lundi 30 septembre 2013

À Paris (2)



Je me souviens de mon frère, barbu, dans son blouson de cuir, avec Le Monde sous le bras, qu'il ne lisait pas, qui vivait dans un monde que je ne comprenais pas, et qui me vantait les bienfaits de la drogue. Des premiers musiciens noirs américains rencontrés, là-bas, Steve Potts, entre autre, mais aussi tous les free-jazzmen, Steve Lacy, et l'ombre portée de Mingus, Ornette Coleman, Archie Shepp et Dolphy, évidemment, et puis l'Art Ensemble of Chicago, Sun Ra, François Tusques, Sunny Murray, Cecil Taylor, Beb Guérin, Don Cherry, plus tard Bernard Vitet, Léon Franciolli, Pierre Favre, etc. Ça faisait beaucoup pour un très jeune homme de seize ans qui venait de perdre son père. 

Entre temps il y avait eu le sexe et l'amour, à moins que ce ne soit l'amour et le sexe, toujours avec des femmes plus âgées, qu'on remercie au passage pour leur sagesse, leur gentillesse et leur générosité. La Palette, rue de Seine, les appartements des amis d'amis, dont on a oublié les noms, les Françoise (je ne sais pas pourquoi j'ai connu tellement de Françoise, et aussi tellement de Christine…), surtout celle de la rue Nollet, dans le 17e, qui était grande, un peu folle, et dont on était amoureux, sans espoir, jusqu'au jour où l'on s'aperçoit qu'il n'y a qu'à demander pour être exaucé. Myrtha, aussi dans le même appartement, avec les toilettes sur le palier. Le café de l'avenue Kléber, d'où je téléphonais beaucoup, au sous-sol, et où régnait une atmosphère légèrement angoissante. La place Victor Hugo, la place Clichy, la rue Cujas, la rue de la Clef, le jardin des Plantes, les rendez-vous à la Mosquée ou gare de Lyon, et ce situationniste qui nous avait reçu dans l'immense appartement de ses parents, rue Copernic, ouvrant le placard de sa mère, dans lequel il cachait de la drogue sous les petites culottes de celle-ci. Violente bouffée d'érotisme jamais éteinte, à imaginer la mère que je n'ai jamais vue…

Quand j'arrive à Orly, je n'ai sur moi pas un sou, et je porte une tunique en soie et un pantalon de coton blanc très léger. On est le 1er janvier, il fait très froid. J'ai juste de quoi passer un coup de téléphone, heureusement, et Manuel vient me chercher. Je viens de passer trois mois en Inde. J'ai tout juste 20 ans. Je vais rester vingt-cinq ans à Paris.

(…)

(à Jean-Philippe Boursier)