mercredi 4 décembre 2013

L'Emploi du Temps


À chaque instant, il manque quelque chose. Chaque instant de ma vie d'avant était ponctué, borné, délimité. Tu étais cette ponctuation. Et maintenant, où es-tu, que fais-tu, es-tu dehors, faut-il te faire rentrer, es-tu dedans, faut-il te faire sortir, as-tu à boire, faut-il te donner à finir mon assiette, un biscuit, une rondelle de saucisson, faut-il t'emmener, pourquoi est-ce que je ne t'entends pas, es-tu en train de ronger un os, d'observer les chiens de Catherine, es-tu couchée le long du portail, es-tu sur le lit, sur le balcon, sous le piano, sous la table dans le studio, la musique n'est-elle pas trop forte, es-tu au soleil, près du coin de la maison, au nord, à l'ombre sous la fenêtre de la cuisine, es-tu dans ton panier, sur ton coussin, sur le canapé, sur le fauteuil du jardin, il n'y avait pas un seul instant de ma vie qui n'était séparé du prochain par ta présence, par tes aboiements, par les bruits que tu faisais en te croquant les griffes, par ce bruit si caractéristique, celui de ton corps s'allongeant sur le sol, au premier étage, ou sautant sur le lit, vas-tu grimper sur mes genoux parce que ma conversation dure un peu trop longtemps, vas-tu te dresser sur le siège arrière de la voiture parce que je change de trajet, que je mets le clignotant, que je ne prends pas le chemin habituel, parce que je te dis : « Regarde le beau chien ! », vas-tu sauter sur le siège avant parce que tu as aperçu un chat qui courait devant la voiture, vas-tu au contraire te coucher précipitamment parce qu'ayant vu des gendarmes au carrefour je te le demande, vas-tu poser ta tête sur mes cuisses, et me regarder sans ciller, pendant vingt kilomètres d'autoroute, vas-tu sauter du lit dans ton panier dès que j'éteins la lumière, vas-tu revenir vers moi en courant, dès que sur le chemin où nous nous promenons tu ne me vois plus, vas-tu me sentir la nuque, quand je reviens d'une course et que j'entre dans la voiture alors que tu m'y attends depuis vingt minutes, est-ce que j'ai pensé à passer l'aspirateur dans ton coin préféré, plein de poils qui ne semblent même pas te gêner, vas-tu quitter la pièce précipitamment parce qu'on entend le bruit pénible d'une mouche, d'une de ces mouches que tu détestes, le téléphone t'a-t-il dérangée, cette amie va-t-elle te plaire, ou te déplaire, etc. Et manger seul, sans partager avec toi, comment fait-on, comment sait-on que le repas est terminé, ou même qu'il a réellement commencé ? Et dormir dans cette chambre où nulle autre respiration ne vient compléter, encourager la mienne, c'est envisageable ?

Finalement, la vie est bien faite. On n'a pas réussi à vivre avec celle dont on pensait être amoureux ? Ça tombe bien, parce qu'il aurait de toute façon fallu choisir entre elle et toi, et qu'à la fin des fins, c'est toi qu'on aurait choisie, et que ç'aurait fait un drame. Déjà lorsqu'on dormait chez elle, et que tu n'avais pas le droit de monter sur la mezzanine avec nous, je me levais plusieurs fois dans la nuit pour aller te caresser et te parler à mi-voix, sur ta couverture, juste au bas de l'escalier, car je ne supportais pas cette mise à l'écart de fait que tu ne pouvais pas comprendre. La vie est bien faite car tu es morte avant moi. Si j'étais mort avant toi, que serais-tu devenue ?… Je préfère ne pas y penser. 

La vie est mal faite car je continue à vivre : c'est si facile de vivre ! Il n'y a qu'à continuer de faire comme avant, il n'y a qu'à continuer à respirer, à manger, à dormir. J'aurais voulu faire mentir celui qui prétendait que la supériorité évidente des chiens sur l'homme est que le chien se laissera mourir sur la tombe de son maître — alors que le contraire n'arrivera jamais, mais il fait froid et je n'ai pas assez de courage pour ça. Tout à l'heure j'ai rigolé car je suis allé lire le blog de Didier Goux et que j'y ai trouvé cette phrase que j'aurais pu écrire moi-même, et que j'ai d'ailleurs prononcée au téléphone à peu de choses près il y a à peine quelques heures, pour faire le malin : « Le plus faible, dans un accès de mesquinerie désespéré, tandis qu'il regarde les deux survivants vidant leur gamelle de croquettes, calcule l'économie de nourriture. » Ah, les avantages, nombreux, à ta mort ! On y pense dès avant l'issue fatale ! Je suis libre, je peux désormais prendre des vacances où je veux, quand je veux, avec qui je veux, je n'ai pas besoin de te trouver des gardiens affectueux et attentionnés. Je peux désormais conduire vite, sans faire attention aux virages, aux freinages, aux accélérations brusques, je peux me garer en plein soleil en été, je peux prendre mon temps quand je fais les courses, je n'aurai plus peur qu'on me vole la voiture avec toi à l'intérieur, je ne me prendrai plus les pieds dans tes gamelles au pied de l'évier dans la cuisine, je passerai moins souvent l'aspirateur dans la voiture, je trouverai moins de poils dans le clavier de cet ordinateur, je n'aurai plus besoin d'acheter un peu de viande chez le boucher pour lui demander un os de veau pour toi, je ferai des économies de soins vétérinaires, je n'aurai plus peur qu'un taré te jette de la nourriture empoisonnée dans le jardin ni que le pitbull de l'abruti du coin de la rue ne te déchire les flancs, je pourrai utiliser du désherbant tranquillement… La liste est longue, on s'en doute. C'est ça, le dégoût d'être humain, le dégoût, plus précisément, d'être soi. Tu aurais donné ta vie pour moi et moi je fais des économies. Et d'ailleurs il est probable que tu ne serais pas morte à l'heure qu'il est si l'on t'avait opérée cet été, dès qu'on a découvert cette grosseur dans ton ventre, si j'avais eu le cran de te faire opérer et de trouver l'argent nécessaire. Didier Goux, toujours lui, me dit qu'il "a condamné son chien à mort" et qu'il a encore vécu deux jours avec le condamné sans que celui-ci le sache. Les humains sont capables de tout, c'est à ça qu'on les reconnaît. Vous êtes dans le couloir de la mort, avec nous comme matons, et vous croyez que c'est le paradis. On prend sans compter, et quand l'animal a fini de servir, on le jette. Vous êtes des usines à sentiments, comme les vaches sont des usines à viande et à lait. Les enfants se font payer des iPod et des chiens-chiens par des parents ahuris qui n'ont plus aucune dignité. Le chien-chien a juste une durée de vie légèrement supérieure au smartphone… « T'as pris la garantie casse, avec ton chien-chien ? » D'ailleurs, les chiens-chiens ont aussi leur GPS intégré, dorénavant. Pratique si on te le fauche !

J'avais un rêve, qui était d'avoir une grande propriété, avec une vache, un cheval, une chèvre, des chats, et toi, qui aurais été la reine de tout ce petit monde. Tu es morte avant que je le réalise, ce rêve, et, toi morte, il n'a évidemment plus aucun objet. Les imbéciles se gargarisent avec la phrase de Nietzsche : « Sans musique la vie serait une erreur », mais combien ont pensé à la vie sans les bêtes ? Imaginez deux secondes un monde où il n'y aurait ni chiens, ni chats, ni oiseaux, ni éléphants, ni poissons, ni lapins, ni renards, ni vaches, ni chevaux, ni moutons, ni cochons… C'est beau, hein, c'est gai ! Autant se flinguer tout de suite.