jeudi 3 octobre 2013

La Place


J'ai des hôtes avec lesquels je suis en train de parler. Ça dure. Trop. Au bout d'un moment, Luna s'impatiente et grimpe d'autorité sur mes genoux. C'est sa place. Bien sûr, une fois installée (elle me domine de la tête, qu'elle redresse bien haut), elle ne peut qu'interrompre les échanges que mes hôtes ont avec moi. Elle force l'attention de tout le monde, mais avant tout la mienne. Elle devient le centre de la petite société, et, surtout, me rappelle de cette manière qu'elle est pour moi ce qui existe de plus important ; ça ne se discute pas

Ce soir, alors que nous n'étions que tous les deux, au jardin, elle a fait la même chose. Elle a eu du mal car j'étais assis dans un fauteuil qui possède des accoudoirs assez hauts, mais malgré ses douze ans, et ses rhumatismes, elle y est parvenue, d'une manière qui démontrait qu'il était inutile de vouloir résister. 

Il n'y avait aucune conversation à interrompre, aucun importun pour me détourner de ma légitime. Pourtant elle a manifesté avec une particulière véhémence son droit imprescriptible à se trouver là (et presque son devoir), à sa place, avec moi, ou plutôt sur moi, enfonçant ses pattes dans mes cuisses sans ménagement. J'ai même pensé furtivement qu'elle en rajoutait dans le manque d'égards. 

Elle a fixé le lointain, sans bouger, et ce regard, que je ne voyais pas, puisqu'elle me tournait le dos, était la plus belle chose qu'elle pouvait m'offrir, à ce moment-là.