samedi 19 octobre 2013

À Paris (15)



En 95, grâce à Alain Juppé, on a beaucoup marché, et il faisait très froid. Il m'est arrivé à plusieurs reprises d'aller à pied à Gentilly en partant de la Bastille. Les Accords de Dayton, les conférences à Normale Sup sur la Yougoslavie, le Kosovo déjà, ou plutôt encore. Finkielkraut et ses stylos multicolores, à qui j'avais envoyé un petit mot après la lecture de son livre sur la Croatie. Les répétitions de Vukovar au théâtre d'Ivry. La chevelure opulente d'Anne-Sophie. Les simagrées d'Hélène, la harpiste dont Patricio était dingue. Le Messager européen, la revue (je m'aperçois que Frédéric Martel y avait écrit). Mon cours sur Cosi fan tutte… Pour moi, c'est la fin. Comme si ce qui se passait à l'est de l'Europe avait sournoisement donné le coup de grâce à l'Europe de l'ouest, sans qu'on s'en rende compte tout de suite, comme si Sarajevo avait poussé Paris hors de l'histoire qui revient ces jours-ci en farce avec l'Affaire Leonarda di Boudino. 

J'avais rencontré Mila chez Anne. Quelle honte rétrospective d'avoir eu le culot de lui faire la leçon, à elle, la Serbe, qui aurait eu tout à nous apprendre ! Mon Dieu ce qu'on peut être con quand on se laisse aller à brailler avec la meute. Quel contraste entre cette jeune Mila, digne, cultivée, sobre, et méprisée, qui était à la fois notre passé et notre avenir, et les pouffiasses dégenrées qui sont montées sur scène depuis. C'est à pleurer, vraiment. Nous n'avons plus que des façades, et en plus elles sont en ruine. 

Les grandes villes sont ces lieux où il est plus simple de faire avec le malentendu permanent. Il est bien entendu le même qu'ailleurs, mais il est pris et repris dans un vent spiralé qui en dissipe un peu les effets. Je crois que le sexe a une fonction essentielle dans cette pondération bienfaisante qu'on éprouve à Paris : plus on multiplie les rencontres sexuelles moins on a le temps d'éprouver le poids formidable du Malentendu perpétuel qui nous cloue sur place tout en nous éloignant imperceptiblement des autres, au fur et à mesure qu'on vieillit. Mais vient un temps où il faut déconner, au sens propre, se retirer, interrompre le va-et-vient, ou au moins le ralentir, le suspendre, et réussir à se sortir complètement du fourreau gluant de la morale morbide des pondeuses vénéneuses. Pendant qu'on baise, on n'a pas besoin de se comprendre. C'est après que les ennuis commencent. C'est sans doute la raison pour laquelle les histoires brèves sont toujours bénéfiques. On n'a pas eu le temps de voir à qui on avait affaire ? Quelle chance ! Il faut retourner sur les lieux du crime avec un regard neuf et joyeusement indifférent. Seulement il faut savoir que le faisant on va se retrouver complètement seul. Enfin, la bienheureuse dérive des cons qui nous délivrera du mal !

(…)