samedi 28 décembre 2013

'Round Midnight


C'est un carré noir de dix centimètres de côté. Gris foncé, plutôt que noir. C'est de l'ardoise. J'entends Mood, de Miles Davis. Je passe de la peinture rouge sur le carré noir. Un rouge couleur de sang. J'entends Wayne Shorter, et la basse de Ron Carter. Je me demande. Je l'aime. Puis : je l'aimais. Non, je l'aime. Je l'aime toujours, mais elle est morte. J'entends le piano d'Herbie Hancock. Les balais de Tony Williams, la basse de Ron Carter. Peut-on aimer les morts ? Que signifie aimer une morte ? À nouveau, la trompette bouchée et le sax. Souffle… Quelques notes, comme des virgules sur une page, des virgules sans texte. 

Les accords du piano, des couleurs, un peu au hasard. Ne pas savoir. Du rouge sur du noir. Tu es morte et je t'aime. C'est comme écouter une musique sans notes, sans sons, une musique silencieuse. Ça n'a aucun sens, d'aimer un mort. L'amour est pour les vivants. Quand on aime un mort, on aime ce qu'il fut, ce qu'il a été, ce qu'il était, on aime aimer ce qu'on a aimé, sans doute qu'on aime soi-même aimant, soi-même ayant aimé celui-là, celle-là. Mais je veux pourtant continuer à l'aimer. Je ne veux pas aimer encore, mais je veux l'aimer, elle, encore, alors que je ne veux plus aimer. Je me retrouve au-dessus du vide, dans le vide, l'attraction terrestre a cessé de me retenir, les lois, quelles qu'elles soient, sont impuissantes à me faire appartenir à ce monde-ci, qui n'est plus le mien. Je l'ai aimé, ce monde, mais je ne veux plus l'aimer. Ron Carter joue faux. Tony Williams continue, il s'éloigne sans se retourner, il avance dans le vide, calmement, sommairement, un pas après l'autre. 

On voit ses pas dans le noir, mais les empreintes s'effacent presqu'aussi vite qu'elles se forment. Rien ne tient. Rien n'adhère. Le rouge, le noir, le son, le froid, le silence, le souffle, rien de tout cela n'a d'effet sur le vide, rien ne prend, rien ne reste. Ce sont des débris qui nous frôlent. On ne les entend pas venir, on ne les entend pas partir. Je suis seul dans le noir. Mes yeux ne voient rien. Je sais que tu es partie dans cette direction, c'est tout ce que je sais. Je vais au piano, je joue un sol dièse, je tiens la note, le son s'efface petit à petit, il n'en reste rien, je lâche la touche. Je ferme les yeux. Il fait froid. Je sens mes muscles, ils me tiennent debout, sans raison.

Les derniers temps, dans la voiture, nous écoutions sans cesse 'Round Midnight. Tu avançais ta tête près de la mienne, comme pour mieux entendre, et tu regardais la route. On regardait la route, tous les deux, sans parler, en écoutant la musique. Parfois tu regardais sur le côté, puis tu revenais dans l'axe. La route. Le chemin. Cette route, toujours cette route, dans la nuit. Tous les deux, en voiture. Sans paroles. Maintenant, tu es morte. Je suis seul dans la voiture et je continue à écouter 'Round Midnight. Il n'y a personne sur le siège arrière. Le silence a changé, la musique a changé. Moi je suis toujours là, sans toi, et avec toi, et je continue à t'aimer, j'écoute la musique et je me demande si tout cela a un sens, et où je vais, seul sur la même route, la nuit. Il n'y a personne sur la route. Je continue à conduire de la même manière, comme quand tu étais là. Je me sens frôlé par les débris de la vie mais rien ne me blesse, j'ai les yeux ouverts mais je ne vois rien, je suis dans la nuit mais je vois du rouge, un liquide épais et fade, que je sens partout autour de moi. 

Je vis faux. Un souffle après l'autre, sans raison. Qui êtes-vous, vous, les morts ? Êtes-vous les mêmes ? Êtes-vous seulement ailleurs, ou êtes-vous autres ? Est-ce la mort transforme ce qu'elle touche ? Ou bien est-ce qu'elle conserve à jamais ce qui fut ? Tu m'as aimé, quand tu étais vivante, mais m'aimes-tu maintenant que tu es morte ? Comment savoir ? Si la mort ouvre les yeux, alors il est impossible que tu continues à m'aimer. On ne peut pas aimer un homme, cette chose si misérable, c'est impossible à moins d'avoir les yeux grands fermés. Tu es morte avec les yeux ouverts. Je n'ai pas cru devoir te les fermer. Restant vivant, je savais que je ne savais rien, et que tout le savoir était de ton côté. Tout le savoir, toute la connaissance est partie avec toi, dans la nuit, où je ne sais pas voir, où je ne vois que du noir et du rouge, où tout se mélange, où rien n'a de sens, où même le chagrin perd tout sens, où je ne suis plus tenu par rien, à rien, où le tout du monde m'entre dans la gueule comme on étouffe une poupée qui n'a jamais respiré, qui ne sait pas ce que c'est que de respirer. 

J'ai pris ma place dans la file. On avance. Personne ne sait où on va. Il fait nuit. C'est bientôt mon tour. Ce sera bientôt fini. On se tient sur un petit carré noir, sans bouger, c'est notre place. Plus tard il n'y aura rien qu'un peu de rouge qui deviendra vite noir. D'autres viendront. Et ce sera exactement la même chose. On ne tient pas tous sur un petit carré noir de dix centimètres de côté, c'est impossible, même au milieu de la nuit.