professeurs de piano qui expliquent aux parents de leurs élèves qu'« un piano numérique c'est pareil qu'un piano ». Les parents, bien entendu, ne demandent qu'à être convaincus. Il y a trente ans, déjà, on savait bien, au fond, que la technologie serait l'ennemie irréductible de l'homme, mais on ne pouvait imaginer que la transformation nous conduirait si loin de nous-mêmes et qu'un jour, sans doute proche, il n'y aurait plus personne pour lui faire front.

lundi 24 novembre 2014

Opus 47



Elles restent assises, sans se parler. L'une tient son verre incliné et semble perdue dans ses pensées, l'autre observe les gens qui passent près d'elles sur le trottoir. Sa main droite est posée sur la table ; son index en frappe légèrement la surface. Elle a remonté ses lunettes de soleil sur le haut du crâne. Elle est souriante. La première des deux femmes hésite. Elle pourrait parler mais elle sait que dès qu'elle aura commencé plus rien ne sera comme avant, qu'elle ne pourra plus revenir en arrière. Au moment où elle va se jeter à l'eau, l'autre commence à raconter. Ce qui sort de sa bouche, je ne vais pas vous le dire car je n'en suis pas capable mais je vais vous le faire entendre

dimanche 23 novembre 2014

Roger, seulement là


De lui je ne sais que cette image. C'est le jeune frère de mon père, que je n'ai jamais connu, puisqu'il est mort dans les camps de concentration allemands. La photographie est restée longtemps à la même place, dans son petit cadre en bois argenté, sur la commode du salon, près du pot à tabac qui sentait si bon. « Qui est-ce ? — C'est le petit Roger, le frère de Papa, le pauvre petit. » Ma mère ne s'en est jamais remise. Longtemps, elle n'a rien dit de plus. Le "pauvre Roger", le "petit Roger", "pauvre gosse", c'est tout. « Mais il n'est pas si jeune ! » Il doit avoir, je ne sais pas, vingt, vingt-et-un ans, peut-être vingt-deux. Il a l'air heureux sur la photographie. Discret, détendu, vivant. Un beau gars. On dirait "cool", aujourd'hui. Il y avait une manifestation près de chez eux, à Grenoble, il y est allé, il a été raflé avec d'autres, et ils sont partis en Allemagne. C'est tout simple. C'est abominablement simple et stupide.

« Ce que tu ne sais pas, c'est qu'on aurait pu le faire libérer… »

Il est à moitié assis sur un talus de neige, les mains dans les poches. Il a les jambes croisées, il regarde le photographe. Derrière lui on aperçoit le toit d'une ferme recouvert d'une épaisse couche de neige. Il se tient sur le côté gauche de la photographie. J'ai écrit plus haut qu'il avait l'air heureux sur le cliché. Non, on ne peut pas affirmer ça. C'est le souvenir que j'en avais, mais maintenant que je l'ai sous les yeux, je vois bien que je ne peux pas dire ça.

Je sais que Roger n'a sans doute jamais entendu parler de Bill Evans. On ne devait pas écouter du jazz, chez les V., et même si ç'avait été le cas, ce n'est certainement pas Bill Evans qu'on aurait écouté. Pourtant, c'est en écoutant Peace Piece, que ton absence devient présence, petit Roger.

Roger est l'un de ces prénoms que j'aime passionnément. Avec Robert, André, Louis, René, Jean, Marcel, François. Il y a dans ces prénoms toute l'économie, tout l'équilibre et toute la gloire modeste d'une époque et d'une culture dont, contrairement à ce qu'on croit, nous n'avons épuisé ni les conséquences ni le sens. Peut-être a-t-elle été trop brève pour se laisser déchiffrer complètement.

« Comment ça, on aurait pu le faire libérer ? »

La musique du père, c'était Schumann. Je ne saurai pas dire pourquoi, mais je sais que je peux mettre un signe d'égalité entre ces deux Robert. L'angoisse (qu'il appelait l'oppression), la fascination pour la folie, l'oreille, la hantise du "la". L'autre frère, René, je l'aimais bien, malgré sa femme, Jeanne, et sa R16. Mon père, je me rappelle encore son odeur, quand il m'embrassait. René, je me souviens de son rire, de son charme un peu louche. Il avait le sourire trop généreux, on voyait que c'était sa manière discrète de protéger son frère. Une épouse un peu trop grande, trop en vitrine, quand mon père avait choisi la solidité naturelle du granit corse. Ils avaient des secrets, ces deux-là, et la Jeanne n'avaient pas assez de dents pour garder tout ça à l'intérieur. Ça faisait des emplâtres luisants sur ses joues un peu tombantes. Moi, tout naturellement, je la détestais, cette grande ganache vulgaire qui était aux antipodes de ma mère. Dans chaque famille, la corse et la dauphinoise, il y avait un René, mais l'autre, le René corse, c'était pour moi le mort, presque un saint, celui que pleuraient encore ma mère et ma tante, et qui, par comparaison sans doute, faisait paraître celui-ci bêtement français, tellement petit-bourgeois, un peu truand, même, quand on le reniflait de près. Pourquoi René et Jeanne n'ont-ils pas eu d'enfants ?

Maman non plus ne l'aimait pas, Jeanne, ce qui devait être réciproque. Et un jour, elle m'a raconté.

J'ai connu Marcel, j'ai connu André. Marcel ne m'a pas aimé. André m'a beaucoup aimé et c'était réciproque, surtout. Longtemps, j'ai conduit la grosse Opel Record de Marcel qui n'avait pas de freins. J'avais l'impression de conduire une américaine en Bourgogne. C'était l'époque des walkman. Je me rappelle les petites routes en automne avec les quatuors Razumovsky, l'après-midi, le soleil, les vitres ouvertes… La belle vie. Et puis les grandes balades en forêt, toujours seul. La belle vie. Quand la nuit tombait, je rentrais, je faisais du feu dans la cheminée, et je mettais les études de Chopin sur le pupitre. Inouï sur mes genoux. La belle vie, vraiment. La cuisinière à bois et à charbon, et les soirées à lire, près du feu. Cinq ans au paradis.

« Elle n'allait quand-même pas aller coucher avec les Allemands ! »

Quand nous étions allés, ma mère et moi, à l'enterrement d'André, à la montagne, j'avais eu le coup de foudre pour Françoise, ma cousine germaine, sa fille, la plus jeune. André aussi était le plus jeune de la famille, comme moi. Nous étions chacun à un bout du grand salon, chez la veuve. Il y avait eu un monde fou. En montant à Zicavo, en cortège depuis Ajaccio, je regardais la très longue file de voitures qui nous suivaient, tout en tenant la main de ma mère qui était assise à l'avant, près de Joseph. À l'église, il y avait tellement de monde qu'il y avait cinq fois plus de gens à l'extérieur qu'à l'intérieur. J'étais assis près de ma mère et je me suis aperçu que cette inconnue à l'autre bout de la pièce me fixait intensément. « Qui est-ce ? » Mais c'est ta cousine ! Sans me quitter des yeux, elle se lève, s'approche de moi, et m'embrasse, comme dans un rêve. Elle est petite, elle a des yeux à tomber. Un coup de foudre réciproque, c'est assez rare pour être noté. La femme de Marcel avait étudié le piano avec Cortot. Elle dit à ma mère : « Ah bon, il fait du piano ? » d'un air soupçonneux, presque ironique. 

Quand on est le plus jeune, et de loin, dans une famille, on passe un peu à travers les mailles du filet, ce qui rend les provisions d'autant plus mystérieuses, a posteriori. André parlait du Liban, qu'il avait adoré, mais je n'avais jamais de détails. Les Corses savent qu'il n'est pas besoin de tout dire pour se faire comprendre. Il avait eu une vie à la Henry de Monfreid, et il se fichait pas mal que je joue du piano ou du banjo. Chez lui, on dégustait la meilleure charcuterie qui se puisse trouver dans l'île, on parlait au jardin, à voix basse, ça suffisait à notre bonheur. 

Roger est sur la photo dans son petit cadre de bois argenté. Seulement là. Je m'avise que son prénom consonne très nettement avec le mien. Il ne l'a pas choisi, moi non plus. On se trouve tous les deux pourtant face à face, ce soir, par le truchement de cette photographie que je trimballe dans mes affaires sans trop savoir pourquoi. Je pourrais dire que Roger est une question, mais ce ne serait pas vrai. Une douleur, et ce ne serait pas vrai non plus. Quand-même, en le regardant, là, ce soir, je me dis que ce corps qui n'a pas eu le temps de vieillir parle d'une vie qui, même si je ne l'ai pas vécue, m'appartient aussi, que ce corps assis dans la neige c'est un peu mon corps, comme bientôt il sera, aussi, seulement là, dans une photo encadrée, ou jetée.

Pas de descendance ça signifie personne pour garder une vieille photo, ça signifie : seulement là, à ce moment-là. Même quand on a été le plus jeune on finit par mourir. 

vendredi 21 novembre 2014

Le cours de yoga raté de Sophie B-F


Il préfère laisser parler son bras. Un peu fermé, hein, Rodejeure ! C'est énorme. Même si, Djoko sera le premier… Imprimer de la vitesse. Ça lui échappe sur la deuxième. Un peu tôt pour se prononcer sur le physique. Les sensations sont là. Au bout de la raquette. Ça cogne ! Grosse première pour garder les commandes. Il montre beaucoup de bonnes choses. Ce soir vive la chanson française. Et Garou. Avec le Crédit mutuel. Ça vous dirait de prendre un café ? J'peux pas j'ai tennis. Pas mal de mouvements dans les tribunes. Bonne entame de match des deux côtés. Eh oui ça passe. Il doit beaucoup travailler, ça : tirer des deuxièmes passings. Pof. Pof. Pof. Pof. Il finit par plier. Rien à dire, aucun signe de perturbation. Il semble totalement rétabli. C'est long, c'est juste derrière. Situation intéressante pour Gaël, mais alors quel deuxième coup de raquette ! Agressif tout de suite il avance dans le cours, et ça raconte tout de suite, il prend toute l'énergie qu'il y a dans les tribunes. S'il-vous-plaît ! Il a parfaitement appliqué ce qu'il voulait faire. et finalement, ça l'a servi, ça l'a relâché d'avoir servi à 216. Merci ! Il peut se faire planter. Bien claqué ! 222 extérieur. Regardez comme il était prêt derrière son deuxième service. C'est pas encore complètement ça depuis le début du match. Bon retour. Ça lui permet de relancer. Il n'hésite pas à faire service-volée sur deuxième balle. Elle a pris la ligne, avec cette volée parfaitement déposée. Balle de debreak. Le retour, très agressif. Qu'est-ce que c'est bien servi ! Quelle précision ! Ça descend avec une régularité ! C'est resté un peu dans la raquette, là, côté coup-droit. Tut-tut-tut, Paf, tut-tut-tut ! C'est là où c'est compliqué. Avantage France. Il en manque un petit peu, là, mais c'était bien fait de la part de F. Important, ce jeu ! Paf : énorme première. Ça monte ça monte !

L'hypertrophie de l'âme


Un texte qui serait construit à la manière du Boléro de Ravel, comme dans celui-là les sonorités (les voix ?) s'ajoutant les unes aux autres, les instruments les uns aux autres, pour former des timbres. Deux "phrases", répétées neuf fois chacune, et dont les "personnages" seraient à chaque fois différents (et plus nombreux). Un unique trajet, un grand crescendo, puis une brève modulation, et enfin une chute, un effondrement. Quelle serait la nature des deux "phrases" ? Serait-ce des thèmes, des descriptions, des actions, des idées, des citations prises au hasard, des structures abstraites ?

L'autre jour, en me levant, j'ai allumé la radio et j'ai entendu la cantate "Wohl dem, der den Herren fürchtet" d'un compositeur du XVIIe que je ne connaissais pas, Nicolaus Bruhns. La beauté de cette musique (vocale) m'est apparue comme ordinaire, presque banale. J'ai réalisé alors que sans doute tout n'est que décadence depuis les origines. La beauté était l'ordinaire, et elle est devenue l'extraordinaire.  Plus la science progresse plus l'art régresse. Cela ne donne que plus de force à ceux qui osent résister à cette pente fatale et qui, rarement, parviennent à produire un chef-d'œuvre qui échappe à la puissance exorbitante du Démon.

Il y a peu, sur Facebook, j'ai déposé cette page de Cioran :

Si, dans l'ordre de l'esprit, nous voulons peser les réussites depuis la Renaissance jusqu'à nous, celles de la philosophie occidentale ne nous arrêteront pas, la philosophie occidentale ne l'emportant guère sur la grecque, l'hindoue ou la chinoise. Tout au plus vaut-elle sur certains points. Comme elle ne représente qu'une variété de l'effort philosophique en général, on pourrait, à la rigueur, se passer d'elle et lui opposer les méditations d'un Cankara, d'un Lao-tse, d'un Platon. Il n'en va pas de même pour la musique, cette grande excuse du monde moderne, phénomène sans parallèle dans aucune autre tradition : où trouver ailleurs l'équivalent d'un Monteverdi, d'un Bach, d'un Mozart ? C'est par elle que l'Occident révèle sa physionomie et atteint à la profondeur. S'il n'a créé ni une sagesse ni une métaphysique qui lui fussent absolument propres, ni même une poésie dont on pût dire qu'elle est sans exemple, il a projeté, en revanche, dans ses productions musicales, toute sa force d'originalité, sa subtilité, son mystère et sa capacité d'ineffable. Il a pu aimer la raison jusqu'à la perversité ; son vrai génie fut pourtant un génie affectif. Le mal qui l'honore le plus ? L'hypertrophie de l'âme. Sans la musique il n'eût produit qu'un style de civilisation quelconque, prévu... S'il dépose donc son bilan, elle seule témoignera qu'il ne s'est pas gaspillé en vain, qu'il avait vraiment quoi perdre.
Et, bien entendu, tout le monde a "liké"… Pourtant je sais bien que personne ne le pense. Cette contradiction (ce mensonge ordinaire) mériterait d'être étudiée…

mardi 18 novembre 2014

Hymen et tympan


C'est très mauvais signe. Il faudrait absolument éviter. Mais si ce n'est pas possible, il convient de reprendre le processus aux deux tiers environ. Bien entendu, on ne parle pas du cas où il manque des pièces. Une fois que la structure est sur le dos, il faut à tout prix veiller aux joints, et au système de refroidissement. Si elle crie trop fort, on peut appliquer une pâte adhésive et la priver d'oxygène durant un court instant, mais en gardant à l'esprit qu'il existe toujours un risque non négligeable de cyanose localisée. Ce n'est pas absolument rédhibitoire mais il faut néanmoins être vigilant. Quand la mémoire n'est plus adaptée à l'unité centrale, ce qui arrive assez régulièrement, on peut constater des manifestations allergiques assez virulentes qui ne doivent cependant pas empêcher le travail de se poursuivre, ce qui reviendrait à laisser place à des modulations anarchiques et même parfois irrationnelles. Maintenir le tempo et le rythme doit être un objectif prioritaire absolu mais sans perdre de vue la souplesse des tissus.

Route nationale, la radio. Frédéric Lodéon présente un enregistrement de l'Ensemble orchestral de Paris qui joue la Petite Musique de Nuit. Elle est là, au pupitre de violoncelle, assise, son instrument entre les cuisses. Je ne peux pas l'écouter, elle, en particulier, mais je sais que je l'entends, malgré tout.

C'est toujours la même difficulté. Comment laisser en place la pâte thermique alors qu'on visse sans voir ce qu'on est en train de faire ? Si vous découpez les membres selon le schéma pré-établi, vous manquez l'essentiel mais l'opération est plus simple. Cacher les yeux peut aider mais seulement si la mémoire n'est plus d'aucune portée réelle quant au plan d'ensemble.

Comment sont les chaises, à l'Ensemble, quelle matière, quel galbe, quelle hauteur ? À quel moment du cycle menstruel en est-on ? De quel nature était le dîner de la veille ? Quelle quantité de colophane, quelle marque ? Quel savon pour la toilette intime ? La taille des sous-vêtements ? La pression artérielle, le PH de la peau ?

A-t-on souvent comparé, dans la littérature, le tympan à l'hymen ? Je ne le crois pas ; les écrivains sont si distraits.

Si vous voulez bien retirer votre jupe…

dimanche 16 novembre 2014

Santé publique (prose)


Hier-soir je m'en souviens très bien c'était hier-soir,  nous étions là, elle et moi, et lui, et eux, ensemble, chacun étant assis, bien confortablement, et tous nous devisions, dans cette pièce bien chauffée, alors que la pluie tombait au-dehors, et que le chien dormait près de la cheminée. Je ne permettrai à quiconque de dire que les choses se sont passées autrement. J'étais là, elle était là, ils étaient là, il devait faire près de vingt-deux degrés dans la pièce, et nous nous étions servis à boire, et la conversation roulait confortablement, sans heurts, sans à-coups, sans longues digressions, sans tunnels exagérés, et sans que la voix de l'un d'entre nous s'élève plus que nécessaire. Tout ce que je dis là est parfaitement exact, conforme à la vérité, à mes souvenirs, et serait facilement vérifiable en ce moment-même si je n'étais pas le seul survivant. Hier-soir n'est pas si loin que je ne puisse m'en souvenir avec précision. 

Je dirai tout de même ceci, qui sera je l'espère entendu : la santé publique n'était pas notre préoccupation première.

C'est à Carmaux, dans le désert d'un hiver creux comme la main d'un mendiant. Elle m'a lu Péguy parlant de Jaurès, et aussi de ce grand silence du désir. Ensuite j'ai lu les quatuors de Haydn tout en mangeant des nouilles froides. 

mercredi 12 novembre 2014

958, 959, 960


— Vous occupez ma place.
— Je vous demande pardon ?
— Vous êtes assis à ma place !

À part nous, le bus est vide. Je me lève et vais m'asseoir à l'avant. Comment savait-il que j'étais assis à sa place ? Comment aurais-je su que j'étais assis à sa place ? Bien qu'il n'y ait personne à côté de moi, je regarde les places alentour avec un peu d'inquiétude. Discrètement, j'essaie d'observer les sièges. Je ne vois aucun nom, ni rien qui aurait pu indiquer qu'ils étaient réservés à certaines personnes, ou que certains sièges, du moins, étaient réservés à certaines personnes. Pour autant je ne mets pas en doute la parole de celui qui m'a fait abandonner mon siège. Pourquoi aurait-il menti ? Il n'avait aucune raison de mentir, puisque, le bus étant vide, il avait à sa disposition toutes les places qu'il voulait. Je cherche dans ma mémoire… Quelque chose qu'on m'aurait dit à la maison, avant de sortir, quelque chose que j'aurais lu dans le journal, quelque chose que j'aurais entendu à la radio ? Une lettre reçue récemment ? Je ne vois rien qui aurait pu me prévenir. Mentalement, je me repasse la brève étreinte que nous avons eue, ma femme et moi, durant la nuit. Rien non plus de particulier. La pluie se met à tomber. Le conducteur, qui ressemble à Emil Gilels, ne semble s'être aperçu de rien. Il conduit son autobus avec une application distanciée. On voit qu'il est compétent, mais il n'en fait pas toute une histoire. Il donne à la routine de son travail une sorte de charme étrange, à la fois désabusé et pragmatique, qui me paraît en cet instant le comble de la poésie.

L'homme qui m'a fait changer de place lit une partition, une partition de Franz Schubert. Je réalise alors qu'il s'agit de Philippe Cassard, sanglé dans un costume qui lui donne l'air d'une bouteille de Perrier à l'envers. Nous sommes sur la place de la Concorde, l'autobus a l'air d'hésiter sur le chemin à suivre. Le temps se couvre ; bien que nous soyons dans la matinée, on n'y voit presque plus, et le chauffeur doit allumer ses phares. Je suis assis près de lui, comme lorsque j'étais enfant. Nous passons devant le palais de l'Élysée. François Hollande est à la porte et fait un signe à Philippe Cassard, qui lui répond de la tête, avec déférence. Je vois qu'il évite de regarder dans ma direction. Ne sachant trop comment réagir, je tourne la tête vers le conducteur, qui reste de marbre. Pas étonnant, avec ces Russes ! Je remarque tout de même que notre autobus ne s'arrête à aucun de ces endroits déterminés où les Parisiens attendent son passage. « Eh bien moi je l'aime bien ! » Tout le monde a entendu ce qu'a dit Philippe Cassard mais il fait de plus en plus sombre. C'est le monde à l'envers : il fait nuit en plein midi !

Après avoir beaucoup hésité, j'appuie sur le bouton pour demander l'arrêt. À mon grand étonnement, le conducteur arrête son véhicule et se retourne vers moi en déclenchant l'ouverture des portes. Je ne peux réprimer un mouvement de surprise et je dis, un peu bêtement : « C'est tout ? On en reste là ? » Le chauffeur se tait mais Cassard répond : « Pour l'instant, oui. » Je les regarde tous les deux, tour à tour, et je descends de l'autobus. Gilels referme les portes et redémarre, comme si rien ne s'était passé. Je reste immobile sur le trottoir, un petit moment, puis, moi aussi je continue mon chemin. La pluie a cessé, le ciel s'éclaircit peu à peu, la chaussée est luisante, la vie continue.

lundi 10 novembre 2014

Repos



C'est bien ennuyeux. De plus en plus il me semble que l'important n'est pas de créer, d'inventer, d'écrire, de peindre, de composer, mais d'imaginer. Et d'ailleurs, même pas d'imaginer, mais d'entendre. Entendre ce qui vient à nous, ce que la nature nous offre, ce que la culture nous offre, ce que le passé et le présent nous offrent. Et peut-être même pas d'entendre, mais de sentir, de deviner, d'être là où il faut pour que les œuvres et les paysages puissent nous traverser. Être au présent, être présent, au sens temporel et géographique. Sans plus.

Évidement, d'un point de vue psychologique et narcissique, c'est une position bien moins gratifiante que celle qui consiste à faire et à montrer. Socialement, c'est se diriger dangereusement vers le zéro absolu. 

J'ai beaucoup écouté le Boléro de Ravel ces derniers jours. C'est une œuvre à laquelle je n'aurais jamais cru m'intéresser sérieusement un jour… Je ne dis pas qu'elle n'est pas plaisante à entendre, que sa réalisation sonore est négligeable, mais il me semble que Ravel aurait pu se contenter de l'imaginer, sans l'écrire. Il aurait pu faire l'économie du "partage", comme disent les ahuris de Facebook. Ce genre de musique devrait être réservé exclusivement aux apprentis musiciens. 

(…)

Les 98 % de l'art qui est produit aujourd'hui sont destinés à la poubelle. Et encore, en disant 98%, je suis optimiste. Les 98% de l'art qui est produit aujourd'hui sont destinés — surtout — à empêcher les gens d'avoir accès à l'art. Il s'agit d'un art-écran. Tous les livres qui sont édités, ou presque, sont destinés à détourner les lecteurs de la littérature. Toutes les musiques qu'on entend à la radio sont destinées à faire que les mélomanes n'écoutent surtout pas de musique. Je ne parle même pas des musées d'art contemporain… Même le Louvre, aujourd'hui, sert à empêcher les gens de voir de l'art. 

Ravel a sans doute composé le Boléro pour qu'on n'écoute pas sa musique. C'était un bon moyen, en effet. Mais ce qu'il ne pouvait pas savoir, c'est qu'on inventerait des choses beaucoup plus efficaces encore. Les Beatles, le Rock-and-Roll, la Techno, le cinéma, GarageBand… 

Plus personne n'est confronté à l'art. Comme la mort, on l'a mis à l'écart. L'art est soigneusement enfermé dans un mausolée étanche, une chambre anéchoïque cadenassée. Rien n'y pénètre, rien n'en sort. Seuls de très rares humains ont quelques vagues souvenirs de ce que ce mot a signifié jadis. Je ne dis pas que l'art est mort, non, pas du tout, il est bien vivant, mais il n'émet plus le moindre signe en direction des vivants. Il se repose.

dimanche 9 novembre 2014

HARIBO sur le baudet


Après ça, dormir mille ans. À ma gauche, elle parle fort, très fort, de plus en plus fort. Plus j'essaie de lui montrer que ce qu'elle dit ne m'intéresse pas, plus elle se lance dans le grand air des bijoux. Elle va me faire rater les discours officiels, cette conne. J'arrive à entendre des bribes : « Pourquoi peindre ? » « La peinture est un langage universel. » « Être né ici ou là, être "blanc, jaune ou noir"… » « Animation, passion, partage… » Celle qui tient le micro tient aussi son papier, et n'arrive pas à tourner les pages sans tout lâcher. Puis vient Lélu, celui qu'on sent rompu à ce genre de discours, qui n'a pas de papier, lui, et qui sort d'une commémoration et qui a déjà quelques pastis dans le nez, ça aide. Le micro commence à monter en température. Passe de mains en mains. Objet sexuel. Je vois Gilles qui parle mais je n'entends pas ce qu'il dit. Il fait trop chaud. La parleuse est venue avec une bimbo à qui j'ai serré la main, seulement la main. Je l'aurais bien suivie partout mais l'autre est là, qui parle, qui parle, qui explique, qui reparle, qui réexplique, chaperon à lunettes, bien droite dans son rôle. Je m'échappe. Mais la voilà qui fonce droit sur moi, qui m'étais pourtant caché à l'autre bout de la salle… Vite, vite, l'Indispensable a trouvé des admiratrices, il faut que je me présente, que j'aille serrer des mains molles et dire à quel point ma peinture est formidable, indispensable, unique, tout ça modestement, en leur montrant bien que je m'intéresse à ce qu'elles font, puisque, bien sûr évidemment ça va de soi, elles manient le pinceau, le couteau, le crayon et la plume. Les femmes font de la peinture aussi ? Évidemment, je ne le dis pas, c'est juste pour rire, ne vous inquiétez pas, je sais me tenir… Je suis venu avec des amis, on fait un tour, un voit une mosquée-cathédrale peinte au pinceau à un poil, et à gauche de l'édifice le peintre a écrit : « HARIBO » Haribo, comme les bonbons ? Celui-ci, me dis-je in petto, il aurait quelque chance d'être exposé à la FIAC. Comment disait Lélu déjà ? Tous les styles de peinture, du primitif au contemporain. La voilà, l'idée de génie : il faut être à la fois primitif ET contemporain. Mais mon enthousiasme retombe : ça existe déjà, tout existe déjà, c'est le drame de ceux qui, comme moi, sont nés trop tard. La parleuse explique le primitif-contemporain : « Il met des années à peindre un tableau comme celui-là. » Un ange passe. Puis elle se lâche, elle qui voudrait passer pour une sainte laïque : « Il n'est pas fini, comme on dit… » Le tableau ? Non, le peintre ! L'ange repasse et se marre un bon coup. La bimbo ne réagit pas, on ne saura pas ce qu'elle pense, mais, à vrai dire, on a d'autres projets la concernant. Elle a des jambes si longues qu'elles pourraient servir de chevalet. Je me vois déjà, mon pinceau bien en main, en train de repeindre sa chapelle céleste. Colle de poisson, gesso, huile, il faut préparer la toile. J'ai tout ce qu'il faut, ma poulette. Je suis un primitif contemporain et la peinture dans les grottes sombres, ça me connaît ! Après ça, dormir mille ans.

jeudi 6 novembre 2014

Boléro sans musique


Il y a cette cinquième entrée du thème A, à peu près à la moitié de l'œuvre, géniale combinaison de timbres, que j'ai très longtemps entendue de travers. J'étais persuadé qu'il y avait un orgue positif dans l'orchestre, alors que le résultat est obtenu en mélangeant le cor avec le célesta et deux picolos harmonisés à la tierce et à la quinte (tout est dans le dosage des intensités, évidemment…). Rien que pour ça, on écouterait le Boléro vingt fois de suite. 

Béjart, quand il parle de sa chorégraphie, explique que le danseur principal est "la mélodie" et que les autres sont "le rythme". Il est évident que c'est complètement faux, et, du coup, on imagine ce que serait une chorégraphie qui serait vraiment ce qu'il dit de la sienne. Mais surtout, quelle magnifique chorégraphie on pourrait composer en suivant exactement la partition de Ravel… La très grande majorité des chorégraphies que j'aie vues dans ma vie me semblaient pécher par ce travers : une incompréhension foncière de ce qu'étaient les musiques qu'elles étaient pourtant censées "illustrer". 

Le Boléro, c'est un ensemble de choses. Une progression dynamique d'abord. Un rythme. Une harmonie. Une orchestration bien sûr. Un tempo. Une, ou plutôt deux mélodies. Une modulation. Une construction (deux séries de neuf énoncés de la mélodie, entrecoupées d'une ritournelle rythmique, plus une coda).

On a parlé d'une étude d'orchestration, et c'est la pure vérité. Mais je crois que c'est plus que ça. Si cette musique a pris une place tellement singulière, dans l'imaginaire populaire, c'est que son caractère éminemment abstrait a disparu derrière autre chose. 

Cette cinquième entrée, on la goûte vraiment quand on a travaillé avec les synthétiseurs et qu'on a connu le plaisir de construire un timbre en superposant des sons sinusoïdaux, des harmoniques. Ce qu'on nomme la synthèse additive pourrait être une des nombreuses métaphores du Boléro. Tout est dans le dosage des harmoniques. On est toujours entre deux états : celui où les harmoniques se fondent et composent un timbre unique, et celui où elles s'individualisent. L'orchestre en son entier est conçu comme un gigantesque synthétiseur, ou comme un orgue formidable. L'exécutant ajoute des timbres, actionne les tirettes de l'orgue, au fur et à mesure, il mélange les couleurs, pendant que la machine joue toute seule, imperturbable. 

Toutes les musiques sont toujours un jeu sur le même et l'autre, sur le semblable et le différent, sur le changement et la permanence. Ça s'entend plus ou moins mais c'est toujours là.

Faire ressentir la durée : donner à entendre le temps qui passe, on pourrait dire que n'importe quelle musique le fait. Mais écouter le Boléro, c'est comme faire passer le temps à travers un tamis. Nos oreilles sont les témoins de ce qui reste ; c'est comme une vague qui traverserait un tableau de part en part et en révélerait les couleurs au fur et à mesure. Plutôt que de donner à entendre le temps qui passe, c'est rendre audible le temps qui nous traverse, lui donner une forme et une matière, une épaisseur, en garder la trace sensible, le faire sonner… 

Dans la musique électronique des commencements, un dispositif a joué un rôle énorme : le Ring Modulator, ou "modulateur en anneaux". Un modulateur en anneaux est un instrument électronique qui, lorsqu'on lui injecte deux fréquences, produit deux fréquences nouvelles qui sont, respectivement, la somme et la différence des deux fréquences initiales. Par exemple, si, dans le Ring Modulator, vous injectez les fréquences 440 et 660, vous obtiendrez en sortie les fréquences : 1100 et 220, qui s'ajouteront aux deux premières. La modulation crée des hauteurs différentes de celles dont on dispose avant la modulation. Il s'agit donc d'une sorte de multiplication de fréquences qui, par le biais des harmoniques multiples d'un son instrumental, produit des sons complexes et inharmoniques dont le célèbre DX7 a beaucoup usé pour produire des sons de type "cloche". Un RM peut créer très facilement des sons très complexes à partir de sons simples, par un effet de multiplication exponentielle des composants harmoniques du son. Si un son instrumental possède dix harmoniques, y compris la fondamentale, ce même son "ring-modulé" en possèdera trente, et le rapport qu'il entretiendra avec le son original sera dès lors très lointain, bien qu'apparenté.

Le Boléro de Ravel, c'est un peu une machine — un processus instrumental et compositionnel – qui agit avec la matière musicale comme le RM avec les sons. Vous lui donnez en entrée des composants simples (un rythme, une mélodie, un instrumentarium, un tempo), et, à l'autre bout, en sortie, vous obtenez une matière musicale très sophistiquée. On a l'impression que ça fonctionne tout seul, et je pense que cette impression de création sonore automatique (et quasiment magique) n'est pas pour rien dans la fascination qu'exerce cette musique depuis bientôt un siècle.

Ravel était passionné par l'horlogerie…


« Je souhaite vivement qu’il n’y ait pas de malentendu au sujet de cette œuvre. Elle représente une expérience dans une direction très spéciale et limitée, et il ne faut pas penser qu’elle cherche à atteindre plus ou autre chose qu’elle n’atteint vraiment. Avant la première exécution, j’avais fait paraître un avertissement disant que j’avais écrit une pièce qui durait dix-sept minutes et consistant entièrement en un tissu orchestral sans musique – en un long crescendo très progressif. Il n’y a pas de contraste et pratiquement pas d’invention à l’exception du plan et du mode d’exécution. Les thèmes sont dans l’ensemble impersonnels – des mélodies populaires de type arabo-espagnol habituel. Et (quoiqu’on ait pu prétendre le contraire) l’écriture orchestrale est simple et directe tout du long, sans la moindre tentative de virtuosité. […] C’est peut-être en raison de ces singularités que pas un seul compositeur n’aime le Boléro – et de leur point de vue ils ont tout à fait raison. J’ai fait exactement ce que je voulais faire, et pour les auditeurs c’est à prendre ou à laisser. »


« Dans le Boléro, Ravel semble avoir voulu transmettre à ses cadets une sorte de manuel d’orchestration, un livre de recettes leur apprenant l’art d’accommoder les timbres. Avant de quitter la scène pour aller à son rendez-vous avec la mort, ce Rastelli de l’instrumentation a exécuté avec le sourire la plus éblouissante et la plus brillante de ses jongleries. » (Émile Vuillermoz )

dimanche 2 novembre 2014

Le jour des morts


Le premier que j'aie vu était Robert. D'abord au volant de sa voiture, la tête sur le volant, près des Quatre-Chemins, entre A. et R., puis sur le lit des parents, sur son lit. Puis j'ai vu Glyne, sur le même lit, dans la même chambre. Puis Pauline, toujours sur le même lit, toujours dans la même chambre. J'avais encore le même matelas, quand je suis arrivé ici, dans cette maison. Luna avait fait un trou dans ce matelas et pissé dessus, une fois que je l'avais laissée seule à la maison. Quand j'étais enfant, le dimanche matin, j'allais rejoindre mes parents sur ce même lit, pour qu'ils me lisent Babar

Le lit, la mort, le livre… L'enfance, la vieillesse, les bêtes… L'amour, le sang, le temps…

J'écoute le quatuor de Debussy. On avait le disque des Juilliard à la maison. Frémissement des cordes, froissement des draps, voix du matin, en bas, quand on se réveille, en haut. Les voix, les odeurs, le café, le pain grillé, les pizzicatos, mon père m'explique ce qu'est un comma, l'enharmonie. J'aime le voir mettre la sourdine… Il y a deux étuis de violons. Le noir et le brun. Chaque violon a son histoire, son âge, sa sonorité, son mystère. Le petit XVIIIe et l'entier, moderne, de Schmidt. Il me parle de son maître, M. Guichardon, de son premier prix "à l'unanimité". L'odeur du bois et l'odeur de l'Eau de Cologne. La colophane… Les nuits dans la fosse, au théâtre, pour gagner de quoi aller à la faculté. Je me souviens de son odeur quand il m'embrassait.

Ce jour, un peu avant la Toussaint, où, montant en voiture, je m'aperçois que quelque chose a respiré, à l'intérieur de l'habitacle, puisque de la buée s'est déposée sur les vitres. Étaient-ce les bruyères que j'y avais laissées quelques minutes ?

Les morts sont des statues. Dures, froides, épaissies. Ce qu'on voit sur leurs visages, et qu'on ne reconnaît pas, a pourtant dû faire partie d'eux, du temps qu'ils vivaient, mais on ne s'y arrêtait pas, qui affleurait pourtant, certains jours, qu'on ne voulait pas voir. 

Les statues sont là, dans la maison de novembre. Leur silence parle pour elles. Aussi seul que nous soyons, cette solitude n'est jamais qu'un reste de leur présence acceptée, et, au fil du temps, recherchée.



Mais, toujours, avant et après tous ces morts, il y a eu et il y aura Jérôme, le premier et le dernier. Celui qui n'a jamais quitté la chambre. Le mort immortel qui a prit figure dans le visage éternel. Le fils, le frère, immense et minuscule, et sa mèche de cheveux blonds.

samedi 1 novembre 2014

Clara et Arnold


À 11h11 précises, chaque matin, il fait son autoportrait. L'appareil photo est placé sur un pied, il ne le change jamais de place, il ne sert qu'à ça. 

Quand arrive le mois de novembre, il invite son amie à venir dormir à la maison. Il attend qu'elle soit endormie, ouvre avec mille précautions sa boîte crânienne, et masse doucement le cerveau de la femme. 

L'autre jour, il a aperçu les enfants du voisinage qui faisaient de la luge sur les collines qui entourent le village. Ne voyant pas distinctement de quoi étaient faites ces luges, il a pris une paire de jumelles.

À 11h11 précisément, l'âme d'un humain change d'orientation. C'est un phénomène ténu, rapide, qu'il est très difficile de saisir.

Elle n'avait pas envie de jouer, pas ce soir-là. Alors elle s'est entaillé le pouce de la main gauche. 

Les luges étaient faites de blocs de glace. Mais en y regardant mieux, il s'aperçut qu'à l'intérieur de ces blocs de glace étaient enfermés des corps humains sans têtes.

Un récital est plus facile à annuler qu'un concert, les conséquences sont moins importantes, et l'on a moins de scrupules. D'un autre côté, quand on annule un concert, les organisateurs en général trouvent un pianiste qui acceptent de jouer le concerto au pied levé, à condition toutefois que l'annulation ait été prononcée suffisamment tôt pour que cela soit possible. 

Quand ses mains sont en contact avec la masse molle et grise de la cervelle, il a la sensation d'être tout puissant. Elle s'est abandonnée à lui et il n'en profite pas. 

Quand les enfants meurent en bas-âge, les conséquences sont tragiques. Eux aussi ont le droit d'annuler leur prestation mais la différence est qu'on ne trouvera pas de remplaçant.

À ce moment-là, quelque chose est possible. On le sait, mais presque toujours on ne fait rien. On continue, on glisse sur la même pente. On voit à travers la glace que c'est sur le corps d'un autre qu'on dévale la pente, mais on fait comme si de rien n'était. La tête qui lui manque, c'est la nôtre.

Elle rêve, c'est perceptible. C'est comme un fourmillement dans les paumes. C'est comme si on sentait les couleurs et les mouvements à travers la peau des mains. Dans son rêve, elle s'abandonne. L'homme tient son cerveau entre les mains. Il est enfermé dans de la glace. Et tous les deux dévalent la même pente.

Ce soir-là, elle doit jouer l'opus 11 de Schoenberg. Elle est attablée devant une tasse de thé, à la cuisine. Elle regarde sa main gauche, et l'imagine en train d'articuler les deux notes répétées fa et . La chose lui devient soudainement insupportable. Elle regarde sa main gauche et elle sait que si elle joue ces deux notes quelque chose de terrible arrivera. La cervelle lui brûle. Elle va au salon, s'installe au piano, pose la main sur le clavier… 

Avant de refermer sa boîte crânienne, il vérifie que c'est là. Avec les phalanges intermédiaires de l'annulaire, du médium et de l'index, il exerce une pression infime, en roulement, ce qui fait ressortir la tierce mineure en flottement. Elle est là, elle respire, elle palpite doucement, il écoute son roulis inquiétant et relâche son écoute tactile. 

Les enfants rêvent de la banquise, ils imitent les craquements de la glace. 

Elle est retournée à la cuisine, a attrapé un couteau, et s'est entaillé le pouce gauche. Le sens gicle. 

Quand elle se réveille, elle lui dit : « Je voudrais mourir dans tes bras. »

Elle a toujours aimé ce prénom : Clara. Elle aime la lumière, la clarté, le soleil. Quand elle se réveille le matin, son premier plaisir est d'ouvrir les volets, de laisser entrer le jour. Elle descend l'escalier en chantant. Ouvre la fenêtre de la cuisine. Le chat est là, qui attend de pouvoir entrer. Elle lui donne à manger avant de s'occuper d'elle-même. Le chat lèche le pouce gauche de sa maîtresse. Elle le laisse faire, patiemment.

Mais, ma Chérie, tu es morte, dans mes bras !

Il est sur le brise-glace, dans sa cabine. Il essaie de fixer l'appareil photo, tant bien que mal, pour prendre son cliché de 11h11. On entend des bruits sourds contre la coque du navire et des conversations en néerlandais. Il fait bon, dans la cabine. On s'y trouve bien. 

Fa-ré-fa-ré-fa-ré-fa-ré-fa-ré-fa-ré-fa-ré… Il imagine le bateau écrasé par la glace, comme un crâne, comme une coquille de noix. Il va monter sur le pont pour voir le jour qui ne tombe pas. Un certain Arnold est son voisin de cabine. 

mercredi 29 octobre 2014

Quelques messages personnels


Lire, c'est faire bien plus que de prendre connaissance d'un "contenu". Quand on lit (un livre), on-lit-un-livre. (sic)

Si l'on remplaçait les livres par des volumes ne contenant que des pages blanches, on s'apercevrait que les neuf dixièmes des bénéfices de la lecture n'ont pas disparu, bien au contraire. 

Je devrais bientôt fêter, si tout va bien, mes cinquante-neuf ans de mariage avec moi-même. Je suis bouleversé. 

Je préfère le père de Nabe, Zanini. Et moi je préfère le papa de Mozart.

Il paraît que le pape François a dit :  « Dieu n’est pas un Juge mais un ami et un amant de l’humanité. »

Edouard Leclerc : « Nous sommes toujours sur les cités. »

À chaque fois que sur Facebook quelqu'un me retire de sa liste d'"amis", je gagne un peu en liberté.

L'autre jour, une jeune femme m'a dit que je me durcissais. C'est pas tous les jours qu'on nous complimente…

La Vie merveilleuse : « Mozart par exemple au-dessus de Yannick Noah. »

Fou, reine, cheval, fou, reine, cheval, fou, reine, cheval… Le roi est un pion gauche, flanqué de deux tours penchées, un 11 septembre.

Les Cinq Sens de Camille : le grand roman musical sur la prononciation.

Le bureau des Compatibilités rétroactives annonce : les deux Francis Bacon (le philosophe et le peintre) on été renommés en Francis Lamb.

À propos du Nobel de Modiano, sur Facebook : « Allez, bisous ! »

Je pense que je suis le seul Français à ne pas posséder de compte en Suisse.

Comment peut-on réussir à enchaîner les deuxième et troisième mouvements du quatrième concerto de Beethoven, quand on est au piano ?

Il y a des curés du goût. Ils sont toujours irréprochables, ils ne prennent jamais aucun risque, par exemple en jugeant leurs contemporains.

Si tous les bateaux à moteur disparaissaient de la surface des mers, quelle joie pour les baleines et tous les poissons !

Peut-on guérir du mauvais goût ? Ce n'est pas certain mais on peut toujours essayer d'écouter beaucoup Dinu Lipatti…

À la recherche du pays perdu : « Longtemps je me suis souché de bonheur. » 

La Bombe démographique : couper le fil rouge ou couper le fil vert ? Dans le doute, ils s'abstiennent.

mardi 28 octobre 2014

Les Choses


Ce matin encore, en me levant, je constate que les meubles et tous les objets qui se trouvent dans la maison n'ont pas bougé pendant la nuit. Chaque chose est à sa place, ou du moins à la place qu'elle avait hier quand je me suis couché. Ce n'est pas parce que c'est ainsi chaque jour que j'en suis rassuré pour autant. Au contraire. Cette obstination des choses à rester là où on les dépose est extrêmement louche. Elle devrait nous inquiéter. Pourquoi sont-elles si soumises à notre bon vouloir ? Qu'est-ce qui les empêche de disparaître, ou de changer de place ? L'habitude, me dit-on. Les choses sont casanières et conformistes, elles aiment l'ordre et la tranquillité. Soit. On peut éventuellement les comprendre. Mais ne poussent-elles pas les choses un peu loin ?


lundi 27 octobre 2014

Altana au bain


Le dernier morceau de Jean était parti dans le vide-ordures. Altana se laissa tomber sur un tabouret en Formica jaune et renifla. On pouvait maintenant passer aux choses sérieuses. Elle jeta un comprimé d'aspirine effervescente dans un verre d'eau et alla s'installer dans le coin salon de son studio. Elle était épuisée. Jamais elle n'aurait pensé que ce serait si difficile, pénible, éreintant. Elle voulait prendre un bain mais la baignoire était pleine de sang. De dépit, elle alluma la télé. Il y avait un reportage sur le chômage, et l'on parlait d'un métier en plein boom : l'animation de rue. Les premiers à entrer dans la carrière avaient été les bûcherons qui tentaient de décapiter les passants en hurlant des sourates coraniques. Ensuite sont venus les clowns qui plantaient des pics à glace dans le ventre des enfants et mettaient le feu aux chiens ; puis les pharmaciennes empoisonneuses, puis les gardiens de la paix qui violaient les vieilles dames dans les squares, puis les faux touristes japonais cannibales, puis les contractuelles qui cassaient tous les pare-brise de voitures. On ne s'ennuyait jamais.

Le téléphone sonne. Altana décroche et semble répondre à un questionnaire. J'ai été élevée en Pologne jusqu'à l'âge de dix ans. Maintenant, j'ai la cuisse un peu molle, mais ça n'a pas toujours été le cas. Si j'aime la musique ? Quelle question ! Je connais toutes les chansons de Zahia sur le bout des ongles. Mais bientôt on la sent qui s'impatiente. On frappe à la porte. Elle raccroche en disant : « Je ne suis pas folle tout de même ! » Elle a encore la main sur le combiné de téléphone mais elle reste immobile. On frappe à nouveau. Cinq coups ; tout à l'heure c'était trois. Elle ne bouge toujours pas. On entend des pas qui s'éloignent, dans le couloir. La télé marche toujours mais le son est coupé. Cette Gestapo qui débarque à n'importe quelle heure, c'est impossible ! Elle va à la cuisine, ouvre un placard sous l'évier, prend du détergent et une grosse éponge et se rend à la salle de bains. Elle allume la lumière, s'arrête, regarde la baignoire, se regarde dans la glace au-dessus du lavabo, puis pose l'éponge et le détergent sur la coiffeuse. Elle va à la baignoire, bouche la bonde et fait couler de l'eau chaude. Le résultat est assez réussi. Pendant que l'eau coule, elle chantonne en se déshabillant puis va s'asseoir sur le rebord de la baignoire et trempe le bout de ses doigts dans l'eau. Elle reste comme ça un moment, semble absorbée dans ses pensées. Finalement elle arrête l'eau et vide la baignoire. Elle regarde les traces rouges qui se dirigent vers la bonde. Impossible de savoir ce qu'elle pense.

Elle se lève, va à la cuisine, ouvre le frigo et en sort une tranche de pâté-croûte qu'elle emporte avec elle dans la salle de bains. Elle s'allonge dans la baignoire vide et mange son pâté-croûte. La faïence est encore chaude. Elle s'endort. À ce moment-là, on se rend compte qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à Isabelle Adjani. Elle lui ressemble tellement qu'on se dit : « Et si c'était elle ? » Mais non, c'est impossible, Adjani ne s'appelle pas Altana ! On voit son ventre qui se soulève et s'abaisse régulièrement. C'est très joli. On ne voit plus que ça. C'est le ventre d'une femme qui a enfanté. On aperçoit sa main droite sur sa cuisse. Son genou. Son mollet droit. Son pied droit. C'est une femme qui aurait pu être heureuse. Si elle l'avait voulu, elle aurait été heureuse. Quand on voit ses orteils, on le sait immédiatement.

Quand Jean Valjean a pénétré dans l'appartement, tout avait été soigneusement nettoyé. La salle de bains était immaculée, les placards étaient vides, ça sentait le Cif crème nouvelle formule. Il voulut aller aux toilettes pour se vider la vessie mais la porte était fermée à clef. Il eut le réflexe de frapper doucement mais personne ne répondit. Dépité, il alla pisser dans le lavabo de la salle de bains, et c'est là qu'il remarqua l'iPad. Il l'alluma. Il vit un couple assis sur un banc de pierre, devant une forêt, en automne. Lui avait les cheveux longs, elle portait une coiffe rouge. La femme tient une lettre dans la main. L'homme regarde la femme. Il fait glisser la page et sur la suivante découvre un chandelier d'argent posé sur une coiffeuse. Se sentant indiscret, il éteint l'appareil. Il referme sa braguette, puis se passe les mains sous l'eau. Il sort de la salle de bains, éteint la lumière, et sort de l'appartement avec la sensation d'avoir échappé à quelque chose de terrible. En sortant de l'immeuble, il croise une jeune femme qui le regarde brièvement puis disparaît à l'intérieur. Il se dit qu'elle aurait pu lui plaire. Il se dit aussi qu'il est temps de passer aux choses sérieuses. 

dimanche 26 octobre 2014

Clara Haskil


Notes en vue d'un portrait de la pianiste Clara Haskil dans le Paris des années cinquante :

— Comment, élève d'Alfred Cortot  avant la Première Guerre mondiale, elle se retrouve, après la Seconde, sans ressources, sans public, et sans avoir jamais eu non plus, à cinquante ans passés, les moyens de posséder son propre piano. 

— Comment, prise en charge par un petit groupe d'admirateurs qui ne désespérèrent ni de son talent ni de l'imposer au public français, on lui propose d'élire domicile boulevard Raspail, à l'hôtel Cayré, annexe du Lutétia.

— Comment, Juive d'origine roumaine, celle que le critique Antoine Goléa décrira comme un "ange tombé du ciel" découvre peu à peu ce que tout le monde sait : que le Lutétia, pendant l'Occupation allemande (et alors que Clara s'était réfugiée en zone libre, puis en Suisse), servit de siège à la Gestapo, et le Cayré de lieu d'interrogatoire et de torture des résistants et des Juifs.

— Comment, luttant, au Cayré, contre ce qu'elle appelle les "miasmes de l'occupant", elle se découvre une prédilection particulière pour une petite chambre portant le numéro 88.

— Comment Clara en vient-elle à choisir cette chambre ? Parce que, au cinquième étage, c'est l'une des plus élevées et qu'on y bénéficie d'une vue exceptionnelle sur les toits de Paris ? Parce qu'elle s'imagine que, pour étouffer les cris, on torturait dans les caves, et non dans les chambres ? Ou parce que, la chambre 88 étant l'une des très rares à ne pas avoir de voisins immédiats, elle pourrait obtenir de la direction qu'on y installe un piano ?

— Comment après avoir obtenu qu'on installe un piano dans la chambre 88, Clara travaille Mozart en regardant les toits, et avec un toucher si léger, si dénué d'emphase, à une époque où l'enflure est la règle chez presque tous les interprètes, que nombre d'admirateurs n'hésitent pas à affirmer qu'écouter Clara c'est entendre Mozart pour la première fois.

— Comment, sans jamais s'être consultés, ses proches, ses admirateurs et le personnel de l'hôtel lui-même parviennent, par on ne sait quel miracle, à cacher à Clara ce que, pourtant, tout le monde sait dans les parages du Lutétia et de l'hôtel Cayré : que la chambre 88, et pour toutes les raisons qui incitèrent la pianiste à s'y installer, était, précisément, l'une de celles qu'utilisa la Gestapo pour ses "interrogatoires". 

(Marcel Cohen, Faits, II)


samedi 25 octobre 2014

Braise et farde


Une femme peut tout, fait tout impunément, Lorsque d’un précieux et rare diamant, Son collier à nos yeux étale les merveilles, Ou que de lourds pendants allongent ses oreilles. Qu’une épouse opulente est un pesant fardeau! Du soin d’entretenir la fraîcheur de sa peau, Chez elle à tout moment on la trouve occupée; Son visage est enduit des pâtes de Poppée: Elle en est rebutante, et l’époux caressant, A la glu, sur sa bouche, est pris en l’embrassant Elle se nettoiera, si son amant l’appelle. Qu’importe à la maison qu’on soit plus ou moins belle? Ce n’est que pour l’amant qu’on soigne ses attraits, Que des parfums de l’Inde on s’inonde à grands frais Alors le masque tombe, on lève les compresses; Elle entre dans un bain fourni par des ânesses Dont, fût-elle exilée aux plus rudes climats, Elle ferait traîner un troupeau sur ses pas. D’emplâtres, de parfums dégoûtant assemblage, Que dire? est-ce un ulcère? ou bien est-ce un visage Mais depuis le matin suivons-la jusqu’au soir. L’époux a-t-il, la nuit, trompé son tendre espoir? Gare aux femmes d’atour! intendante, coiffeuse, Toutes vont lui payer cette injure odieuse. Le Liburne est venu trop tard: malheur à lui ! Il sera châtié pour le sommeil d’autrui. L’un rougit de son sang les verges ; L’autre, tunique bas, reçoit les étrivières; Celui-là du bâton se sent meurtrir le dos. On en voit, à l’année, employer des bourreaux. On frappe! elle relève un journal de dépense, On fait à son amie admirer l’opulence D’un tissu rehaussé de larges franges d’or. On frappe. Elle se farde. On frapperait encor; Mais les bourreaux sont las. Allons, c’est fait, dit-elle, Sortez. De Phalaris la cour fut moins cruelle. Veut-elle, en nos jardins, au milieu des Laïs, Ou devant les autels de la commode Isis, Se montrer plus parée encor qu’à l’ordinaire? Une Psécas tremblante, empressée à lui plaire, La sein nu, les cheveux assemblés au hasard, Accourt pour lui prêter le secours de son art. Misérable! pourquoi cette mèche trop haute? Soudain le nerf de bœuf a puni cette faute. Ce crime qui jamais ne peut être expié, Cet horrible forfait d’un cheveu mal plié! Cette pauvre Psécas ! quel excès d’injustice ! Si ton nez te déplaît, faut-il qu’elle en pâtisse? Le côté gauche enfin, sous des doigts plus savants, Se démêle, se roule en longs anneaux mouvants, Là se trouve et préside une vieille édentée, De l’aiguille aux fuseaux avec l’âge montée. Elle opine d’abord, et les jeunes après, Comme lorsqu’il s’agit, en un grave procès, De sauver d’un client ou l’honneur ou la vie! Tant elle a de briller une indomptable envie! Au port de cette femme, à ses cheveux bouclés, En étages nombreux sur son front assemblés, En face vous diriez d’Hector la veuve altière; Mais quelle différence à la voir par derrière! Je le crois aisément, puisque, sans brodequin, Ce n’est plus qu’un pygmée, un ridicule nain, Et que, pour embrasser l’objet de sa tendresse, Sur la pointe des pieds il faut qu’elle se dresse! Cependant elle court au lieu du rendez-vous, Néglige sa maison, laisse là son époux. Avec lui désormais elle vit en voisine; La seule affinité, c’est qu’elle le ruine, Et que, pour l’affliger, se croyant tout permis, Elle bat ses valets et chasse ses amis.

vendredi 24 octobre 2014

Personne ne m'attend


Karajan était-il "un sale type" ? Énorme question et, dans le même temps, question négligeable. Heidegger était-il nazi ? Pareil. Céline antisémite ? Pareil. Quelles que soient les réponses qu'on apporte à ces questions, ceux qui les posent sont toujours, disons neuf fois et demie sur dix, des cons. On n'espère pas se faire comprendre, ne vous en faites pas. Vous pourrez continuer à dire que Georges est un imbécile, un plouc ignare et un peu nazi sur les bords, on s'en tamponne absolument. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, une certaine forme de bêtise extrêmement virulente s'est infiltrée partout, a durci, et même si l'on retire les murs dont les lézardes ont permis à cette bêtise de proliférer, les murs restent, remplacés qu'ils sont par la bêtise solidifiée, qui est devenue aussi solide que les murs qu'elle a colonisés.

« J'ai tout mon temps, personne ne m'attend. » La vieille dame reste assise sur le banc de pierre. Les autres s'éloignent. Après une brève hésitation, il reste près d'elle, il s'asseoit à ses côtés. Il ne sait pas quoi dire. Elle a parlé à voix basse. Il l'entend qui reprend son souffle. Elle regarde fixement devant elle. Elle est soulagée : tout mais pas l'hôpital. Il fait doux mais il la voit frissonner. « Voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à chez vous ? » Elle tourne la tête vers lui, le regarde sans sourire. Elle ne répond pas. Il pense que peut-être il l'effraie, avec son blouson de cuir, son blue-jean, et sa barbe de trois jours. « Si vous voulez, oui. » Il imagine déjà l'appartement, il a une boule dans le ventre. Il fait doux, c'est une fin d'après-midi d'automne agréable, il aurait pu continuer à se promener, regarder les jolies filles, boire un verre à la terrasse d'un café. Il l'aide à se soulever, très lentement. Il pense qu'elle risque de se briser, de s'effondrer, qu'il va au-devant d'ennuis, de complications, mais, après tout, personne ne l'attend, lui non plus. Elle prend son bras, ils font les premiers pas, minuscules, ridiculement minuscules. Sa soirée va y passer…

C'était à l'arrêt du 57, place d'Italie. Je crois que nous rentrions de Corse, oui, sans doute. Nous étions début septembre et je devais aller directement au conservatoire, c'était le jour de la rentrée et je n'avais pas le temps de passer à l'appartement. Il devait être quatre heures de l'après-midi. Ils m'ont laissé là. Nous nous sommes embrassés et je les ai regardés partir, tous les deux, dans la circulation, dans la 204 blanche. Mon frère était au volant et ma mère était à côté de lui. Je me suis senti abandonné, complètement abandonné. Ça n'a pas duré longtemps mais rarement dans ma vie j'ai éprouvé une souffrance aussi violente.

Elle écrit : « Nous sommes bien seuls ! » Oui, ils sont bien seuls, je suis d'accord. Mais plutôt que de voir ce qui se passe aujourd'hui, ici et maintenant, certains d'entre eux (beaucoup !) préfèrent aller déterrer des nazis en carton-pâte et faire des procès aux morts. Ne se rendent-ils pas compte que c'est extrêmement agaçant, et que ces procès rétrospectifs les font ressembler comme deux gouttes d'eau à ceux qui les menacent réellement ?

La mort est toujours là, même dans les moments de joie intense, et peut-être encore plus dans ces moments-là. C'est elle qui appuie sur le nerf qui nous fait jouir de la vie. Le chant, c'est très exactement la mort qui se donne à entendre grâce à la joie du son. Quand on est entièrement seul, physiquement et moralement seul, le grand silence du temps devient musique. Expulsé de la vie, jeté bas, parmi les ombres, il y a quelque chose en l'homme qui alors seulement resplendit et s'entend, se détache du trop plein des émotions et creuse un sillon indicible.

Il est incapable d'imaginer sa vie sans Karajan comme il est incapable d'imaginer sa vie sans ses parents, père et mère, qui lui ont fait place, entre eux. Il essaie de l'imaginer jeune, alerte, pimpante, allant à un rendez-vous amoureux. Mais il n'y arrive pas. Elle reste une petite vieille qui fait de tout petits pas accrochée à son bras. Encore combien d'années avant d'être comme elle ? Combien d'après-midi d'automne ? Elle n'a pas dit un mot. Elle se concentre sur chaque pas, l'un après l'autre. Ils doivent faire un attelage bien singulier. 

mardi 21 octobre 2014

Pour la pornographie !


L'étonnement, l'effroi, et finalement la terreur. Mais aussi le rire, énorme, inextinguible. Ça parle donc sérieusement ? Ce n'est pas de la grosse blague épaisse ? On peut commenter sérieusement des gens qui s'expriment ainsi ? On peut discuter philosophie avec un bébé de trois mois ? On dirait bien…

Formidable époque. On a inventé des tubes qu'on se met dans l'anus et qui évitent aux pets de faire du bruit et de sentir mauvais et, exactement au même moment, on a érigé un machin vert en forme de "plug anal" sur la place Vendôme. L'artiste qui a imaginé, puis fait réaliser la chose, existe vraiment, il a un nom, et s'est même pris des baffes lors de l'inauguration. Et tout le monde de s'énerver sur la France éternelle bafouée, défiée, ridiculisée… Moi, je serais à la place de l'artiste, je serais très fier de moi. Non seulement il a gagné sans doute beaucoup d'argent, mais en plus on le prend pour un provocateur et un pornographe. C'est un peu comme si on lui avait donné la Légion d'honneur, à ce brave type. En réalité, on voit bien qu'ils sont tous complices. Ils adorent la laideur, d'une manière ou d'une autre, ils la promeuvent activement, partout, en toute situation, la rendent obligatoire, ils applaudissent des chanteurs de merde qu'ils prennent pour des "musiciens", et après ils viennent pleurer que l'art n'est plus ce qu'il était, que tout fout le camp, etc. Faudrait savoir ! Mais oui mes agneaux, quand on pète, ça pue, et la laideur est laide, et quand on a mauvais goût, c'est en tout. L'artiste en question s'appelle Paul McCarthy. J'ai toujours trouvé que les Beatles étaient le summum du mauvais goût triomphant : que le gonfleur d'anal-ogive porte un nom qui se situe à égale distance de celui du plus célèbre des Beatles et de celui du fameux chasseur de communistes américains me semble presque trop beau pour être vrai.

Pornographe ! La pornographie s'est tellement abîmée dans le porno que plus personne ne sait de quoi il s'agit. Lamartine, Jarry, Louÿs, Bataille, Musset, Martial, Boccace, Casanova, Ovide, Apulée, Miller, Nin, La Fontaine, Calaferte, Sade, Apollinaire, Sand, Renée Dunan, le marquis d'Argens, et tant d'autres, seraient bien dépités s'ils savaient qu'ils étaient mis sur le même plan que les films de Marc Dorcel ou les gonzos classés par spécialité débités au kilomètre. Sex-toy (alors que godemichet est un des plus jolis mots de la langue française) dit tout ce qu'il y a à comprendre. Sextoy, plug-anal, ces mots apatrides, sodo, porno, mytho, info, promo, expo, ces apocopes, anti-voluptueuses virulentes… Pornographie… J'en aurais, à dire, sur le sujet.

Retour d'Afrique, le clapet a rendu l'âme. On l'a fermé définitivement. Sont-elles pornographiques, ces mamelles pendantes ? Les voyageurs descendent vers le nombril. Ça fait comme une théorie. Vague tentative de travail. Le philosophe est très bête. Redeker. On peut donc écrire des livres intelligents, penser des choses intelligentes, dire des choses intelligentes, et être bête, très bête ? Ce n'est pas la première fois qu'on pense des choses pareilles. « Non, tu ne peux pas dire ça ! » Pourquoi ? Elle n'en sait rien. Je n'y peux rien, tout de même. Il ne faudrait pas le penser ? Si si, ça tu as le droit. Un autre, que je ne nommerais pas, dont j'aime beaucoup les livres… Lire deux phrases de lui me fait souffrir. Ah, ça ne va pas recommencer ! La pornographie c'est tout de même plus intéressant. Comment ont-ils écrit leurs livres ? Avec une rousse sur les genoux ? Trempant leur tartine dans le whisky ? Gouffre sans fond des pétomanes sérieux comme des papes. C'est un sport, vous savez ! Mylène raconte à qui veut l'entendre qu'elle écrit bien. Le philosophe hoche la tête, l'air grave. Mais qui a pété ?

Ah, jeunes filles, jeunes filles… Automates à fermeture Éclair, pensées sous le matelas. Ours en peluche, ongles de toutes les couleurs. Bonjour, Monsieur, voulez-vous que je raconte votre vie ? Votre vie tellement intéressante, tellement unique, tellement photogénique, tellement philosophique… On va commencer par le plancome, alors, ça devrait aller tout seul. Donc vous étiez maréchal. Et votre maman, le bisou du soir, les cabinets, la cousine d'Afrique, on peut raconter ça ? Les détails, je m'en occupe. Donnez-moi les grandes lignes, les noms, les villes, les numéros de compte en banque. Didot corps 12 ? Je crois qu'on est complètement OK.

On y va ? Ça va être merveilleux !

mercredi 15 octobre 2014

La Perruque (4)


Dans le jardin, chez elle. Elle est au travail. Luna dort près de moi. Je laisse tourner le magnéto. J'entends Bel Canto, dans le salon. Je m'endors… Je rêve de Catherine V. J'ai un petit chat dans le dos, sur l'omoplate gauche. Catherine, dans cet immense appartement qui revient si souvent dans mes rêves, avec ses multiples pièces en enfilade. Nous faisons l'amour, comme beaucoup sont en train de le faire tout près de nous. La plupart des femmes qui sont là sont plus appétissantes que Catherine. Je découvre, dépité, qu'elle est épilée. Catherine V. a les cheveux courts, elle est blonde, elle a un très léger défaut de prononciation. On remarquait ça, dans le temps. On se connaît depuis qu'on a douze ans. Les V. et les V., deux grandes maisons à chaque extrémité de la ville, deux styles différents de familles bourgeoises. J'avais un an de moins qu'elle, je ne l'intéressais pas, elle faisait partie des "grandes", celles qui sortent avec les "grands". On s'est retrouvés, plus de trente ans après. On est alors sur un pied d'égalité. Elle peint. Je suis musicien. On fait comme si tout cela était simple, évident. Son père était directeur d'usine. Il me semble qu'on disait comme ça. Il conduisait une DS. On s'est reperdus de vue, depuis, avec Catherine. Elle était venue à la maison, dans le jardin, en été, Maman était encore vivante. Les V. et les V. reviennent sur les lieux du crime, boivent du thé, prennent une part de gâteau. On parle des frères et sœurs. Nous sommes des survivants. Nous jouions au tennis ensemble. Je me rappelle sa sœur ainée, toujours joviale, sanguine, solide, Nicole, je crois, qui avaient des cuisses comme des troncs d'arbre. C'est amusant, je m'aperçois que lorsque j'avais douze ans, quinze ans, je ne faisais pas attention du tout aux fesses des femmes, mais à leurs cuisses. Leurs seins aussi, n'exagérons rien. 

L'appartement est celui de Viviane. Il a plusieurs étages, au moins deux, peut-être trois. À chaque étage, au moins sept ou huit pièces en enfilades. Pourquoi est-ce que j'y reviens toujours ? Dans le vrai appartement de Viviane, le piano était tout au fond, dans une petite pièce. Un vieux piano, quart ou demi-queue, je ne sais plus, mal accordé. Quand je suis arrivé Cité Chastagnac, la première chose que j'aie entendue, c'est la plus jeune fille qui parlait au téléphone, d'une jolie voix aiguë et gaie : « Je n'aime que toi ! » Ensuite j'ai croisé dans l'escalier la deuxième fille, très belle. Et puis j'ai été présenté au père, le dernier des Surréalistes, petit homme enfoncé dans le canapé. Viviane avait acheté un des premiers lecteurs de CD, elle avait mis les préludes de Chopin par Arrau. Je regardais le disque tourner à toute vitesse. « Qu'en pensez-vous ? » Je n'aime que toi… Viviane m'aimait beaucoup, je crois. Elle voulait me protéger. Elle me trouvait des élèves. En général des folles mais très gentilles. L'une d'elles me rapportait toujours du chocolat suisse. Le piano était dans sa chambre à coucher. En ce temps-là, je ne croisais que de très jolies filles. 

Elle est en Grèce. Son mari prend sa carte bleue, il ne veut pas lui rendre, car elle vient de lui dire qu'elle va prendre l'avion pour venir me voir. Il menace de jeter la carte dans la mer. Elle me dira, plus tard : « Ce qu'il ne savait pas, c'est qu'il n'aurait absolument rien pu faire pour m'empêcher de venir vous rejoindre. » Elle est assise à côté de moi, à l'église. Tout le monde la remarque. Je la trouve courageuse de se montrer là, à mes côtés. Dès demain, toute la ville le saura. C'est la plus belle. Je lis mon texte, sans faiblir. Je les regarde dans les yeux, tous. Ils sont un peu sonnés. Elle restera trois jours puis nous la raccompagnerons à l'aéroport de Genève. 

Nous nous sommes vouvoyés pendant deux ans, avant de passer au tutoiement. Je le regrette encore. Le vouvoiement, dans les relations amoureuses, est un des secrets érotiques les mieux gardés et les plus précieux. Luna vient me lécher le visage. J'arrête le magnéto. Juste à ce moment-là on entend une cloche dans le lointain. 

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samedi 11 octobre 2014

La Perruque (3)


J'allais dehors fumer une cigarette. J'en profitais pour passer des coups de téléphone, bien qu'il m'arrivât souvent de téléphoner des toilettes de la chambre. Elle est au Mexique avec son mari. J'envoie un texto. Elle est dans son bain. « Ça doit être les enfants ! » Il prend le téléphone et lit le texto. Elle venait de m'écrire qu'elle voulait nager nue avec moi, là-bas… J'aimais beaucoup le son que faisait son portable quand elle recevait un sms. Une cloche, un sol dièse, aigu, solitaire, à la fois très présent et perdu, comme elle. J'imagine sa tête, le pauvre… Quelle horreur ! Il avait déjà déboulé à la maison, une fois. On sonne, j'étais en haut, avec ma mère, je descends quatre à quatre, ça tombait mal, j'ouvre, il est là, tout gêné. « Je peux vous parler ? » Je n'ai vraiment pas le temps… « J'insiste, c'est très important. » Je ne le fais pas entrer, on discute sur le palier. « Vous comprenez, j'adore ma femme. Elle passe beaucoup de temps avec vous. Je ne vous en veux pas, hein, mais j'aimerais qu'elle soit un peu plus présente, avec les enfants et moi, vous me comprenez ? Il faut que vous la laissiez tranquille ! » Un mélange de colère et de gêne, il ne sait pas sur quel pied danser, moi non plus. Je ne peux pas lui dire la vérité, je lui dis que je comprends, bien sûr, qu'il a raison, mais que, vraiment, là, je dois y aller, et c'est la pure vérité. Je remonte en vitesse. Ça va, pas de catastrophe. Maman s'est tenue tranquille. Il est grand, assez beau, un nez aigu, assez proéminent, il porte un prénom démodé, c'est un notable cool. Je repense à notre entrevue en donnant à manger à ma mère. Plus tard, je le croiserai à l'hôpital, pendant une séance de chimiothérapie de sa femme. On attend tous les deux, hors de la chambre. Je fume une cigarette. Lui qui ne fume pas m'en demande une. « Vous ne connaissez pas la belle-mère ? Alors bonne chance… » Il me demande : « Vous êtes fou amoureux, c'est ça ? » Je me demande s'il est con ou s'il prend la pose. On finit par sympathiser, ou plutôt, on joue aux mecs qui sympathisent. Je le regarde et je me marre intérieurement. Fou amoureux ? Peut-être, oui, mais sur le moment ça m'a exaspéré. C'était la question d'un type qui se dit qu'il a passé un temps fou avec une femme, qu'il lui a fait trois enfants, et qu'il n'a jamais rien compris à ce qui se passait. Tout allait bien dans leur vie, vraiment. De l'argent, une belle maison, de beaux enfants, des métiers sympas, des amis, la famille, des voyages, tout… Vous êtes fou amoureux, mon pauvre vieux, moi aussi je l'étais, et puis voilà, vous êtes là, elle a un cancer, tout se casse la gueule du jour au lendemain, vous voyez, on est là tous les deux comme deux cons, devant une chambre d'hôpital, on se regarde comme des planètes qui cherchent un soleil, quelque chose, quoi, un système… Je ne dis rien. Il parle pour deux. Il ne sait pas fumer. Je sais bien ce qu'il pense, à quoi il pense, cette chose dont il n'osera jamais me parler. La chose qui brûle, la seule qui fait mal, finalement. 

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La Perruque (2)


La soirée est un moment particulier dans une chambre d'hôpital, un moment particulier et difficile. On sent quelque chose qui se referme, les malades vont rester entre eux, nous allons devoir les quitter, les laisser, revenir au monde normal. En un sens, l'intensité de la vie va baisser d'un cran. C'est le moment où tout peut arriver, on imagine très bien qu'ils sont livrés à eux-mêmes, que les infirmières ne sont pas assez nombreuses, qu'elles sont peut-être fatiguées, que peut-être elles n'ont pas très envie d'interrompre les discussions qu'elles ont avec leurs collègues pour aller calmer un patient, pour lui parler, pour appeler un médecin qui dort ou qui est déjà surchargé de travail… On voit le tableau, les sonneries, les lumières qui clignotent dans le vide… Des femmes en blouses blanches attablées autour d'une soupe, ou occupées à répondre aux sms de leur petit ami… On voit leurs chaussures blanches, ces espèces de sabots blancs à trous, un peu ridicules… On voit qu'elles sont comme toutes les femmes, grosses, la croupe large et gauche, nerveuses, agacées, trop maigres, soucieuses, tendues, fermées, ou au contraire trop gaies, trop volubiles, trop bruyantes, trop vulgaires, on voit qu'elles ont la peau sèche, des rougeurs sur les mains, les cheveux ternes, de grandes dents asymétriques… Dans les chambres des malades, la lumière a changé. On parle plus bas. Souvent la télé est en marche, dérange tout le monde, mais on n'ose rien dire. Les parents ont apporté des vêtements, des objets, des livres ou plus souvent des magazines, ils attendent qu'on leur signifie qu'ils doivent partir. Ils partiront à regret, mais soulagés. Il y a toujours, ou presque toujours, un autre. Un autre patient, une autre famille, et c'est ce qui rend les conversations un peu étranges. On parle bas mais quand-même on entend ce que disent les autres. On ne dit rien mais on n'en pense pas moins. Je me demande si les choses n'étaient finalement pas mieux, quand il y avait des dortoirs. Dehors il pleut. Il y a de grandes fenêtres contre les vitres desquelles la pluie vient battre. On n'y prête pas attention. On écoute ce que dit le malade, on lui sourit, on sourit également à l'autre malade qu'on ne connaît pas, on croise ses parents qui ouvrent les placards, ça sent la mandarine. On entend les bruits qui parviennent du couloir ; pourquoi les portes sont-elles toujours ouvertes ? 

Ce soir-là, c'était très particulier. J'avais l'habitude de rester jusqu'à ce qu'on me mette dehors, et même de m'incruster un peu au-delà, mais là, comme c'était Raphaële, le médecin de garde, nous sommes restés tous les quatre très tard dans la chambre, Sylvain, Raphaële, ma mère et moi. Quand nous sommes partis, mon frère et moi, il devait être dix heures du soir. La nuit tombait, nous étions en été. Une infirmière est passée pour nous dire qu'il fallait partir mais comme le médecin était là elle n'a pas insisté. Raphaële a dit, très bas, à son infirmière : « On y va, on y va… » Mais nous sommes restés au moins deux heures encore. Ma mère était plus ou moins assise dans son lit, elle ne nous regardait pas vraiment, mais je sentais qu'elle était consciente, et je sentais surtout qu'elle était heureuse. Elle ne disait rien. Nous étions tous les trois à deux mètres du lit, et tout le monde se sentait bien. On a fait durer ce moment le plus possible, c'était la Joie, une joie douce, très calme, qui n'avait presque pas besoin de mots. Personne ne parlait de ce qui se passait, bien sûr, mais je sais qu'on en était tous conscients. Raphaële m'aimait, je l'aimais, ma mère était heureuse, Sylvain avait l'air heureux aussi, je ne sais vraiment plus de quoi on a parlé, mais le temps a passé très vite. J'ai toujours pensé que ma mère, alors, m'avait en quelque sorte "donné" Raphaële. Elle ne parlait plus depuis des semaines, les médecins me disaient qu'elle ne sentait rien, qu'elle ne comprenait rien, mais je savais que c'était faux. Et là, ce soir-là, ç'a été un moment de grâce comme j'en ai connus très peu dans ma vie. 

Je connais bien les hôpitaux. J'en ai connu l'envers et l'endroit, l'avers et le revers, j'y ai occupé presque toutes les places, j'ai dormi dans les lits des malades et dans les lits des médecins, j'ai couru la nuit en chaussettes dans les couloirs déserts, j'ai monté des escaliers comme un Sioux, j'ai pénétré à l'intérieur par des portes dérobées, je me suis caché dans les douches, j'ai même failli sauter par la fenêtre. Je connais les réfectoires, les bureaux des médecins, les chambres, les salles des infirmières, les chambres de garde, les placards à ballets, les dortoirs communs, les jardins où l'on pousse les chaises roulantes, les endroits où l'on peut fumer, les salles d'examens, les toilettes…

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vendredi 10 octobre 2014

Lézards florissants


Paul Otchakovsky-Laurens : « Il est sans exemple que quelqu'un se soit jamais déclaré satisfait de ce qu'on raconte sur lui dans un livre. » Posez la question à Napoléon, à Charles de Gaulle, à Néron, à Hitler, et à Emma Bovary, vous verrez. Chaque fois, ce sont des plaintes, des récriminations, des rancunes, des fâcheries, quand ce ne sont pas des procès ou des duels. Et ne croyez pas qu'il suffirait d'attendre que ceux dont vous parlez soient morts, car ils ont des héritiers, des exécuteurs testamentaires, des sociétés qui défendent leurs réputations, des fanatiques en tout genre prêts à vous faire la peau si vous dites du mal (et même du bien) de leur héros. Il est très compliqué de parler des autres. Et même lorsque vous inventez purement et simplement, on ne peut pas empêcher certains de croire se reconnaître en vos personnages, et c'est encore pire, car alors ils vous en veulent d'avoir tenté de les abuser en déguisant leur identité, même quand pas une seconde vous n'avez pensé à eux. Avez-vous tellement honte de ce qu'ils sont pour ne pas oser les nommer ? Il faut pourtant bien parler de quelque chose, et les choses les plus intéressantes, pour un romancier, ce sont encore les êtres humains, jusqu'à preuve du contraire ; et, parmi les êtres humains, les femmes, en tout premier lieu.

Finalement, les seuls personnages à la fois intéressants et désintéressés, ce sont les chiens, et certains lézards.

mercredi 8 octobre 2014

La Perruque


Montélimar. On s'était donné rendez-vous, là, devant la gare. Elle avait passé dix jours dans un monastère, dans la Drôme. Je lui avais écrit pendant ces dix jours, complètement affolé à l'idée de la perdre, que peut-être elle ne voudrait plus me voir. Sur son iPod, je lui avais mis la Chaconne de Bach-Busoni que j'avais enregistrée en concert. C'était une manière pour moi de ne pas être complètement absent. J'ai su après qu'elle l'avait beaucoup écoutée. Je ne revois que la gare, quelques petites routes, et puis ce bistro à Montélimar où elle m'avait dit : « Je voudrais que tu choisisses avec moi la perruque que je vais bientôt devoir porter. » Ça m'avait énormément touché. Nous étions aussi allés chez Chabert acheter du nougat. 

En sortant de l'IRM, nous étions allés aux Nouvelles Galeries acheter des sous-vêtements pour elle. Une des premières choses dont elle a eu envie après avoir su qu'elle avait un cancer, c'était de beaux dessous. 

Elle m'a dit, très tôt, même quand elle était follement amoureuse de moi : « Je sais comment ça va finir ; je vais rester seule. » Ça me terrorisait de l'entendre parler comme ça. 

On avait fait l'amour par terre, presque sous le piano. Je lui avais joué les Bunte Blätter, de Schumann. C'était sale, par terre. « Ça ne fait rien, j'en ai envie. » Je me souviens de cette fois où j'étais assis sur la chaise du piano ; elle était à califourchon sur mes genoux. J'avais les mains dans son dos, à même la peau, et j'avais joué la quatrième ballade opus 10 de Brahms sur elle. 

De temps en temps elle se mettait au piano et jouait toujours la Fantaisie-impromptu de Chopin, et puis aussi le début d'un nocturne, celui en mi mineur. Je revois ses mains, petites, et la manière qu'elle avait de se tenir au piano, de ne pas être dans ce qu'elle faisait. 

J'avais pris son crâne entre mes mains. Elle était nue et se cachait sous les draps pour que je ne la vois pas sans cheveux. J'avais remonté sa tête à hauteur de la mienne, petit à petit, et elle s'était laissé faire. Un petit crâne. Elle avait encore quelques cheveux. Après nous sommes allés à la salle de bains et je l'ai rasée. Il n'y a que moi qui l'ai vue ainsi. Plus nue que nue. Si fragile, si menue. J'ai tellement aimé ça, ce crâne sans cheveux, ce sexe si doux… J'aurais aimé qu'elle reste comme ça. Comme ça, c'est-à-dire à moi, rien qu'à moi. 

Finalement, la perruque que nous avions achetée à Montélimar, pourtant après de longs essayages, elle ne l'a jamais utilisée. Elle en a acheté une autre. Plus sobre, plus sage, plus passe-partout. Elle ne s'aimait pas du tout comme ça, bien sûr, bien qu'elle fût tout de même très belle. Elle penchait un peu la tête et mettait sa main droite dans sa poche. Elle parlait encore plus bas que d'habitude. J'étais toujours obligé de lui faire répéter ses paroles. 

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mardi 7 octobre 2014

C'était le moment


Il y a des lectures sur lesquelles on bute. Des livres dans lesquels un paragraphe nous empêche de continuer notre lecture. C'est comme un sillon fermé sur un disque. C'est comme un caillou dans la chaussure qui empêche de continuer la promenade. Il faut s'arrêter, s'asseoir ; comprendre ce qui se passe. Où se trouve le caillou ? Pourquoi est-ce douloureux ? Sur quelle partie de notre corps, de notre vie, de nos souvenirs, appuie-t-il ? D'où provient-il ? Comment a-t-il pu se glisser dans la chaussure ?

« Dans la voiture, en revenant de l'hôpital, elle n'était pas certaine d'avoir été assez claire avec le médecin, ni que sa réponse l'était. J'ai essayé de la rassurer : de part ni d'autre il n'y avait eu d'ambiguïté.  Elle craignait aussi le zèle de l'infirmière chaleureuse, qui avait parlé d'une amélioration possible. Juliette, disait-elle sur un ton d'espoir, pouvait tenir encore vingt-quatre, ou quarante-huit heures. Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop. Juliette avait fait ses adieux. Patrice se tenait près d'elle : c'était le moment. La médecine, désormais, ne pouvait plus que permettre de ne pas manquer ce moment. »

Ces heures-là, Hélène en était sûre, seraient de trop… Je ne parviens pas à dépasser ces trois mots. "Ces heures-là seraient de trop", pense la sœur de celle qui va mourir dans la nuit ou le lendemain… Loin de moi l'idée de dire que la sœur est méchante, sadique, indifférente… Non, c'est autre chose. C'est de bien autre chose qu'il s'agit. Mais de quoi s'agit-il au juste ?

Débrancher, le mot fait florès… Quelque chose nous gêne, nous dérange, nous encombre, on le "zappe", on le débranche. Économies de toutes sortes. Économies d'argent, de temps, de souci, de gestes, de nuits sans sommeil… Mais dans les discours il est toujours question de l'épargner, lui, celui qui souffre, qui va mourir de toute façon, le pauvre, c'est toujours par charité qu'on le condamne. C'est fou comme les gens deviennent tout à coup charitables, quand il s'agit de la vie des autres. Cette charité a quelque chose de terrifiant, parce qu'elle est parfaitement justifiable, et qu'on ne se prive pas de nous le faire savoir. Il faut vivre dans un monde où l'objet est en passe de supplanter l'être, pour que cette action de débrancher soit acceptée avec une candeur si désarmante. On peut débrancher une machine, on peut retirer les piles d'un robot, on peut couper le courant qui alimente une lampe, mais jusqu'à présent, je veux dire jusqu'à la médecine moderne, on n'avait jamais pensé que cela pourrait s'appliquer à un être vivant. C'est parce que l'être vivant a été machinisé qu'on peut le débrancher. On ne "débranche" pas la vie, c'est impossible. Les branchements de la vie, nous n'y avons pas accès, et c'est heureux. L'électricité n'est pas la vie. La mécanique n'est pas la vie. Le souffle n'est pas nôtre, il nous est donné, et même pas donné, prêté. L'humain ne crée pas, il ne fait que procréer. Du moins en était-il ainsi dans le monde modeste où j'ai grandi.

La sœur aimante a donc peur que la médecine rate le train de la médecine, c'est-à-dire qu'elle laisse trop d'heures à sa sœur, qu'elle n'intervienne pas au bon moment, la médecine. Il y aurait donc un point précis où celle qui va, qui doit mourir, est sommée de passer de l'autre côté, pour son propre bien. Il ne s'agit pas pour moi de faire de cette sœur un bourreau, de l'accabler, mais seulement de me demander comment on sait que l'autre a assez vécu, que ça suffit, que trop c'est trop, qu'on a franchi un seuil invisible et qu'au-delà de ce seuil, on est dans quelque chose qui n'est plus tout à fait la vie. Comment savoir si celui qui va décider que ça suffit a un grand courage (une forme d'abnégation, oui, qui consiste à prendre avec soi ce fardeau, cette responsabilité, cette incroyable responsabilité (mais justement, en est-il conscient ?)) ou bien qu'il est complètement con et qu'il va seulement débrancher son problème pour pouvoir enfin passer à autre chose ? Et si, dans le même individu, coexistaient les deux manières d'envisager le problème, si elles ne s'annulaient pas l'une l'autre ?

« Il ne se complairait pas dans le deuil, il n'y avait chez lui aucun penchant morbide. » Ceux qui n'ont "aucun penchant morbide", qui "aiment la vie", l'aiment pour eux-même plus que pour ceux qui sont morts, plus pour eux-mêmes que pour ceux qui vont (doivent) mourir. Ce que ceux qui parlent ainsi nomment "se complaire dans le deuil", c'est tout simplement un insurmontable chagrin, la sensation aiguë d'une perte irréparable. Que ces gens-là ne connaissent pas cette sensation n'en fait pas des héros ou des individus supérieurs mais au contraire des êtres à qui fait défaut un sens particulier, qu'on pourrait nommer le contre-sens. Le contre-sens, ce serait le sens de ce qui manque à la vie pour qu'elle soit vivable, ce serait un sens qui nous ferait repartir en sens inverse du désir, qui nous décollerait de la persistance à être. En quoi est-ce si morbide ? Ce n'est pas morbide, de s'accrocher à la vie pour la seule raison que c'est nous qu'elle anime ? Des millions et des millions d'individus s'occupent de perpétuer l'espèce, de toute manière, et non seulement de la perpétuer, mais de l'accroître de manière folle, pourquoi devrait-on se sentir tenu de les imiter ?

Ai-je été assez clair, Docteur ? La mourante est "entre deux eaux", si vous pouviez faire que ça ne dure pas trop longtemps… Ils sont à l'hôtel, ils attendent le coup de téléphone qui va leur annoncer que "c'est fini".

Quand ma mère est morte, un samedi matin, vers neuf heures, je n'étais pas à l'hôpital, je ne la tenais pas dans mes bras comme je le lui avais promis. Le médecin m'a appelé, mais trop tard, alors que j'avais bien précisé que je voulais absolument être là, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit (j'étais à sept minutes de l'hôpital). On a beau rester dix-huit heures par jour à l'hôpital, il y a tout de même des moments où l'on doit aller à la maison, ne serait-ce que pour se changer et se laver… Je lui en voudrai toute ma vie, à ce médecin ! Smahen était là, à ma place, à lui tenir la main. Elle était gentille, Smahen, l'infirmière. Je l'aimais bien. Mais c'était à moi d'être là, pas à elle.

Attendre que ce soit fini… Oui, je vois bien la scène. Ils étaient tous comme ça. Ils attendaient la fin avec une impatience de moins en moins cachée, qui finissait par se dire avec une sorte d'agressivité ignoble, comme de la merde qui remonte par les tuyaux. Un jour, dans un couloir, j'ai entendu le mot "acharnement". Je n'étais pas censé entendre… Ne comptez pas sur moi pour que je m'acharne, quand ce sera votre tour. Les gens sont d'une bêtise abyssale, surtout. Ils entendent des choses à la télé, et ils les répètent. La plupart du temps, c'est tout simplement ça : sont persuadés qu'ils le pensent vraiment.

« Le téléphone nous a réveillés à neuf heures. Juliette était morte à quatre heures du matin. »

Je ne décolère pas. Les vivants se protègent les uns les autres, pauvres petits êtres fragiles qui ne veulent pas trop souffrir. Leur vie, c'est cette chose minuscule qui consiste à : 1. Souffrir le moins possible. 2. Être le plus heureux possible. 3. Durer le plus possible (sauf si trop grande souffrance).

Certains événements nous séparent des autres, et parfois de nous-même. Que perd-on quand on perd quelqu'un ? Outre l'être en question, on perd aussi quelque chose qui est à l'intérieur de nous, un je-ne-sais-quoi créé par l'autre, vivant en nous, qui était partie de nous. On gagne aussi quelque chose, et c'est encore plus douloureux. Ce qu'on gagne vient se loger en nous, et nous avons peine à nous reconnaître avec ce nouveau morceau d'être qui trouve sa place, qu'on le veuille ou non, à l'intérieur de nous, et qui nous semble prendre la place de ce qu'on a perdu. « L'habituel défaut de l'homme est de ne pas prévoir l'orage par beau temps. » Ceux qui vivent en nous y vivent par beau temps et nous sommes dans l'impossibilité d'envisager l'orage. C'est par vertu, sans doute, qu'on ne peut accéder à certains savoirs.

Il pleut. Au bruit de la pluie, volets fermés mais fenêtre ouverte, je sais si les gouttes sont fines, grosses, ou moyennes, et je suis dans le noir leur transformation incessante. Seul dans la maison, le soir, la nuit, depuis si longtemps que je ne remarque même plus cette solitude, j'essaie de fixer mon esprit sur les bruits ténus qui m'environnent. Je sais que les phrases que j'écris n'ont presque aucun sens mais qu'importe. Ce que je désire est qu'elles contrepointent la pluie, la nuit, qu'elles déposent en moi un limon sur lequel j'allonge mon âme fatiguée. Je pense à la phrase d'Oscar Wilde : « Les tra­gé­dies des autres sont tou­jours d’une bana­lité déses­pé­rante » Je viens de voir sur Internet des centaines de corps calcinés, des chrétiens assassinés par des islamistes. Des enfants égorgés, décapités, dont les têtes sont tenues à bout de bras par des assassins hilares. Personne n'ose dire que c'est banal. On fait semblant de s'offusquer, on parle de barbarie. La pluie redouble. J'espère ne pas être inondé, ce serait la barbe. Je pense au poème de Klingsor : « Je voudrais voir des assassins souriants  / Du bourreau qui coupe un cou d'innocent / Avec un grand sabre courbé d'Orient » J'imagine le couteau sur la glotte, sur le cartilage du larynx… Asie ! Je me souviens de la nuit sur le Gange, les brasiers, les sons, la fille sur le houseboat, les moustiques, les odeurs de chairs brûlées… On était vivant. Il était doux d'être vivant. Aucun lendemain ne pouvait nous effrayer. De temps en temps, on entendait les vaches et des  cymbales, une radio. Des roses et du sang, la tristesse et la joie dans la fumée d'une cigarette… Le fleuve, lent, puissant, patient, noir… Entre deux eaux… Entre deux vies… Est-ce qu'on a vécu ? Assez d'heures ? Trop ? Est-ce qu'on a fait ses adieux ?

Plus tout à fait la vie ? Mais quand est-ce que c'est tout à fait la vie ? À quel moment, de la vie ? Et si les tout derniers moments, justement, entre-deux eaux, ce n'était pas justement ça, le tout-à-fait de la vie, la somme, le passage, la perte, la glissade, et si c'était justement le moment le plus important, et peut-être le seul, la coda, après les adieux, et si toute une vie se jouait là, quand on est déjà à moitié ailleurs et qu'on peut de ce fait regarder sa propre vie de l'extérieur, roses et sang, valse lente, banale terreur, fumée, souffle rendu ?