mardi 8 octobre 2013

À Paris (9)



Paris est un labyrinthe mais aussi un monde en soi. C'est la première chose qui saute aux yeux quand on y arrive pour la première fois. Entre l'escargot des arrondissements (est-ce une ville, ou plusieurs ?), le métro, les bus, les fleuves des Grands Boulevards, l'équateur liquide qu'est la Seine, les pôles nord et sud que sont Montmartre et Montparnasse, les quartiers (les vrais, pas ce qu'on nomme ainsi aujourd'hui), les axes qui font que Paris tient debout, gyroscope toujours en mouvement, les rives droite et gauche, se déploie en nous comme un mille-feuille de sens, de temps, d'affects et d'occasions. « Ne manquez pas votre unique matinée de printemps ! » C'est cette sensation si particulière qui nous attire à Paris. Embrasser la carrière de l'occasion… Se dire : « C'est l'heure ! » Même et surtout si l'on ne sait pas de quelle heure il s'agit. Quand on se réveille à Paris, on se dit chaque jour que c'est sans doute pour aujourd'hui. Quoi ? On ne le sait pas, et c'est pour cette raison qu'on veut être là, être près de l'occasion, être dans le cercle magique des heures qui les contient toutes. Je me suis longtemps demandé ce qui provoquait cette impression singulière, et je crois que c'est la distance. Paris n'a pas seulement une matière temporelle qui lui est propre, mais aussi une doctrine de l'espace.

La distance est l'une des ces choses qui frappent d'emblée un provincial qui arrive à Paris. Je parle des distances qui séparent un lieu d'un autre lieu — distances se mesurant plus en durée qu'en mètres ou kilomètres, distances se mesurant aussi à l'aune des moyens de transports —, mais je parle également de la distance entre les êtres, qu'on ressent immédiatement comme très différente de celle qui existe en province. C'est une sorte de fluide, de gaz, d'atmosphère, de magnétosphère, dont la consistance surprend, au début, car on pensait que cette distance entre les individus était la même partout. Les provinciaux ont besoin d'une certaine distance pour être à l'abri de l'autre, une distance qui peut aller jusqu'à plusieurs dizaines de mètres. Le provincial voit loin, et surtout est vu de loin, c'est un presbyte. Le Parisien est myope, et sa myopie le protège. Vous vous trouvez à quelques centimètres de lui et il ne vous voit pas encore. Heureusement pour lui ; c'est ce qui lui permet de ne pas vous voir dans le métro, par exemple. En province, même si les demeures sont bien closes, on sait ce qui s'y passe. À Paris, même si les fenêtres n'ont pas de rideaux, ce qui a lieu à l'intérieur d'un appartement vous est à jamais incompréhensible. L'expérience d'une forme de quant-à-soi propre à cette ville est très commune. Ce quant-à-soi est d'une nature paradoxale puisqu'il permet de se livrer bien plus facilement que dans une ville petite ou moyenne. Quand on est constamment sous le regard des autres (c'est une des définitions de la province), le réflexe le plus commun est de s'en protéger en endossant l'habit d'un personnage dont il sera dès lors difficile de changer sans avoir l'air de se renier, ou d'avoir menti. D'où une séduisante sensation de liberté dès qu'on arrive à Paris (tout le monde vous voit mais personne ne vous regarde). Les provinciaux qui rentrent chez eux ont un reproche commun à faire à cette ville qui les fascine : « Personne ne voit personne, tout le monde fait la gueule, tu peux crever dans la rue, personne ne fait attention à toi ! » Ce qu'ils ne disent pas, c'est que cette indifférence, qu'ils paraissent maudire, leur a procuré un plaisir inconnu qui les a grisés et dont peut-être ils ont eu peur. Rentrant chez eux après un séjour dans la capitale, ils seront immanquablement et douloureusement repris par cette sensation d'étouffement qu'ils affirment aujourd'hui retrouver avec soulagement. Ils ne sont plus que ce qu'ils sont. Rien d'autre. Et ils avaient connu, l'espace d'une semaine, ou d'un mois, ou d'une année, d'autres eux-mêmes dont ils soupçonnaient l'existence, au fond d'eux, sans jamais pouvoir en expérimenter concrètement les modes d'être. À nouveau il faut apprendre à se taire, à garder pour soi, à réserver ses secrets, à effacer certains gestes qui ne font pas partie de notre répertoire.

Mais le présent que j'utilise ici est un artifice pour ne pas devenir fou, car tout le monde sait que je parle d'un monde englouti. Un mot n'est plus employé, de nos jours, et ce n'est pas un hasard ; ce mot, c'est "flâneur". « Errer est humain, flâner est parisien. » dit Hugo dans les MisérablesLes flâneurs n'existent plus, flâner est devenu impossible, en tout cas à Paris, et c'est ce qui me fait dire que Paris n'existe plus. Flâner, muser, musarder, ce n'est pas une activité de touriste, et ce n'est pas non plus "zoner". La flânerie implique le temps, la gratuité, la lenteur, la curiosité, mais surtout la tranquillité et la familiarité. On ne flâne pas dans une ville qui est de fait soumise à une sorte de couvre-feu réel, même s'il est non-dit. Bien sûr, il y a toujours du monde dans la rue, la nuit, et sans doute y en a-t-il plus qu'avant, mais ce n'est pas le même monde. Il faut une raison (une mauvaise ou une très bonne), désormais, pour sortir la nuit, surtout si l'on est une femme seule. J'ai eu la chance de connaître Paris à une époque où il était encore possible d'y flâner, même la nuit, et je ne m'en suis pas privé. Les nuits blanches étaient toutes singulières et intimes, dans ma jeunesse ; elles sont devenues obligatoires et sociales. Elles étaient belles, dangereuses et incertaines, elles sont devenues ridicules, dangereuses et conformistes. Flâner sous Delanoë ? Et pourquoi pas se cultiver avec Sarkozy ?

Paris est un labyrinthe éventré dont le Minotaure de vos jours siège à l'hôtel de ville. Tous les ans, il se fait amener par les couloirs de bus et les rues piétonnes des centaines de milliers de jeunes gens qu'il va dévorer de son air faussement bonhomme, assuré désormais d'une impunité démocratique qui le sacre en (ir)responsable municipal qui chaque jour fait trembler les trottoirs comme le Gengis Kahn à gueule enfarinée qu'il est. Autrefois cette ville était peuplée de Parisiens, ce qui est bien la moindre des choses pour une ville qui s'appelle Paris, mais le Grand Déracineur a eu très tôt le projet de la peupler de créatures de laboratoire qui n'ont d'égards que pour l'équation sordide qui les a dotées d'ubiquité. On les reconnaît immédiatement à ce qu'elles sont de nulle part et de partout. On peut les déplacer, les remplacer, les substituer les unes aux autres comme des pièces qui n'ont de valeur que par le nombre et la fonction momentanée, ce sont des pions sur un échiquier dont on a fait disparaître le roi, la reine, la tour, le cavalier, et dont le fou est devenu le souverain, c'est une armée de gueux en vélibs qui n'ont plus aucun souvenir des règles anciennes ni des raisons réelles pour lesquelles on les a fait advenir, en lieu et place des Parisiens. La seule loi à laquelle ils obéissent, mais avec frénésie, est la voracité du soldat abandonné par son général : la razzia est son ultime horizon. Le plus drôle est que cette razzia perpétuelle et pantelante, grimaçante et infantile, ils appellent ça La Fête !

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