mardi 1 octobre 2013

À Paris (4)


Comment s'appelait cette petite rue très en pente où Carlos avait son studio de piano, à Montmartre ? Décidément, je perds la mémoire… En revanche, je me souviens de son appartement, rue Dorcel, qu'il m'avait prêté, un temps où je me trouvais à la rue, et où Alicia m'avait préparé un bortch comme jamais plus je n'en ai dégusté ailleurs. C'est curieux car je me suis rendu mille fois plus souvent au studio qu'à l'appartement et je suis incapable de retrouver le nom de cette rue si pittoresque. J'ai parfois fait office de factotum, pour lui, ce qui non seulement ne me gênait pas mais me semblait même tout à fait normal, selon ma conception certainement poussiéreuse des rapports de maître à disciple. Je l'ai aidé à déménager, j'ai fait des commissions amoureuses délicates, et j'ai même, mais là c'était un grand honneur qu'il me faisait, aidé à copier des partitions à la dernière minute juste avant des concerts. Je me rappelle la création d'Harmonies, je crois bien, à la maison de la radio, pour lesquelles j'avais sué sang et eau avec des Rotring, sur les grands calques où je devais passer à l'encre par-dessus le crayon du maître, pendant que celui-ci, dans la pièce d'à côté, "travaillait" un concerto (Haydn, Mozart, Ravel ?). Quelle émotion, alors, d'être tout simplement , avec lui, dans son appartement de la rue du Général Étienne, dans le 15e, jusque tard le soir. Carlos était un enfant. À part jouer du piano et composer, il ne savait à peu près rien faire dans la vie. Ah si, marcher en montagne et préparer le café, avec une machine électrique à filtre. 

J'aime énormément l'accent suisse de Peter Knapp. J'aimerais finir ma vie dans les montagnes suisses, dans un chalet sans téléphone ni Internet. C'est curieux comme Paris permet d'expérimenter une forme de solitude extrême, de ces solitudes qui peuvent facilement conduire au suicide, appelons-les plutôt esseulements. Autant la solitude à la campagne me semble enviable et favorable, autant celle qu'on éprouve dans une ville comme Paris me semble affreuse. 

Paris me semble une ville faite pour l'enfance — et encore. Après un certain âge, elle devient nocive pour ceux qui la fréquentent, rébarbative, et asséchante. Autant un jeune homme arrivant de province peut éventuellement y trouver un carburant exaltant à la pensée, autant un homme mûr ne peut que s'y ennuyer. Paris est devenue une ville pour amateurs de Fred Vargas et de John Adams. Tout est faux, bavard, folklorique au plus mauvais sens du terme, sous verre, sauf la violence qui elle est bien réelle. Il existe encore des gens qui disent "Paname" en parlant de Paris, et je suis toujours surpris d'entendre ce nom prononcé sérieusement, enfin, sérieusement au deuxième degré, alors que le pauvre a fait le tour du cadran depuis des lustres. Il ne devrait normalement y avoir que des Texans crottés débarquant pour la première fois en Europe, pour parler comme ça, mais non, pas-que ! Un jour, sur un blog, quelqu'un qui a voulu être très méchant avec moi m'a traité de "camembert apostolique", eh bien je trouve que les Parisiens de cœur sont tous des camemberts apostoliques. Il n'y a qu'à voir la tronche de Delanoë pour comprendre de quoi je parle. 

Tiens, la rue Poulet, par exemple. Vous la connaissez, la rue Poulet ? Moi, le camembert apostolique des blogs, j'y ai dormi, rue Poulet, une petite rue de 320 mètres de long à peine. Enfin, dormi, c'est une façon de parler bien sûr. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit et ce n'est pas à cause de celle qui m'avait emmené dans sa tanière. À chaque heure, et même plus souvent, nous étions informés en détail de la vie de centaines de personnes, qui avaient l'air de tenir salon dans l'escalier, qui entraient et sortaient, qui s'apostrophaient, qui riaient, qui s'engueulaient, qui se racontaient les derniers potins du quartier, du moins j'imagine car ils ne parlaient pas français, et ils le faisaient toujours de cette voix qu'on prend en plein midi lorsque celui à qui on s'adresse se trouve à une dizaine de mètres de vous, et qu'il faut forcer la voix et le ton pour se faire entendre de lui. Le métro c'est Château rouge. La rue Myrha n'est pas loin. Je les ai connues, ces rues, il y a trente ans. Le 18e avait du charme, à l'époque. J'avais pas mal d'amis qui habitaient dans le coin. On allait les uns chez les autres, c'était calme, provincial.

Quand on entrait chez S., c'était très joli, propre, douillet, un vrai petit nid d'amour. Je me demande s'il est possible d'habiter vraiment un appartement, très correct et confortable à l'intérieur, quand, dès que vous ouvrez la porte du palier vous vous retrouvez dans une saleté qui évoque Calcutta ou le fin fond de l'Afrique. Est-ce "habiter", ça ? Est-ce qu'on peut se sentir chez soi chez soi si l'on ne peut passer la porte sans se sentir à l'étranger, ou même, plus simplement, étranger à tout ce qui se dit, tout ce qui se fait, tout ce qui se voit ? Je pose la question par pure grandeur d'âme car le dehors pénétrait l'intérieur sans obstacle, au moins pour ce qui est du son. Il fut une époque où j'allais de temps en temps travailler au conservatoire du 10e arrondissement, soit que je remplaçais un professeur, soit que j'accompagnais une classe, soit que je répétais. Les femmes musiciennes avec lesquelles nous devions nous y rendre nous demandaient fréquemment, à nous les hommes, de ne pas les laisser seules sortir du métro. Il y avait donc un folklore charmant quand on discutait de ça sur la rive gauche, et une réalité un peu encombrante dès qu'on approchait du métro Château-rouge en jupe. Mais bon, ça ne durait que trois minutes : c'était vite oublié !

(…)