mercredi 23 octobre 2013

À Paris (19)




La nuit dernière j'ai rêvé d'un tigre. Énorme, comme tous les tigres, il devait bien mesurer trois mètres de long. Il était très gentil, très affectueux, mais enfin c'était quand-même un tigre, alors ça commençait à m'énerver parce qu'il me mordait et me griffait ; mais toujours avec le sourire. J'essayais de le repousser, de lui dire d'aller jouer ailleurs, mais il avait l'air de trouver qu'avec moi on s'amusait bien. C'est bien ma veine, ça, pour une fois que je peux être ami avec un tigre, il m'énerve !

86, 20, 80, 95, 21, 27, 29, 30, 31, 67, 69, 57, 76, 96, 74, 47, 70, 125, 28, 38, et je dois en oublier, forcément, ce sont les lignes d'autobus que je prenais le plus, je les note comme elles me reviennent. J'ai beaucoup aimé le bus, à partir de 1977. Je méprisais un peu ceux qui prenaient le métro. le métro, c'était pour les ploucs, ceux qui ne connaissaient pas Paris. J'essayais constamment de prouver à tout le monde que je me déplaçais aussi rapidement en bus qu'en métro, ce qui n'était pas toujours faux. Un de mes rares souvenirs de métro, je veux dire un souvenir exaltant, c'est cette femme, noire, assise juste en face de moi. Je la fixais depuis un moment déjà, elle était sublime, d'une beauté à couper le souffle, et moi je me sentais un tout petit garçon un peu ridicule. Je me rendais à un cours de piano important, près de Pigalle. J'ai laissé passer la station, et quand elle s'est levée je l'ai suivie. Dans l'escalier, je l'ai rattrapée, je lui ai pris la main, elle s'est retournée, m'a souri, m'a dit que j'étais un garçon très mignon et m'a embrassé sur le front. Sur le front ! Je suis resté comme un con, un petit moment, et puis je suis allé reprendre mon chemin. Quand je suis arrivé à mon cours, je ne pensais qu'à ça, qu'au moyen de la retrouver. Pas facile de jouer du Brahms dans ces conditions…

À cette époque, j'avais un faible pour les Noires. Ça énervait ma copine, cet exotisme de pacotille. Mais je n'y pouvais rien, quand je voyais le rose de leur sexe, au milieu de tout ce noir, ça me rendait dingue. Anne-Sophie était née et avait grandi en Afrique. Elle adorait l'Afrique et voulait à tout prix que je l'y accompagne. Ce qui m'avait frappé était qu'elle avait d'excellents souvenirs de sa jeunesse, de très bons amis africains, mais qu'elle m'avait dit que jamais, jamais, jamais elle ne pourrait coucher avec un Noir. J'avoue que ce genre de choses m'épate ! J'ai une curiosité insatiable pour les corps que je ne connais pas. Les Chinoises, les Japonaises, les Africaines, les Indiennes, Dieu nous a donné toute cette chair merveilleuse, et il faudrait passer à côté sans goûter ? Quelle folie ! Bon, tout ça m'a peu peu passé, il faut le reconnaître, et c'est tant mieux, car passé un certain âge c'est assez fatigant. Mais si je n'avais pas connu ça, je ne serais certainement pas le même, et je suis certain qu'il me manquerait quelque chose. 

Pour me déplacer à Paris, j'ai commencé par le métro, puis j'ai utilisé le bus, puis le taxi, et enfin le métro à nouveau. Mais j'ai toujours beaucoup marché, à toutes les époques. Je n'ai jamais eu de voiture, là-bas. Elle m'avait raconté que des légionnaires français les avaient tirés, eux, les expatriés, d'une situation critique, où ils étaient coincés dans leurs maisons sans oser en sortir, alors que ça canardait un peu partout en ville. Elle en avait conçu une grande admiration érotique pour le légionnaire, qu'elle confondait avec le missionnaire. 

Anne a un appartement dans la rue du Faubourg Saint-Antoine, au premier étage au fond d'une cour. Une nuit, en été, elle était seule avec son plus jeune fils, encore bébé. Un type est entré par la fenêtre, c'était assez facile de passer par le toit au-dessus de l'atelier. Elle l'a entendu, elle s'est levée, à poil, et s'est ruée sur lui avec un couteau de cuisine en hurlant comme une possédée. Le type a fui par où il était entré, en se demandant chez quelle dingue il avait mis les pieds. Je crois que si elle avait été seule elle aurait pu se faire violer, ou pire. C'est son fils qui l'a sauvée. Le mec a vu une tigresse avec une lame, il a eu la trouille de sa vie. Ce n'était pas pour jouer. 

Le tonnerre gronde au loin, ce soir. Il n'approche pas, mais il est là, comme une présence presque rassurante. Il y a quelqu'un, là-haut, qui respire, qui se manifeste. La nuit n'est pas vide. J'aime écouter ça. On est toujours dans une chambre d'hôpital et il y a toujours un voisin de chambre, c'est ça la vie, c'est ça uniquement. J'ai passé une nuit dans une salle commune, à l'hôpital d'Avignon, en 1976. Je n'avais pas fermé l'œil de la nuit, écoutant ces corps souffrants, dans la pénombre. Quel concert ! Les malades sont des maladroits. Les humains en général sont des maladroits, c'est ça qui est fatigant. Il suffit de jeter un œil cinq minutes sur la nature pour voir que Dieu est adroit. Parfaitement adroit. Ce n'est pas un vieillard assis sur un trône, c'est un danseur parfaitement musicien. Un tigre dont les rayures racontent notre véritable histoire. De temps en temps, rarement, en dormant, on la comprend. On voit le plan. C'est limpide, rapide. Mais on se réveille toujours, et on redevient lourd. On se pose là. Dans le temps. On se prépare à mourir.

(…)