lundi 21 octobre 2013

À Paris (18)



Qu'est-ce qu'il fallait savoir, pour être là, qu'est-ce qu'il fallait comprendre ? Qu'est-ce qu'il fallait apprendre, qu'est-ce qu'il fallait entendre, pour être parisien ? Quel froc, quel chapelet, quel tambour de basque, quels baisemains ? Dans quelle soirée, dans quel quartier, dans la compagnie de qui fallait-il se trouver ? Les romans et les nocturnes, les cuisses et les dîners, la sueur et les talons hauts, le long legato du bel canto, jusqu'à l'épouvante, la nuit qui tombe… Boire, encore boire. Attendre. Sortir, au milieu de la nuit. Pleurer, seul, et prier.

J'allais assister aux cours de C. à l'opéra. Je me perdais dans les couloirs. Il fallait passer discrètement devant la loge du concierge. J'ai toujours aimé la compagnie des danseuses. Être dans les vestiaires avec elles quand elles se changent. Les odeurs, les sons, les grâces défaites subitement, ou au contraire révélées, les regards qui se perdent ou sont portés par les gestes, tout ce ballet ordinaire et magique, je l'aimais follement. J'avais pris l'habitude de la voir faire sa gymnastique tous les matins, les étirements, le bruit du corps sur le sol. Ça emplissait l'appartement d'une rumeur, d'un rythme, de chocs étouffés. Elle me faisait faire parfois quelques exercices avec elle. Leurs mollets trop musclés, leurs pieds un peu abîmés, leur dos transpirant… j'entends le nocturne en ut dièse, ses grands arpèges immobiles, la voix haut perchée, je sens les tendons, les articulations, le crescendo, la résonance qui se répand, qui envahit tout le corps, les cavités minuscules, la nuit de l'être. Adresse.

À la maison, un des reproches les plus mortifiants, venant de mes parents, c'était : « Maladroit ! » La phrase à ne surtout pas prononcer : « Je ne l'ai pas fait exprès ! » Avec l'âge et la vue qui baisse, je deviens maladroit, et j'en suis profondément meurtri. Imagine-t-on un pianiste qui se tromperait et qui, en guise d'excuse, annoncerait : "Pas fait exprès !" « C'est encore pire si tu ne l'as pas fait exprès ! » me répondait mon père, et c'est ce que je dis à mes élèves. On ne vit qu'une fois, on ne peut pas dire qu'on n'a pas fait exprès de mal vivre, il n'y a pas de "seconde prise". Chaque instant est le dernier puisqu'il est le seul et l'unique. On n'a que douze sons sous les doigts, on ne peut pas compter sur un treizième pour se tirer d'affaire. Chanter faux est tout simplement impardonnable. Elle était là, face à moi, les yeux écarquillés, et je suis passé sans la voir. Eh bien tant pis pour moi. Il suffit d'un rien, et déjà on est à côté, désaccordé, inutile. Ça va très vite. Travaille ton instrument, travaille ton instrument ! C'est la seule chose vraiment stable, la seule sur laquelle on puisse compter tout au long de la vie. Encore ? Encore ! Encore faut-il savoir de quoi l'on joue, réellement. Avoir une adresse.

La maison, ce n'est pas une adresse. Ça va trop de soi, la maison. Quand on arrive à Paris, on apprend ce que c'est que d'avoir une adresse. Une rue, un quartier, un arrondissement, un numéro. On disait : Monsieur et Madame Machin, à la Fuly. Ça suffisait. Ça arrivait. Truc, à Combray, Char, à l'Isle-sur-la-Sorgue, Sand à Nohant, Madame Paire, à Loches… Mais M. Georges Madrigal, 12, rue de la Paix, 2e, Paris. Maintenant, c'est « T'es où, Jessica ? », mais au téléphone, puisque plus personne n'écrit ni ne sait écrire. Tenir un stylo ? Encore quelques années et on ne saura plus de quoi il s'agit. Il n'y a qu'à voir ces écritures de singes sur les enveloppes… Elles savent toutes tenir un sex-toy mais tenir un stylo ou une queue, c'est autre chose.

J'ai enseigné longtemps dans une salle qui portait le nom de Marin Marais, qui, au fil des années était devenue un peu "ma" salle. Tout au fond du couloir du premier étage, on y trouvait un piano à queue et un piano droit, un tableau noir, quelques tables et un bureau. Elle donnait sur le jardin par un escalier de secours. Longtemps j'ai commencé mes cours tôt le matin, avec Flora et Thu-Dung, deux élèves vietnamiennes adorables. On disait "vietnamiennes", alors, sans scrupules ni remarques ni Lexomil. Maintenant, il faudrait dire françaises, j'imagine, françaises d'origine vietnamienne. Je me demande ce qu'elles pensent de tout ça, aujourd'hui.

La grande différence entre la musique et les relations humaines, c'est que plus on creuse une partition et mieux ça (se) tient. Tente-t-on d'en épuiser les secrets qu'elle en secrète d'autres, toujours plus profonds et solides, qui contribuent efficacement à l'heureuse matière. Les hommes s'épuisent quand la musique réelle se fortifie dans l'attention, ce qui est soustrait dans un cas est ajouté dans l'autre, ce qui passe là reste ici.

C'est à Paris que j'ai cru à trente ans pouvoir mépriser le jazz, parce que le monde que je découvrais était mille fois plus profond, et j'ai eu raison. Ce mépris passager a été utile et bénéfique. Il y a des musiques qu'il faut savoir quitter un temps, quand on les aime trop naturellement et qu'on n'a pas encore compris ce qu'elles nous apportent. Il en a été de même pour Mozart, Chopin et Ravel. Aimés trop tôt, sans doute, ils m'étaient devenus insupportables par leur séduction que je jugeais vulgaire, par mon amour suspect que n'avait nourri nul travail préalable. Tout le contraire de Beethoven et Debussy. À cet âge-là, je croyais qu'il était impossible de comprendre les choses qu'on comprend du premier coup. Je n'avais pas complètement tort mais j'avais tout de même tort. C'est comme si les grandes œuvres nous arrivaient de très loin, à la vitesse de la lumière, et que certaines d'entre elles prenaient des raccourcis (ce qu'on appelle les "trous de ver" en astro-physique), étant ainsi "plus rapides" que les autres. Évidemment, ces raccourcis sont en fait le résultat de l'héritage culturel : il y a tout un ensemble d'entendements et de goûts sur lesquels il n'est utile de revenir que lorsque le reste semble acquis. Tous les quinze ans, je repars en sens inverse, je retraverse les mêmes paysages, j'en reconnais certains, d'autres pas du tout. À chaque fois c'est l'occasion de retisser des liens avec mes parents, et les parents de mes parents, des liens neufs, plus vibrants, plus riches que ceux qui m'ont été donnés. À mesure qu'on s'éloigne de soi on se rapproche de ses aïeux.

Ma mère connaissait bien Paris, mon père presque pas. Il y avait un seul sujet qu'on ne pouvait pas aborder avec Maya, c'était Israël. C'était l'été de la Lambada… Quel beau derrière elle avait, Maya, des parents syriens, petite poupée toujours ultra-maquillée, soignée jusqu'au bout des orteils. Elle était si menue qu'elle pouvait rester longtemps sur mes genoux sans me peser. On allait se promener ensemble dans le Marais, faire du shopping, j'aimais la regarder marcher, avec ses jupes serrées. J'aimais sa coquetterie, son rire colorature, ses bas à coutures, le galbe de ses cuisses. Elle avait un côté japonais, Maya, porcelaine translucide… Quelle légèreté dans ces années-là ! C'est drôle comme toutes les femmes qui m'ont séduit m'ont fait penser à mon père. Je ne peux pas ne pas me dire que j'ai connu et aimé Paris pour lui, à sa place.

(…)