jeudi 26 septembre 2013

Petit portrait en prose (10)


Il était venu me chercher chez moi en taxi, il ne se déplaçait que comme ça. Nous étions allés lui acheter un piano à Alésia. Les cours duraient une heure et demie, mais je ne le voyais que vingt-cinq minutes à peu près, trois quarts d'heure dans le meilleur des cas. Le reste du temps il était "en séance". Ça se passait toujours à peu près comme ça :

Le téléphone sonne. Il se lève avec un soupir, il va décrocher le combiné qui se trouve sur la cheminée. J'entends : « Oui. Hmm… Hmmm… Non. Hmmm… Venez ! » Il me dit, je suis désolé, un patient, mais on a encore cinq minutes. Ça sonne : « Je vous laisse, je n'en ai pas pour longtemps. » La plupart du temps, il était de retour un quart d'heure plus tard, parfois même moins. Très rarement, il me faisait dire que je pouvais partir. 

Quand il était avec moi, il passait son temps à prendre des notes dans un petit carnet à élastique qu'il avait toujours avec lui. « C'est pour mon prochain livre. » Je jouais en parlant, il m'interrompait : « Ah, ça ça m'intéresse ! » Et il notait d'une écriture illisible. 

Il a voulu que je donne aussi des cours à ses enfants. Deux infernales créatures directement sorties de Tintin au pays de l'Or noir, qui m'attendaient cachés derrière le divan avec leurs pistolets à eau et autres farces débiles. Et puis la femme, psychanalyste elle aussi (je l'avais deviné aux enfants)… Un jour j'en ai eu assez, j'ai envoyé ma copine, qui était tout sauf pianiste, mais qui convenait parfaitement. 

C'était la grande époque de la dissolution de l'École freudienne de Paris et les coups de téléphone n'arrêtaient pas, et les réunions impromptues et fiévreuses dans l'appartement du Boulevard Saint-Michel. Il était vraiment drôle, je ne me suis jamais ennuyé avec lui. Revenant d''une séance pourtant ultra courte, la plupart du temps avec un air accablé et renfrogné, il lui arrivait de me dire : « Je me suis encore endormi ! » Et, devant mon air ahuri, il ajoutait : « Vous ne savez pas à quel point c'est emmerdant ! » Je l'aimais beaucoup, c'était vraiment un bon camarade de jeu, et j'allais là-bas comme on va se promener dans un jardin public, toujours étonné et amusé par les personnages que j'y croisais. Surtout qu'il arrivait fréquemment que je trouve porte close, avec une enveloppe scotchée à l'entrée, contenant mes émoluments. « Réunion imprévue. Vous appelle. »  

À l'époque, je n'avait jamais entendu parler de Jacques Lacan, et je revois encore son air incrédule quand il a dû m'expliquer ce qui se passait. J'ai compris au fur et à mesure qu'il était un personnage important, mais, à part sa femme et ses cigares, qui auraient dû me mettre la puce à l'oreille, il avait plutôt une dégaine de cow-boy, de très beaux yeux bleus et un humour qui me plaisait. Il était maussade par profession mais drôle par nature. Tous les deux nous savions ce que c'était que le transfert, c'est peut-être ça qui nous a rapprochés.