dimanche 1 décembre 2013

On doit se préparer


Je ne comprends que maintenant que toute ma vie était construite en fonction de toi. Le lever, le coucher, les repas, le travail, la circulation dans la maison, d'une pièce à l'autre, les sorties, les courses, et même la musique que j'écoutais. Je ne savais plus si je devais me lever, ce matin, ou rester dans cette chambre sombre et froide. Se lever, pour quoi faire ? Personne n'attend que je lui donne à manger, personne n'attend que je la caresse, que je lui parle, que je me soucie de sa nuit, de ses rêves, que je vérifie que tout va bien, qu'elle se lève facilement, qu'elle bâille, qu'elle ne fait pas des bruits inhabituels en respirant, qu'elle parvienne à interrompre le jet d'urine en se relevant, au jardin. Toujours nous sommes en retard sur la vie, sur le temps et sur l'amour. Toujours. 

J'ai quand-même mis la Septième de Bruckner sur le tourne-disque ; mais je n'écoute pas. Je ne comprends plus cette musique, et je ne comprends pas pourquoi j'avais tant le désir de l'entendre, ces derniers jours. J'entends seulement ce roulement de timbales qui ressemble à la terre fraîchement retournée, et j'entends surtout la fin des phrases, qui finissent par se taire, elles aussi. 

Un minuscule lézard a élu domicile au salon, depuis deux jours. Il était frigorifié, je l'ai fait entrer, et depuis, il est là, près de la porte-fenêtre, il faut toujours faire attention de ne pas lui marcher dessus. Je ne lui veux aucun mal mais j'ai de la peine qu'il prenne, oh, si peu !, un peu de la place qui était la tienne, dans ta maison. C'est chez toi, ici. Je me rends compte ce matin que ce n'est pas chez moi. J'habitais dans une maison qui était ta demeure, et tu me laissais m'organiser à ma guise, avec cette générosité inouïe des bêtes. Ce jardin, par exemple, m'apparaît ce matin comme particulièrement inutile. Que ferais-je d'un jardin, Mon Dieu ? Une petite chambre me suffit. 

Hier-soir, après avoir creusé la terre, j'ai pris un bain bouillant. Et je n'osais plus en sortir, car je savais que tu ne serais pas là pour venir à plusieurs reprises vérifier que tout allait bien, que je ne me noie pas, et puis me lécher les jambes quand je sortirai de la baignoire, et puis t'agiter quand tu sentirais le parfum, parce qu'il était le signe que nous allions sortir. J'avais le dos rompu, je n'avais plus de forces dans les bras, et j'ai dû appeler Guy au secours parce que je voyais bien que je n'y arriverai pas avant la nuit. J'aurais dû faire ça seul, mais la force m'a manqué, comme elle manque toujours aux humains, face à la mort. Tu était étendue sur la chaise longue, sur ta couverture, au froid. Tu ne fais pas d'histoires, toi. Tu n'en as jamais fait. Tu n'appelles pas au secours. Tu te contentes de me regarder. Pas de mots. Pas de démonstrations. L'autre soir, quand tu es restée longuement le museau au creux de mon épaule, à respirer près de mon oreille, tout a été dit. Tu m'as dit adieu, alors. On doit se préparer, tu sais. Mais je n'ai pas voulu entendre, parce que je ne suis pas courageux. Piqûres, traitements, opérations, échographie, comprimés, tu acceptes tout, tu aurais tout accepté, pour ne pas me contrarier, pour que je me rassure à bon compte. 

Il y a du soleil ce matin. C'est dimanche. Tu es donc morte, dix ans après l'autre morte, un samedi matin, comme elle. Mais pour toi, nulle cérémonie, pas d'église, pas de chuchotements, pas de fleurs, pas de discours, pas de requiem, juste un trou dans le jardin. La terre grasse, les pierres, la transpiration. Et le respiration qui s'arrête, sur la table, ton œil ouvert, qui ne se fermera plus. 

"Sehr feierlich und sehr langsam". J'ai mis l'adagio de la Septième à pleine puissance, ce que je n'avais pas fait depuis des années. La maison tremble. Tombeau, vaisseau, sarcophage à la dérive. Je voudrais que là où tu es tu entendes cette musique. Mais je sais qu'un jour viendra où nous serons réunis à nouveau, ma reine, car je crois à la résurrection des corps. Tu auras ce poil soyeux, brillant, doux, parfumé, le même exactement. Tu auras ces mêmes pattes fragiles, habiles, si expressivement amicales. Tu auras ce beau museau gris, ces yeux délicatement distants, pudiques, ces oreilles si douces, si expressives elles aussi, avec lesquelles tu savais jouer pour me faire entendre tes questions, tes doutes, ta confiance. Et surtout, tu auras encore cette odeur, ces odeurs, ces parfums que j'aimais tant, qui sont le plus beau langage qui soit, le plus efficace, le plus précis, celui de l'amour, car un être qui fait en sorte de toujours être parfumé pour celui qu'il aime est le plus précieux viatique pour l'Infini. 

Je te vois, tu fais des pas gigantesques, très lents, tu entres dans un monde solennel qui t'ouvre ses portes avec respect et amour. Tu ne souffres plus, et ce que tu vois est une grande merveille dont personne ici-bas n'a idée. Tu es accueillie, tu es bénie, cette demeure est incommensurablement plus confortable et luxueuse que celle que tu as partagée avec moi ces neuf années ; mais je sais que mon pauvre logis, mon pauvre amour, mes pauvres soins resteront gravés dans ton cœur, que tu ne m'oublieras pas, malgré le bonheur infini qui t'est maintenant offert. Je sais que tu attendras patiemment que je te rejoigne, et que nous seront bientôt réunis, par-delà la mort, qui n'est qu'un instant froid, infiniment bref, dans une éternité d'amour. 

Il faut que j'aille ajouter un peu de terre sur la tombe par laquelle tu as échappé au monde dans lequel je suis prisonnier, pour l'instant…