mardi 15 octobre 2013

À Paris (13)



J'ai rêvé de Sarah, cette nuit. Et d'une fille, blonde, derrière un guichet SNCF, qui refusait de me délivrer un billet et qui avait les oreilles pleines de cérumen. Ça faisait des filaments jaunes, comme des stalactites, c'était vraiment répugnant. J'avais une vision anormalement pénétrante, je pouvais voir à l'intérieur des organes, comme avec un microscope. On m'apprend que les strip-teases forains sur le terre-plein qui sépare le 9e et le 18e arrondissements n'existent plus. Paris c'est vraiment foutu ! Je me demande ce qu'est devenue Edwige, et aussi Lova, et Diana. À quarante, voire cinquante ans, ça doit devenir plus difficile de faire ce métier, et surtout plus fatigant. Je me revois à deux heures du matin en train de passer l'aspirateur dans la boîte de la rue des Halles. Edwige gagnait bien sa vie. Non seulement elle faisait deux services dans la journée (elle "doublait", comme elle disait), mais en plus elle faisait le ménage dans la boîte à la fermeture. Une force de la nature, cette fille ; elle aurait pu m'étrangler avec ses cuisses. Mais quand on était au pieu, elle s'endormait au milieu d'une phrase. 

À la fin, nous sommes las du surréalisme. La place Blanche, la place Clichy, la rue Fontaine, l'avenue Rachel, la rue Houdon, les cœurs brûlent à feu couvert au coin de la rue du Mont-Cenis… Le marché de la rue des Abbesses le dimanche matin. Le 95 qu'on prenait parfois comme ça, juste histoire d'aller se balader à l'autre bout de la ville, rue Delambre, ou se faire arracher une dent rue Bonaparte, chez ce dentiste dont la fenêtre donnait sur la place Saint-Germain, et qui parfois nous abandonnait en plein milieu de l'opération, gueule ouverte, pour se précipiter sur son Nikon sur pied muni d'un télé-objectif. « Je ne pouvais pas la rater, celle-là ! » L'avantage, chez lui, est qu'il y avait toujours de la musique, et de la bonne. On essayait de se concentrer sur la Sixième de Scriabine pendant qu'il nous affirmait que non, décidément non, on ne pouvait pas avoir mal ! 

« Paris s'invente ! » comme le proclame l'Auguste à la plage. Mon cul, oui ! Gangster et plouc, Delanoë a du cérumen dans les mirettes et du sable dans les oreilles, raison pour laquelle il trouve que tout va très bien monsieur le marquis. Mais surtout, ces gens-là ont un cœur de pierre. Ils n'hésitent pas à saccager ce qu'on leur laisse un moment, estimant qu'ils en sont les propriétaires alors qu'ils ne sont que des locataires transitoires et dérisoires. Le problème est qu'on peut détruire, abîmer, saloper en très peu de temps, c'est très facile et c'est souvent irréparable. On a dû laisser ces sales gosses jouer avec leur caca, quand ils étaient mômes, et ils continuent à penser qu'ils nous font un beau cadeau en poussant leur crotte partout où ils passent. M'étonne pas que tous ces cons soient des adorateurs baveux de l'art contemporain. La scatologie, je ne suis pas contre, mais il y a des lieux pour ça.

Paris ne s'invente pas du tout. Paris nous invente, Paris nous transforme, Paris nous libère, Paris nous agrandit, Paris nous donne un sens supplémentaire, un septième sens, qui agit sur nous pour le restant de notre vie, même si nous allons finir nos jours au fin fond de la Haute-Savoie. On croyait ces paysages  incréés, éternels, et l'on se met à les regarder autrement en y revenant, après le détour parisien, l'odeur du métro s'ajoute à celle de l'enfance, on a un peu de mal à reconnaître notre mère quand elle se tient droite, tant bien que mal, dans l'autobus, ou qu'elle fait des courses rue Saint-Antoine. On a peur pour elle, elle est si fragile tout à coup. Comment la protéger, elle qui était censée nous protéger, comment lui rendre un peu de son Paris ? Joe le Corse n'est plus là, qui aurait su la mettre à l'abri du temps et des méchants. Elle me prend le bras en me disant : « Ce que j'aime avec toi, c'est que tu n'as jamais l'air d'avoir honte de moi ! »

(…)