mardi 30 mars 2010

Höhenfeuer


Vingt-cinq ans. Durant vingt-cinq ans, j'ai vu ses seins. De très beaux seins, lourds, un peu trop lourds, des seins un peu déplacés sur cette poitrine d'adolescente. J'avais gardé en moi ce souvenir. Un souvenir précis, un souvenir charnel (c'est le cas de le dire), un de ces souvenirs qui vous constituent, qui donnent un sens à vos goûts, qui vous forment le jugement, et même peut-être le caractère — un souvenir comme une empreinte. Ce n'est pas une question d'esthétique, d'ailleurs, au sens propre, c'est plus une question de densité de la chair, d'accroche, de présence, de centre de gravité. Ce qui fait, après tout, qu'une femme est une femme, ou au moins qu'elle n'est pas un homme.

J'ai revu ce film, il y a quelques jours. Höhenfeuer, ou l'Âme sœur. Je l'ai autant aimé qu'à l'époque où je l'avais vu au cinéma, en 1985 ; c'est un petit chef-dœuvre brûlant. À nouveau, cette envie pressante d'aller vivre là-haut, comme eux. À la montagne, sans télévision, sans Internet, sans téléphone, sans chauffage central ni électricité. Près des vaches, et seul.

Seulement, pas une fois, dans ce film que j'ai revu, seul dans mon lit, pas une fois on ne voit les seins de Belli. J'attendais ce moment avec impatience, bien sûr. Rien. Rien, ou presque. Ils sont là tout au long du film, quand elle court, quand elle parle (ah oui, quand elle parle !), quand elle se penche en avant, mais jamais on ne les voit. Le moment où elle se réveille, et se rhabille, à demi assise encore dans le sac de couchage… Là non plus.

Les souvenirs les plus vivaces sont souvent des souvenirs de choses qui n'ont pas existé, comme les idées que nous défendons avec le plus d'âpreté sont le plus souvent celles qui ne sont pas les nôtres.

Je pourrais bien entendu écrire que les seins de Belli n'ont aucune importance, et que tout ce qui m'a marqué dans ce film merveilleux est l'écrin qui a rendu possible ce souvenir fantôme. Mais ce serait faux, ou ce ne serait pas réellement vrai. Après tout, que sont les seins des femmes, sinon ce souvenir (toujours vif) du bonheur après lequel nous courons toute notre vie ?

Le titre français n'est pas si mauvais qu'il y paraît d'abord. Il est même très bon, quand on y réfléchit un peu. Cette âme sœur dont on cherche la trace ou l'écho tout au long de notre vie, elle s'incarne dans des signes mystérieux, dans des formes, dans un désir insatiable que nous ne comprenons jamais. C'est un risque à courir, c'est sans doute le seul. S'écouter, tenter d'entendre cette voix qui ne se distingue de nous qu'en de rares et fugitifs moments durant lesquels un monde à la fois immense et ténu surgit comme une montagne qui est au loin et pourtant semble nous écraser de sa puissance intemporelle. Le geste du Bouèbe, qui pose sa main sur le cou de sa sœur pour l'"entendre" chanter (il est sourd), alors qu'ils viennent de se disputer parce qu'il a jeté la radio de celle-ci dans le bassin, est une des plus belles choses que j'ai vues au cinéma. Ne chante que pour moi, ne parle qu'à moi, qu'est donc cette demande, sinon l'amour ?

D'un trait, on peut réunir deux vies, à vingt-cinq années de distance.


lundi 22 mars 2010

Albert Duspasme (2)


Le lundi est un jour tranquille. En sortant du travail, Albert va directement au Sensutrans de son quartier. Il y fait ses quatre gymnosensues et regagne à pied son domicile. Ce soir, il a embrassé seize femmes. Ce n'est pas si terrible quand on a la technique. Deux d'entre elles avaient mauvaise haleine mais il a déjà vu pire. Il a été bien noté à l'exercice de palpation dans le noir et les douches étaient exceptionnellement calmes. Même pas une fellation. Vraiment, Albert aime bien le lundi.

dimanche 21 mars 2010

Albert Duspasme


Albert était rentré tard de la partouze du samedi soir. Ce n'est pas qu'il rechignait à s'y rendre, mais il était plutôt gros dormeur, et le dimanche matin, au printemps, était consacré à la Séduc-Action. Tout cela prenait du temps et il n'était plus tout jeune. À la partouze d'hier, quelqu'un lui avait fait en passant la remarque qu'il ne pratiquait peut-être pas le cunnilingus avec tout l'entrain qui convenait. Bien sûr, la chose avait été dite avec le sourire, mais il fallait néanmoins rester sur ses gardes. On pouvait facilement être dénoncé. Il avait déjà aperçu cette femme, qu'il n'aimait pas. Qui sait quelles étaient ses fonctions. Il allait devoir faire un effort à la Séduc-Action de ce matin. Il passa sous la douche avec un soulagement : la Fantaisie s'entendait beaucoup moins quand on avait la tête sous l'eau.

vendredi 19 mars 2010

La vérité


Et vous n'avez pas honte, et ça ne vous humilie pas ? me direz-vous peut-être, en secouant la tête avec mépris. Vous avez soif de vivre et vous répondez vous-mêmes aux questions essentielles avec votre logique de la confusion. Vos attaques sont tellement énervantes, tellement insolentes, et — en même temps — comme vous avez peur ! Vous dites n'importe quoi et vous en êtes satisfait; vous proférez des insolences, vous tremblez perpétuellement de ce que vous dites, et vous demandez pardon. Vous assurez que vous n'avez peur de rien, et, en même temps, vous essayez de vous grandir devant nous. Vous assurez que vous grincez des dents, et, en même temps, vous plaisantez pour nous faire rire. Vous savez que vos bons mots ne sont pas drôles, mais il est clair que vous êtes heureux de leur qualité littéraire. Peut-être est-ce vrai que vous avez souffert, mais vous n'éprouvez pas le moindre respect pour votre souffrance. Vous détenez une vérité, mais vous n'avez pas la moindre pudeur ; c'est la gloriole la plus mesquine qui vous fait exhiber votre vérité devant tout le monde, au pilori, à la foire… Oui, vous voulez dire quelque chose, mais votre peur vous fait cacher votre dernier mot car vous n'avez pas assez de cran pour lui trouver une expression, vous n'êtes mû que par une insolence lâche. Vous vous flattez de votre conscience, mais vous ne faites qu'hésiter, car même s'il est vrai que votre esprit travaille, votre cœur est noirci par la dépravation et, sans un cœur pur, une conscience pleine et juste est inimaginable. Et comme vous êtes énervant, que vous êtes collant avec toutes vos grimaces ! Mensonge, mensonge et encore mensonge !


mardi 16 mars 2010

Interruption

Georges vous demande quelques instants de silence, il est en train de faire sa prière.

lundi 15 mars 2010

Mode d'emploi


1. Cliquez sur le lecteur audio de la Berceuse pour Luna.

2. Attendez 8 secondes…

3. Cliquez sur le lecteur audio du Message personnel n°13.

4. Rendormez-vous.

dimanche 14 mars 2010

Message personnel n°13


Mais tu vas le décrocher ce putain de téléphone, oui ou merde !?



samedi 13 mars 2010

jeudi 11 mars 2010

Blog




Et voilà, à peine rouvert, ce blog me fait déjà ch… Faut dire aussi que j'ai des c-o-m-m-e-n-t-a-t-e-u-r-s qui décourageraient même un Digoux devant son verre de pinard.

D'ailleurs, il passe son temps à cela, Georges, à essayer de semer ses lecteurs. Quelle joie quand il voit le compteur de visites qui descend, descend ! Pendant plus d'une semaine, il a été plat comme l'encéphalogramme d'un cuirassier de la Grande Armée en 2010. C'était beau, cette ligne droite. Il y a bien eu une alerte dimanche dernier, un visiteur égaré sur une page inexistante. Mais il a dû rapidement se sentir de trop, le visiteur, à peine la porte entrouverte il était déjà reparti, sans demander son reste. C'est curieux, ces habitudes que prennent les blogueurs, ces habitudes si rapidement prises. Pourquoi revenir, encore et encore, alors que rien ne les attend ici, que rien n'est amène, qu'aucun sens ni aucune information digne de ce nom ne peut leur donner l'illusion qu'ils ne perdent pas leur temps. À peine le rideau remonté en grinçant, on a vu les mêmes cohortes, les mêmes petits groupes, les mêmes individus patibulaires et vaguement honteux, la sueur au front, passer, repasser, le regard absent, comme les "repasseurs" des rues chaudes, quand ils déambulent, l'air de rien, sur le trottoir. Vraiment passif, le racolage de Georges ! On ne peut pas dire qu'on va les chercher, on ne peut pas nous accuser d'être "commerçant" ! D'ailleurs, je me demande si la devise de la maison ne va pas changer. De « Tais-toi, je t'en prie ! », qui n'est guère efficace, semble-t-il, on va sans doute dorénavant préférer : « Plutôt mort que sympa ! » Ici, le "Bonjour!" a la signification de good bye, à plus, à la revoyure, à tout'. On ne change jamais la devanture, on ne fait pas la poussière, le néon au-dessus de l'entrée est toujours en panne, ce n'est plus GEORGES, mais G OR ES. Les mouches volent au-dessus des tables tachées et ça sent le graillon. En vitrine, un vieux livre de poche de Ray Bradbury, taché lui aussi, Fahrenheit 451, et un album de photos souvenirs aux pages arrachées. Au fond, on entend un pianiste amateur qui s'escrime sur la Polonaise en la bémol. Il manque des touches à l'instrument, complètement faux. Ce con va nous rendre dingues ! Héroïque mon cul ! Seul le va-et-vient pour aller aux toilettes, en sous-sol, les talons qui tapent sur les marches de béton, et l'air de ne pas y toucher des habitués, pourraient donner l'idée qu'il se passe encore quelque chose ici. Le patron fait la gueule et il n'a plus rien à boire. Les clients rasent les murs et sont mal rasés. On se demande vraiment pourquoi l'autorité ne ferme pas définitivement l'établissement.

Écouter ? Comment ça, écouter ?


Si quelqu'un vous demande ce que vous faites dans la vie et que vous répondez que vous écoutez de la musique, il est exclus que vous soyez pris au sérieux. Je pense souvent au mot de Richard Wagner qui disait en substance qu'il était parfaitement normal qu'on lui assure non seulement la subsistance mais même une vie confortable et luxueuse, car il était "l'auteur de Tristan", et n'aurait-il composé que cet opéra. Les quelques artistes qui peuvent se flatter d'avoir écrit, peint ou composé quelque chose qui leur paraît compter dans la production artistique humaine comprennent cela, il me semble. Et ce n'est pas moi qui voudrais leur retirer ce privilège. Il existera toujours des envieux qui ne comprendront pas qu'un homme, fût-il un grand artiste, n'ait pas à gagner sa croûte à la sueur de son front. Que Gustav Mahler ait dû diriger et un orchestre et une maison d'opéra n'est pas quelque chose qui lui a fait perdre son temps, loin de là, mais il eut été préférable qu'il ait le choix, et donc la possibilité de ne pas le faire.

Écouter de la musique ? Et puis quoi encore ? Vous me voyez venir. Ici nous pensons sincèrement qu'il serait grand temps que Georges ne fasse plus que ça. Ça, quoi ? Vous voulez dire critiquer, donner son avis, écrire des notices pour des disques, pour des festivals, pour des encyclopédies, parler dans un micro, raconter la vie passionnante de Célestin Barmadu, le grand hautboïste ardéchois que personne ne connaît ? Non, on ne veut pas du tout dire cela. Écouter, et rien de plus : voilà ce que devrait-être l'activité principale de Georges.

Le matin, il se lèverait, prendrait son petit déjeuner, son bain, ferait une courte balade avec Luna. Puis il reviendrait s'asseoir, se préparer. Il passerait alors son habit, fraîchement repassé, se parfumerait, reprendrait une tasse de café (un mélange de Mexique Gragé et de Salvador Pacamara, avec un fond de Moka Lekempti).

Ensuite ? C'est très simple. Il appuierait sur le gros bouton rouge, installé dans son confortable fauteuil d'écoute. Tenez, ce matin par exemple, il s'agit du deuxième mouvement du concerto pour violon de Samuel Barber. Il dure neuf minutes.

Vous voudriez peut-être qu'on vous fasse part de nos réflexions, que l'on explique pourquoi ce concerto, pourquoi cette artiste, pourquoi le violon, pourquoi Barber plutôt que Chopin, et qu'on se mette à faire comme les imbéciles de la radio qui "comparent" des versions en cherchant désespérément à donner l'impression qu'ils savent de quoi ils parlent ? C'est bien sûr exclus. Que vous écoutiez Barber ou Sting, Bério ou Charles Aznavour, les Noces de Stravinski ou le dernier opéra rock qui passe à la salle des fêtes de Boudurin-les-Eaux, voilà bien de quoi on se moque éperdument. Nous n'avons aucunement le désir de changer vos habitudes, de réformer vos goûts, ni même, Dieu nous en garde !, de vous instruire. Surtout pas ! Il faut à tout prix que le monde continue comme il est, que personne ne change rien à son cours, il est hors de question de déranger quiconque. D'une ancienne vie, nous avons gardé un profond dégoût de l'enseignement, quel qu'il soit.

Soit, me direz-vous, mais alors, écouter quoi, écouter pourquoi, écouter comment, et surtout, comment justifier une telle occupation, si l'on peut parler ainsi, et comment même (le comble !) la faire rétribuer (par le fameux contribuable) ? Je dois avouer que je n'ai pas les réponses à toutes ces questions très ennuyeuses. Cependant, qu'on ait ou non les réponses à ces questions, il va de soi que c'est désormais le seul but de la vie de Georges. Il faut absolument que quelqu'un soit là pour écouter, le faire sérieusement, et ne faire que ça. Qu'on le comprenne ou non n'a pas d'importance. Pensez-vous avoir compris à quoi servent ces bonnes sœurs ou ces bons pères qui prient en silence dans les monastères catholiques ? Seriez-vous absolument certains qu'ils ne servent à rien que cela ne les détournerait pas une seconde de leur sympathique passe-temps. Savez-vous pourquoi Georges doit être désormais écouter la musique ? Je vais vous le dire : parce que c'est ainsi.