mardi 3 décembre 2013

J'sais pas…


Je t'avais amenée voir cette jolie ostéopathe, Aurore Le Guillevic, qui s'était occupée de toi par deux fois, avec gentillesse et sérieux. Les patients dans la salle d'attente avaient fait une drôle de tête. Eh oui, Mesdames et Messieurs, vous êtes chez le vétérinaire et vous ne le saviez pas ! Cette nuit, j'ai rêvé de Chloé, cette élève dont j'ai été amoureux, il y a longtemps. Nous nous embrassions sur le perron de la villa, à Rumilly, et elle avait quelque chose dans la bouche que je sentais du bout de ma langue, un je-ne-sais-quoi, petite perle fraîche et franche, infracassable noyau de nuit qui résiste à tous les oublis. Le tableau en cours, pour l'instant, est un simple carré noir-brun sur un fond blanc. Il est arrêté depuis trois semaines. J'entends l'adagio de la Septième, joué par Jochum. Ces vagues puissantes et ces trois notes qui montent, inlassablement. Pourquoi ? Pourquoi elle ? Pourquoi, enfin, neuf années de bonheur ?

J'ai reçu un mail charmant de Béatrice C. Délicat, intelligent, sensible. Mes adorables voisins se mettent en quatre pour moi. Le soleil brille. J'ai vu une vidéo bouleversante de Léo Ferré, dans laquelle on lui demande s'il a déjà aimé un être humain autant que Pépée : « J'sais pas… »

Tu étais sur le canapé, tu nous regardais dîner. Tu était heureuse comme tu l'étais toujours quand il y avait du monde à la maison. Paisible malgré la respiration trop courte qui te retroussait les narines. Bruckner aimait (chastement) les jeunes filles. Les chapeaux. Et Dieu. 

C'est inouï, quand-même, cette beauté que les compositeurs du passé nous offrent ! Ils n'étaient pas obligés. C'est du travail, la beauté. J'ai presque envie de m'excuser auprès d'eux, d'écouter leur musique.  Je ne l'ai pas méritée. « Il y a des hommes qui n'aiment pas les bêtes. C'est dégueulasse. » 

Quand un corps, quand un être devient La Beauté. Se donne. C'est Dieu qui, à travers lui, se révèle à nous. Ça impressionne un peu. Ça donne envie de pleurer. Quand j'étais enfant, la musique me faisait pleurer. Affreux, j'étais une fontaine. Les musiciens, leur mouchoir, c'est la partition. On se protège. Le travail. La répétition. Le savoir. La technique. La virtuosité. Quand un enfant pleure, c'est une sagesse, c'est une prescience. Il ne sait pas mais la vie se chargera de lui expliquer pourquoi il pleurait tant, sans raisons. Il est seulement un peu en avance sur le temps. On ne fait pas de la musique par plaisir. On la fait pour qu'elle ne nous tue pas. Écoutez les "tubas wagnériens". Vous entrez dans la chair de l'âme. Vous sentez, cette chaleur ? Vous sentez, vos cellules qui se dilatent ? Voilà, vous entrez dans un monde inconnaissable. C'est ça, l'amour.