mercredi 9 octobre 2013

À Paris (10)



La maison Old England, boulevard des Capucines, n'existe plus, m'apprend-on.  Pendant l'Occupation, on pouvait y voir un calicot sur lequel était écrit : « Nous sommes une maison française. »… Et Chartier, il existe encore, le Chartier du numéro 7 de la rue du Faubourg Montmartre, où vécut Lautréamont ? 

Nous sommes une maison française ? Ça alors, quel culot ! Le cinglé qui écrirait ça aujourd'hui se ferait traiter de Lepéniste dans l'heure qui suit ! Et pourtant… Mais chut ! Tout va bien, pas de parano, Paris sera toujours Paris, j'ai deux amours, les chiens et les os, Chausson et Granados, Castor et Pollux, Sansom et Dalila, Chabert et Guillot, Steinway & Sons. Même la banque Varin-Berniet & Cie n'a pas survécu aux avaleurs de madeleines pressés de faire disparaître nos traces. Et la brasserie Julien, et la rue Blondel, et la Pagode, et les graffitis, et le musée Carnavalet ("La Révolution est au fond du couloir"), et les amis de Céline, et ceux d'Arletty, et la rue des Vignes, et la Petite ceinture… et Notre-Dame, ça existe toujours ?

Qui n'a entendu les Français pester contre "le centralisme", "le jacobinisme" de leur nation ? Quelle horreur ! Un pays en étoile, autour de sa capitale, non mais vous vous rendez compte ! Moi je trouvais ça magnifique. Monter à Paris, oui, il fallait bien y monter, comme on monte sur sa maîtresse. Et alors, ça vous défrise, qu'on soit fier de sa capitale, les gros bouseux des régions ? Poitou-Charentes, Provence-Alpes-Côte d'Azur, Rhône-Alpes, mais quelle est l'andouille qui a inventé des trucs pareils ? La Savoie et le Dauphiné dans le même sac, et le sinistre PACA, le Grand-Ouest, le Grand-Est, la grande merdouille, et les "agglos", alors là, les "agglos", c'est le pompon ! Moi j'habite sur l'agglo Machin dans le Paca. Jamais le petit peuple, celui de Passy, par exemple, n'aurait supporté de s'exprimer aussi mal, mais sans doute que pour le Grand-Peuple c'est différent ! Le Grand-Peuple, celui que tous courtisent, à commencer par les anti-populistes professionnels, ceux qui se bouchent le nez à chaque fois qu'on leur parle de la France et des Français, ah, le Grand-Peuple des quartiers, le Peuple trois fois saint, le saint des saints de la France terre d'asile psychiatrique, ce peuple qui a chassé le populo, qui l'a extirpé de Paris comme on presse un point noir sur le visage d'un cadavre encore tiède, il en pense quoi, le Grand-Peuple qui roule en Porsche Cayenne, de Paris, il en pense quoi, de la basilique Saint-Denis, de la tour Saint-Jacques, de la Cousine Bette, de La Fontaine, de Rameau, d'Antoine de Rivarol, né à Bagnols-sur-Cèze, des frères de Maistre de Chambéry, de madame Verdurin, de Daphnis et Chloé et de Tristes Tropiques, il en pense quoi, au juste, le Grand-Peuple adoré de saint Delanoë qui vibre pour la Palestine et qui veut marier tout le monde aux damnés de l'amer ? Paris était jadis la patrie du petit peuple, c'est aujourd'hui la zone du Grand-Peuple. Partout clignote dans la nuit le rectangle vert qui signale la sortie de secours. Exit. Exit. Exit. Par ici la sortie ! Paris est un trou béant par où s'écoule le peuple français en direction des égouts de l'histoire. On montait à Paris, autrefois. Aujourd'hui on ne s'y retrouve plus que pour descendre vite fait vers la sciure puante et rougie d'opprobre. Paris n'est plus que le chat crevé d'une aiguille qui indique les affaires et les mafias sous-développées mais sur-armées. Entre le Flore et la banlieue des caïds, ça circule, le courant passe, on mange de la brioche et on fait la fête, personne n'a perdu le nord indexé sur la bourse. 

Plus j'y pense plus je me dis que le "trou des Halles" était notre scène primitive. On l'a rebouché en surface (et le Grand-Peuple ne s'y trompe pas, qui en a fait le véritable Centre de la ville), et de quelle manière !, mais les Parisiens et leur ville ont continué à s'y engouffrer, ça n'a jamais cessé depuis, dans un atroce bruit d'évier qui se vide. Chirac, Tibéri, Delanoë, les trois Mousquetaires de la Disparition, ont creusé les murs de leur cellule jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de murs du tout. La littérature et l'histoire n'existent plus : c'est l'Archéologie qui dorénavant nous dira qui nous sommes. Ou plutôt qui nous fûmes. 

(à madame Fanny Seguin)

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