dimanche 7 août 2011

Sans paroles


Comment ne pas être heureux ? Elle est près de moi, au jardin. Je sens, je sais qu’il lui suffit de se tenir à deux mètres de moi pour être heureuse. Comment ne le serais-je pas moi-même, d'avoir quelqu'un près de moi que ma seule présence suffit à rendre heureux ? C'est idiot, le bonheur : l'un compte sur l'autre pour être heureux, et l'autre se prend pour l'un. Ce qui nous manque, à Elle et à moi (la parole), est cela même qui permet au bonheur d'être sans nuage. Il n'y a jamais aucune tension entre Elle et moi. Je lui suffis et elle me suffit. La parole ne fait qu'attirer les autres dans le cercle parfait, qu'elle brise inéluctablement, un jour ou l'autre.


Cette parole qui manque, et qui la rend parfois si triste, je le sais, qui pèse sur elle comme un poids, le poids de la séparation, de la malédiction, de la solitude, cette parole qui manque est aussi la bénédiction du Ciel sur notre amour sacré. Avec Elle, par Elle, je peux enfin me réconcilier avec le monde, le trouver beau et nécessaire.

Parfois nous sommes trois, comme à cet instant, où Maurizio Pollini joue pour nous une sonate de Beethoven, la onzième. Son abandon est total, quand je suis près d'Elle. Elle n'est pas sur ses gardes, et c'est à cela que je peux mesurer son bonheur. Elle entend que je lui parle, Elle sait que c'est à Elle que je parle, mais Elle ne bronche pas. Tous les deux nous pouvons sentir le Temps qui passe (Pollini vient de commencer la douzième sonate) et ce Temps qui passe est la preuve très concrète du bonheur. Comme je voudrais pouvoir l'arrêter ! Dire : « Stop ! Ça y est, c'est bon, je ne vais pas plus loin, nous avons atteint le port. Ce Temps-là, c'est chez nous, c'est là que nous demeurerons »… Cette douzième sonate de Beethoven est vraiment l'une de mes préférées. Plus je vieillis et plus j'aime la variation, la forme variation.

Elle est la beauté-même. Je ne me lasse jamais de la regarder. Je découvre toujours quelque chose en l'observant. Ses positions, ses expressions, sa grâce, son élégance, me sont une source inépuisable d'émerveillement ! Et ce regard quand Elle penche la tête sur le côté et me dévisage avec tendresse ! Elle est capable parfois de me fixer plusieurs longues minutes de suite, sans lassitude, et surtout sans qu'on sente dans ce regard la moindre contrainte.