mardi 1 octobre 2013

À Paris (3)



Réveillé en sursaut à trois heures du matin parce que tout à coup m'est revenu à l'esprit la rue Villehardouin, que j'avais oubliée dans ma remémoration topographique parisienne. C'est incroyable comme je suis capable d'oublier des événements, des lieux, des êtres, qui ont pourtant beaucoup compté dans ma vie ! La rue de Turenne, qu'on voyait de la fenêtre, le rue de Turenne où habitait cette amie de Tante Glyne, comment s'appelait-elle, déjà (Jeanne, mais Jeanne comment ? (et quel rapport avec les Bricard ?)), qui avait fait installer un plafond plombé dans son appartement car elle était persuadée que ses voisins du dessus lui "envoyaient des gaz pendant la nuit" à travers ce plafond ! La rue de Turenne qui reliait (presque) la rue Villehardouin à la place des Vosges. La rue de Turenne et sa Fontaine de Joyeuse, qui me fait toujours penser à une des plus belles éjaculations de ma vie, et surtout la petite Vierge à l'enfant du coin de la rue que je ne manquais jamais de saluer en passant.

C'est dans cet appartement que je me suis cassé la main contre un mur. J'ai fait un trou dans la cloison mais mon pouce me rappelle encore aujourd'hui ce geste stupide. Je ne suis pas fait pour la boxe, ça me paraît clair. Les urgences de Saint-Antoine, un 1er mai, l'attente infernale, de onze heures du matin à quatre heures de l'après-midi, le type qui tombe dans les pommes contre mon épaule (il a la main qui pisse le sang dans une bassine remplie d'eau qui devient rouge…) et la radiologue dont je tombe amoureux immédiatement. C'est presque toujours dans les petits drames de la vie quotidienne que semblent prendre plaisir à éclore des fleurs inattendues au parfum puissant.

Quand j'ai rencontré Sophie, Lakshmi était encore très amoureuse, à sa manière. Je l'apercevais qui nous suivait dans la rue, en essayant maladroitement de passer inaperçue. La pauvre, je n'ai pas été tendre avec elle, je ne sais pas pourquoi. Peut-être est-ce sa voix ? Ses continuels mensonges ? Plus certainement l'énorme décalage culturel.

Les Bricard me font penser au musée Picasso, et donc à Jean Clair. Mais la place des Vosges, c'était surtout, presque tous les jours, Jean Edern-Hallier et sa vodka, plus rarement Bourdieu (qui m'avait un matin longuement dévisagé (il portait une grande écharpe rouge, je l'avais trouvé très beau)), Annie Girardot, Jack Lang évidemment, et ce sociologue des médias à tête et à voix de fouine, dont j'oublie le nom à l'instant, qui prenait son petit déjeuner en famille à Ma Bourgogne, tous les matins, et que je n'ai jamais pu supporter. Brialy, Pollini, eux, c'est différent, puisque nous habitions dans la même cour, jusqu'à ce que Brialy déménage pour l'île Saint-Louis. Quand je venais voir ma tante, bien des années auparavant, et que je regardais par la fenêtre, elle se fâchait : « Ne regarde pas les voisins, ça ne se fait pas ! » En réalité, celui qu'elle ne voulait surtout pas que j'observe, c'était Brialy. Elle se serait jetée par la fenêtre plutôt que d'admettre qu'elle était curieuse. Moi c'était plutôt l'école de dessin du rez-de-chaussée qui m'intéressait, parce qu'il y avait des modèles qui posaient nues. Aujourd'hui (enfin, mon aujourd'hui date d'il y a quinze ans, je n'ai aucune idée de ce qui se trouve là-bas actuellement, et je m'en moque) , c'est Issey Miyake qui a racheté le rez-de-chaussée, c'est beaucoup moins intéressant. Curieusement, je n'ai jamais croisé ni Anne Sinclair ni Dominique Strauss-Kahn, mais peut-être n'habitaient-ils pas encore là.

Ce qui est amusant, c'est que le tout premier endroit où je me suis retrouvé à Paris, à la fin des années 70, c'était le 1, bis, place des Vosges, dans l'hôtel particulier d'une vieille comtesse lesbienne qui avait un Steinway, à deux pas (c'est vraiment le cas de le dire !) de chez ma tante, au 3, et que celle-là ne l'a jamais su. Comme l'appartement de ma tante est le dernier appartement que j'ai habité à plein temps, à Paris, avant de faire des allers-retours entre la Savoie et Paris, je peux dire que la place des Vosges aura été le premier et le dernier lieu parisien que j'ai habité.

Quand nous habitions près du cimetière Montmartre, avec Christine, c'était la guerre tous les jours avec mon voisin yogi, le pauvre, qui restait toute la journée chez lui et devait se farcir mes cinq ou six heures de piano quotidiennes. J'en étais malade pour lui mais comment faire ? J'avais mis des pieds spéciaux sous les pieds du piano, j'avais mis un matelas contre la table d'harmonie, et je faisais mes gammes avec la sourdine… Malgré cela, il devenait fou et il montait au moins une fois par jour pour se plaindre. J'ai fini par partir à la campagne à deux cent cinquante kilomètres de Paris. Et j'ai découvert le bonheur extraordinaire de pouvoir jouer la nuit ; et surtout de savoir que personne n'est en train de vous entendre travailler, ce qui a toujours été quelque chose d'insupportable pour moi.

Ce qu'il y avait de bien avec Pollini c'est qu'il ne venait que très rarement à Paris et qu'il n'y restait jamais plus de quelques jours, une semaine au grand maximum. Il était bien entendu hors de question de toucher le piano quand il était là. Moi, en revanche, je ne me privais pas de l'écouter travailler, si le mot "travailler" a un sens quelconque pour lui, car, en règle générale, il jouait son programme, ou une partie de son programme, d'une traite, puis allait fumer une cigarette dans sa véranda. Je l'ai entendu jouer la sonate de Liszt, un soir, à minuit, une seule fois. Il avait un récital le lendemain à Pleyel et il venait d'arriver d'Italie. Je dormais déjà quand j'ai entendu les premières gammes de la sonate…

Ma tante était une excellente cuisinière. Les déjeuners du dimanche étaient toujours extrêmement soignés, elle se mettait en quatre pour son "Fifi", ma pauvre tante. Mais elle refusait obstinément que j'amène mes amies du moment, qu'elle trouvait vulgaires. Un jour elle m'a dit : « Tu ne voudrais tout de même pas que ton amie s'asseoit sur mes fauteuils avec son blue-jean ! » Elle avait prononcé le mot de "blue-jean" avec une répulsion manifeste qui m'avait fait rire, surtout que j'en portais un moi-même. Elle ouvrait rarement les rideaux, car le soleil abîmait ses tapisseries et ses meubles, et j'avoue que lorsque j'ai habité son appartement à mon tour, j'ai conservé, par une espèce de piété familiale qui est devenue peu à peu un goût que j'ai fait mien, l'habitude de vivre dans une sorte de pénombre continuelle, ce qui constituait un point de désaccord radical avec sa sœur, ma mère, qui avait une vénération quasi mystique pour la lumière. Glyne était capricorne, comme moi, célibataire, comme moi, et très gourmande, comme moi. La seule chose qui comptait dans sa vie : le goût.

Je me demande ce qu'elle aurait pensé de la psychanalyse. Nous n'en avions jamais parlé. Elle n'a sans doute jamais ouvert un livre de Freud mais je suis certain qu'elle en aurait retiré beaucoup pour son compte personnel. Sa vie même était une sorte d'introspection continuelle, une sorte d'analyse en acte. Ils sont nombreux, ces êtres qui passent leur vie à réfléchir sur leur vie, faute d'objets sur lesquels fixer leur désir, et que personne n'écoute parce qu'ils ne savent pas rendre leur savoir séduisant, parce qu'ils refusent de ressembler à ce qu'ils voient dans leur miroir.

(…)