jeudi 26 décembre 2013

Amnésie antérograde


Augmentation de la salivation, trouble de la libido, amnésie antérograde, amnésie à court terme, constipation, crampes abdominales, maux de tête, diarrhée, nausées, vomissements, agitation, difficulté de concentration, désorientation, confusion, hallucinations, trouble neuro-musculaire… Bonjour Clonazépam, étourdissements, maladresse et démarche instable, somnolence et trouble de l'élocution, adieu veaux, vaches, cochons et promenades en forêt, charcuterie corse et soleil brûlant, odeur de la peau, élasticité, hanches.

Didstat, monsieurY, solko, bar, Petit Louis, Lika, dsl, Noix Vomique, jazzman, ce sont des pseudos qui discutent entre eux "sur internet". Entend-on bien le ridicule de la chose ? Non, on n'entend pas ? Alors passons… Un Pseudo tombe à l'eau, un autre surgit immédiatement, on ne s'aperçoit de rien. Clonazépam pour tout le monde, c'est ma tournée ! Internet, c'est un gigantesque Bêtisier en temps réel, rediffusé en boucle. Affaire Taubira tout contre Quenelle à Jérusalem, voilà le menu. Hallucinations, confusion, dérision, érosion, implosion, inversion, agitation, constipation, plus personne n'est capable de dire nous sommes tous les deux et ça va bien comme ça, ils veulent tous en être, du cirque planétaire branché sur la Syrie le Mali la Maison blanche la NSA, on sait ce que mijote le voisin par drone interposé, c'est tout à fait passionnant, mais quand est-ce que cette horreur a commencé ? Difficulté de concentration, en effet.

Un peu de gaieté. Je lis cette phrase tordante : "Affaire Taubira : Les écrivains et les intellectuels se mobilisent !" et j'ai soudain envie d'éclater de rire. Si tu savais, Luna, comme les hommes peuvent être drôles ! Mais personne n'écoute personne, alors ils n'entendent pas la drôlerie de ce qu'ils profèrent. Les-écrivains-et-les-intellectuels… Rien que ce syntagme me donne envie de hurler de rire. Mais "Affaire Taubira", c'est bien aussi ! C'est vraiment très bien. Ah, si l'on savait raconter… Si je pouvais te raconter les simagrées, les délires, les poses, les costumes, les discours…

Le Marais… Quelle plaie c'était devenu ! Entre l'Île Saint-Louis, la Bastille et la place des Vosges, on peut dire que j'ai connu le cœur de la boboterie homo-loguée gauche petzouille génération touche pas à ma dot. Évidemment, on préférait habiter là qu'à Château-rouge ou à Pantin, mais on a bien senti venir le désastre, comme une gangrène chic qui roulait déjà à vélo et découvrait le monde dans Le Monde, un vivier à Delanoés en couches recyclables et genres bien comme il faut.

Dieu que je hais les fêtes ! Depuis plus de vingt-cinq ans, je passe Noël seul ou en tête-à-tête avec celle qui veut bien dire avec moi : « Nous sommes tous les deux. », c'est tout ce qui compte. Je me rappelle les réveillons de Noël, à Paris, que je mettais un point d'honneur à passer seul, avec pour dîner un morceau de saucisson et deux bananes. Ensuite je sortais, j'allais dans les endroits les plus sordides, par exemple dans les baraquements qui se trouvaient sur le terre-plein central de l'avenue de Clichy, où nous pataugions dans la boue glacée devant des scènes minables où quelques filles frigorifiées et fatiguées au corps couvert de bleus faisaient mine de se déshabiller pour les Arabes du coin qui ne savaient pas quoi faire de leur soirée. Puis j'allais dans un des bistros du quartier, éclairés de néons violents et bruyants comme des aquariums devenus fous. J'y allais à pied, ça occupait une partie de la soirée, mais je rentrai en métro, trop fatigué pour marcher encore une heure. Pigalle à Noël ! Ça c'est la fête ! Au moins mes réveillons ne me ruinaient pas. Même pas une pute, non.

Je me souviens précisément de cette soirée. Nous revenions du cinéma, avec Céline. Nous étions allés voir Batman, le premier de la série, celui dont Dany Elfman a fait la musique, avec beaucoup de talent, d'ailleurs, avec Nicholson dans le rôle du Joker, je crois. Nous marchions dans la rue des Francs-Bourgeois, nous étions très gais, un peu gris, elle était montée sur mes épaules, cette grande perche. Nous sommes passés sous les fenêtres ouvertes d'un grand appartement bourgeois d'où s'échappaient les sons tonitruants d'une fête. Je me suis arrêté et me suis mis à hurler comme un loup pris au piège ! Elle m'a demandé ce qui m'arrivait. Je suis devenu agressif, mauvais, hargneux, méchant comme un animal blessé. Elle continuait à rire, sur sa lancée, mais je voyais bien qu'elle avait un peu peur de moi. Ensuite, sur la place des Vosges, j'ai entrepris d'essayer de lui expliquer ce qui me faisait souffrir. Je savais que c'était peine perdue. Jamais une jeune fille de vingt ans ne pourrait comprendre une chose pareille : la fête, pour elle, était synonyme de joie, de plaisir, de dépense, de partage… Moi ça me retourne les boyaux. Immédiatement, je pense aux voisins qui ne font pas la fête, qui peut-être se lèvent tôt le lendemain pour aller travailler, qui sont peut-être souffrants, malades, vieux, à l'agonie, et qui doivent subir cette musique de merde sans broncher, ce boucan infect de tous les diables, parce qu'on ne peut rien contre la fête, parce que c'est sacré, la-fête, la fête qu'on partage avec les voisins même si les voisins n'en veulent pas, de votre fête de merde de petits-bourgeois puants ! Et j'ai immédiatement envie de les tuer tous. De monter dans l'appartement avec un fusil à pompe et de tirer dans le tas, juste pour voir leur tronche de nœuds avec un gros trou dans le ventre. Saloperie de fêtes ! J'entends William Christie qui joue l'Oratorio de Noël, avec ses Arts florissants, et je comprends tout à coup pourquoi on ne l'entend jamais dans Bach, le con. C'est pas possible ce que c'est mauvais ! On dirait un malade qui a renversé de la sauce à la rose sur une tartiflette ! Épouvantable ! Maya m'avait raconté les soirées chez lui, il paraît que c'est un cuisinier admirable. J'ai quelques doutes. Ce type m'a toujours horripilé avec son accent américain soigneusement composé et astiqué au fil des années passées en France.

« Nous sommes tous les deux. » C'est tout ce que je demande à la vie. Sept Noëls passés tous les deux, ici, sept Noëls parfaits. Raphaële m'appelait en général vers minuit, une heure du matin, de chez ses parents, à Apremont, toujours en chuchotant, et presque toujours en me disant : « Je ne peux pas vraiment te parler, j'ai un petit invité dans mon lit. Je voulais te souhaiter un bon Noël. » Je suis celui à qui on téléphone en cachette, la nuit, en chuchotant. Luna ne chuchotait pas, elle, elle montait se coucher avant moi, prenant toute la place sur le lit. Elle ronfle, elle rêve, elle bâille, elle est là, ici, maintenant. Le lit est chaud quand je monte. Je vais le tuer, ce con de Christie ! Il y a des gens qui paient pour écouter ça ???

Remets-moi le concerto de Dvorak, mon amour, encore une fois, encore une fois. J'aime me tenir dans ce creux. Sol, la, si bémol…(la-sol, si bémol, si bémol, si bémol, la, sol) si bémol, la, sol, fa dièse, sol. La tonalité de sol mineur était ma préférée, quand j'étais enfant. Autant par ses qualités propres, acoustiques, sonores et musicalo-métaphysiques, que digitales (la gamme sur le clavier). C'est comme un berceau où la main rejoint l'âme, l'enveloppe, la protège. Ce regard, ce regard, Mon Dieu ! La tête tournée en arrière, un peu penchée, ce regard qui garde, qui re-garde (garder, comme on garde un trésor ou un malade, et garder, comme on garde pour soi)… Revenir vers l'être. Vite, revenir, encore, parce qu'on sait que l'épouvante est là, tout près, prête à nous sauter à la gorge. Parce que nulle conscience ne sait l'heure, ni le jour. J'ai voulu te garder, et je t'ai regardée, tant que j'ai pu, mais ça n'a pas suffi, ça ne suffit jamais. J'ai conduit comme un fou, nous étions samedi, le cabinet du vétérinaire, de l'autre côté de la ville, allait fermer à midi et pour tout le week-end, il fallait arriver à temps. Il y avait du monde sur la route. Tu es tombée contre la portière droite, sans pouvoir te relever, la tête tordue, les yeux perdus, je te parlais, j'ai hésité à m'arrêter, mais si je m'arrêtais nous arrivions trop tard, il était impossible que nous arrivions trop tard ! D'un bras, j'essayais tout en conduisant de te soutenir, je n'avais pas assez de force et je ne pouvais pas m'arrêter, dans la longue file de voitures. Tu souffrais et pour la première fois, je ne te suis pas venu en aide, je t'ai laissée dans le désespoir et l'incompréhension. Mon Dieu que tu es cruel ! Te demander pardon ? Mais j'aurais trop honte ! Comme s'il suffisait de demander pardon, quand on n'est pas prêt à sauver l'être qui souffre, le seul être, celui à qui l'on a dit tout au long de sa vie qu'il pourrait compter sur nous au moment important, quand on n'est pas là pour l'aider, le soulager, le tenir au creux de la main, lui faire un berceau pour atténuer sa peine ! On ne tient jamais parole. Malgré toute la volonté vraie, sincère, profonde, on va faillir au moment important, c'est écrit. L'homme est maudit. On ne peut pas compter sur lui. Même pas moi ! Mais tu seras vengée car moi non plus je n'aurai personne quand l'heure sera venue. Le faux salaud se transforme très vite en vrai martyr, abandonné lui aussi, sur son bout de carton souillé, c'est la seule consolation, celle que chacun veut ignorer absolument. On se sent tous d'un autre pays que celui qu'on habite. Ce n'est pas possible qu'on soit d'ici, cet ici si pauvre, si limité, si décevant ! Même un chien, tu n'auras pas su l'aimer ? Pauvre parmi les pauvres… Me voyais-tu, dans la voiture, la tête tordue, tournée vers moi qui ne te venais pas en aide ? Voyais-tu le pauvre petit homme que j'étais alors, si démuni, si faible, si impuissant, si désespéré ? Toi qui m'avais si souvent regardé, dans nos périples en duo, toi qui avais si souvent posé ton regard aimant sur moi, dans cette voiture qui était tienne, comment aurais-tu comprendre que je manque ce rendez-vous là, le seul qui compte ?

Et tous ils veulent sauver le monde, la France, l'Afrique, l'Europe, l'École, la magnéto-sphère, que sais-je ! Et tous ils ont des opinions, des points de vue, des idées, des principes, des valeurs, et tous ils font des prévisions, et tous ils ont des stratégies, des feuilles de route, des plans sur la comète, des slogans… Tous, à l'heure de la cité connectée, jouent leur rôle, participent, débattent, se battent, coupent la parole en quatre, mais aucun n'observe la fleur serrée dans un cœur qui se tient près de chacun, là, tout près, et qui va mourir dans quelques secondes. « Que je vive de toi ! » Aucun n'est à l'heure juste. Tous morts avant la mort, donc. Et qui épargnera les morts ?