dimanche 11 décembre 2011

Le tango et le sacré


Assez ! Je ne supporte plus la moindre émission qui traite de ce sujet, la moindre illustration sonore qui prétend "nous donner envie de découvrir le tango". Saloperie de tango. Si je vois dans la rue un type qui a l'air d'un danseur de tango, je vais me cacher deux rues plus loin et je l'attends avec un manche de pioche pour l'assommer. Il suffit qu'un quidam ait un air vaguement argentin pour que je le déteste franchement, qu'un abruti quelconque de la radio (j'aime les doubles pléonasmes) articule "bouenosse aïresse" pour que je lui écrive une lettre d'insultes. Saloperie de tango. Saloperie !

Comment en suis-je arrivé là ? Moi qui avais une passion pour cette musique, moi qui avais une surnaturelle accointance, quasi atavique, moi qui et caetera. Ce serait trop long à raconter, si tant est que cela puisse intéresser quelqu'un, et moi tout le premier. Entre nous, tout avait pourtant bien commencé…

Bien sûr, le début des hostilités a commencé avec le criminel de guerre Astor Piazzolla, qui a fait autant de mal au tango qu'un John Adams à… Non, je m'arrête, car John Adams n'a jamais fait de mal à une mouche, fût-elle musicienne, il se contente de les enculer à la loupe avec une précision digne d'un Laurent Mucchielli en surdose de statistiques. Non, Astor Piazzolla, ça c'est vraiment un criminel, d'ailleurs j'ai déjà mis un contrat sur sa tête, il fallait bien trouver du travail à mes cousins corses. John Adams est un clown, même si pas gai, alors que Piazzolla est un nazi de la pire espèce qui devra un jour répondre de ses crimes. Je peux parfaitement admettre qu'on torture des hommes, ça ne m'empêche pas de dormir, mais qu'on fasse subir au tango les sévices qu'il lui a infligés, ça c'est vraiment intolérable. Saloperie. Saloperie de tango.

Nuevo-tango ! Saloperie ! Comme si une musique comme le tango pouvait supporter d'être "renouvelée" ! Faut-il être con, Mon Dieu ! Rien que ces deux mots copulant sans pudeur disent tout ce qu'il y a à savoir de cet infâme personnage. Nuevo-connard ! Le "faire vivre", le "revisiter", le "réinvestir", lui "insuffler un sang neuf", le tango, vous voyez le topo ? Pauvres types, merdeux, salopes ! Piazzolla, tout ce qu'il a retenu du tango c'est son foutu 3+3+2 : générique de série télé. Voilà le niveau de votre Piazzolla ! Je préfère et de loin le marquis de Gorgonzola. Quand je pense qu'il ne s'est pas trouvé un seul couillon pour lui mettre une mandale et lui faire avaler son bandonéon. Merde alors ! Mais où sont passés les hommes, en Argentine ? Même la Martha Argerich qui trémousse son gros derrière en faisant semblant d'y croire. Saloperie ! Ah, ça leur plait, ce pseudo-machin qui se dandine du manche avec la légèreté crispée d'une écumoire en prière, comme leur plaisent tous les pseudos-machins qui pullulent désormais. Pas un film américain où l'on ne soit condamné à subir cette espèce de hululement graisseux qui se veut "arabe", ces voix tordues de saccharine rance qui suffisent apparemment à suggérer l'islam (curieux qu'une époque qui déteste soi disant les clichés en soit si friande, en réalité, et de si mauvaise qualité !), puisqu'il est admis dorénavant que tout se passe au Moyen-Orient. Tous les folklores sont désormais en toc, pas un seul qui ait résisté à la bienheureuse mondialisation et à la perfusion confusionnelle de sirop qui a remplacé le sang des races et des cultures. Pas un seul, sauf peut-être, et encore, la musique des Indiens (je parle des Indiens d'Inde, bien sûr). On se gaussait du folklore, dans les années 70 du XXe siècle, et maintenant que le terme a disparu (au moins pour la musique), on se prend à le regretter car la chose qui l'a remplacé est mille fois pire. Plus le savoir musicologique et savant croît, plus la réalité que ce savoir prétend décrire disparaît. À croire que savoir ne sert à rien. À croire que savoir et connaître sont des antonymes. Les "musiques du monde" ? Quelle foutaise ! Quelle belle farce que de parvenir à faire croire à un feu d'artifice, quand brûlent deux pauvres bougies recroquevillées et noircies, les mêmes partout, qu'on soit à Rio ou à Lausanne. Des castors Piazzolla, il y en a partout, qui ont planté leurs incisives dans la chair des trésors de l'humanité, et se sont bâtis de belles carrières en suçant le sang de leurs victimes, les laissant exsangues, enveloppes vides dont chacun peut ensuite se vêtir à sa guise comme d'une peau d'ours de trafiquant. Salauds ! Vivisecteurs, tortionnaires, bouffons de salles d'opération, nécrophiles !

Quand j'entends toutes les cochonneries planétaires produites par le monde de la diversion convergente, je pense immanquablement à Béla Bartók, à sa quête et à son amour de la musique magyare. S'il avait entrevu les conséquences de ses recherches, il se serait sûrement abstenu. Il avait trop d'honnêteté et de respect pour les paysans qu'il allait enregistrer, et il connaissait trop le prix de cet art et de ces traditions pour participer à cette curée sinistre. Claude Lévi-Strauss, Béla Bartók, deux saints qui ont commis un péché mortel. Lévi-Strauss a vécu assez pour se rendre compte de ce qu'il avait fait, mais Béla Bartók a eu la chance de mourir avant le Désastre et son apocalypse. Ce savoir là, ces savoirs là devraient rester à jamais la propriété de ces génies, et ne jamais tomber aux mains des membres de l'humanité hyper-démocratique. Il suffisait, il suffit de savoir qu'ils ont su, qu'ils ont vu, qu'ils ont entendu, qu'ils ont compris… mais allez faire comprendre ça à nos modernes et voraces détrousseurs de tombes !

Le problème est toujours le même : est-ce qu'on ouvre le coffre, et, une fois ouvert, est-ce qu'on le laisse ouvert pour que tout le monde vienne y fourrer ses sales pattes, ou bien est-ce qu'on le referme soigneusement ? La science et la démocratie affirment en chœur qu'on n'a pas le choix, que c'est un devoir et un destin de montrer l'intérieur de la boîte à tous, quitte à ce que son contenu soit détruit à tout jamais. La religion a été inventée pour préserver ce quelque chose, parce que l'homme a senti, instinctivement, que regarder à l'intérieur des tombes allait le détruire, qu'il se trouvait là un je-ne-sais-quoi qui devait rester séparé du Nous humain. Jusqu'à tout récemment, les artistes étaient du côté du religieux: ils s'approchaient au plus près de la chose mais ne la touchaient pas, la laissaient indemne. Chaque œuvre d'art véritable est une sorte de tabernacle, qui par sa présence signale une présence plus réelle, plus profonde, plus vraie, elle n'est que le signe de cet innommable, de cet indiscernable, de cet intouchable, elle n'est que la fenêtre ouverte sur un mystère. Exacte définition du sacré en acte.

Il faudra un jour que quelqu'un se penche sérieusement sur ce mystère : comment se fait-il qu'on célèbre toujours ceux qui éradiquent, ceux qui détruisent, ceux qui effacent, ceux qui retranchent, comme s'ils étaient des héros qui avaient ajouté à l'humanité ? Or, la meilleure manière d'éradiquer est encore d'empêcher les séparations, de gommer les frontières, de dissoudre le singulier dans la plaie béante du général. Une époque accrochée à son portable ne peut pas supporter d'être séparée d'elle-même et la distance est sa plus grande ennemie. L'art, qui est avant toute chose l'art de la séparation, ne peut survivre dans un tel milieu.