mardi 24 mai 2016

Au fur et à mesure



Pourquoi (et comment) le temps passe-t-il ? A-t-il besoin de nous pour passer ? Il semblerait bien que non — même si la chose ne nous arrange pas vraiment —, car nous ne sommes là que depuis peu, alors que l'univers (et donc le temps) sont à peu près sept mille fois plus anciens que nous. L'espace-temps est une entité qui n'est pas elle-même temporelle. Il est statique, amorphe, sans motricité, là depuis toujours, et il est donc très difficile d'expliquer le passage du temps. Einstein affirme que chaque observateur suit sa propre ligne d'univers, se déplace dans l'espace-temps, et c'est sa propre motricité (celle de l'observateur) qui crée l'impression qu'il a que le temps passe. Ce qui est présent pour moi n'est pas forcément présent pour un autre observateur, c'est une donnée locale. Quand je suis assis dans un train et que je regarde par la fenêtre le paysage défiler, le paysage ne défile pas, c'est moi qui défile, ou plutôt, c'est le train dans lequel je suis assis qui défile, me donnant l'impression que le paysage "défile". Le paysage existe bel et bien à l'endroit où je ne me trouve pas encore. Tous les endroits du paysage, qui pour moi, observateur, ne seront que durant une fraction de seconde, sont là, avant et après que je les voie, ils co-existent dans l'espace-temps. Leur présence (à moi), leur présent (à moi), n'a pas plus de réalité que le paysage du passé, ou que le paysage du futur. Tous les éléments de l'"univers-bloc" existent, mais on ne les découvre que pas à pas, moment après moment, au rythme de son propre parcours dans l'espace-temps. La réalité est une partition de musique. Toutes les notes sont écrites, sont là, toutes les notes co-existent statiquement sur une feuille de papier, mais vous ne les entendrez, elles ne deviendront réelles, effectives, qu'au moment où l'exécution par l'interprète en sera arrivé au moment T, l'interprète t-e-m-p-o-r-a-l-i-s-a-n-t la totalité du sonore virtuel (écrit), le faisant apparaître au fur et à mesure de son avancement

Il y a des siècles, il y a du temps, il y a de la durée, il y a un passé, un présent et un futur (encore que nous venons de voir que ces notions sont sujettes à caution), et il faut qu'il y ait du temps pour que le son existe, puisque chaque son a une histoire. Et pourtant, la partition est là, quelque part — dans un tiroir, ou dans l'esprit du compositeur, ou dans la mémoire de l'interprète. Notre vie a donc aussi sa partition, quelque part, mais nous n'y avons pas accès. (Seul Dieu la connaît, comme il connaît toutes les partitions de toutes les créatures de l'univers. Être Dieu, c'est même exactement ça, c'est connaître la partition, et peut-être l'avoir écrite.) 

Nous vivons au fur et à mesure, alors que la musique est toujours déjà là, en son état originel. 

Longtemps, nous avons cru que le son était une entité stable, linéaire, homogène, alors que nous savons aujourd'hui qu'il n'en est rien. C'est le timbre (et ses métamorphoses) qui nous a permis de comprendre que les sons évoluaient dans le temps, et d'une manière qui est tout sauf linéaire. Je suis toujours extrêmement frappé de la proximité du temps et du son. Vous croyez jouer une note ? Non, quand vous jouez un do, vous faites entendre un faisceau de sons, que votre cerveau appréhende, entend, comprend comme un do, ce qui est très différent. Vous pensez que le do que vous venez de jouer est le même pendant toute la durée de son existence ? Pas du tout. La musique concrète nous a appris, empiriquement, que presque toute l'information (le sens) se tenait dans l'attaque du son, et non dans la tenue qui suit cette amorce. Pourtant elle est si brève, cette attaque, qu'elle en est quasiment insaisissable. Et le plus étonnant est que ce commencement est un bruit, ce qui signifie que les composantes de ce son ne sont pas de même nature que ce qui va suivre. Elles sont plus complexes, plus difficiles à déchiffrer. Chaque attaque d'une note est un "big-bang" en miniature : une petite explosion d'où est extrait tout ce qui va ensuite servir à constituer la note, à la faire durer, à l'entretenir, à lui donner une forme, un timbre, une couleur, à en donner une occurrence (un présent) reconnaissable, identifiable, et parlant. La durée, ce sont les voyelles, l'explosion initiale, ce sont les consonnes. Les voyelles, ce sont les couleurs, le temps, la durée, la ligne, les consonnes, ce sont le choc, l'entame, le bruit, l'étincelle, l'amorce, le point. Chaque note est la rencontre du temps et de la vibration, du geste et du souffle, du commencement et de l'entretien, de la verticalité de l'événement et de l'horizontalité de la métamorphose. 

Vous croyez que vous vivez une (et une seule) vie ? Non, le temps, votre "ligne d'univers", n'est pas une ligne droite et univoque, elle n'est pas parallèle aux lignes d'univers de vos semblables, elle peut les croiser, les multiplier, les diviser par elle-même, les augmenter, de la même manière que les lignes d'univers des autres vous augmentent d'un coefficient de vie, difficile à évaluer, certes, mais sensible, efficace. Tout cela produit du son : les frottements entres les êtres, contrepoints, accords, les altérations, les interactions avec le monde, avec la nature, avec la violence, avec la peur, tout ce système crée une vibration audible qui modifie en permanence votre équilibre, c'est-à-dire vous inscrit dans le temps, vous donne une signature, un timbre, inimitable, unique, irremplaçable. Votre vie, ce timbre unique et singulier, est fait d'une multitude de sons qui s'engendrent les uns les autres en un faisceau harmonique plus ou moins régulier et épuré, et rien ne vous empêche de vivre à l'intérieur de tous ces sons, de tous ces contrepoints, d'en explorer les possibilités, inouïes pour la plupart, et ainsi d'habiter plusieurs mondes contemporains ; (mais) seule la musique permet cette co-existence, ce dialogue simultané entre plusieurs voix et plusieurs voies. Cette coïncidence est une grâce qui se mérite.

L'être vivant est cette chose qui est obligée de suivre le cours du temps. Il ne peut pas s'en extraire, sauf très momentanément, par un effort d'imagination. On ne peut pas ne pas mettre une flèche sur le cours du temps, ce serait ridicule, ou puéril. Cependant, la musique est sans doute de tous les arts celui qui est le plus à même de creuser un point particulier de ce cours du temps, non pas de l'étaler (dans le temps) — ce ne serait plus un point —, mais de le creuser, de lui donner une profondeur, une dimension autre, par les analogies qu'elle instaure de manière subtile avec d'autres paramètres de la matière sonore. Le vocabulaire dit cela très bien, car tous ces paramètres ont des noms qui empruntent à d'autres catégories que les leurs propres. On parle de la couleur du son, on parle de l'enveloppe du son, en plus que du timbre, et l'harmonie est à la fois une qualité et une science, en plus d'être une figure (un personnage) mythologique et un rapport (le rapport, qui serait lui-même à la fois la rencontre, et la mesure). Personne (sauf maladie, ou drogue) ne voit les sons, et personne non plus ne les unit à la mairie ou à l'église, et pourtant, tout le monde sait qu'ils ont une physionomie, une épaisseur, une allure, qu'ils s'attirent ou se repoussent, et qu'ils établissent entre eux des liaisons plus ou moins dangereuses ou amoureuses (ce qui est loin d'être contradictoire). En chaque point, en chaque instant, en chaque moment de la musique en train de suivre le cours du temps, tous ces paramètres peuvent être précipités, et, souvent s'échanger les uns avec les autres, comme par un tour de magie. Tous les compositeurs, par exemple, savent bien qu'entre la partition — c'est-à-dire cet ensemble formel et symbolique des signes éteints — et la musique, s'établit une liaison plus ou moins forte, plus ou moins étroite, plus ou moins harmonieuse. Il arrive qu'une partition aime ce qu'elle est en train d'énoncer (pour le compositeur), mais il arrive aussi qu'elle se rétracte, qu'elle n'ait pas envie de donner tout ce qu'elle possède en elle de possibilités, qu'elle en garde une part par-devers elle, alors que partition et musique appartiennent à ces champs hétérogènes, l'une n'étant que la description normée de l'autre. Et tous les compositeurs savent également que la mémoire de l'auditeur se cristallise en de certains points du discours musical alors qu'en d'autres elle flotte, ou même se retire complètement — c'est même la gestion efficace et poétique de cette mémoire auditive qui fait toute la profondeur d'un musicien digne de ce nom. Les événements musicaux se temporalisent d'une manière toute singulière, qu'on soit chez un Mozart ou chez un Schubert, par exemple. Autant et peut-être plus encore que le lexique et la grammaire de leur musique, c'est cette manière d'ouvrir et de remplir l'espace-temps propre à leur langage, de lui donner corps, de l'inscrire dans le temps qui passe, qui fait toute la différence. On pourrait presque dire que chaque compositeur écrit une histoire du Temps à lui tout seul, qu'il en donne, pour le moins, une interprétation originale, que ce soit dans une œuvre donnée, ou que ce soit tout au long de sa vie, à travers les diverses œuvres composées, qui se répondent les unes aux autres. Leur musique se respire, car elle est alternativement ouverture et fermeture, tension et détente, précipité et soluté, et qu'elle donne au temps les occasions idoines d'épouser une matière qui lui ressemble. 

Dans la vie de tous les jours, quand nous sommes conscients de nous-mêmes, nous savons bien que les moments où nous sommes réellement attentifs à ce qui "se passe" sont extrêmements rares. C'est la mémoire et l'intelligence qui (re)constituent la trame de nos vies, et nous donnent l'impression d'une continuité qui n'existe pas. Ordinairement, la vie ressemble à une succession d'îlots reliés par des étendues d'eau plus ou moins vastes. Ce qui court dans cette eau, bien que très mystérieux, est en même temps ce qui nous permet de croire que nous sommes le même à l'instant A et à l'instant B, qu'il n'y a pas de rupture entre les deux moments. On pourrait certainement dire que la plus grande partie de nos vies est faite de ces courants mystérieux (ou peut-être ces mares) dans lesquels nous étions plus ou moins endormis, inconscients, nous laissant porter par le temps. Il y a beaucoup de choses que nous ignorons, dans la musique, beaucoup de choses que nous n'entendons pas, ou pas bien, mais ce n'est sans doute pas le moins important. Il est à peu près certain que même le compositeur ignore ce qu'un auditeur va entendre de sa musique ; entendre, c'est-à-dire à la fois ouïr, distinguer, et retenir. Le temps ne passe pas de la même manière pour tout le monde, et ne passe même pas deux fois de la même manière pour une seule personne. Si le style c'est l'homme, le temps, c'est l'auditeur, et le compositeur doit composer avec cette donnée fondamentale.

Vous voulez réaliser le vieux rêve de l'humanité, et "voyager dans le temps" ? C'est très simple : écoutez de la musique. De la vraie ! Vous voulez affronter le vrai Réel, le Réel vrai ? Composez de la musique… quand vous aurez le temps.

lundi 9 mai 2016

L'Instant Cavanna (troisième épisode : "Messe pour une nuit ordinaire")



J'aime tout de Rosa. Quand il se réveille, il voit cette fille qui le regarde. Elle est assise sur un canapé, comme lui, et semble le regarder. Elle fixe la caméra. (La caméra ou l'écran ?) Elle semble attendre quelque chose. Il se surprend à dire : « Eh ? » Elle répond : « Eh ! » Il éteint la télé. C'est vrai ? Oui, c'est vrai. Le bruit de la mer. Flotter comme un papillon, piquer comme une abeille. Toutes les mamans vous offrent des petits pots. Il ouvre les volets, regarde au dehors. De grands éléphants majestueux marchent lentement dans le jardin. Ma mère est une Italienne. Lèvent leur trompe vers la fenêtre et interprètent les Equales de Beethoven. Eric Dolphy est assis à la petite table en fer, il écoute les éléphants en buvant un verre. Il dit : « Moi aussi j'ai fait du piano quand j'étais petit. » Pour toi, et aussi pour moi. Ferme la porte à clef et laisse la clef au bar. Ce matin un kamikaze est entré dans la cuisine il m'a demandé un bol de café je lui ai servi avec des tartines au miel son bol de café il s'est assis nous avons parlé un peu du temps qu'il fait et aussi de nos projets de vie respectifs puis il est parti j'ai lavé son bol rangé la cuisine et je suis allée me doucher en chantant une vieille romance française c'est à ce moment-là que j'ai pensé à mon chien dans la terre et j'ai pensé il doit avoir bien froid le pauvre je ne chanterai plus de vieille romance française il fait trop chaud. Ils n'agissent que durant la première pâleur du jour et ensuite dorment comme des morts. Un système antivol qui équipe le puissant 4x4 de Philippe Gletty. Elle ne bouge pas. Vers dix heures trente, il a passé un coup de fil important à un ami, lui aussi chef d'entreprise dans la région. Sa voix, son visage, son accent, ses cheveux, ses expressions, sa taille. Je suis un déserteur, quelqu'un qui a envie de dormir, de marcher de rêver. Je vends rien du tout, je reste ici pour toi. Nous souhaitons santé et longue vie au Chef suprême ! Les sushis souchiens à l'onde jusqu'à Poitiers en djellaba comme les cuisses des jeunes filles dépassent des jupes. Coppé peut-il faire mouiller la barre des Écrins encore si Johnny en métastases pour les sports de glisse oui mais Malika et ses petits pâtés tièdes fourrée a des engagements de jeunesse dont elle ne se cache même pas sans pour autant se cacher le visage dans un cloître à potager. Que Martel soit ici ou là sans escale les siècles allaient et venaient on aurait dit dans les deux sens place Saint Georges à rebours. L'impression que nous sommes en première ligne de notre vie est une illusion, c'est la raison pour laquelle nous recouvrons la réalité de paroles, car le silence nous prouverait immédiatement que nous n'y sommes pas, en première ligne, et nous obligerait à nous demander qui s'y trouve à notre place. Il s'est endormi devant la télévision. Il la regarde. Brune, blonde, rousse, petite, longue, complexée, endormie, hystérique, aphasique, le bateau, la cuisine et l'algèbre, vous voudriez pas en plus que je fasse le ménage ! Elle fait son yoga. Non loin d'elle, Luna est dans son panier en osier. Le ventre plat, le dos droit, elle a l'air sérieuse comme une papesse yankee qu'on a privé de son hamburger. « Tu me ramènes à Marseille ? » Ettie est sur le balcon à six heures et quart. À part ça tout allait bien. C'est dans la nuit que les choses se sont vraiment gâtées, quand le téléphone a sonné, vers deux heures du matin. Il dit au cameraman : « Tu sais que tu as laissé le cache sur l'objectif ? » Après ça, dormir mille ans. Sœur Martine me fait part de sa souffrance. Nous allons communier en Bizet. Ce mouvement avait donc besoin de la structure la plus élaborée et la plus dramatique. Le petit Jésus est en apprentissage chez un teinturier de Tibériade. Ah ! Je n'entrerai pas dans la douceur du nid. Quand elle bâille, tout va bien. Il faut que tu apprennes à détester les Beatles et à aimer Claude François. J'aime tout de Rosa. Tout est dans les cartons. C'est loin… Mais finalement, loin de quoi ? Luna part avec moi, donc je ne suis loin de rien. Le piano me rejoindra plus tard, il a droit à un voyage à lui tout seul. Je laisse tous mes livres à Z, qu'elle les jette si ça lui chante. Je n'emporte que mes partitions. Et les cahiers de ma mère. Ce soir, je fais un feu. Toutes les photos de mes ex et les poils de ma barbe. La fin du jeu. À la rame, et que ça saute ! La France a vécu, elle n'avait qu'à saisir sa chance. Il fait déjà chaud et toutes les mamans vous offrent des petits pots. Les politiques connaissent la chanson, oui. 

Arrivés à l'instant zéro, nous ne sommes pas très rassurés. Faut dire que ça caille sérieux ! En deçà du big-bang, genre. Mais Fabien Oguh n'en a cure. « C'est bien parti », se dit-il. Le premier cahier n'est pas désagréable au toucher. Ça lui fait penser aux cuisses de Marlène quand elle vient de s'épiler. Il aime bien jouer aux petits pots avec Marlène. Elle lui dit souvent : « Fabien, tu n'auras pas ma haine. » Le genre de phrase qui le met dans tous ses états. C'est pour ça qu'ils ne dorment pas ensemble. Dès qu'il a une érection, de toute manière, Marlène se précipite pour mettre le premier Brandebourgeois à fond les manettes. Elle aime bien la purée de brocolis, Marlène. Mais bon.

dimanche 8 mai 2016

La Phrase



« Toutes les mamans vous offrent des petits pots. »

Les Facebookiens



Cultrún, cascahuillas, pifilca, trutruca, torompe, ça sonne clair et dense : corne brûlée aux herbes dans le silence vertical du désert. Le crâne gicle en rythme stoppé, le cheval sous le nuage étire une croix à dents, et une calme stupeur déchire la dent du courageux. Ils sont peu nombreux mais on les entend partout. Leur magie courbe le matin et remue l'océan vidé d'eau. Ils ont de la glace sous les yeux et la cendre volcanique les nourrit. Leur conquête est nocturne et leur jouissance minérale. Ils n'agissent que durant la première pâleur du jour et ensuite dorment comme des morts. Leurs vêtements sont faits de branches trempées dans du gras de baleines et leur terre n'est pas plus large que cinquante hommes allongés. Ils se nourrissent de poissons et mangent les yeux des morts aux solstices. 

lundi 2 mai 2016

Carlitos



« C'est mon oreille, très tôt, qui a guidé mon geste… » 

« Ils ont même été jusqu'à me faire don d'un piano quart de queue suisse, de marque Schmidt-Flohr, qui devint 'mon' instrument, mon confident le plus cher. Je me souciais peu de sa facture et de son origine, je l'aimais, voilà tout ; mais je me souviens du sentiment qui m'envahit, des années plus tard, lors de mon tout premier voyage en Europe, quand l'avion toucha la piste de l'aéroport de Zürich : une sensation inattendue d'affection et de douceur, directement liée au fait que j'étais dans le pays de mon piano, dans la terre natale de l'incomparable compagnon de ma jeunesse. » 

« La rumeur a fini par atteindre Otto Klemperer, de passage à Buenos Aires, qui demanda à entendre l'enfant de neuf ans. Le grand homme s'est déplacé jusque chez nous. Je ne suis pas prêt d'oublier la vision de ce maître, mesurant près de deux mètres, s'encadrant dans le porche de notre humble logis. » 

« [Nous avons joué] le concerto de Grieg. Inutile de souligner la valeur de ce souvenir. À l'issue de concert, Klemperer me fit don d'une petite statuette et aussi d'une pièce de piano, à jouer, disait-il, "quand tu seras grand". Je l'ai apprise en quelques heures et je la lui ai jouée le lendemain, peu avant son départ d'Argentine. Je me souviens de sa stupéfaction… Il corrigea quelques tempi sur le manuscrit et dans un dernier geste de gratitude il m'offrit la partition de Fidelio, qu'il travaillait sans cesse et qui le suivait dans ses voyages. J'ai appris plus tard qu'il avait écrit au président Perón pour me recommander à son attention1. »

« — Dans la foulée du concert Klemperer, tu es invité à redonner Grieg, toujours avec le bel orchestre du Théâtre Colón, mais placé cette fois sous la direction de Manuel Rosenthal. 
— En cette occasion, je fus moins marqué par le concerto que par l'exécution de Daphnis et Chloé. On le sait, Rosenthal dirigeait Ravel comme personne. »

« Ma dette est considérable. Theodor Fuchs était un excellent pianiste, mais aussi quelqu'un qui pouvait passer des heures sur l'analyse d'une partition ou sur la mise en lumière d'un procédé d'écriture. Tout naturellement, il avait développé des dons de chef d'orchestre et de pédagogue. Son enseignement visait à former des musiciens complets et il attirait des jeunes très doués, concurrençant ainsi, directement, l'influence du pianiste italien Vincenzo Scaramuzza, alors très en vogue sur la place de Buenos Aires. Il suffit pour s'en convaincre de se souvenir d'un après-midi hebdomadaire, où son agenda d'enseignement ne manquait pas d'allure. Qu'on en juge : De 16h à 17h, Marta Argerich prenait des cours d'écriture. De 17h à 18h, j'avais ma leçon. À 18h, Mauricio Kagel venait analyser un drame de Wagner… »

« Dans le quartier qu'habitait Fuchs (Belgrano), une rue importante était juive d'un côté et… nazie en face ! »

« À dix-huit ans, je fus accueilli comme répétiteur au théâtre Colón par Roberto Kinsky, un chef hongrois. Je me souviens encore précisément de la première œuvre que j'eus à préparer : la "Passion selon saint Jean", avec de grands chanteurs du moment. Très vite, je devins le répétiteur pour le répertoire wagnérien, ce qui me permit de travailler avec Marga Hœffgen, Wolfgang Windgassen, Hans Hotter, Birgit Nilsson, Ursula Bœse… Je connais encore par cœur la "Tétralogie", et surtout "Tristan et Isolde". C'était un travail merveilleux. »

(Carlos Roqué Alsina, d'Alexis Galpérine, aux éditions Delatour)


(1) « (…) Carlitos est la gloire de la musique en ce monde, et il n'est aucun pays qui ne serait fier de le compter parmi ses citoyens. » Otto Klemperer

vendredi 29 avril 2016

« Il y avait toujours des jolies filles assises près des touches graves du piano. »



Chaque journée à ne pas sortir de chez moi est une victoire sur le monde. Je m'amuse tellement à lire les autres. C'en devient presque obscène. Être sur Facebook, par exemple, c'est aussi amusant que de lire Molière. J'ai découvert une mine intarissable de précieuses ridicules ; je ne m'en lasse pas. Je suis heureux comme un enfant à qui l'on a offert un jeu à Noël. Internet, paradis des voyeurs. 

Je mélange les lectures webmatiques avec la lecture traditionnelle. J'écoute Jankélévitch sous-titré, c'est merveilleux de drôlerie. En même temps, j'écoute les premières sonates de Mozart. L'herbe a beaucoup poussé, les fleurs sont toutes sorties, le jardin est en pleine exubérance, il me ravit, j'habite au milieu de la jungle. Cette nuit, j'ai découvert le Big Bounce. Enfin autre chose que ce foutu Big Bang ! Boulez, Musset, Verlaine, journal de Richard Millet, Chalamov, Scherchen. Ce pauvre Millet ferait mieux de ne pas publier ce journal, qui éclaire sa personnalité d'une lumière impitoyable. Il a le béret incliné sur l'oreille, c'est le Lazare Ponticelli de la littérature. Vous me direz…

Ponticelli, ça me fait penser évidemment à ponticello, jouer "sul ponticello", pour les cordes. « On peut amplifier le crescendo en venant jouer de plus en plus près du chevalet (…) » note Hermann Scherchen dans son texte sur la direction d'orchestre. J'apprends énormément dans ce livre.  

J'ai rêvé de Sarah, cette nuit. Sarah sul ponticello, Sarah sur le petit cheval cabré. Sarah me jouant la sarabande de la cinquième suite, nue dans la chambre du sixième étage. Sarah à la cigarette, Sarah au ventre plat, Sarah dont j'ai relu de vieilles lettres hier, des lettres si enfantines. The Big Bounce… La Joie du mandarin de cuivre… Le printemps à Paris, l'Odéon, le Procope. Oser…

Oser, ce n'est finalement pas si simple. Du moins le constate-t-on chaque jour en voyant le peu de facilité qu'ont les gens autour de nous à se livrer tels qu'en eux-mêmes, à jouer, à ne pas se prendre au piège de leur image. Être léger pour être profond. Le texte biblique est-il : « Dieu est créateur de toute chose dans l'univers. » ou bien : « Dieu est créateur de toute chose. » [dont l'univers]. Ça change tout. Dieu est-il dans l'univers, ou est-il extrinsèque à l'univers ? Si l'univers est incréé, il est en quelque sorte le grand rival de Dieu. 

« Fernand me fait découvrir le Clavier bien tempéré par Richter, que j'écoute en regardant une petite pluie d'orage. » Hier j'ai découvert, grâce à Hugues Dufourt, sur Facebook, une pièce de Bach pour clavier que je ne connaissais pas. Un aria avec variations, le BWV 898. Œuvre très séduisante, un peu dans le style des toccatas, dont l'aria final est étrangement nommé variation. Il y a quelque chose de cabré, dans les toccatas de Bach pour clavier, qui me plaît infiniment. Une fleur qui se dresse, au printemps, dans toute la gloire inconsciente de sa jeunesse… Chants d'oiseaux, piano, café. « Il y avait toujours des jolies filles assises près des touches graves du piano. » Les jolies filles ne le resteront pas longtemps. On met beaucoup de temps à comprendre ça. C'est inadmissible. Les plus jolies sont celles qui ont le plus à perdre ; ça les rend folles. Littéralement. 

Où sont passés mes carnets ? Où sont passées mes jeunes années ? Aujourd'hui, j'ai envie de vivre en mi majeur

mardi 26 avril 2016

L'Instant Cavanna (deuxième épisode)



Mais voyons concrètement à quoi ressemble un instant zéro, chez Fabien Oguh. Avant que de songer à inscrire à l'encre des phrases sur ses grands cahiers vierges, il remplissait chaque soir des cassettes audio de sa voix chemtrailisée. Écoutons un peu sur quelle matière féconde le marteau de son esprit frappait sans relâche depuis ses onze ans. En fond sonore, l'opus 109 de Ludwig van Beethoven. 

« Pourquoi c'est à la mode pas rancunier ce n'est pas une raison pour me suis intéressée elle-même c'est au contraire une vente de ne pas s'y intéresser. L'as rome personnellement je ne m'intéresse pas rien et c'est à la mode dans l'importante attribuée alors voilà qu'aujourd'hui par nos contemporains je ne vois rien d'autre que couple le plus quand la passion égaler la nuit dernière. Seulement le 28e ce nouveau mal du nouveau siècle est celui qui a dû passer dans la rue le 9e siècle à quoi répond à supportable pour doctoral et parole cette étape de plus en plus métaphysique plus l'Allemagne s'est abattue depuis la guerre sur le théâtre, le roman et même la plus répandue sexuels le rapport une touche glamour sans doute plus frileux et les permis dans le monde de kilogrammes passionnés. Je le reconnais beaucoup plus être le plus atteint que le Mozambique. Louis plus de diminuer ratisser sujet mais c'est peut-être pour le réduire il avait vraiment qui est ancienne car c'est bien le cas de le dire, ceux qui lisaient de pérorer dix cartes le plus sur l'angoissé aujourd'hui vous ne sont nullement les plus angoissés. Les surprises ne sont pas du tout ceux qui l'ont le plus tragiquement qui est prouvée pendant les quatre années d'épreuves nous avons vécu et au cours desquelles sans une comédie avoir véritablement l'expérience de leur voiture. Et vice-versa ceux qui ont le mieux connu pour apporter les années terribles au cours de ce long cauchemar et qui peut être fort et le plus de raison d'en parler. C'est le plus souvent le pire où le sortant d'une amende par le plan local ce chapitre et il était même à cette discrétion qu'on les reconnaît, car le propre de la véritable renvoi qu'Apple garde à vue et d'être maître la masse qui pérore la boîte quille qui gazouille. L'équipe habillée comme celle de nos contemporains il est évidemment une joueuse, une plaisanterie, l'idée d'un prix littéraire. Mme Khadija de l'angoissé de leurs boîtes littéraires d'aujourd'hui, au cas où il aurait entendu parler de nos angoisses, certains ont même parlé de moments. Elle pourrait peut-être nous consulter ou plutôt on va consulter les rescapés de l'ampleur et de la persécution. Il aurait peut-être enfin, c'est quelque chose, à leur apprendre. Ceci dit, la philosophie n'est pas là nécessairement pour poser des problèmes multimédia de cours relevés de taliance immédiate et pour la nation. C'est peut-être une de ses vocations c'était précisément dès qu'une vieille idée du sentiment gratuit muse désintéressé un peu arbitraire comme celui-là. »

(…)

lundi 25 avril 2016

Qui est là ?



Elle est allongée sur le lit

Qui ? Qui est-ce ? Qui est allongé sur le lit ? Elle ? 

Non, ce n'est pas elle. Je ne la reconnais pas, même si c'est bien son corps qui est là, allongé sur ce lit, allongé sur son lit. Il aura suffi que l'âme la quitte pour que le corps que j'ai devant moi soit le corps d'une étrangère. Je suis seul avec elle, avec elle qui n'est plus elle. Je n'ose pas parler. La vraie  m'entendrait parler à la fausse. Mes paroles seraient des mensonges. 

Qui est ?

Cette statue de pierre est-elle au moins une représentation, une figure de celle que j'ai connue ?

Les corps disparaissent, mais avant de disparaître, ils sont le signe de l'âme qui n'est plus là. La parole manque, toujours. Il faudrait être capable d'en rire mais je n'ai aucun sens de l'humour. « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? » Avant l'âme, c'est la parole qui fait défaut, à supposer que les deux choses se distinguent. Si les apôtres avaient su veiller avec Jésus…

Mais non. Le feu vivant ce n'est pas donné à tout le monde. Le plus important était de ne pas être encore mort. « Et c'était merveilleux de ne pas avoir à se dépêcher, de pouvoir réfléchir lentement. »

On donne rendez-vous et personne ne vient. Tout le monde dit qu'il comprend l'importance du rendez-vous, qu'on peut compter sur lui. Tout le monde n'y sera pas, il n'y aura personne. Et si jamais vous faites mine de lui rappeler sa parole, il se fâche.

Tous ont déjà la face hippocratique. Ils sont morts avant la mort. Ils parlent mais de leur bouche ne sortent que des mensonges, c'est à cela qu'on reconnaît la mort avant la mort. Leur absence crève l'écran.

Ce n'est pas une étrangère, c'est autre chose. Mais tous ceux qui se trouvent devant nous n'y sont pas non plus. Ni là ni ailleurs. Les corps durcis de l'absence au présent. « Bon Dieu c'qu'ils sont lourds ! » comme disait l'autre. Si au moins cette non présence était légère, mais non, c'est tout le contraire. L'heure est au moins très sévère. Toutes les heures sont épaissies, indigestes, épouvantables, alors que le feu les creuserait d'une présence réelle si légère.

Ça sent l'été. Un silence de sieste. Le vide. Qui n'est pas là ? J'ai devant les yeux des toilettes de train, vous savez, les grandes toilettes bruyantes des vieux trains, où l'on voyait la voie défiler à travers le trou, l'après-midi. On a tous eu des aventures là-dedans. Le contrôleur frappe à la porte. « Qui est là ? » Personne. La vie a fui dans le trou des chiottes. La vie.

Je me souviens de la vie. Elle était allongée sur le lit, elle était belle. C'était l'été. 

vendredi 22 avril 2016

L'Instant Cavanna (premier épisode)



Fabien Oguh possédait quelque deux cents cahiers grand format à grands carreaux, vierges, de quatre-vingt-seize pages chacun. Il en achetait cinq par mois, et choisissait toujours le même modèle (format 21 x 29,7 cm, sur papier velin de 90g). Il les empilait soigneusement et voyait avec satisfaction les piles grandir petit à petit. Il n'éprouvait aucune hâte mais il savait qu'un jour ces cahiers lui serviraient à écrire son histoire. C'est très sereinement qu'il se constituait ces réserves car il savait qu'il n'était pas temps pour lui d'écrire une histoire qu'il n'avait que très partiellement vécue.

Le nombre complémentaire suffirait à préciser le hasard (sic). Fabien Oguh était un spécialiste du Temps, le Temps avec majuscule, bien entendu. La clarté de ses exposés était célèbre, jusque dans le milieu de la musique contemporaine. Il avait beau s'interroger sur la vérité de la science, la science n'avait eu d'autre vérité à lui opposer que celle qui consiste à poser comme indécidable le fait qu'elle existe.

« Ah, la Science ! », lui arrivait-il de dire…

L'Univers a-t-il, oui ou non, connu un Instant Zéro ? Fabien Oguh se posait régulièrement cette question dans la solitude de son deux pièces cuisine à Gennevilliers. S'il se posait régulièrement cette question, c'était sans aucun espoir d'y apporter une réponse satisfaisante. Il se posait la question comme on fait des pompes, comme on se brosse les dents, comme on se fait la raie au milieu ou comme on astique son bandonéon.

« Science incontinente n'est qu'urine de larmes », lui disait toujours sa maman, quand elle voulait le culpabiliser parce qu'il passait en boucle Vissi d'arte chanté par Prince, cette ruine filiforme et fragile comme un ré dièse de passage. « Instant zéro mon cul ! » répondait-il avec un à-propos déconcertant.

(…)

mercredi 20 avril 2016

Una corda



Dans mon rêve je fais semblant de dormir. Rubinstein joue le premier concerto de Brahms. Ma respiration est difficile à contrôler. Lenteur, mais pas trop. La lenteur est le souvenir. Brahms, son opus 118, l'intermezzo en la majeur, que j'aime tellement jouer, mais, encore plus, la sixième pièce du recueil, en mi bémol mineur, avec son thème qui s'enroule sur lui-même. Est-ce le matin ? Le matin dans le jardin, à Fuveau, au soleil, avec la femme que je regarde trop. La femme pas encore lavée, pas coiffée, les traits tirés, si belle en son négligé froissé, qui est là, qui met du miel sur sa tartine, pas complètement naturelle. J'emplis d'air mes poumons, jusqu'au moment où ils se mettent à frémir ; c'est comme un spasme douloureux ; un souvenir, dans la lenteur du matin… Je ne vois pas bien le clavier, la lumière n'est pas idéale ; les touches noires ont l'air d'avoir disparu ; tout est blanc ; j'entends une longue série de trilles ; je vide mes poumons, mes paupières se serrent un peu trop. Aveugle. Je suis dans la chambre de la place des Vosges, les volets sont fermés, un peu de lumière entre par la salle de bain. J'entends du piano. Brahms, encore. La dernière des quatre ballades opus 10 que j'avais jouée sur son dos nu, una corda

Est-ce que vous savez regarder une femme, vous ? Moi je ne sais pas. Je la regarde trop. Comme le héros du Diable au corps, je l'empêche de me regarder. Je lui fais peur. Je ne sais pas utiliser la pédale una corda. Je pense à George Szell disant à Gould, qu'il dirigeait dans un concerto, qu'il avait « une sonorité efféminée » parce qu'il jouait tout le concerto avec la pédale de gauche enfoncée. Le pianiste l'avait très mal pris, avec juste raison, à mon avis. Il n'y a pas plus viril que le piano de Gould. 

Toujours dans le jardin, j'entends Orientale, de Granados. Elle est allée se mettre au piano. Comme je me trouve à cent mètres de la source sonore, la musique est mélangée des sons du jardin, de la nature. Le jet d'eau. La chienne me regarde, puis se recouche, en paix. Tous les deux nous écoutons la musique. Do-ré-mi-sol-mi-ré-do… Toute la lumière du monde est là, pour nous trois, dans le matin de juin.

Ne te retourne pas, quand tu sors des enfers. Ne te presse pas. Écoute…

jeudi 14 avril 2016

Seuil



Il y a dans la vie de tout homme un moment très particulier où celui-là cesse d'éprouver le passage du temps comme la douleur essentielle d'être ; c'est la nuit qui en général nous révèle ce seuil inimidant, quand la terreur de l'insomnie laisse la place au plaisir pur d'être là, allongé, vivant, au cœur du monde, au cœur d'un monde dont le bruit et la fureur ne nous parviennent plus qu'étouffés et diffus, inoffensifs.

Jusqu'à une date proche, il me semblait entendre le grincement atroce du monde sur son axe, la Terre ne tournant sur elle-même que dans le but d'approcher mon être de la mort : bruit effroyable, terrorisant. Il s'est tu d'un seul coup.

Je ne sais ce qui a brisé les liens que le temps avait noués avec l'abîme à travers mon corps et je ne les ai d'ailleurs perçus que rétrospectivement, au moment même où ils ont cessé de me tenir sous leur emprise. 

samedi 26 mars 2016

Saint Matthieu (3)


Seulement, une fois cette double signification découverte, la musique de Bach prend tout à coup une résonance tout autre. Si, dans le choral de l'Orgelbüchlein consacré à la Chute d'Adam, nous songeons que les lourdes sautes descendantes de la pédale qui scandent sans répit le développement contrapuntique du choral ne sont pas seulement un nouveau jeu gratuit de contrepoint, mais nous rappellent sans cesse la chute du genre humain, notre esprit ne pourra plus, en écoutant ce choral, se distraire de la pensée de la Faute, et l'œuvre deviendra, mieux qu'un sermon banal, le plus puissant des auxiliaires de la méditation : ainsi la musique aura-t-elle rempli la plus haute de ses missions : celle de rapprocher l'homme de son Dieu. Car Bach ne décrit pas gratuitement, pour l'amusement. Il commente, souligne, suggère ; l'idée parfois, l'image souvent, le mot toujours. Ainsi sa musique équivaut à la plus ingénieuse explication de textes, à la plus utile des exégèses.

Si Bach n'eût été que miniaturiste, il n'eût pas, peut-être, pris dans l'histoire musicale la place unique qui est la sienne. Mais cette perfection, cette minutie du détail, loin d'enlever quoi que ce soit à la profondeur de son inspiration, à l'ampleur de ses conceptions, et parce qu'elle se surajoute à elles, les magnifie et les rend plus frappantes encore.

En outre, l'inégalable maîtrise du grand Cantor nous pousse parfois à le considérer comme une sorte d'abstraction de la perfection, à oublier qu'il a lui aussi évolué, tâtonné, cherché. La comparaison des deux Passions, écrites à huit ans de distance, en sera un singulier témoignage. De Saint-Jean à Saint-Matthieu, il n'a pas seulement équilibré la longueur de ses morceaux, mis au point le rôle de l'arioso et inventé le "thème de timbre" du quatuor à cordes pour représenter Jésus, mais encore assoupli son vocabulaire (la 7e diminuée, presque exclusivement réprobatrice dans Saint Jean, devient également dans Matthieu humanisation et attendrissement) ; donné à l'harmonisation de ses chorals, — sans en rien renoncer à la minutie de la traduction du mot, justification fondamentale de toutes ses "audaces" harmoniques, — une valeur architecturale nouvelle (la tension harmonique croissant avec la marche du drame pour se relâcher après la mort du Sauveur) ; créé une nouvelle notion thématique en choisissant dans le texte deux mots-clefs caractéristiques se complétant ou s'opposant, et d'où il tire non seulement le modelé de thèmes à deux éléments — qui souvent, par leur développement, préfigurent l'essentiel de la sonate dithématique — mais jusqu'à l'instrumentation elle-même ; perfectionné des trouvailles dramatiques qui n'étaient qu'esquissées dans l'aîné des deux chefs-d'œuvre — par exemple le Ich bin's du choral répondant à la question des disciples : "Maître, dites-nous qui est le traître ?" Et l'on pourrait multiplier les exemples.

De tout cela, Bach n'a écrit ni traité ni programme. Il nous faut à toute force, aujourd'hui, des symboles outrés et des "explicitations" grandiloquentes, de manière à pouvoir juger une œuvre sur son commentaire plus que son contenu — ce qui est plus facile. Nous ne savons pas que, ce faisant, nous nous bornons à caricaturer l'un des travers de ce romantisme dont nous affectons si souvent de sourire.

À force de vénérer Bach, a-t-on pu dire, on ne le connaît plus. C'est le propre des chefs-dœuvre d'être un peu ce que l'on veut qu'ils soient. Nous ne les en aimerons que mieux si, renonçant aux verbalismes faciles et emphatiques, nous savons nous approcher d'eux pour recevoir avec humilité les innombrables leçons d'obéissance et d'amour du travail bien fait qu'ils nous dispensent avec une inestimable profusion.

(Jacques Chailley, Les Passions de J.-S. Bach)


Saint Matthieu (2)


Car enfin, il ne s'agit pas de savoir si une telle conception dérange les idées reçues, si elle concorde avec l'idée que l'on se faisait du maître de la musique pure ; il ne s'agit pas de dire, avec tel musicien sériel, que "nous déplaît" (sic) l'idée d'un Bach modelant son inspiration sur l'image du mot à traduire ; il s'agit de savoir si cela est ou n'est pas. Pour le savoir Pirro et Schweitzer avaient opéré des sondages dans un ensemble d'œuvres considérable. Ils avaient ainsi prouvé la généralité de la conception. Il restait à en établir la constance, ce qui ne pouvait se faire qu'en scrutant sans rien omettre la totalité d'un groupe d'œuvres caractéristique et d'importance suffisante. C'est ce que nous avons tenté ici. Schweitzer nous dit par exemple, avec des citations prises dans les cantates, que Bach "emploie communément un procédé qui consiste à représenter par les sons des mots tels que marcher ou courir". Un exemple seul ne prouve rien ; mais Schweitzer en cite douze. Cela commence à devenir plus sérieux. Si maintenant nous feuilletons les récitatifs des deux Passions pour y relever les expressions indiquant un mouvement : "il s'en alla, il se leva, il vint vers eux" etc., on voit que sur cinquante-sept exemples, cinquante et un sont concordants et emploient un mouvement ascendant identique et caractéristique ; quant aux six exemples non conformes, ils peuvent tous s'expliquer par le contexte. Dès lors, peut-on encore parler de coïncidence ? Mieux, on trouve dans Saint-Jean, au début de la deuxième partie, la phrase négative correspondante und sie gingen nicht, "et ils n'allèrent pas" ; Bach traduit par le mouvement inverse, descendant !

Il faut en prendre son parti. Bach est bien le successeur des compositeurs inconnus de l'époque grégorienne qui faisaient roucouler la tourterelle en notes liquescentes, des auteurs de motets qui dépeignaient par des lignes mélodiques appropriées, au XIIIe siècle, le Descendi in hortum meum et la courbe des vallées — convallium — se découpant sur l'horizon, des madrigalistes du XVIe siècle et des subtilités visuelles de la musica reservata. (…) Bach est même le plus figuraliste de tous les figuralistes. S'il évite le ridicule de Kuhnau ou celui de Dussek décrivant au piano-forte la mort de Marie-Antoinette avec le tumulte des républicains, l'"invocation à l'Être Suprême" l'instant avant sa mort et le "bruit de la guillotine" (glissando sur trois octaves), ce n'est pas qu'il ait poussé moins loin la minutie descriptive, encore qu'il néglige de la souligner, comme eux, par de puériles étiquettes ; c'est seulement parce que ce perpétuel commentaire s'incorpore à une force d'invention mélodique et harmonique qui pourrait à la rigueur permettre d'oublier la signification extra-musicale de son langage, et parce que cette seule signification musicale est en soi assez riche pour permettre à l'œuvre de subsister par elle-même.

(Jacques Chailley, Les Passions de J.-S. Bach)


(Arioso du parfum répandu)

Tränenflüßen (les larmes) est ici le "mot-clef". Gamme descendante qui assimile le parfum aux larmes répandues.

Saint Matthieu (1)


Les Passions de Bach ne sont pas plus traduisibles qu'Othello ou Pelléas ; mais il ne s'agit pas seulement, dans cette constatation, de préserver une sonorité abstraite : ce n'est là qu'un des aspects, important certes, mais secondaire, de l'accord miraculeux entre ce que Marcel Beaufils dénomme "musique du son, musique du verbe". Le XIXe siècle, fidèle en cela à une longue tradition, voulait avant tout comprendre ce qu'on lui chantait : il traduisait tout, et adaptait au besoin. Notre XXe siècle, réagissant contre d'incontestables excès, a peut-être déplacé l'infidélité au lieu de la supprimer. Tendu à l'excès vers ce qu'il dénomme le "respect du texte original", il ne regrette plus de ne pas saisir le sens pourvu qu'il obtienne la sonorité. À tout prendre, l'erreur est pire. L'étude des Passions que nous entreprendrons ici en porte témoignage. Car il n'est pas d'œuvre, peut-être, où chaque mot se trouve davantage soupesé, analysé, traduit avec les moindres résonances à la fois de sa sonorité et de sa signification. Il n'est pas jusqu'à l'instrumentation, jusqu'à la forme mélodique des thèmes et de leur structure qui ne soient la traduction même d'un mot-clef, présent dans chaque arioso ou chaque air, mot d'où jaillissent presque spontanément le thème, la forme, l'instrumentation, la mélodie même que ce mot-là requiert. Car la fresque est aussi miniature : lorsqu'on regarde à la loupe le quinzième personnage à gauche, on y voit que chaque cheveu est dessiné, chaque poil du col de fourrure étudié et traduit. Michel-Ange a travaillé avec le pinceau de Jean Fouquet.

Parce que le langage fugué lui est naturel, parce qu'il a écrit l'Offrande musicale et l'Art de la Fugue à titre de démonstrations techniques, sans plus se soucier des instruments susceptibles de la traduire que Théodore Dubois offrant à ses disciples un modèle de réalisation pour une basse donnée, Bach a été depuis cinquante ans le porte-drapeau, l'argument-massue de tous les apologistes de la musique dite "pure". Comme s'il y avait "impureté" à être sensible, émotif, signifiant ! On a été jusqu'à l'annexer au domaine de la musique abstraite, de celle qui se refuse à envisager autre chose que des combinaisons de notes, pour qui toute incursion dans le domaine affectif et surtout descriptif est un péché contre l'Esprit. Combien de musiciens à la courte envolée ont ainsi couvert leur impuissance et leur sécheresse sous l'exemple sans réplique du maître de Saint-Thomas !
(Jacques Chailley, Les Passions de J.-S. Bach)


Saint Matthieu (0)



Les grandes œuvres de Bach sont comme ces immenses retables des maîtres du Quattrocento qui lancent leurs flammes d'or et de vermeil au-dessus des autels. Vu de la nef, on n'en distingue ou à peu près que les personnages de premier plan, mais l'on est ébloui par la magnificence des coloris et l'architecture savante des lignes maîtresses. Qu'un peintre moderne copie ces vastes compositions sans en approcher le détail, les traduise en taches de couleur et en lignes abstraites, et son tableau restera valable à l'échelle de l'impressionnisme ou du cubisme.
Mais le visiteur monte les degrés de l'autel et s'approche du retable. Son attention se fixe sur un détail ; il ne voit plus ces grandes lignes, ne sait plus l'harmonie d'ensemble du tableau. Mais il s'aperçoit que cette petite tache que l'on découvrait par la fenêtre de la Crèche est en réalité un paysage entier, aussi minutieusement étudié à sa propre échelle que l'était, par rapport à l'ensemble, la seule présence de cette petite tache bleue indistincte.

Cette approche du tableau à l'échelle du détail est tout aussi impossible si on prend la musique de Bach pour de la musique pure que si on l'étudie sur une traduction quelconque. Que Gounod ait pu concevoir l'idée d'analyser l'harmonie des chorals en éliminant leur texte est proprement extravagant. Cela équivaut à peu près à vouloir expliquer les vers d'un poète à partir d'une version faite dans une autre langue. Quand, dans saint Matthieu, un cruel saut de septième ascendante lance un « Und speieten ihn an », ce brutal crachat prend, par la sonorité et l'accentuation du mot, la valeur d'une image ; quand le voile du temps se déchire du haut en bas, le déchirement s'opère en deux temps, par une descente disjointe qui franchit une treizième — toute l'étendue de la voix du ténor ; on ne peut traduire autrement que par « Depuis le haut » : or c'est un contre-sens, parce que le français accentue haut et le place, grammaticalement, à l'arrivée de la chute ; l'allemand, au contraire, escamote oben entre deux monosyllabes, et c'est le an qui reçoit l'accent à la fin de la descente. De tels exemples se présentent à chaque ligne.
(Jacques Chailley, Les Passions de J.-S. Bach)


lundi 14 mars 2016

Le pianiste au homard



1978, 79, 80 ? Je ne me rappelle pas la date. J'étais allé seul au théâtre de Saint-Denis écouter Richter en récital dans Schumann. Il y avait peut-être autre chose que Schumann, c'est possible, mais je ne m'en souviens pas. Je crois bien être parti à l'entracte. Je ne voulais plus rien entendre. Le choc que j'avais reçu en entendant Richter jouer les Novelettes était si fort, si incroyablement fort, que je voulais pas prendre le risque d'être déçu par la suite du programme. J'ai tout de même eu le temps de voir le vieux et déjà complètement aveugle Rubinstein, au bras de sa femme, qui allait saluer Richter dans les coulisses, et qui avait l'air si profondément ému, lui aussi, presque anxieux. Pendant de très nombreuses années, je n'ai pas voulu écouter Schumann joué par un autre pianiste. 

Il y a eu ensuite la sonate en si bémol de Schubert, enregistrée à Prague, en 1972. 

Richter était un demi-dieu, à la maison, quand j'étais enfant. Mais je ne savais pas pourquoi. Je me souviens de la façon dont on prononçait son nom : c'était comme une évidence. Un nom de grand pianiste, de génie du piano. Il y avait Lipatti d'un côté, et Richter de l'autre. Lipatti le familier, le proche, car nous jouions les mêmes morceaux que lui, Bach, Mozart, Chopin, et puis ce Richter, beaucoup plus mystérieux, comme une sorte de divin sauvage. Schubert, alors, je ne savais même pas qu'il avait composé des sonates. On jouait les Impromptus, quelques Moments musicaux, et notre père écoutait ses quatuors, et surtout le quintette à deux violoncelles, une ou deux symphonies, et bien sûr les Lieder. Richter, je ne savais même pas qu'il était russe. 

Quand il joue le trio de la dernière sonate, on sent bien qu'il a du mal à se retenir. Il y a une intranquillité fondamentale chez Richter qui le rend inapte à jouer Bach, par exemple. Mais il joue comme personne le premier mouvement du concerto en ré mineur du même Bach.

Pour comprendre Richter, il faut le voir marcher, dans la neige, près de Moscou. 

Richter, je n'aurais jamais pu m'entendre avec lui, et pourtant je l'adore. 

Très souvent, écoutant Richter, je me dis : mais c'est mauvais ! Il ne joue pas bien. Il fracasse les musiques qu'il joue. Et il est capable de remplir ses interprétations de fausses notes. Il a les épaules trop larges, ça ne passe pas. Le voir s'asseoir devant un piano fait un peu peur, pour le pauvre piano. 

Cette après-midi là, à Rumilly, on avait fait l'amour par terre, sur le tapis, dans le salon, près de piano. Raphaële était comme ça, terriblement impatiente, parfois. Ensuite elle m'avait supplié de lui jouer quelque chose et j'avais joué des Schumann, en lui disant que j'avais honte de les jouer, que je devrais plutôt les lui faire écouter par Richter, et elle m'avait répondu : « Tu les joues mieux que lui. » Je m'étais évidemment moqué d'elle mais j'étais secrètement heureux. Un jour, une après-midi, dans ma vie, j'aurai été l'homme qui joue mieux que Richter. Alors que j'avais encore les doigts mouillés de son con… 

Richter a beaucoup d'humour. Les gens que j'aime et que j'admire ont de l'humour. L'humour dont je parle est une forme d'intelligence. Une intelligence qui dépasse, qui déborde, qui a les épaules trop larges pour le monde tel qu'il va, ou peut-être pour l'homme qu'elle habite, qui gronde, comme le trille de la main gauche à la fin du premier mouvement de la sonate en si bémol, une intelligence qui sait très bien que ça ne va pas durer, qu'on peut le retenir tant qu'on veut, ce premier mouvement, le jouer à un tempo si lent que personne ou presque n'y comprend plus rien, mais que le terrible andante sostenuto va arriver quand-même. 

Richter n'aurait peut-être jamais dû devenir pianiste. D'ailleurs il l'est devenu un peu par hasard. Alors pourquoi est-il si exigent, si difficile avec lui-même (et avec les autres) ? Comme tous les grands de la musique, tous les génies, il est un peu au-delà de la musique, et en-deçà de ses confrères. Ce sont eux qui savent comment faire, pourquoi faire. Lui ne sait pas. Ces êtres-là sont toujours un peu dans le noir. Leur intelligence ne leur sert pas à savoir, mais à faire. Plus ils relient de fils entre eux, plus cela les sépare des autres. Le silence qui suit le trille grave du premier mouvement de la sonate D. 960 est un gouffre dans lequel toute la raison d'un homme peut sombrer. Autant se balader avec un homard en laisse, quand on ose jouer comme ça. Mais dites-moi : si vous avez peur de la folie, pourquoi jouez-vous la musique de Schubert ? Pourquoi l'écoutez-vous, même ? Quand on aime vraiment la musique, on accepte de s'y perdre. On accepte de se taire tout à fait, autrement dit. 

« Je ne parvenais plus à me passer de la présence d’un homard en plastique que je promenais partout avec moi, et dont je ne me séparais qu’au moment d’entrer en scène. » 


Ces êtres-là ne font pas carrière. Ils ne sont pas pianistes, ou chefs d'orchestre, ou violonistes, au sens où on l'entend habituellement. Ils font ce qu'ils savent faire, quand on veut bien d'eux, et la plupart du temps, ils savent que ça ne sert à rien, que c'est "peine perdue". Mais quoi faire d'autre ? Ne me parlez pas d'"ego", s'il vous plaît ! Ça ne rend compte de rien, en ce qui les concerne. Il faudrait inventer une science psychologique qui leur soit adaptée, mais les seuls qui seraient à même de réaliser cette tâche ne trouvent aucun intérêt à le faire et on les comprend. 

Comment, vous me dites que vous n'aimez pas son jeu, son interprétation de telle ou telle œuvre ? Oui, eh bien quoi ? Comme dirait Picasso, « Ça n'a aucoune importanz ! » Écoutez donc un des innombrables pianistes qui font la queue aujourd'hui à l'entrée des salles de concert, un de ceux qui vont être primés aux "Victoires de la musique", par exemple, un de ceux qui vont être invités à la télé, et laissez-nous tranquilles. Allez donc voir et écouter cette petite Chinoise extraordinaire qui fait du trois mille notes à la minute, et foutez-nous la paix. 

Jacques me racontait que quand Richter venait en France, invité par le PCF, c'est lui qu'on chargeait de noter sur la partition les fausses notes du Maître. Pendant le concert, il inscrivait docilement des petites croix sous les passages où Richter avait mis des pains, mais ensuite, quand il s'agissait d'aller lui montrer la partition… Et moi je fais pire, puisque je m'autorise à déblatérer sur des artistes dont j'ai la prétention de vouloir parler comme si je pouvais m'en approcher suffisamment pour être en mesure de discerner quelques traits qui auraient échappé à ceux auxquels je m'adresse.

 « Sa personnalité était plus grande que les possibilités que le piano lui offrait, plus large que le concept même de la maîtrise complète de l'instrument. » C'est Boulez qui parle ainsi de Richter, et je trouve que cette simple phrase dit beaucoup. Il ne faut jamais oublier que Richter était autodidacte. Il a appris le piano un peu de la manière dont un jazzman de jadis apprenait son instrument, c'est-à-dire que les moyens qu'il a acquis étaient directement corrélés à son désir, à sa morphologie, à son être, à son goût, à sa vie intime. On dit souvent que Richter n'avait peur de rien, et que c'était sa grande force. Arrivé au conservatoire de Moscou à vingt-deux ans, c'est-à-dire à l'âge où un pianiste normal en sort, il a eu la chance de tomber sur le plus grand professeur de piano qui ait existé, Heinrich Neuhaus. Quand on confronte un homme à une technique donnée, il peut s'épanouir parfaitement dans la confrontation à une forme qui lui est extérieure, il peut faire de ce détour une force — et c'est ce qui arrive le plus souvent —, mais il peut aussi en garder une sorte de peur, qui peut toujours remonter en lui, un jour ou l'autre, car de cet écart (qui est parfois un grand écart) sourd une énorme quantité de questions, dont la plupart sont sans réponses. Richter n'avait peur ni des communistes, qu'il ignorait superbement, ce qui l'a conduit plusieurs fois hors du Conservatoire, et il n'avait pas non plus la hantise de sa carrière. On peut d'ailleurs dire que d'une certaine manière il n'a pas eu de véritable carrière. « Mettez un petit piano dans un camion et conduisez le long des routes de campagne, prenez le temps de découvrir un nouveau paysage ; s'arrêter dans un joli endroit où il y a une bonne église ; décharger le piano et parler aux habitants ; donner un concert ; offrir des fleurs aux personnes qui ont eu la gentillesse d'y assister ; repartir. » Quand on voulait l'engager pour un concert qui aurait lieu un an plus tard, il répondait : « Comment pourrai-je savoir aujourd'hui si j'aurai envie de jouer dans un an, et surtout quoi ? » Celui qui est libre ne peut pas avoir peur mais il fait peur. La technique de Richter c'est son art, comme l'indique parfaitement le mot grec tekhnè. De la même manière, la technique de Gould est aussi son art. Les "vrais pianistes" sont des pianistes dont la technique ne se sépare pas de leur art. Neuhaus l'a vu immédiatement, et a su tout de suite qu'il n'avait pratiquement rien à apprendre à son génial élève. L'action efficace, le comment, le pianiste russe en avait forgé lui-même le muscle. « J'ai beaucoup appris de lui, même s'il n'arrêtait pas de dire qu'il n'y avait rien qu'il ne puisse m'enseigner ; la musique est écrite pour être jouée et écoutée et m'a toujours semblé être en mesure d'être dirigée sans paroles… Ce fut exactement le cas avec Heinrich Neuhaus. En sa présence, j'étais presque toujours réduit à un silence total. Ce fut une chose extrêmement bonne, car elle signifiait que nous étions concentrés exclusivement sur la musique. Il m'a appris, surtout, le sens du silence et de la signification du chant. Il m'a dit que j'étais incroyablement opiniâtre et ne faisais que ce que je voulais. Il est vrai que je n'ai jamais joué que ce que je voulais. Et donc il m'a laissé faire que ce que j'aimais. »

Comme tous les génies, Richter est une énigme. Le documentaire prodigieux de Monsaingeon le montre parfaitement. Le vieux Richter, momie vivante débarrassée de son homard, mais toujours ironique, sage et mordant à la fois, d'un humour décanté et pincé de poésie, se tient là, face à nous, face à la caméra. Il ne tremble pas. Pour une fois, il parle. Mais il ne dit que ce qu'il veut dire. Le silence prend une place énorme. Là encore, c'est "la signification du chant" qui se laisse voir. Le reste, mes amis, c'est à vous de le découvrir, si vous en êtes capables, et, surtout, si vous en avez le désir vrai. L'art authentique est et doit être une ÉNIGME. Personne ne va vous dire ce que vous devez comprendre (entendre), et s'il se trouve quelqu'un pour ce faire, c'est un menteur et un diable qu'il faut éviter. 

mercredi 9 mars 2016

Tout va bien



Hôtel des Impôts. Grande bâtisse sans âme comme il y en a tant, mais lumineuse. Saint-Nivat-des-Vieux… Ça ne s'invente pas. Ils sont presque tous en groupe : duos, trios, quatuors. C'est étrange d'aller voir son inspecteur des impôts en groupe. Je suis un des seuls solistes. Des rangées de sièges dispersées, des bleus, des rouges, je m'installe derrière, vers la rue, pour avoir une vue panoramique. Sur les six bureaux, deux seulement fonctionnent. Le B1 et le B6. Le B1 est occupé par une dame d'un certain âge, comme on dit, brune, ou châtain foncé, le cheveu court. Le B6, en face de moi, est occupé par une femme d'une quarantaine d'années environ, blonde, le cheveu mi-long et raide. Je prie intérieurement pour passer avec la blonde, et je serai exaucé. Le 157 est allumé, mon numéro est le 161. On est très poli lorsqu'on entre dans le bureau d'un inspecteur des impôts. Je m'étais dit : « Ne sois pas trop poli. » Elle parle peu. Le minimum. J'aime bien sa neutralité. J'ouvre la chemise qui contient mes papiers, en désordre, et je commence à parler. Sans m'écouter, de l'index de la main droite, dont l'ongle est recouvert d'un vernis assez laid, très épais, d'un marron palette tirant sur le gris, elle avise immédiatement le papier essentiel, c'est-à-dire le plus ancien, celui dont dépendent tous les autres. Il ne lui a fallu qu'une seconde pour savoir quoi faire, quand moi je reculais devant l'obstacle depuis un an. Elle me fait comprendre que mes discours ne l'intéressent pas, mais sans être désagréable, elle se contente de faire son travail, avec une efficacité à la fois sérieuse et détachée, sans affect. « On va commencer par ça. » Je suis un peu dépité mais je me soumets immédiatement à sa loi, sans regimber. Ne suis-je pas venu pour qu'on me prenne en charge ?

Avant le bureau de l'inspecteur, à ma droite, une dame de cinquante-cinq ans avec son fils, mongolien, comme il ne faut pas dire. Il est moustachu, évidemment très laid, et d'aspect rébarbatif. « Il va pleuvoir ! » articule-t-il très fort. Tout le monde se retourne pour observer le ciel, car il fait beau. 

Je me dis que je suis dans le bureau de la vitamine B6, celle qui favorise les rêves. Nicole (j'apprendrai ensuite qu'elle s'appelle Nicole) continue de s'affairer, de mettre de l'ordre dans mon foutoir, sans la moindre plainte, sans le plus petit commentaire. On sent bien que les paroles, pour elles, font partie du "travail", et qu'il convient donc de les économiser. Elle a de longues mains, avec des doigts longs et robustes qui m'intimident. J'entends l'imprimante laser qui se met en marche et ce bruit me soulage. Puis elle se lève pour aller à la photocopieuse. Seul dans le bureau, je réalise alors qu'elle ne met pas de parfum, ou alors de manière si discrète qu'à trois heures de l'après-midi on ne le sent déjà plus. (Mais je me dis que les provinciales rentrent à la maison pour le déjeuner, alors que les Parisiennes, non, ce qui les oblige à mettre plus de parfum le matin (ou à employer un parfum plus tenace). (N'empêche, si elle est rentrée à la maison à midi, soit elle ne s'est pas parfumée, soit elle met très peu de parfum (ce qui est un bon point pour elle), soit son parfum ne tient pas.)) 

À chaque couinement du système alpha-numérique (un bruit qui imite vaguement les sonorités qu'on entend dans les aéroports) qui prévient les citoyens qu'un bureau se libère, on voit quelqu'un traverser l'espace. Ceux qui vont au Cadastre ont le plus long chemin à faire. En général, les gens se sont assis face aux bureaux qu'ils pensaient devoir rejoindre mais ce n'est pas toujours le cas, et certains traversent le hall de part en part, sous le regard des autres, à la fois jaloux et soulagés. Ils se savent observés, mais ils ne flanchent pas. Dans le bureau, l'inspecteur attend. 

Un homme de mon âge entre dans la ronde. Il est le mieux habillé de nous tous. Il porte un cartable en cuir et de petites lunettes à montures fines. Un intellectuel. Il ne comprend pas qu'ici il faut faire montre d'humilité, faire profil bas, que l'intelligence affichée et revendiquée dessert plutôt celui qui pense s'en prévaloir. On n'est pas, à l'hôtel des Impôts, comme on est dans la vie normale. On est là parce qu'on doit quelque chose, et qu'on le doit, ce quelque chose, à la Collectivité, autant dire à Dieu ! On est coupable, quand on se trouve à l'hôtel des Impôts. Ou, si on ne l'est pas encore, on le sera dans quelques instants, dès qu'on sera assis en face de l'Inspecteur. On n'a pas d'avocat, on n'a pas de public, mais cela n'empêche pas le verdict de tomber. Si vous êtes là, c'est parce que vous n'avez pas fait ce que vous deviez faire, ou que vous ne l'avez pas fait à temps. Sinon vous seriez à la piscine, ou en train de faire la sieste avec votre petite amie. Que vous soyez un intellectuel, un "travailleur de force" (comme on disait sur les boîtes d'Ovomaltine), ou un retraité, que vous soyez riche ou pauvre, vous avez des devoirs envers la Collectivité. Que vous vous soyez convoqué vous-même à ce tribunal ordinaire ne rachète pas votre faute. Même si tous ici sont coupables, ces mêmes coupables se muent en procureurs qui jugent les autres, leurs semblables, quand ils se dirigent d'un pas qu'ils veulent assuré vers le bureau de l'Inspecteur. Ainsi en va-t-il des cours populaires où coupables et procureurs ont le même aspect, sont de même nature, et sont finalement interchangeables.

Nicole me demande de revenir demain, avec des papiers qui, évidemment, me font défaut. Devrai-je refaire la queue ? Bien sûr, mais je devrai repasser par son bureau à elle, ce qui fait que si jamais mon numéro d'attente me prédispose à entrer dans un autre bureau, je devrai passer mon tour, laisser ma place à quelqu'un d'autre, et attendre que le bureau de Nicole se libère. Ensuite seulement, elle produira un papier qui me permettra d'aller faire la queue pour avoir accès à un autre bureau, le bureau des Encaissements, qui, à condition bien entendu que je puisse produire tous les documents qui me seront demandés, me sera d'une utilité certaine.

Aujourd'hui, Nicole porte un jean bleu de bonne tenue, mais très ordinaire, un chemiser blanc et une petite veste blanche à poils longs. Ses lunettes m'ont l'air plus rigoureuses qu'hier, bien qu'il s'agisse probablement des mêmes. Elle a des jambes légèrement arquées, comme si elle avait fait beaucoup de cheval. Elle est un peu enrhumée. Son jean lui fait les fesses plates, avec cette petite échappée en pointe vers le bas (et le côté) des fesses dont on ne sait jamais si elle due au pantalon ou à la fesse elle-même. Elle parle encore moins qu'hier. Quand j'arrive, il n'y a personne dans la grande salle. Je passe donc immédiatement dans son bureau. Je lui ai apporté le bon papier, elle a l'air contente. Enfin, quand je dis qu'elle est contente, je l'imagine, car elle ne manifeste aucunement son contentement, fidèle en cela à son principe de vie. J'ai l'impression que si j'étais arrivé en lui disant « bonjour grosse cochonne comment vas-tu ? » elle aurait eu exactement le même genre de réaction qu'en prenant mon document pour aller le photocopier. Mais passons, je ne suis pas là pour la sonder.

Mais Nicole s'est trompée ! Oui, ma Nicole, si sage, si sérieuse, si professionnelle… Elle m'a envoyé aux Encaissements (comme si j'avais quelque chose à encaisser !) sans m'expliquer ce que j'allais y chercher. La femme que je vois là-bas, après avoir attendu une bonne heure, me regarde interrogativement, et je fais de même. Nous nous regardons l'un l'autre sans savoir ce que nous attendons de lui. « J'avoue que je ne sais pas bien ce que je viens faire là » lui dis-je avec tout le respect dont je suis capable après une heure d'attente. « Et bien alors pourquoi venez-vous ? », me répond-elle, ce qui est assez logique mais qui n'arrange pas du tout mes affaires. « Je pensais que vous le saviez », lui dis-je en essayant de ne surtout mettre aucun ton de reproche dans ma voix. (« Nicole, Nicole, pourquoi m'as-tu abandonné ?! » je me dis intérieurement.) Comme j'ai vaguement entendu Nicole prononcer le mot "mainlevée", je tente ma chance. Elle me regarde avec un intérêt très mitigé, qui hésite entre le sarcasme et la lassitude. (Dans une autre case de mon esprit s'ouvre un phylactère dans lequel je lis ces mots : « Quand-même, elle a trente mètres à faire pour aller lui poser la question, à Nicole ! ») J'ouvre la chemise aux papiers et, un peu au hasard, je commence à lui en proposer quelques uns, espérant ainsi calmer son impatience (car elle m'a entretemps dit qu'« il y a du monde qui attend » (oui, ça j'ai remarqué, puisque j'en viens, de ce monde-là…)). Elle a pris mes papiers, les regarde à peine, en maugréant, puis elle me plante là sans un mot d'explications. J'attends, debout devant le guichet. Je ne suis même pas inquiet. J'ai décidé de tout accepter avec le sourire.

Au bout de cinq minutes, je les vois qui arrivent, Nicole et le Cerbère des Encaissements. Si elles s'y mettent à deux, c'est que mon cas est grave. Mais Nicole me parle très gentiment, comme à un enfant un peu demeuré : « Vous allez revenir me voir. Dès que la personne avec laquelle je suis sortira de mon bureau, vous entrerez, je vous ferai un papier qui vous permettra de revenir ici. » Elle en dit toujours le minimum et je ne pose pas de questions. Je sors du bureau des Encaissements et je retourne m'asseoir, juste en face du bureau B6.

La femme au nez rabotté se retourne vers la maman et son petit garçon. Elle attend de capter l'attention de celle-ci et entame la conversation — enfin. Quel âge il a, et il est sage (tu parles !), et moi j'en ai un aussi, il est speed. Quand ils sont speeds ils sont speeds, on n'y peut rien. « Frankie tu descends ! » (Tu parles, le Frankie  il s'en tape de ce qu'elle peut bien lui dire sa maman… Il ne sait que trop qu'elle ne bougera pas le petit doigt pour l'empêcher d'emmerder le monde.) J'attends le moment où il va se casser la gueule dans l'escalier. Et là il faudra prendre une mine apitoyée — le pauvre — alors qu'on se réjouit fort de ses cris et de ses larmes et qu'on se proposerait bien pour aller enfoncer le clou d'une torniole dans la face de Frankie. La maman a un pantalon avec plein de fermetures éclair partout, des bottes avachies, des collants noirs sous le pantalon. Le papa est à côté, liquiéfié sur son siège, complètement indifférent aux dialogues des mamans. Cela doit être ça qu'on appelle "prendre son mal en patience".

J'étais dans le bureau de Nicole depuis à peine une minute qu'on entend frapper à la porte vitrée. Je me retourne pour voir qui vient interrompre nos ébats silencieux et je vois un type aux cheveux filasses, le visage congestionné, qui m'interpelle : « Excusez-moi, mais vous aviez quel numéro ? » Il parle très vite, sans reprendre son souffle, il est furieux, car il pense que j'ai pris sa place, et à sa place je m'y mets, justement, car j'ai horreur de ce genre de choses. Mais Nicole le rabroue gentiment en lui expliquant que je n'ai volé la place de personne. Le pauvre… Elle n'a pas perdu son calme, Nicole.

Ma Nicole s'étant trompée, la voilà qui recommence à produire du papier en double exemplaire. Le train-train. Impossible de savoir ce qu'elle pense. J'entends l'imprimante laser, les minutes passent, j'observe les doigts de Nicole, son vernis à ongle, j'aperçois la bombe de désodorisant sur l'armoire… Tout va bien. Je me dis que Nicole s'exprime dans une plage dynamique qui va du piano au mezzo-piano, avec quelques très rares incursions dans le pianissimo. Jamais au-delà du mezzo-piano. J'essaie de l'imaginer dans un lit, en train de faire l'amour, mais je m'arrête net — j'ai trop peur de la perturber — et je reviens bien vite à une sorte d'ataraxie paisible et morne. Tout va bien… On entend les secondes qui passent, tranquillement, les unes après les autres, sans accroc, sans précipitation, mais non plus sans traîner. Elles vont là où elles doivent aller, et nous nous restons là, Nicole et moi, le plus naturellement du monde. Pour un peu, je m'imaginerais avoir toujours été là, dans ce bureau, avec Nicole qui remplit mes papiers.

À nouveau, elle se lève. Elle a dit quelque chose que je n'ai pas compris mais je ne la fais pas répéter. Je la suis : nous retournons voir l'Encaisseuse. « Vous m'attendez là », me dit-elle à l'entrée du bureau des Encaissements. Je m'adosse au chambranle et je laisse les ondes alpha, ou béta, je ne sais jamais, pénétrer les cellules de mon système nerveux. Tout va bien… Les mamans sont toujours là à parler de leurs gamins, speeds ou pas speeds, le papa n'a pas bougé, et d'autres personnages ont fait leur apparition, mais je n'ai pas envie de les observer. Je pense à Raphaële. Une certaine après-midi chez son gynécologue, près d'Aix-en-Provence, et moi, qui étais resté dans la voiture à l'attendre, ne cessant de lui envoyer des textos lui parlant de son sexe (elle les lisait, dans la salle d'attente, et je pouvais l'apercevoir les lisant par la baie vitrée). L'entrevue était pourtant sérieuse, puisqu'il s'agissait de son cancer. Mais on n'est pas sérieux quand on a cinquante ans…

Enfin Nicole réapparaît. Contrairement à ce qui était prévu, elle ne me renvoie pas à l'Encaissement (a-t-elle compris que je n'avais rien à encaisser ?). Elle chuchote car nous sommes debout au milieu du public, hors du cercle sacré où elle délivre les oracles : « Voilà, tout est réglé, ce n'est pas la peine de revenir avec vos papiers. Est-ce que vous portez ce papier à votre banque où est-ce que je l'envoie ? » Je dis à Nicole que je veux bien qu'elle se charge de tout, je la remercie, et je quitte les lieux. Je la vois du coin de l'œil qui regagne son bureau — comme si de rien n'était. Tout va bien.

dimanche 6 mars 2016

Acné



Alors la meuf elle te dit : « Tu te mets à la place d'un petit boutonneux, c'est super ! » Ben non, ben non, Géraldine, t'as rien capté au film, tu vois, on, s'en branle pas mal, du petit boutonneux qui trique sa race. » Ah, oh, hu hi hi ! je m'essuie la raie des torchons qui se publient mais quand c'est que tu la peins ta Sixtine, Albert ? Ta gueule, Lucienne, tu sais quoi, j'ai rencontré Suzanne, l'autre jour. Patatras ! Mariée, niarée, elle fait du pain au levain, entre deux changement de couches. Bon j'ai quand-même pris son 06. Tu crois qu'elle s'épile ? Evidemment… Mais bien sûr, gros nigaud. Qu'est-ce tu crois, qu'elle échapperait miraculeusement au désastre rédigé à la chaux vive ? Et pourquoi que ?

Tu vois, le truc qui me sidère et qui me débecte, je vais te dire ce que c'est. 

Ben vas-y.

Oh et puis non, tu comprendrais pas. 

Tu me prends pour une conne ?

Oui mais c'est même pas la raison. 

Je reveux du café, s'te plaît. 

Ah, le coup du dialogue dans les draps… Tout ça c'est vieux, mais vieux ! 

Ya des jours, t'es chiant, mais t'es chiant ! T'es vieux et t'es chiant !

vendredi 4 mars 2016

Vive Mao !



Sylvie c'était la classe. Grande famille annécienne, mais moderne et tout. Je l'avais rencontrée à un mariage, et je l'avais invitée à danser ! Moi qui ne danse jamais. Moi qui ai la danse en horreur, qui m'estimerais déshonoré de danser, là, j'avais fait un effort, et un gros. Fallait vraiment qu'elle me botte, la Sylvie ! Elle avait au moins deux ans de plus que moi, dans les dix-huit. Genre à se faire suer sur sa chaise alors je l'avais branchée, même que dans ma famille ils en revenaient pas. Ben dis-donc, qu'est-ce qui lui prend, au morveux ? Ça lui démangerait pas un peu par là-dessous ? Je sais plus comment elle était attifée, mais certainement pas endimanchée, à mon avis. Bref, on a fait semblant de danser, et puis on a discuté un peu. J'en étais tout tremblant. On s'est revus. On étaient copains. J'étais en seconde au collège Saint-Michel, et j'étais pensionnaire. Elle est même venue me voir un mercredi. Ah, la tête des copains… Une nana, une vraie, avec un cul, des hanches, des seins, oui, monsieur, parfaitement. Un jour je la croise dans la rue Sainte-Claire, on va boire un verre. J'étais surexcité. Elle revenait de Chine. Elle m'a fait un topo pas croyable sur la Chine de Mao, que c'était le pays le plus chouette du monde, que là-bas tout le monde était libre comme un mimosa et tout, enfin, le super pied, quoi. Moi je buvais ses paroles, et je reluquais aussi un peu ses seins, quand-même. Faut dire qu'on était au printemps et ça commençait sérieusement à me démanger le haricot, à cette époque. Et là, en allumant une clope, elle me dit comme ça que la Chine c'est tellement génial que même on a le droit de s'allonger sur les pelouses ! Alors là, j'en suis resté comme un con sous ses poils. J'ai plus bougé. Purée, je ne sais pas si vous voyez le truc : des Chinois, donc des millions, quoi, tous allongés peinards sur leurs jolies pelouses bien tenues, parce que forcément, un pays communiste, c'est pas non plus le bordel, les pelouses ils viennent de les planter, alors elles sont toutes neuves ou presque. Le paradis, genre. Et nous, bon, on étaient aussi allongés du matin au soir sur la pelouse du Pâquier, devant le lac, d'accord, mais c'est pas pareil, tu vois, parce qu'on s'emmerdait grave à se demander quoi faire et tout.  On discutait, on dormait, on fumait des clopes, on écoutait le Dharma Quintet ou Eric Dolphy, mais le coin était pourri, bon, c'était chez nous, voilà. Et je voyais ma Sylvie, là-bas, entourée de millions de Chinois, allongée peinarde dans ce pays de Cocagne où Mao les gâtait tous comme des coqs-en-pâte, et ça me faisait sacrément rêver. Du coup, j'en ai parlé dans le devoir de français que je devais rendre la semaine suivante, et le prof il m'a dit mais vous êtes dingue ou quoi ? Évidemment, ce con ne pouvait pas comprendre, c'était un salaud de capitaliste vendu aux marchands de canons, ou à Dassault. 

N'empêche qu'avec tout ça, j'avais toujours pas trempé mon pinceau. Évidemment, parce que nous, on vivait dans une sorte de dictature qui nous bridait complet, sans même qu'on s'en rende compte. Enfin si, moi je m'en rendais compte, et même je ne pensais qu'à ça. J'étais tellement bridé dans mes désirs et tout qu'il fallait que je me débride deux à trois fois par jour au moins. Quand je pense à ces litres de foutre jetés aux cabinets, j'en ai presque de la culpabilité, parce que nous, à la maison, on nous disait toujours : faut pas gâcher. Ah, la chatte de Sylvie, qu'est-ce que j'ai pu l'imaginer, dans tous les sens, dans tous les formats, de toutes les couleurs ! J'avais la haute déf, pour ces choses-là. Bon, un jour, quand-même, j'ai pas pu tenir plus, je lui ai demandé de me la montrer, sa chatte, son con, sa touffe, sa chose. Sylvie, elle était vraiment sympa, et depuis sa virée en Chine, elle avait de la compassion — en tout cas, pour moi. Alors, on est allés dans les cabinets du troquet où on avait nos habitudes et elle a baissé son pantalon. Et puis le reste aussi. Nom de dieu que c'était beau ! C'était une brune à la touffe soyeuse et bien peignée, un triangle fabuleux où je voyais des pelouses à en perdre la vue, l'odorat, l'ouïe, et tous les sens. Quel miracle ! Quel chef-d'œuvre ! J'ai pas osé lui demander de toucher tellement j'étais déjà aux anges. Elle m'a dit : « T'aimes ça ? » Pour un peu, je chialais. Si j'aime ça ? Mais je donnerais toute la Chine, toute la Haute-Savoie, et même mon piano, tiens, pour avoir ça sous le nez tous les matins. Et puis elle a remonté sa petite culotte de coton blanc et on est retournés s'asseoir devant nos cafés. Si j'aime ça ? Ô, Mao, Mao, Mao, Grand Timonier de la Chatte et Libérateur des pelouses parfumées, si je pouvais t'embrasser par delà les siècles et les continents, je le ferais. Toutes les chattes ont une odeur d'herbe fraîche, depuis Sylvie !