dimanche 31 août 2008

Les tomates sont rouges


Ma marchande de légumes est cratylienne. Hier matin, elle me dit, sans préambule : « Pour moi, des tomates, ça doit être rouge. » Bien entendu, elle vend des tomates jaunes, vertes, oranges, rouges, brunes, violettes. Il faut bien plaire aux clients. Elle a aussi des aubergines blanches, ces si jolies aubergines, qui font toujours penser à de l'ivoire. N'empêche, les tomates, c'est rouge, les aubergines, c'est noir, les courgettes c'est vert.

Quatre cents variétés de tomates existent actuellement ! Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose ? Quatre cents…

Ah, vous ne voyez pas le rapport avec la pornographie ?


(Les chaussures doivent être noires, à la rigueur marron. La musique doit être tonale, à la rigueur sérielle. Une femme doit être féminine, à la rigueur belle. Les anonymes doivent être des cons, à la rigueur des idiots.)

samedi 30 août 2008

Pour honorer la mémoire du rien

La Fin (après la mort)


La Fin

Avec ce mot, c'est la question du temps qui est posée, de sa linéarité, de cette représentation peut-être conventionnelle que nous en avons — passé, présent, futur, avec une origine et une fin. Il y a un couple origine-fin comme il y a des causes et des effets, le sujet et l'objet. Enfin, toutes ces choses rassurantes. Mais nous sommes désormais dans une sorte de processus d'illimité, où la fin n'est plus repérable. J'ai parlé à ce sujet de "solution finale" dans le sens d'extermination.

Mais la fin, c'est aussi la finalité de quelque chose, ce qui lui donne un sens. Et quand on est dans des processus qui se développent par réaction en chaîne, qui deviennent exponentiels, au-delà d'une certaine masse critique, ils n'ont plus ni finalité ni sens. Canetti le note à propos de l'histoire : nous serions passés au-delà du vrai et du faux, au-delà du bien et du mal, sans moyen de revenir en arrière. Il y aurait une sorte de point d'irréversibilité au-delà duquel les choses perdent leur fin. Quand quelque chose prend fin, c'est que cela a véritablement eu lieu, tandis que s'il n'y a plus de fin, on entre dans l'histoire interminable, dans des séries de processus interminables. On les connaît, ils sont déjà là : il n'est que de voir le développement interminable, démesuré, de la production matérielle.

Dans ce système, il n'y a plus d'échéance. J'ai voulu voir, à l'occasion du passage à l'an 2000, si nous avions encore ce sens de l'échéance ou si nous étions dans un simple compte à rebours. Le compte à rebours n'est pas la fin, c'est l'exténuation de quelque chose, l'épuisement d'un processus qui ne s'achève pas pour autant, qui devient interminable. On en vient alors à une alternative paradoxale : ou nous n'atteindrons jamais la fin, ou nous sommes déjà au-delà. Pour moi, je me disais qu'il n'y aurait pas de "passage" à l'an 2000 parce qu'il avait eu lieu depuis longtemps, qu'il ne s'agissait que d'une sorte de soubresaut de la temporalité. Alors, à défaut de situer une fin, on tente désespérément de repérer un début. En témoigne notre actuelle compulsion de la recherche des origines : dans les domaines anthropologiques, paléontologiques, on voit reculer les limites dans le temps, dans un passé lui aussi interminable.

Mon hypothèse est qu'on a déjà franchi le point d'irréversibilité, qu'on est déjà dans une forme exponentielle, illimitée, où tout se développe dans le vide, à l'infini, sans pouvoir être ressaisi dans une dimension humaine, où on perd à la fois la mémoire du passé, la projection du futur, la possibilité d'intégrer ce futur dans une action présente. On serait déjà dans un état abstrait, désincarné, où les choses continuent par simple inertie et deviennent le simulacre d'elles-mêmes, sans qu'on puisse y mettre fin. Elles ne sont plus qu'une synthèse artificielle, une prothèse. Certes, c'est les assurer d'une existence et d'une sorte d'immortalité et d'éternité — celle du clone, d'un univers clone. Le problème posé par l'histoire n'est pas qu'elle aurait pris fin, comme le dit Fukuyama, c'est au contraire qu'elle n'aura pas de fin — donc plus de finalité.

Cette question de la fin, je l'ai traitée en terme d'illusion. On vit toujours dans l'illusion que quelque chose aura un terme, prendra alors un sens, permettra rétrospectivement de restituer l'origine et, avec ce commencement et cette fin, autorisera le jeu des causes et des effets…

L'absence de fin donne le sentiment que toute l'information qu'on reçoit n'est que du dégluti, du remâché, que tout était déjà là, qu'on est affronté à un méli-mélodrame d'événements dont on ne sait s'ils ont réellement eu lieu, s'ils ne se sont pas substitués à d'autres — ce qui est bien différent d'un événement qui ne pourrait pas ne pas avoir lieu, l'événement fatal qui marque vraiment la fin mais qui tient de sa fatalité même le statut d'événement.

Le fait d'avoir extradé la mort, tout au moins de s'y essayer sans cesse, se marque dans les efforts infinis faits pour retarder une échéance, pour ne plus vieillir, pour supprimer les alternatives, pour commander même à la naissance, par anticipation, selon toutes les possibilités génétiques. Parce que toutes ces possibilités sont technologiquement vraisemblables, la technologie a remplacé la détermination qui fait qu'à un moment donné, deux choses sont exclusives l'une de l'autre, qu'elles se séparent, qu'elles auront un destin différent, mais aussi l'infinie possibilité de tout faire, successivement. Il y a là deux métaphysiques opposées — dans la mesure où la technologie ne relève pas de la métaphysique —, du moins un enjeu décisif du point de vue de la liberté.

Mais s'il n'y a plus de fin, de finitude, s'ils est immortel, le sujet ne sait plus ce qu'il est. Et c'est bien cette immortalité-là qui est le fantasme ultime de nos technologies.


Jean Baudrillard, Mots de passe, texte établi d'après un film

Inutile de faire un dessin, je pense. Je ne serais évidemment pas surpris que 999‰ des internautes lisant ce texte ne comprennent pas de quoi il est question, mais je le copie pour le 1‰ hypothétique qui franchira peut-être cette porte.