samedi 21 décembre 2013

Dans la Nuit


(à mon ange)


« Partir, ne serait-ce que pour avoir envie de revenir. » Mais si l'on n'a pas envie de revenir, justement ? Si tout ce qu'on aimait ici a disparu, si la fatigue et la déception sont désormais plus assurées que le plaisir, toujours hypothétique ? Le retour à est le motif le plus solide d'une existence d'homme, en tout cas d'une existence telle que je la conçois. Qu'elles étaient jolies, ces Parisiennes de 1962 ! À la fois semblables et différentes, brunes et blondes, à chapeau, à foulard, à lunettes, mais toujours avec ces cheveux comme un flambeau, comme un drapeau, et la bouche comme une sérénade interrompue.

Les pieds des Parisiennes sont plus beaux que les pieds de Martha Argerich. Et ce ne sont pas ces couleurs (vert, bleu, rose, rouge, jaune, brun, violet, noir) dont on s'autorise crânement à se badigeonner les ongles qui me consoleront de la disparition de mes belles Parisiennes en noir et blanc.

Ce que je vois, en regardant les images de Chris Marker et Pierre Lhomme ? Je vois le Paris où je me trouvais lorsque j'avais six ans et que je m'y promenais avec ma mère. Ces Parisiennes là, je ne devais pas beaucoup les regarder, alors. Ou peut-être que si ? Ce qui est certain est que j'avais les yeux grand ouverts, et les oreilles aussi. Les agents de police, les 2 Chevaux, les Dauphines, les 403 et les 404, les autobus, le métro, les plans de métro lumineux, les photographes de rue, et la main de maman (j'ai toujours aimé ses mains), voilà ce qui devait compter plus que les chapeaux, les permanentes, les modes, et les visages par centaines. L'odeur du métro, bien sûr, restera gravée à jamais en moi. L'odeur du métro fait partie de ces invariants fondamentaux, pour un Français, aussi essentielle que celle du pain et du café-au-lait. Je me rappelle précisément le moment où les premières boutiques de "viennoiseries" ont fait leur apparition à Paris. Ce jour-là, un morceau de la France s'est détaché d'elle. La "viennoiserie" est l'ennemie jurée du croissant et de la brioche, en même temps que de la pâtisserie viennoise. Ce nom de "viennoiserie" aurait dû nous alerter sur l'une des premières escroqueries démocratiques de la mondialisation en marche. Comment les mots vont peu à peu perdre leur sens et en prendre un autre qui sera à peu près antinomique, comment cette "évolution" va à la fois nous rendre fous et nous anesthésier, comment les vessies se transformeront en lanternes sans que personne ne moufte, comment le sud deviendra le nord, l'est l'ouest, la variété la musique, la diversité l'uniformité, la connaissance l'inculture, l'instruction l'analphabétisme d'état, l'éducation la propagande, la littérature le ragot chic, l'autre le même, etc., voilà qui devra faire l'objet d'une grande et sérieuse étude, dans les années qui viennent, si des romanciers dignes de ce nom osent encore écrire plutôt que de pérorer ruquieristiquement en s'ébattant dans la confiserie écœurante des cueilleurs de fraises des bois subventionnés.

J'étais arrivé tôt au conservatoire. J'avais le trac et j'avais raison d'avoir le trac. Mon quatuor de trombones était vraiment difficile à jouer, et les cuivres n'aiment pas les œuvres difficiles, surtout quand ils jouent en formation de chambre, comme c'était ici le cas. Je me suis tout de suite douté de quelque chose lorsqu'ils m'ont annoncé qu'ils allaient d'abord jouer le reste du programme, pour "se chauffer". On me faisait venir à l'aube, et c'était pour me faire poireauter trois quarts d'heure. Après tout, c'est de bonne guerre, mais je me suis dit à ce moment-là qu'ils n'aimaient pas mon quatuor. Arrive enfin le moment où ils sortent les partitions en maugréant, et ça c'est pas jouable, et ça c'est mal écrit, et on ne comprend pas pourquoi telle chose, et aussi telle autre. Bien. Restons calme. Ils posent les partitions sur les pupitres et prennent l'œuvre au début dans un chaos indescriptible. Je me demande si c'est une blague mais je ne dis rien. On tourne quelques pages et le quatuor se délite, comme un vieux tricot qu'on a décidé de sacrifier au chat de la maison. Le premier trombone continue un peu, seul, histoire de me montrer qu'il est de bonne volonté, et puis s'arrête, faisant semblant d'être gêné, tandis que les autres prennent des mines de poilus qui pataugent dans la boue et ne vont pas tarder à rentrer se chauffer à la maison. Visiblement, ils déchiffrent, alors qu'ils ont la partition depuis deux semaines. Je sens le rouge me monter au front, j'ai honte, ma musique est de la merde et ils ont bien raison de me le faire comprendre. Je reprends ma partition, sans un mot, j'enfile mon manteau, et je m'en vais. À peine dans la cour, j'entends la première équale de Beethoven. Ça c'est du trombone ! Ils sont partis en tournée au Japon, quelques jour après cette répétition, et je suis allé voir Benny Sluchin chez lui, la star du trombone contemporain, ma partition sous le bras. Il a été adorable, m'a rassuré, ma partition était certes difficile, mais pas du tout injouable, il en avait vu d'autres. Il a réuni un nouveau quatuor, et les répétitions ont été un bonheur de tous les instants. Rarement je me serai autant amusé et aurai autant appris qu'en travaillant avec ces quatre là. Ce qui n'empêche pas du tout que les précédents étaient loin d'avoir tort sur tout. Mon quatuor était mal fichu sur bien des plans, ça me paraît maintenant l'évidence. Évidemment, un musicien comme Sluchin, qui a tout joué, dans toutes les circonstances, est capable de se débrouiller de tout, et il y met un point d'honneur. Comme de surcroît c'est un homme d'une grande gentillesse et d'une modestie effrayante, l'expérience n'est pas du tout représentative des inévitables (et sains ?) conflits entre compositeurs et instrumentistes.

Karajan joue l'andante du 21e de Mozart, et l'on voit l'autre pianiste (celui censé jouer les premier et troisième mouvements), assis derrière lui. Est-ce Weissenberg ? Je ne distingue pas bien, sur l'écran minuscule. Encore cette impression que j'allais mourir dans la nuit, pas pu dormir avant six ou sept heures du matin. Atroces souffrances, dans les membres, glacé et transpirant, je hurlais tout seul dans la maison. Je me suis levé trois fois pour me changer, pour m'essuyer. J'appelais Luna, qu'elle vienne me sauver, me délivrer. Pris des tranquillisants, de l'aspirine, des somnifères. Comme des crises de manque, alors que je ne me drogue pas, que je ne bois pas, que je ne fume même pas. Ça brûle. C'est comme si toute la peau était en ébullition. Mes membres sont comme des tisons frissonnants et glacés, je ne sais pas d'où vient ce courant de douleur souterrain qui irradie partout, absolument partout, qui me mord l'intérieur et m'enveloppe d'une nuée acide. Manque de quoi ? J'ai envie de me jeter contre les murs, je hurle tout seul dans la maison froide et silencieuse. Je gémis comme un prisonnier enchaîné, je râle comme un agonisant. Je voudrais dormir mais c'est impossible. Il est quatre heures moins le quart. Je porte un pull, des chaussettes chaudes, je m'enroule dans la couette, mes mains sont douloureuses, je sens mon cou, mon épiderme, mes mollets, mes cuisses, mon dos, ils sont soumis à une pression intolérable. Je me noie, je suis seul au milieu de l'océan, l'eau salée est un poison soufré, mille poissons me mordent, combien de temps vais-je supporter ça ? Qu'est-ce que cela signifie ? Pourquoi cette torture, à intervalles réguliers ? Je voudrais vomir. Je voudrais recracher la vie qui déchire mes entrailles, qui écorche mes tripes, ce soleil hurlant qui m'attire vers la nuit. Avoir envie de revenir, dans des conditions pareilles ? Oui, même à ce prix, je voudrais revivre encore et encore ces neuf années de bonheur. Si le prix à payer, ce sont ces nuits de terreur affreuse, je l'accepte. Le retour dans tes odeurs blondes et profondes, nos conversations silencieuses, nos bâillements, répons du plaisir, plaisir du répons, tes pattes que tu étires dans ma direction, ta gueule qui s'ouvre, la confiance absolue, l'abandon parfait.

Ré, mi, fa dièse… Ces trois notes liées du deuxième mouvement du concerto de Dvorak. Une sorte de troisième concerto miraculeux de Chopin, ce deuxième mouvement. Cette douceur fondue dans l'atroce douleur, dans la chair brûlée… Quand j'étais enfant, déjà, ces nuits de terreur. Ma mère venait, je hurlais en la voyant, elle me donnait à boire des gouttes qui me calmaient. J'ai encore le goût dans la bouche. Et cette sensation intolérable de drap froissé, ces rayures qui me terrorisaient. J'ai fait ce tableau, en 2009 — Les Brutes, c'est Emmanuelle qui le possède —, qui est ce que j'ai réussi de plus conforme à cette horreur là. On a ça tout de suite ou jamais : cette sensation de vivre dans un monde de brutes. Je réalise que la musique est sans arrêt en train de se dire de manière analogique et disséminée et que je suis profondément marqué par cela. Sans cesse, quand on écrit de la musique, on dit les choses semblables d'une autre manière et les choses différentes d'une manière identique, et ces récits sans action sont dispersés dans le temps, et le temps, seul, dans un mouvement de recouvrement synthétique, va permettre de les saisir, a posteriori, d'où par exemple la puissance de la forme fuguée. Mais la forme sonate est finalement du même ordre, et c'est ce que je vais chercher constamment à faire depuis une dizaines d'années, cette manière d'écrire qui fait interagir des idées à la fois antagonistes et connexes, qui vont se rejoindre plus loin, toujours plus loin, de manière à la fois imprévisible et indispensable. Cadences brisées, imparfaites, rompues, évitées, demi-cadences enchâssées dans leur retournements rêvés. Ce quatuor de trombones s'intitulait L'Âge de l'Ange.

Qui est l'Ange, à quoi le reconnaît-on ? Quand est-il censé arriver dans notre vie ? Qu'apporte-t-il avec lui ? Comment s'adresse-t-on à lui, comment s'adresse-t-il à nous ? S'exprime-t-il en mode majeur ou en mode mineur ? Existe-t-il un rapport entre l'Ange et les brutes, est-ce qu'ils permettent son avènement, est-ce qu'ils préparent le terrain ? Sans elles, aurait-on la force et même seulement l'idée de l'apercevoir ? Pourquoi les rayures, pourquoi les draps froissés, pourquoi la tuberculose ?

Je descends l'escalier en titubant, j'essaie de ne pas tomber. Pas envie de rester seul à moitié nu sur le carrelage glacé durant des heures sans pouvoir me traîner jusqu'au téléphone, comme elle, toute la journée dans la buanderie, la jambe cassée, avant que je n'arrive finalement à sept heures du soir et que j'enfonce la porte. J'essaie de réfléchir mais ma tête est ailleurs, je vide le tiroir des médicaments, je fouille dans le foutoir. Allons-y, vite. On verra bien. Je peux faire du bruit sans avoir peur de l'effrayer. Le concerto me trotte dans la tête. L'odeur de son poil. Sa fourrure où j'aimais me plonger le nez et les yeux. L'odeur du métro, les Équales de Beethoven. J'enfonce la porte, j'entends « Au secours ! »…