mardi 17 décembre 2013

Au nom du chien


Neuf heures du matin. C'est atroce, le matin. Il faut se décider à ouvrir les volets, à faire le café, se lever, dans le froid, dans le silence. Au nom de quoi ? Le pour et le contre, depuis le réveil, et toutes les ruses de la pensée, tous les misérables accommodements, qui ne demandent qu'à se présenter à l'esprit, prêts à servir docilement, avec cet enthousiasme empressé de fayots bien proprets. 

On met de la musique, le concerto de Dvorak. Mais on s'en fout. C'est Richter qui joue. Ah bon. Et alors ? 

Toute la journée je me dis que tu dois avoir froid et que je ne fais rien pour te réchauffer. « Condamnée à mort », ces trois mots ne me quittent plus jamais. Je t'ai condamnée à mort. Au nom du bien, au nom du chien, au nom d'un tas de justifications que je peux réciter par cœur, comme un mantra insupportable. Moi je suis sous la couette, au chaud, et toi dans la terre. Et le pire est bien de continuer à parler de toi, de me mettre en scène en train de souffrir. Tout le monde souffre, pour une raison ou une autre, tu parles d'un scoop ! 

J'y ai pensé hier-soir, en répondant à quelqu'un qui me demandait de mes nouvelles. Ce qui me tient en vie ? C'est là que ça devient moche. J'ai envie d'écrire encore deux ou trois choses, de faire encore deux ou trois tableaux, de composer deux ou trois pièces, et j'ose dire que c'est ça qui me tient en vie. Parfaite saloperie. C'est une saloperie parce que c'est vrai. Le ridicule de tout ça est à hurler. Envie, besoin, nécessité ? Pauvre con. Rien n'est indispensable, rien ne sert à rien. Je n'ai pas envie de te rejoindre, c'est la seule vérité. J'ai envie d'en avoir envie, mais je préfère écrire, peindre, composer, durer encore un peu, rester encore un peu au chaud sous la couette, à entendre Richter et Kleiber. Je le vois, lui, Kleiber, dans un pull-over un peu grand, avec un sac en plastique orange, l'air un peu idiot, fatigué de vivre et pourtant toujours là, devant sa maison en Slovénie. Il est triste, bon Dieu qu'il est triste. Mais quand Stanka est morte, il s'est laissé mourir, quelques semaines après, ça n'a pas traîné. Je le vois devant la tombe de Karajan, je le vois assis devant un bureau, je le vois affalé devant la télévision, ses bras comme morts, deux longs machins qu'on pose à côté de soi, sur le canapé. 

La seule solution serait de mentir à tout le monde. Je veux dire : la seule solution courageuse. Mentir sciemment, sans retour. Parce qu'essayer de dire la vérité, c'est ça le plus grand mensonge. Les courageux mentent et puis un matin c'est fini. 

Mais quand je me tais, c'est insupportable. Regardez-moi, voyez comme je souffre, c'est unique au monde, c'est affreux, c'est atroce… pauvre con. Je me dis que je dois encore faire certaines choses, que je les dois à certains. Ah ah ah ah ah ah ah… Qu'est-ce qu'on se marre ! En général, ce sont les autres que je trouve drôles, mais alors là, je n'ai besoin de personne pour me faire rire, je me suffis à moi-même. La sonate Hammerklavier est déjà écrite, le Winterreise aussi, et tu voudrais ajouter ta petite crotte ? L'insurpassable comique des hommes ! Tu n'as pas assez goûté au désastre, tu en veux encore ? Tu veux voir la fin de l'histoire ? Tu n'as pas assez souffert, c'est ça, tu te vois en martyr ? Tu as des choses à te faire pardonner ? Mais on ne vit pas sans bénéfice, on ne vit jamais en pure perte, ça ne se peut pas. Ou peut-être que tu veux voir les autres souffrir autant que toi, oui, c'est possible, tu veux cette parfaite égalité que la mort promet, l'ultime revanche, le jugement dernier, le tien.

Parce que l'andante un poco adagio du quintette avec piano de Brahms, à quoi cela servirait-il que tu l'entendes une fois de plus ? J'ai envie de… Mais on l'a déjà écouté, quoi, trois cents fois ? Ça ferait trois cent une fois. Oui, mais c'est la trois cent-unième fois qui compterait ? Mais non, on sait bien que non, qu'elle ne ferait que s'ajouter aux autres, sans rien arrêter. Ça ne s'arrête jamais. Jamais. La seule chose est qu'on peut décider de sortir du jeu, c'est tout ; mais le jeu continue sans nous. Cette passion démente de toujours ajouter quelque chose à ce qui existe, de persister, de continuer, avec les autres (ou même contre les autres)… Quelle horreur ! Je suis au fond de l'eau, dans une sorte de rivière profonde et très transparente. Ma mère est là, à quelques pas, dans le jardin, elle ratisse le gravier. Je l'appelle, je crie, elle ne m'entend pas. Elle continue à ratisser, j'entends le son du râteau dans le gravier. Mon cri est silencieux. Comme le cri des bêtes.

Une formule soi-disant assassine m'a fait rire, reçue par mail : « Une minute de moi sur Facebook est plus utile au salut de la patrie que tous les billets réunis de Georges. » Qu'est-ce que j'ai ri ! Un peu plus et je me pissais dessus. "Le salut de la patrie"… Si mon père entendait ça, il serait mort de rire. Mais ce n'est pas de rire, qu'il est mort. Et toi non plus. On meurt rarement de rire, dans la famille. On prend encore ça au sérieux, la mort, mais je n'ai pas dit mon dernier mot, celui qui me fera mourir de rire, dans un silence de mort.