vendredi 13 décembre 2013

L'enfer sort par sa bouche


Dire qu'il existe des vieillards en herbe qui s'honorent d'être encore gauchistes alors qu'ils abordent les rivages de Parkinson & Alzheimer ! Il y a quelque chose de révoltant dans la vulgarité des sentiments, dans la grossièreté qui se veut bonhomme et décontractée, qui vous envoie à la figure son soi-mêmisme épais, tranquille, établi, que rien ne saurait remettre en cause. Mal écrire, mal dire, avec cette fausse décontraction durement acquise sur les bancs du gauchisme le plus éculé, le plus imbécilement crapuleux qu'on puisse imaginer, même à une époque généreuse en ce domaine, c'est plus que je n'en puis supporter. Ces vieux machins pathétiques sont plus rances que les plus rances des bourgeois, de ceux qu'ils ont passé leur vie à railler et à mordre.

« Condoléances pour le clebs. » En quatre mots, tout est dit. C'est sale, c'est bête, c'est méchant, c'est surtout laid. La laideur, de tout temps, en toute circonstance, aura été l'ennemie, l'implacable adversaire.

Je pense à Igor Markevitch, soupçonné d'être impliqué dans l'assassinat d'Aldo Moro par les Brigades rouges en 1978, ce dernier ayant été retrouvé Via Caetani, devant le palais habité par Markevitch et sa seconde épouse, la duchesse Topazia Caetani, héritière d'une des plus anciennes familles nobles de Rome, et à ce que Stravinsky disait de lui : « Je ne veux rien avoir à faire avec cet affreux bolchevik. Quand il parle l'enfer sort par sa bouche ! », Markevitch que Herman Scherchen appelait "mon orchidée empoisonnée". Mais Markevitch au moins était élégant, et avait créé durant sa vie plus de beauté que nos manieurs d'argot par défaut ne pourraient l'imaginer en mille de leurs pauvres vies élimées et rapiécées.

Toutes proportions gardées, la chose me fait penser à tous ces malheureux musiciens aigris, jaloux de Pierre Boulez. Que n'aura-t-on entendu sur ce pauvre Boulez, venant de la part de minuscules amateurs de province ! Ne serait-ce que pour m'opposer à ces médiocres, je continuerai à le défendre contre vents et marées. Il existe de ces gens qui semblent n'avoir jamais pu passer les vitesses de leur vie. Ils sont restés en première, dans le meilleur des cas en seconde, et trouvent que c'est une vitesse de croisière bien adaptée à leur idéal. Ayant été, il y a quelques années, convié à jouer dans une sorte de festival où était célébrée une époque que je croyais révolue depuis longtemps, j'ai découvert avec stupéfaction que, pour la grande majorité de ceux qui étaient là, rien n'avait changé. Nous étions toujours en 1975, à peu de choses près. Fascinante expérience, bien qu'un peu pénible. Les mêmes T-shirts, les mêmes jeans, les mêmes discours, les mêmes blagues, la même musique, et surtout cette inconcevable certitude que tout cela est bel et bon, qu'il n'y a pas lieu de s'interroger, qu'on fait partie du bon peuple, de la bonne partie du peuple, que cette morale est indétrônable, insurpassable, que le dernier homme est le bon. Ces benêts avaient vieilli, étaient dégarnis, ridés, flétris, avaient pris du ventre, mais se gargarisaient d'être "restés fidèles à leur idéal", quand il leur aurait fallu avaler un bon grog bien chaud et aller se mettre au lit avec une bouillotte. Ah si, une seule chose avait changé : ils avaient trouvé alors, en Nicolas Sarkozy, la poupée qu'il fallait cribler d'aiguilles à tricoter en récitant des formules magiques à faire se pâmer de vieilles peaux défraichies qui avaient "fait le Larzac" et animé des ateliers de poterie au temps où elles avaient encore des chances d'exciter quelques rebelles aux faces de curés boutonneux et anorexiques.

J'ai des amis qui ont perdu leur fils, quand il eut seize ans, comme ma mère perdit mon frère quand il eut deux ans. Ce sont d'épouvantables tragédies dont on ne guérit jamais, je suis bien placé pour le savoir. Au moins, eux ne risquent pas d'entendre des « condoléances pour le clebs », d'avoir affaire à cette morgue imbécile, à ces sarcasmes puants proférés par d'augustes imbéciles qui ont la morale de leur côté, cette forme de morale sur laquelle on s'asseoit, sur laquelle on s'endort, la bouche ouverte et les membres tressautant d'apoplexie morveuse. Dans leur malheur, mes amis ne connaissent pas leur bonheur !