mardi 10 décembre 2013

Seuil


Je suis en haut, j'ai mis sur le tourne-disque l'allegretto de la Septième, par Kleiber. Immédiatement tu es là, tu avances vers moi, avec une présence indiscutable, à la fois tranquille et impérieuse. C'est une largeur d'être qui pourrait presque effrayer. Il est six heures du matin, il fait nuit, il fait froid. Un dactyle, un spondée, pas de pathos, pas d'exagération. Un chant sublime, il me faut toujours revenir à lui, quand je veux affronter la vérité. Ni trop, ni pas assez. C'est le frère qui m'a toujours manqué. Tout le romantisme qui est venu après a masqué cette évidence. Beethoven n'est pas le dadais humaniste qui braille son hymne à la joie dans un porte-voix en plastique… Un chant sublime, bien sûr, mais surtout une construction parfaite. Apothéose du classicisme, noblesse impeccable de la marche, le timbre est ici plein sans ostentation, jamais forcé, et les tonalités de la mineur et la majeur permettent de creuser la nuit, comme l'annonce l'accord de quarte et sixte qui ouvre et clôt le mouvement. 

Quand j'écoute cette musique, j'essaie de ne pas la connaître, je suis là, à la création, quand on rejoue l'allegretto deux fois de suite. C'est inouï, Beethoven, au sens propre. 

Marche funèbre ? Oui, sans doute. Mais c'est surtout une marche

J'ai planté quatre grands piquets de bois à chaque coin de ta tombe. Je ne sais pas pourquoi. Je voudrais que cette place soit à la fois visible et invisible, marquée et intacte. Je voudrais en faire une sorte de sas. Une porte. Un seuil. J'aurai la clef. Je pourrai te rejoindre. Sans prévenir. 

Marcher. De bon matin, comme chantait ma mère en me tenant par la main, entrer dans l'infini. On marchera côte à côte, sans parler. Sans avoir peur.