jeudi 5 décembre 2013

En voiture


J'avais tellement peur que tu sois abandonnée s'il m'arrivait quelque chose que j'avais demandé à plusieurs amis de me promettre de t'adopter en cas de malheur. Je me méfie énormément des promesses des hommes, ayant tant de fois été révolté par leur manque de parole. Il est pratiquement impossible de refuser certaines choses à un vivant, mais mettre ses actes en conformité avec ses promesses, quand celui à qui l'on a donné sa parole n'est plus là, c'est autre chose ! C'est là en général qu'on entend les « J'aurais bien aimé, mais c'était impossible. » ou les « Si ça n'avait tenu qu'à moi, vous comprenez… » Bref, on ne me la fait pas. J'avais demandé à mes chers voisins, j'avais demandé à Macha, j'avais demandé à Catherine. Et voilà qu'ils viennent tous me dire qu'ils l'auraient fait, bien sûr, qu'ils auraient fait mille kilomètres pour venir te chercher… J'ai l'air fin, avec ma suspicion chronique ! Ils se seraient donc battus pour être ceux qui auraient le privilège de t'adopter, et c'est bien ainsi. Tu le mérites amplement, ma reine. Évidemment, ma préférence allait à mes voisins, parce qu'ainsi tu serais restée (presque) chez toi. Mais il n'est pas certain que, même chez eux, qui t'aimaient et que tu aimais, tu ne te sois pas laissé mourir de chagrin. Je ne le saurai jamais et c'est très bien ainsi. 

Catherine m'écrit qu'elle se souvient de toi baissant la tête quand nous avions croisé des gendarmes, sur la route, parce que je savais que te laisser libre sur le siège arrière de la voiture est interdit. Jamais je n'aurais accepté de t'emprisonner dans des sangles, toi qui aimais tant la voiture, pour qui ces moments passés tous les deux dans l'automobile étaient toujours une petite fête intime dont tu ne te lassais pas. Je faisais très attention en conduisant. Une seule fois, en ville, où j'avais fait l'erreur de te permettre de monter devant, tu t'étais cogné le museau sur le tableau de bord, alors que j'avais dû freiner brusquement. Mais je roulais à 20 km/h, et tu ne t'étais pas blessée. J'avais développé avec le temps une manière de conduire qui t'était complètement adaptée, ne cessant d'anticiper sur tout ce qui pouvait m'amener à freiner brutalement, calculant avec grand soin la trajectoire de mes virages, et je ne suis pas peu fier de ne jamais avoir eu, en neuf ans, à déplorer de chocs qui auraient pu te blesser. Tu étais si fière quand je te laissais — très rarement, quand j'étais certain que tu ne craignais rien — monter devant avec moi, assise, dressée, la tête haute, et surveillant très attentivement le paysage et tout ce qui se présentait à nous au travers du pare-brise ! Tout te semblait digne d'intérêt, significatif, neuf, tu mettais à l'observation de la route un soin et une attention qui m'ont toujours semblé admirables. Même si tout dans le trajet était habituel, ordinaire, banal, tu mettais toute ta ferveur à voir ce qui advenait, ce qui se présentait, comme si toi aussi tu conduisais. Cette inlassable attention est une des choses les plus bouleversantes que tu m'aies offertes, et qui continue aujourd'hui encore de me troubler profondément. Nous sortions dans le monde, tous les deux, et tu te faisais la gardienne de l'événement, du réel (dangereux et fécond à la fois) en train de se présenter à nous, c'était à chaque fois la vie dans ce qu'elle a de singulier et d'irrattrapable que tu désignais à mon attention. Ce pare-brise, je comprends aujourd'hui qu'il était l'écran grâce auquel tu m'as peu à peu amené à voir autrement. Je pense aux photographies, toujours un peu floues, étranges, que Renaud Camus intitule "la place du mort", qu'il prend depuis le siège du passager, et je comprends soudain de quoi il s'agit. Tu ne voyais pas la même chose que moi, bien sûr. Selon la place qu'on occupe dans la vie, on ne voit pas le même monde, et tu voulais que je voie moi aussi le monde que tu voyais, mais tu désirais sans doute aussi, et peut-être surtout, voir ce monde que moi je voyais, ce monde dans lequel je t'entraînais, ce monde étrange et effrayant, mais aussi merveilleux, que nous avons partagé durant ces quelques années de bonheur intense.