lundi 14 octobre 2013

À Paris (12)



Le Zeyer, qui avait ouvert l'année de la création du Sacre du printemps, où l'on allait souvent après les concerts. Une jeune fille très brune et qui n'avait pas froid aux yeux m'avait fait un cinéma incroyable en mangeant son "banana-split" et en attachant sur moi ses deux yeux tout ronds, à l'autre bout de la tablée. J'ignorais, alors, que Brassens venait régulièrement dans cette brasserie. Paris, c'est cette drôle de sensation que le temps se mord la queue en permanence, que les époques se télescopent, les genres, les styles, et qu'on est en permanence en train de traverser des couches de temps qui ne sont pas plus épaisses que les pétales d'une fleur. Je pense à mon grand-père Jérôme qui aimait traverser le ville de part en part, à pied, avant la guerre. Elle avait des examens le lendemain et devait se coucher tôt. On a dormi une demi-heure, chez elle, dans son appartement, à Gentilly, au bas duquel elle m'avait demandé si je montais boire un verre, ajoutant qu'elle n'avait que de l'eau, mais une baignoire. 

« Pour une fois qu'un Français prenait un bain ! » Charlotte Corday l'assassinait. Les appartements avec baignoire ont été rares mais précieux. J'ai toujours détesté les cabines de douches où l'on ne reste que le temps de se laver. On peut faire tellement de choses dans un bain. Comme j'ai passé une grande partie de ma vie à imaginer de nouvelles manières d'écouter de la musique, j'ai passé beaucoup de temps la tête sous l'eau, comme tous ceux, j'imagine, qui regrettent le temps d'avant la vie. Je me rappelle précisément le jour où, enfant, j'ai découvert le point d'orgue, dans les partitions…

La rue Vergniaud, la rue Barrault, la Butte aux Cailles, la Bièvre, la Pitié-Salpêtrière, la rue Quatrefages,  la clinique Saint-Hilaire où le professeur Pollini, le cousin du pianiste, m'avait fait un trou dans la queue, la rue Linné, le Jardin des Plantes, Anita, qui avait un long poil sur le sein, Judith et les quatre-mains chez ses parents, ravissante jeune femme à la voix de crécelle, le genre que je classe dans la catégorie "petite cousine de Mozart". Bref, le sud. Il n'y a finalement que l'ouest de Paris que je n'ai pas habité. Jamais le 16e, jamais le 17e, jamais le 15e. J'y ai fait de brèves escales, mais je ne peux pas dire que je m'y sois senti chez moi, non plus que dans le 8e et le 7e. Si Paris n'a pas vingt siècles, il est tout de même tentant d'imaginer que ses arrondissements ont suivi une expansion parallèle au temps historique. Nous entrons dans le XXIe siècle et comme par hasard, il est question du "Grand Paris", c'est-à-dire d'ajouter à l'escargot à vingt pièces qu'on connaît, de lui ajouter une couche, par delà la ceinture du Périph'. De toute façon, depuis qu'on parle "des banlieues", toutes les communes de la banlieue entourant la capitale ont perdu ce qui faisait leur charme, ont perdu leurs particularités et leur douceur de vivre. Autant continuer dans le grand saccage, il n'y a pas de raison. Les cailles, ce ne sont pas seulement des oiseaux, ce sont aussi, en langage populaire, des emmerdements. Trop tard pour reconstruire les fortifs', l'ennemi est depuis longtemps à l'intérieur. 

Paris était un point d'orgue dans le cœur de tout Français, même de celui qui n'y avait jamais mis les pieds. Un point d'orgue placé au-dessus du pays, une sorte de loupe temporelle et esthétique, un dôme, un ventre qui nourrissait les provinces autant qu'il s'en nourrissait. Les Français tétaient Paris qui tétait les provinces. Le lien est rompu depuis qu'il n'existe plus ni Parisiens, ni provinciaux, le TGV, le maire de Paris et l'immigration s'étant chargés de défaire ce lien ombilical depuis belle lurette. De cette époque date la fameuse expression le "lien social" qui, comme toujours, consacre la chose au moment-même où elle n'est plus. Plus de lien social peut-être, mais des liens de toutes sortes, de ces liens avec lesquels on attache les aliénés à leur lit de douleur. Mais j'ai peut-être tort : le lien social et horizontal, à défaut du lien essentiel et vertical, existe bel et bien, et plus que jamais sans doute. Le social a tout englobé, depuis que la politique, ou plutôt le politique, a cessé d'avoir un quelconque effet sur la cité qui n'est plus que la citation festive d'elle-même. La-société (en un mot) et son miroir médiatique à amplification sont partout, contrôlent tout, et tiennent l'individu dans un tissu serré, camisole et langes, linceul et pansement, dont il a bien besoin pour apaiser le sentiment aigu d'être plus nu que jamais parmi un peuple qui, pour éclaté qu'il soit, ne comprend pourtant pas d'individus, mais les mille hypostases de la Personne sociale paradoxalement désaffiliée. Inutile d'insister, tout le monde sait qu'un éloge constant de la différence engendre l'uniformité et le conformisme.

Les sex-shops, les peep-shows, les boîtes à strip-tease, j'aurais pu faire guide mais je ne parle pas anglais. J'avais de bons rapports avec les prostituées, en général. Certaines m'envoyaient des cartes postales, ça ne doit pas être courant. Quand j'avais le spleen, en hiver, j'aimais bien aller traîner chez Franciane, rue Blondel. Je la massais, et on regardait la neige tomber. Elle me parlait de sa fille, et je me taisais. Je suis un bon masseur.

(…)