vendredi 4 octobre 2013

À Paris (7)


Sarah se masturbait tellement qu'elle avait l'index de la main droite tordu. Quand elle exagérait vraiment, on lui criait depuis notre chambre d'arrêter de "faire la grenouille". Ça se calmait dix minutes, et puis ça reprenait en douceur… Elle avait son lit en hauteur et un soir elle est tombée en dormant, une chute de deux mètres ! Rien, pas un bobo. Quand-même, j'ai honte, parce qu'un jour, j'avais Elisabeth, une très jolie élève de piano, et pour être tranquille, j'avais amené la petite au square et l'avais laissée seule une bonne heure. Heureusement que Dutroux n'habitait pas dans le 18e… 

Jean nous rendait visite assez souvent, avec des partitions dont les titres étaient tirés de la linguistique, la plupart du temps. Ça l'excitait, je ne sais pas pourquoi. Il ne savait pas écrire la musique, mais je me faisais un devoir de lui jouer ses machins comme si c'était très sérieux. À part les septièmes majeures et les neuvièmes mineures, il n'aimait pas grand-chose. Je pense qu'il aurait voulu que ça sonne "contemporain", mais ça ne sonnait que jean-foutre et tringlerie. On aurait dit qu'il avait composé ses saucissons zingués au rayon bricolage du BHV. Christine pouvait difficilement le supporter, mais elle ne devait pas se le taper comme moi pendant qu'il tirait sur les cordes de sa Stratocaster en essayant toujours plus ou moins discrètement de monter le son de son ampli. Un jour, n'en pouvant plus, j'ai décidé de le traîner chez un professeur d'harmonie. C'était dans le 12e, un sosie de René Jabobs qui nous faisait ôter nos chaussures pour fouler sa moquette. Il nous a fait acheter le traité de Zarlino et il s'est mis en tête de nous faire écrire du contrepoint comme ça se faisait au XVIe siècle. Le premier devoir de Jean, j'ai cru que le petit appartement allait exploser ! Quelle rigolade, bon dieu ! Le contrepoint de ce fou-furieux ressemblait exactement aux dingueries qu'il me faisait jouer, mais avec une touche moyenâgeuse qui rendait la chose à la fois irrésistible et effrayante ! Le prof n'en croyait pas ses oreilles, et d'ailleurs personne n'en croyait ses oreilles. Les uns essayaient de ne pas éclater de rire, les autres étaient outrés, et notre zarlinien de choc ne savait pas très bien en quelle clef danser. Moi j'étais partagé entre la honte parfaite et la joie bouddhique. Toujours est-il qu'au bout de trois cours il a été décidé d'un commun désaccord que le "contrepoint seizième" n'était peut-être pas la meilleure manière de canaliser la pulsion de mort de mon ami, et on a arrêté les frais.

C'est curieux, tout de même. Je me rappelle qu'une fois on a joué en trio au Carré Sylvia Monfort, avec Jean et un troisième larron dont j'ai tout oublié. Que j'aie oublié le troisième musicien, passe encore, mais je n'ai pas la moindre idée de ce qu'on a bien pu jouer ce soir-là… Vraiment comme si la musique qu'on a faite ensemble n'avait jamais existé, et c'est peut-être bien le cas, d'ailleurs. La seule chose dont je me souvienne à propos de ce concert est une interview dans Libé pour laquelle j'avais refusé de dire quoi que ce soit à la journaliste, qui avait écrit dans son papier : « Pianiste peu disert. Français. Mesure 1m76. » J'ai peu de records à mon actif, mais je dois détenir celui de l'interview la plus brève du monde.

Cette période de ma vie, c'est la seule où j'ai connu la faim. La vraie faim, vraiment. On était tellement sans le sou qu'on ne mangeait pas assez. Et quand on avait un travail, à Beauvais, par exemple, on était obligés d'y aller en stop avec la petite parce qu'on ne savait pas quoi en faire. C'est pas la porte à côté, Beauvais, quand on habite au fin fond du 18e. Je trouvais des camemberts à un franc, au marché Guy Moquet. Pas mauvais d'ailleurs, mais enfin, ils duraient bien trop longtemps, nos camemberts. À midi c'était un yaourt et deux biscuits secs. Et le soir, le riz, évidemment. Ah, ce putain de riz…

Avoir faim, encore ça allait. Moi je n'avais pas grand-chose à perdre mais Christine avait encore une bonne paire de fesses. Non, ce qui était dur, en revanche, c'est qu'elle avait pris l'habitude d'avoir des amants. Elle avait cette sale manie depuis toujours, je crois bien. Elle avait le cœur profond. Il y avait d'abord eu Michel, puis ce pianiste dont j'ai oublié le nom, puis un compositeur célèbre, puis un Allemand. Avec Michel, on se connaissait bien. Tellement bien qu'on avait même passé plusieurs nuits dans le même lit, à trois. Je ne vous recommande pas. Enfin, si c'est deux filles, ça va, mais moi j'ai pas de chance, c'était toujours l'autre combinaison qu'on me proposait. Il était professeur de philosophie mais la philosophie ne le calmait pas assez pour lui ôter l'envie de baiser Christine, ni même de me balancer un Solex sur la figure, une après-midi devant la gare d'Avignon. Ce jour-là, j'avais la gueule en sang, j'étais un peu barbouillé, et je devais me rendre en Haute-Savoie, sans un rond évidemment. Au moment où j'allais quitter la gare, je vois une belle BMW noire aux vitres fumées qui s'arrête devant moi, la glace de derrière qui se baisse, et j'entends une petite voix qui fait : « Jérôme, mais qu'est-ce qui t'arrive ? »

(…)