dimanche 22 décembre 2013

L'Évadé


Il fallait bien en arriver là. Tout l'impardonnable s'est donné rendez-vous ici. Tout le poison, toute la douleur, toute l'espérance oubliée, toute la fragilité du squelette, d'un trait de compas on a pointé l'angle aigu dans lequel on s'est laissé enfermer. On aboie, on aboie tant qu'on peut, à s'en déchirer les poumons, mais on ne trompe personne. Les brutes n'ont pas peur. Elles ont le nombre et la force pour elles. On va mordre un peu, au hasard, et les coups n'en seront que plus violents. On le sait. On est seul. Nos aboiements ne feront venir personne, ou bien ceux qui viendront grossiront encore la troupe. Ils ont décidé qu'il était l'heure, on ne peut rien contre ça. Montrer les dents les rend encore plus méchants, vicieux, soudés dans le mal qu'ils jettent hors d'eux, et je suis celle par qui ce mal est canalisé, amplifié, sanctifié. J'ai peur, j'ai terriblement peur, mais je ne me déroberai pas, je ne demanderai pas grâce, je serai furieuse jusqu'à ce que ma tête éclate. On ne peut rien contre ça. Dieu lui-même le veut. J'ai toujours su que ça finirait ainsi. Plusieurs fois, dans ma courte vie, j'ai senti que les épreuves que je traversais n'étaient qu'une pâle préfiguration de ma fin. Derrière mes paupières closes, le feu, les lames, les coups, le fracas, le chagrin, se retenaient de me déchirer trop tôt car il fallait que j'aie le temps de mesurer la chance qui était la mienne de ne pas succomber immédiatement. Encore la nuit dernière, l'effroyable violence qui m'a visitée en rêve était comme naturelle, indispensable, elle avait un goût inimitable et fade. La fureur est ma seule défense et la fureur n'est d'aucun secours quand on est au centre du cyclone. 

Je sais qu'il m'aime et moi aussi je l'aime. Mais il ne sait pas d'où je viens et je ne peux le lui dire. Alors à lui je montre un visage doux, tendre, apaisé, qui le rassure, et dans ses yeux bons je vois un peu du bonheur que j'aurais tant aimé connaître, que j'aurais voulu partager avec lui. Il veut toujours me faire du bien, je le vois bien. Il est attentif, il est prévenant, il est amoureux, il fait attention, toujours, à ce que rien ne me heurte, il éloigne les dangers, il croit qu'il a ce pouvoir, et le voir croire cela me fait du bien. Toute la journée il me parle et je lui réponds comme je peux. Je le vois faire comme s'il me comprenait, mais je lui pardonne car il le veut tellement. Plusieurs fois, alors nous nous étendions sur son lit pour la nuit, il me demanda de l'emmener avec moi dans mes rêves. S'il savait, il ne me demanderait pas. Ou peut-être justement que si… Le pauvre, il a l'air si fragile, si faible, si innocent, finalement. Il veut donner beaucoup plus qu'il ne possède. Pauvre de lui, pauvre de nous. Il est aussi seul que je suis seule. 

Il ne parviendra pas à comprendre. Et d'ailleurs je n'ai pas voulu lui expliquer. Nos routes sont trop dissemblables, nos mondes trop éloignés loin de l'autre, même en ces points de rencontre si doux. Mon silence le protège, contrairement à ce qu'il pense peut-être. Pourtant je ne l'oublierai pas, même parmi les monstres que je vais affronter maintenant. Ils vont me déchirer, se nourrir de mon sang, et leur extase furieuse me fait défaillir déjà, mais par-delà cette apocalypse de nerfs en feu je resterai en lui. (…)