jeudi 28 novembre 2013

L'heure sévère


Je vais te veiller jusqu'au bout. La mort ne nous surprendra pas. Tu ne seras pas seule. Tu n'es pas seule. Tu sens ma main sur toi. Je suis là. Accroche-toi à moi. Je ne fais aucun bruit. J'écoute ta respiration. On n'entend pas le bruit des touches du clavier, sauf peut-être celui de la barre d'espace, mais je vais faire plus doucement. Je ne te quitte pas des yeux et je sens ton corps chaud contre ma jambe. Tu peux compter sur moi, ma jolie, je ne te laisserai pas. Jamais. Je reste accroché à ton souffle, si rapide, qui te soulève le flanc, si durement. Tes orbites se creusent. Tu rêves. J'aime te voir rêver. Mais tu te réveilles déjà. Dors. Rendors-toi. Pose la tête sur ta patte. Je ne te laisse pas, je ne te laisserai jamais. Personne ne m'empêchera d'être avec toi. Je ne peux rien faire d'autre qu'être là. Alors je suis là. Je ne laisse rien passer. J'écoute tous les bruits que tu fais, je les grave en moi, je suis le magnétophone de ta vie, de ce qui reste, de ce que tu me donnes. Je retiens, je te retiens, je respire avec toi, je respire par toi, je sens la vie, si frêle, si ténue, qui hésite, dans cette chambre. Je peux la sentir, la vie, la voir, l'entendre. Nous sommes deux, nous sommes trois, je ne sais pas, peut-être quatre, toi, moi, la vie, la mort, et quand elle t'aura prise, je resterai seul, sans rien, en vie, oui, mais la vie sera partie avec toi, la vie claire et chaude, parfumée, soyeuse, la vie comme une source transparente, celle qui ne reviendra plus, plus jamais.

(…)

Et la nuit, encore une, a passé. Tu as dormi un peu, j'ai trop dormi. Et ce matin, tu veux être près de moi. Tu as même la force de me lécher les mains. Tu descends tant bien que mal, tu vas uriner longuement au jardin. Il me semble que tu respires moins vite, moins brutalement qu'hier-soir. Tu ne manges pas mais tu bois un peu. Tout a changé autour de moi. Tu es sur ton coussin rond, tu m'entends taper sur le clavier, on entend le vent, une tronçonneuse. Mais tu es là. Tu es encore là, avec moi. Combien de respirations, combien de battements de cœur ? Combien de secondes ? Tout a changé. C'est comme… C'est comme une Pâque à l'envers… C'est comme toujours quand il faut rendre ce qu'on nous a prêté. On croit que la vie est un miracle, on a voulu le croire, et puis on sait bien pourtant… Il faut rendre, il faut rester seul, il faut lâcher ce qu'on tient, il faut abandonner ceux qu'on aime, il faut les laisser partir dans la nuit, seuls, et il faut continuer, seul, jusqu'à ce que ce soit notre tour, ce qui ne tardera plus, heureusement. Toujours la même histoire, toujours la nuit après le jour, c'est toujours jamais. C'est encore l'encore qui dure, qui se tient là, dur et inflexible, entre les êtres, et entre cet encore et la vie on ne sait pas quelle est notre place, et quel est notre rôle dans cette non-aventure un peu dérisoire, un peu obscène : être là — en plus de tous les autres —, est-ce bien sérieux ? Durer ? Pourquoi ? La situation qui est la mienne, celle d'un orphelin absolu, est finalement très privilégiée. Personne à ménager, n'est-ce pas une chance ? Ni avant, ni après, ni pendant, ni verticalement, ni horizontalement, ni obliquement, je ne suis tenu à rien, à personne. Seul le présent existe, qui me délie de tout devoir. Je suis libre. Je veux vivre, je veux mourir, c'est égal, sans incidence, sans répercussions, sans conséquences. Mon seul lien, mon seul devoir, la seule pulsation que je perçoive, parmi le bruit du monde, se trouve ici, contre moi, et respire difficilement, se reposant sourdement du cauchemar de la nuit passée. Cette présence là me délie de tout le mensonge environnant. Tu es une orpheline, je suis un orphelin, personne n'est en mesure de comprendre de quoi je parle. Nous sommes des orphelins absolus. L'orphelin. (Quel mot merveilleux, quand on l'écoute, quelle grâce ! (Orpheline, presque un prénom…)) Être orphelin ? On ne sait pas exactement ce que ça peut bien signifier. Est-ce seulement "perdre" quelqu'un dont on est très proche ? Est-ce survivre à ceux qui nous ont donné la vie ? Serait-ce la même chose ? Quoi qu'il en soit, je me découvre une nouvelle vocation, ou raison d'être, ou fonction, ou profession, ou destin. Je suis un orphelin, et sans doute l'un des plus parfaits, des plus aboutis, des plus radicaux. Notre destin est la mort, mais ce qui compte est la manière que nous choisissons (ou subissons) et les chemins que nous empruntons pour y conduire ce qui nous tient lieu d'être — notre corps, notre âme, nos souvenirs. La mort est une déliaison absolue — d'avec les autres, d'avec le monde, d'avec soi-même, et sans doute aussi d'avec nos rêves terrestres. Il y a les orphelins verticaux et les orphelins horizontaux. Les orphelins verticaux sont ceux qui ont perdu leurs ascendants et leurs descendants (ou qui n'en ont pas, ou plus), et les orphelins horizontaux sont ceux qui ont perdu leur famille et leurs proches générationnels. Pour la famille, les frères et sœurs, les cousins. Pour les proches, les amis indispensables. Et il y a les orphelins absolus, ceux qui n'ont plus ni ascendants ni descendants, ni famille ni amis, ceux qui se retrouvent seuls, sans liens, en une sorte de lévitation à la fois sociale et individuelle. Et parmi ceux-là, il faut encore faire un sort à une catégorie très rare, dont je m'honore de faire partie : ceux qui, en plus d'être des orphelins absolus, sont dénués de relations professionnelles, puisque de métier, à proprement parler, ils n'exercent pas. Là ce n'est plus de la lévitation sociale, c'est de l'apesanteur cosmique : rien ne nous tient, rien ne nous retient, rien n'est relié à nous et nous ne sommes reliés à rien. C'est une situation qui a beaucoup d'inconvénients évidents mais qui possède également beaucoup d'avantages que la plupart des gens n'osent pas imaginer.

(…)

Je suis allé te "chercher" à la SPA d'Aix-en-provence. Je n'oublierai jamais le chien que j'ai vu là, cette après-midi là. Tu étais assise sur une table, très droite, le regard un peu ailleurs, tout à la fois inquiète et indifférente, ne semblant pas prêter attention aux trois personnes qui parlaient de toi, la tête droite, levée, dressée, fixant l'horizon. Attente. L'amie qui nous avait parlé de toi t'avait ôté ton collier, ta chaîne, mais tu n'avais pas envie de fuir. Qu'as-tu pensé à ce moment-là ? Je ne le saurai jamais. Tu nous as suivis sans protester, mais tu avais peur de moi, car j'étais un homme. Tu me jetais des regards à la dérobée, et ces regards me troublaient. Je t'ai d'abord traitée durement, comme je traitais Salman, le berger allemand. Pas méchamment, mais durement. Un chien. Et tout à coup je pense à mon père qui nous apprenait à tourner les pages d'un livre en les prenant par le bord supérieur droit. « As-tu les mains propres ? » Pour lire un livre, pour jouer du piano, pour faire ses devoirs, pour communier, et bien sûr pour venir à table, il fallait avoir les mains propres. Je pense à Paul Paray. Je vois les disques Pathé et je pense à André Cluytens, à ce nom merveilleux : Cluytens. À quatre-vingt-douze ans, Paul Paray dirigeait encore impeccablement. Et puis il était compositeur. Cluytens, Paray, Monteux, Munch, Boulez, les chefs français. Notre père était dur, mais tellement sensible ! Le chien Burg était mort en 1956, l'année de ma naissance. Une année très froide. Notre mère est morte l'été où il a fait si chaud, en 2003. Elle ne t'a pas connue. Cluytens, Anja Silja, Wieland Wagner… Le père qui s'enfermait dans sa chambre, l'été, pour écouter les retransmissions du festival de Bayreuth. La France, l'Allemagne, la guerre… L'Occupation. On n'en parlait pas. Sauf du frère de papa, Roger, qui est mort dans un camp de concentration. Je le vois dans la neige, adossé à un bâti de bois, beau jeune homme souriant. Quoi, l'Allemagne ? Par le bord supérieur droit, avec délicatesse, et les mains bien propres. Lire un livre, c'est comme déshabiller une belle femme, c'est comme ouvrir un étui de violon, on ne le fait pas n'importe comment. Au début, tu te réfugiais toujours auprès de Raphaële. J'étais trop sévère avec toi. Je ne savais pas à qui j'avais affaire. C'est Salman qui t'a introduite dans le cercle, qui t'a fait une place. C'est grâce à lui, sans doute, que j'ai réalisé que tu étais Luna avant d'être un chien, une chienne. Maurice Ravel, Emmanuel Chabrier, Georges Bizet, Albert Roussel, Louis Aubert, mais aussi Schumann, Wagner, Paul Paray, c'est ça, mais aussi le pianiste de cabaret, l'orgue, le violoncelle, les timbales, mais aussi Sarah Bernhardt qu'il fait répéter. J'entends la voix d'Armand Panigel : « À la baguette, André Cluytens. » et je pose ma main sur ton ventre et je sens cette grosseur. L'orchestre et les chœurs de l'Opéra comique. Carmen, Manon, les Contes d'Hoffmann, l'Heure espagnole. L'Heure espagnole… Enfant, ce titre m'intriguait beaucoup. Depuis, j'ai appris qu'il existait l'heure Mozart (17h56), les heures Schumann (18h10 et 18h56), l'heure de Mahler (19h11), l'heure sacrée (19h13) et beaucoup d'autres heures singulières. À la mort de Burg, nous avons eu une chienne, Laïka, qui te ressemblait beaucoup. Je t'ai enlevé ton collier. Tu es resplendissante, fauve, avec tes yeux et tes sourcils faits, soulignés de noir, et ton museau gris de vieux chef d'orchestre, avec tes culottes de velours crème et ton veston blanc, ton élégance est celle d'un aristocrate discret et émouvant égaré dans une foire aux bestiaux contemporains. Tu es immortelle, et fragile comme toutes les aimables immortelles.

(…)

Et la nuit, encore une, a passé. Nous sommes encore là, tous les deux. Tu as passé un long, un très long moment, contre moi, ton museau sur ma poitrine, au creux de mon épaule, à respirer bruyamment, je sentais ton souffle sur ma joue, la chaleur de ta truffe. Nous ne sommes pas prêts. Pas encore. Chez le vétérinaire, tu te tiens bien. Tu n'aboies pas, tu ne mors pas, tu ne trembles pas, tu n'as même plus peur. D'ailleurs ce vétérinaire, cette jeune femme, semble te convenir : tu la laisses faire ce qu'elle a à faire, à tel point qu'elle en est étonnée. Toi tu observes les autres chiens dont la nervosité ne t'atteint plus. Le gros Golden qui tremble de tous ses membres, la jolie petite chienne de chasse qui émet des sons si aigus et regarde son maître avec une vénération déchirante, tu les observes mais tu ne cherches même pas à les rejoindre, tu es avec moi, c'est bien assez pour ce soir. On a fini de jouer. C'est autre chose qui commence. C'est un grand mystère qui s'ouvre devant nous, chacun a compris que l'autre avait compris.  On doit se préparer.

(…)