vendredi 6 décembre 2013

Fatigue


Tu es à moi. Je veux dire : ta mort m'appartient. Grande différence avec les hommes. Quand un humain trépasse, sa mort appartient au groupe. Il était, forcément, lié à d'autres qu'à nous, par le sang, par le travail, par l'amitié, par la nation, par la race. Il était inscrit dans une société, et, souvent, dans plusieurs. L'animal domestique, fondamentalement et sauf exception, n'est véritablement lié qu'à "son maître". La mort les frappe tous les deux, à l'exclusion de tout autre. 

On me dit que je dois prendre un autre chien. Mais je ne veux pas, moi, prendre un autre chien. C'est Luna qui m'avait pris, moi je n'avais fait qu'être sur son chemin à un moment où personne ne s'y trouvait. Je veux garder mon chagrin intact car c'est tout ce qui me reste d'elle. Et puis, "prendre un autre chien", cela signifierait que Luna était un chien parmi d'autres, ce qu'elle n'est pas du tout, ce qu'elle n'a jamais été. J'aime bien les chiens, c'est entendu, mais, à la vérité, les chiens m'indiffèrent absolument, presqu'autant que les hommes. Mon cœur est petit, il ne peut accueillir ni éprouver beaucoup d'amour, il est condamné à se limiter à quelques cas, très peu. Si je prenais un autre chien, je plains ce chien, car il tomberait sur un maître au cœur sec, qui n'a plus rien à offrir à une pauvre bête en mal d'amour. Peut-être même que je le haïrais, d'être là, d'exister, de me la rappeler si peu que ce soit, elle, qui n'est pas un chien. On nous explique toujours qu'il ne s'agit en aucun cas de remplacer l'être aimé, que l'amour d'une mère, par exemple… Mais moi je ne suis pas une mère, et, très égoïstement, j'aime ceux que j'aime. Je suis un radin de l'amour, sans doute. Ou un pauvre. Je n'ai jamais eu envie d'aimer le monde entier, ni une espèce entière, ni même une race, ni même un groupe, sauf peut-être à seize ans, durant six mois, quand ça me faisait plaisir de croire que j'étais communiste. Évidemment, jamais je ne ferai de mal à un chien, sauf si ma vie est en jeu, et il pourra même arriver, éventuellement, que je fasse du bien à l'un d'entre eux, mais aimer, ça c'est très différent. Tu n'étais pas un chien, évidemment, tu étais Luna-qui-est-un-chien, comme une-femme-qui-est-noire, ou une-femme-qui-est-rousse. De toute façon, même l'amour d'une mère, qui soi-disant aime tous ses enfants, je ne dis pas de la même manière, mais autant, je n'y crois pas, ou très rarement. Et puis voilà, c'est comme ça. Je ne suis ni père ni mère, ni papa ni maman, et je suis un pauvre mendigot de l'amour. Basta.

Tu es à moi. Je ne peux pas te laisser filer comme ça. Je m'accroche à toi. Je ne peux pas ne pas me dire que c'est ce que tu aurais voulu. Un animal domestique, ce n'est pas un animal sauvage. Et puis même, un animal sauvage… Quoi qu'il en soit, on sent bien, quand on est proches à ce point, que ça circule dans les deux sens, que ça donne prend reçoit retient redonne reprend en permanence, et sans jamais décevoir. J'ai reçu une lettre de B., avec laquelle j'étais fâché depuis deux ans. Elle me dit : « C'était quelqu'un, Luna ! » En effet, Luna c'était Luna. Quelqu'un, donc. Je me suis souvent posé cette question : Luna est-elle un chien, une chienne, une femelle ? Je n'ai pas de réponse. Bien sûr, c'est une chienne, ça ne fait aucun doute ; mais quand je pense à elle, je ne pense pas à elle en tant que femelle, bien que je ne pense pas à elle non plus en tant que mâle, heureusement ! J'aurais voulu qu'elle ait une sexualité, qu'elle ait des chiots, mais quand je l'ai eue, elle était déjà opérée. Si ç'avait été le chiot de Luna, je l'aurais gardé, celui-là. Je n'aurais pas eu le choix. 

Tout à l'heure, j'ai trouvé que la préparatrice en pharmacie avait beaucoup changé. Son visage avait maigri, elle était beaucoup plus jolie que d'habitude. Je lui ai dit : « Vous avez changé. » J'aurais dû ajouter : « Vous êtes plus jolie ! » Mais si j'avais dit ça, elle se serait peut-être vexée. Ah bon, j'étais moche, avant ? Enfin bref, j'ai dit : Vous avez changé. C'est complètement idiot. Mais elle a souri comme quelqu'un qui sait de quoi je parle, alors que moi je ne le savais pas du tout. Elle a répondu : « Je ne m'en rends pas compte. » Et elle a ajouté quelque chose que je n'ai pas entendu. Elle parle très bas. À chaque fois, elle me regarde comme si elle savait tout sur moi. Je me suis même attendu à ce qu'elle me demande des nouvelles de Luna, mais elle n'a rien dit à ce sujet. Tout ça est très amusant. On prend son petit traitement, comme si la vie allait durer mille ans. Vous avez changé… Évidemment qu'elle change : elle vieillit, et elle n'éprouve pas le besoin de me le faire remarquer, que je vieillis. J'aurais dû lui dire : « Vous avez changé, et ma chienne est morte. » Là, il me semble que ça devenait un peu plus intéressant. Plus mystérieux. Elle aurait cherché le rapport entre les deux choses. Ça l'aurait occupée, en rentrant chez elle, dans sa voiture. Je ne tiens pas à ce que la vie dure mille ans.

Plus rien n'a de sens. Plus rien. Écrire, composer, peindre, oui, on peut continuer un peu, faire comme si, ça distrait, ce n'est pas désagréable. Mais quoi. En fait, une des seules choses qui m'amusent, maintenant, c'est de me dire que je vais lasser. Lasser, décevoir, ça c'est ma grande spécialité. Bon, ça va, là, il n'en a pas assez, de nous parler de son chien, ça va bien cinq minutes. Faudrait voir à passer à autre chose, hein, parce que la vie continue, n'est-ce pas ! L'Iran, la crise économique, François Hollande, le NON, j'ai collé mon premier NON, hier-soir, les Variations Diabelli, le climat, les racistes contre les anti-racistes, Noël-Mamaman à l'Assemblée dévoilée, le nouvel iPhone et mon courrier en souffrance, les Impôts, ça c'est du sérieux qui n'attend pas, ça vous mobilise un mort-vivant, ça vous dresse le mât comme en quarante ! Mais c'que je m'en branle ! Tout ça c'est pour ceux qui veulent que la vie dure mille ans. Pas mon cas.

J'ai tout perdu. Sauf le chagrin. Mille ans de chagrin. Et je les entends déjà les étouffés de rire : tout ça pour un chien, le con ! Quelle fiote, tout fout le camp, Georges plutôt mort que sympa qui couine pour une chienne, on aura tout vu. Tous pareils, tous pourris, les Français sont des veaux, en boucle, le Georges, à la lanterne ! Je n'ai même pas de larmes. Je suis vide, sec, un désastre sur pattes, un fantôme, si je craquais une allumette je prendrais comme un fétu de paille et personne ne s'en apercevrait. Quelle fatigue ! C'est sacré, la fatigue ! Et le sacré, ça sépare du monde.