samedi 19 octobre 2013

À Paris (16)



« La banlieue tout autour qui crève, calvaire à plat permanent. (…) Qui s'en soucie ? Personne bien sûr ! Elle est vilaine, et voilà tout ! » On pourrait croire que ces quelques lignes de Céline sont dépassées, que notre époque merveilleuse les a rendues insensées. Mais pas du tout. Les banlieues dont on parle sans cesse ne sont pas la banlieue qui, elle, est en train de crever à petit feu sans émouvoir personne, et ceux qui l'habitent encore avec. Ce petit peuple de banlieue, nous l'avons connu, nous qui avons connu Paris dans les années 60 et 70. Oh, pas beaucoup, bien sûr, mais il était encore là, par endroits, déjà relégué, déjà méprisé, mais encore un peu parisien, en certains quartiers. Les mots de Céline sont peut-être incompréhensibles à la plupart, mais ils ne sont pas insensés pour autant. On met du temps à faire crever un peuple, à le déplacer, à le remplacer. Les « malades à mourir mais ne mourant pas », ils sont désormais en banlieue, qu'ils n'ont pas les moyens de quitter, ils sont faits comme les rats qu'on a fait d'eux. À l'égout, les Parigots, on vous a assez vus ! Les « pleines bordées d'ahuris dès le petit jour » sont devenus des rase-les-murs qui essaient de se faire oublier. Étrangers dans leur pays, étrange destin. D'abord chassés de la ville, puis chassés de leur langue, et enfin cachés dans leur propre pays, comme des microbes résistants qu'on n'a pas encore réussi à éradiquer… Saloperie. Plus de miracle, ça reflue comme des chiottes à ciel ouvert. 

Un jeune con sur Facebook, en train d'advenir à la vitesse grand V à sa foutue carrière de soi-disant musicien, fait de la publicité pour un appartement dans le 19e. Ça donne : « Un McDo : Miam ! » Quand j'habitais dans l'atelier d'Anne, rue de Lappe, il y avait encore, aux deux bouts de la rue, deux bougnats où l'on trouvait du Cantal, de la saucisse sèche et du chou farci. Le 11e n'était pas encore devenu un quartier branché et puant. Mais j'ai connu l'époque où les promoteurs envoyaient des types casser les chiottes communs dans les immeubles. C'était déjà pas le luxe avant, avec des toilettes à la turque et une porte qui ne fermait pas, mais un matin j'ai découvert, incrédule, que tous les cagoinces avaient été cassés dans la nuit. Il fallait attendre que les cafés ouvrent, et ne surtout pas attraper la chiasse. L'enfer. Je ne souhaite ça à personne. C'était pour eux une manière imparable de faire partir les locataires, avant de réhabiliter, c'est-à-dire de saloper et de s'en mettre plein les poches. "Un MacDo, miam !" Non mais faut-il être taré, tout de même ! On leur a greffé des cervelles, à ces abrutis ? Faut croire que ça n'existe plus, ça non plus. Il devait en exister une quantité donnée, et comme la population augmente, on se partage les restes… Ça fait pas beaucoup pour chacun, évidemment. Rationnement. C'est Albert Jacquard qui serait content, s'il était encore là, le vieux prêcheur de France-Cul. Moi, ce que je remarque, c'est que ces cons du DAL ils ont commencé à faire chier le monde le jour où les Parisiens se sont fait lourder de Paris. Mais ça, ça ne les intéresse évidemment pas. En réalité, ils sont, comme bien d'autres, les accompagnateurs empressés du désastre programmé par ceux qui nous haïssent. Ah, Miss Tinguette, morte cinq jours avant que je naisse, comme vous avez eu raison de choisir cette année-là pour vous éclipser. « Surtout quand on prend de l'âge et qu'on est bien certain d'en sortir jamais plus. » il y a des pays où il ne fait pas bon s'acharner. Des fois qu'on se croirait chez nous ! Mistinguett, elle en dirait quoi, du McDo Miam à 800 euros le studio de 30 m2 près de la "Cité de la Musique" ? Moi ça me donne envie d'uriner sur l'écran. 

« Je suis sûr qu'ils dansent tout nus, là au-dessus ! » Une nuit, vers trois heures, j'ai entendu une femme qui criait très fort : « Lâche ça ! » et deux coups de feu, juste après. Grand silence dans l'immeuble, puis un bruit de verre cassé et de porte enfoncée. Les nuits étaient courtes, rue de Lappe. Quand on rentrait tard le soir, il fallait enjamber les corps dans l'escalier, et s'allumer avec une lampe de poche, parce que la lumière ne fonctionnait jamais. Mais au moins il n'y avait pas encore cette horreur d'opéra sur la place. Le ballon d'eau chaude était si petit qu'on ne pouvait pas à la fois se laver et se rincer à l'eau chaude. Il fallait choisir. Je préférais commencer par l'eau froide. Je parie que vous vous en doutez mais on n'avait jamais touché la moindre allocation d'aucune sorte avant une époque très récente. 

(…)