vendredi 11 octobre 2013

À Paris (11)



Essayant de rassembler mes impressions et souvenirs sur le Paris que j'ai connu, j'en viens à me dire qu'ils sont en grande partie colorés par la lecture d'Henry Miller. Bien que ne le lisant plus depuis plusieurs décennies, je n'imagine pas un Paris qui ne lui devrait rien. L'œil aux aguets, le cœur vacant, le jazz et l'amour qu'on fait, les longs après-midi, les sentiments légers du flâneur, le printemps perpétuel… Une sorte de bleu… La vie esquissée, sans adhérence…

Si je dois choisir une activité, un passe-temps, une occupation, une manie, un moment, il me vient immédiatement ces longues errances à travers Paris, derrière une fille. Vous suivez les femmes dans la rue ? Oui ! Oh oui ! J'ai adoré ça ! Je ne les ai jamais agressées, et même très rarement abordées, la plupart d'entre elles n'ont même jamais su qu'un jeune homme empruntait le même trottoir, la même rue, traversait le même jardin, respirait le même air, voyait le même décor, entendait les mêmes bruits qu'elles, qu'il observait leurs jambes, leurs pieds, leurs cheveux, leurs robes ou leurs pantalons, qu'il avait le cœur battant et l'esprit silencieux. J'ai parfois fait des kilomètres ainsi, l'été, ça durait, et je ne pouvais pas m'empêcher de penser que si ça durait tellement, c'est qu'elle savait, c'est qu'elle faisait durer le plaisir, et alors s'instaurait une sorte de dialogue mystérieux entre nous, d'accord tacite et magique. Elle me laissait la suivre, l'observer, elle y prenait un secret plaisir, personne ne savait qui guidait l'autre, qui décidait du chemin, c'est le chemin qui décidait pour nous, nous suivions tous les deux docilement l'itinéraire qui s'imposait à tous les deux, sans une parole, sans un regard, sans même une hésitation. Nous étions dans un Paris parallèle, dans une sorte de solitude bienheureuse, calme, gazeuse, qui nous protégeait du reste de la ville. Plus ça durait moins il y avait de volonté, d'espoir, de désir ; autre chose se faisait jour, un presque rien très étrange et très doux. Juste deux corps qui ne se connaissent pas, qui sont dans le même temps, dans le même rythme… C'était presque mieux que si nous avions fait l'amour. Longue jouissance étale et sans objet.

So What ? Ré mineur, mi bémol mineur, à nouveau ré mineur. Modal, pas tonal. Deux gammes, longuement déroulées. On a le temps… Et ces deux notes, comme un appel… Mais non, elle ne se retourne pas. Elle a raison. Je ne suis là que pour la faire aller… Marcher… Danser…

Jours tranquilles à Clichy… J'aurais pu le croiser. Son dernier séjour à Paris date de 1969. On avait monté sa pièce intitulée "Transit", je crois, et Bernard Fresson, qui jouait le rôle principal, n'avait pas osé dire à Miller que celui-ci l'avait sauvé du désespoir, alors qu'il était en train de faire la guerre en Algérie. Il avait dit quelque chose comme « Je me suis souvenu de la vie [en le lisant]. » Se souvenir de la vie, alors qu'on vit, c'est presque rien, mais c'est l'essentiel. J'ai ressenti quelque chose comme ça, je me souviens, une fois, en Inde, dans un aéroport. L'attente était très longue, vraiment très longue, et j'ai eu le mal du pays, un accès carabiné de mal du pays. Les haut-parleurs qui diffusaient de la musique, dans la salle d'attente, ont crachoté la Marche turque de la sonate en la majeur de Mozart. Oh là là, le coup de blues ! Comme si je ne l'avais jamais entendue de ma vie ! Sur le moment, j'ai décidé qu'en rentrant, la première chose que je ferai serait d'apprendre toutes les sonates de Mozart. C'est comme un décrochement. Vous êtes en train de vivre et tout à coup vous vous souvenez de votre vie, qui est la même et pas tout à fait la même pourtant. Vous êtes deux au même endroit dans le même corps, et vous vous demandez lequel est le bon vôtre. Quand je suivais ces filles dans la rue je n'étais ni tout à fait moi ni tout à fait un autre, c'est un peu comme si la fille que je suivais me prêtait un peu de sa vie à elle pour éveiller une part de ma vie à moi. Elle en abandonnait une trace derrière elle et je me laissais porter par cet effluve.

Jours tranquilles à Clichy, c'est Christine qui me l'avait offert. Une couverture blanche avec une photo où l'on voyait une fille les seins à l'air, je crois. Une photo en noir et blanc. Je crois que je n'ai jamais vu le film. Ou bien il ne m'a pas marqué. Il fallait toujours qu'elle m'offre des livres qui m'émoustillaient. Je n'ai pas fait la guerre en Algérie mais mon frère aîné l'a faite. Il avait rencontré Christine, une fois. Je me souviens, elle faisait la vaisselle et elle portait une sorte de tricot de corps qui laissait passer la pointe de ses seins. Quand je l'ai raccompagné à la porte, ll m'a dit mais quelle salope ! Ça m'a énervé. On ne pouvait pas se comprendre. Il n'aime pas Mozart. Lui il aborde les filles tout de suite. Il a un baratin terrible. Il a le cœur pur, il ne pense qu'à baiser. Le pauvre, une vie pas facile. Alors que moi, une vie neuve chaque jour, comme un rêve. Je ne sais pas si vous connaissez ce jeu où l'on pose des canards jaunes sur un tapis vert tremblotant et où il faut les attraper avec une canne à pêche ? Ma vie c'était exactement ça : j'étais sur un tapis vert tremblotant et je sentais que quelqu'un m'attrapait délicatement avec une canne à pêche. En général, c'était des filles qui tenaient la canne. Depuis quelque temps, le tapis a bien quelques pannes et tremblote moins mais surtout il y a moins de cannes à pêche qui m'attrapent délicatement par le col. Ou alors elles sont moins adroites, c'est possible aussi.

On allait parfois manger des glaces à Anvers. Il y avait un petit glacier familial qui faisait des glaces au moins aussi bonnes que celles de Berthillon et au moins là on avait la paix. On n'était jamais plus de trois ou quatre personnes attablées là, et de toute manière on n'aurait pas pu être plus nombreux. On restait là à regarder passer les filles, on était bien. La vie en ce temps-là était modale. Une sorte de bleu pâle et très doux, avec les noirs de Coltrane et les gris de Bill Evans. On était allé voir l'Empire des sens, avec Patricio, et Françoise, son ex et ma future. La grande Françoise, parce qu'il y avait aussi la petite Françoise, avec laquelle (la grande) on marchait la nuit dans Paris, de très longues marches. On se tenait par les hanches, et, je n'ai jamais compris pourquoi, de temps en temps elle me donnait des coups avec ses fesses, de côté, comme pour m'envoyer valdinguer à l'autre bout du trottoir. Elle avait une lèvre inférieure très épaisse, qui me troublait beaucoup. Elle tenait le tampura derrière le sitar de Narandra et les tablas de Krishna. Comme il était aveugle, Narandra, j'étais sûr qu'il savait tout, qu'il voyait tout, et Françoise me paraissait encore plus désirable.

« Tu es trop doux, tu me fais peur ! » m'avait dit Christine. Je ne comprenais pas. « Il faut que tu sois un peu brutal ! » Mais comment ? Elle avait débarqué un matin avec sa valise, rue Ferdinand Duval. C'est Patricio qui lui ouvre, elle ne se démonte pas : « Les amis des amis sont des amis. » qu'elle lui dit en l'embrassant. Oh merde ! Elle s'était pointée comme ça sans prévenir de Haute-Savoie, alors que j'attendais l'autre Christine d'une minute à l'autre. Elle m'avait bien envoyé un rébus quelques jours auparavant pour m'annoncer sa visite, mais je n'y avais rien compris. Je me rappelle qu'il y avait un mot qui contenait la syllabe "con" et qu'elle avait dessiné sa chatte, et moi je me creusais le citron, parce qu'à ce moment-là, le mot "con", je ne l'utilisais pas trop pour ça. J'avais montré le rébus à Christine qui n'avait vu qu'une chose : « Elle te drague ! » Sa manie, quand on était attablés au bistro, c'était de me donner des coups de pieds sous la table et de me pincer très fort. Une sentimentale. Elle avait un fils qui me donnait des coups de marteau, aussi. C'était un truc de famille. Sauf le mari que ne quittait jamais un calme surnaturel, qui lui aussi me foutait la trouille. À quoi sert de bâtir un temple, avait-il toujours l'air de se dire, puisque je suis le temple !

(…)