samedi 14 décembre 2013

Six heures et demie du soir


C'est l'heure. C'était l'heure. Une demi-heure avant le dîner — elle avait un instinct sûr et précis —, Luna venait me chercher, où que je sois, pour me rappeler, au cas où je l'aurais oublié, qu'il allait être l'heure de lui donner à manger. D'abord simplement du regard, puis en me donnant des coups de museau sur les mains, puis en "parlant", puis, si je tardais encore un peu à me lever, en se couchant à mes pieds, l'oreille en alerte, réagissant au moindre des mes mouvements. Si je dépassais vraiment trop l'horaire, une demi-heure, trois quarts d'heure, elle pouvait en venir aux aboiements, mais des aboiements presque formels.

Six heures et demie du soir, l'heure la plus précieuse de la journée. La seule réellement importante, incontournable, inoubliable. Et, justement, la question est bien là : et si j'allais l'oublier, cette heure sacrée, et si j'allais oublier de nourrir Luna ? Je n'ai jamais oublié. Mais je me mettais à sa place. On confie sa vie à quelqu'un, on dépend entièrement de lui pour se nourrir. C'est la raison pour laquelle cette heure-là était vraiment sacrée. C'est le moment du pacte réalisé : je lui donne ma vie, il me donne à manger. C'est concret, c'est sérieux, on ne plaisante pas avec ça. Et je l'avais très bien compris. C'est pourquoi le dîner de Luna avait lieu avant le mien. Afin qu'elle comprenne que je donnai de l'importance à ce moment, que je ne la faisais pas passer après moi.

C'est donc la fin de l'après-midi. La longue après-midi durant laquelle on fait la sieste, on sort, on travaille, on va au jardin, on change de place, dans la maison, hors de la maison, on va au soleil, à l'ombre, on court un peu en aboyant avec les huit chiens de Catherine, le long des romarins. On monte au studio, ou dans la chambre, ou dans le bureau, ou sur le balcon, on redescend au jardin, on rentre se mettre à l'ombre au salon, voire dans l'entrée où il fait plus frais, sur le carrelage, puis sous le piano, pour le confort du tapis et la tranquillité. On va se coucher le long du portail, près des rosiers, sous la fenêtre de la cuisine, au nord, on se tient, droite sentinelle au coin sud-est surveillant le jardin de Catherine et le ciel qui change. On remonte se poster sur le balcon, d'où l'on peut voir la route, et le sud et le nord. Je t'entends redescendre précipitamment les escaliers, sortir par la porte fenêtre, il se passe quelque chose…

Le fond du langage humain vient du sacrifice animal. Ce qu'on comprend, quand on vit suffisamment longtemps avec un animal qu'on aime, est qu'il s'agit d'une initiation. Un homme suffisamment attentif devient conscient, autrement conscient, une autre conscience vient se greffer à la sienne, il n'a plus seulement deux yeux, deux oreilles, deux narines, il n'a plus seulement le sentiment du temps qui l'habite ordinairement et ses mains ne prennent plus les choses tout à fait comme à l'habitude. La bête, dans ce silence qui est une manière de sacrifice, donne à l'humain un peu de son appréhension du monde, lui donne à entendre une autre forme de langage, et cette dimension s'ajoute, jour après jour, petit à petit, à celle que connaît et pratique l'homme ordinaire. Le langage humain vient du cri — étouffé, muet — de l'animal. Sacrifice de la parole en échange de quoi il a la bonté. L'homme parle et apprend à rebours la bonté de la bête (ce qui ne veut pas dire qu'il la pratique), quand il accepte de s'augmenter de ce mystère. 

Pour l'instant, la main n'a rien perdu : je peux mouvoir l'index et le majeur et ressentir encore le dénivelé de ton museau, le petit creux, juste au-dessus de la truffe, puis le conduit entre les yeux, où j'appuie un peu plus, car tu aimes ça, puis le delta fauve qui monte aux tempes, et j'ajoute les doigts externes, et je sens cette crête au sommet du crâne, et arrivé là j'emploie toute la paume, pour aller avec toute la main jusqu'aux oreilles, que je flatte du pouce et de l'index, en éprouvant la douceur de velours et la consistance de volve de champignon. Arrivé là, je ne peux résister à employer l'autre main, que je creuse en une souple enveloppe avec laquelle je t'attire à moi, et je finis par déposer un baiser entre tes yeux et sur le bord latéral de ton museau, près de l'extrémité. Tu t'es laissée faire, tu te prêtes à ce rituel, avec calme, sans aucune lassitude, avec ce naturel gracieux dont nous ne sommes pas capables. Je te dis que je t'aime. Ça suffit. J'ajoute parfois que tu es mon ange gardien, je le sais.

C'est l'heure. C'est l'heure, la même, ce soir. Je me lève… et je me rasseois. Personne n'a besoin de moi, personne ne compte sur ma mémoire, personne n'a peur que j'oublie ce moment. Je peux me rasseoir sans qu'il ne se passe rien. Rien du tout. Pas un bruit. Pas un de ces bruits dont l'espoir me fait trembler. Je peux continuer à taper sur ce clavier, à l'infini, sans qu'il ne se passe rien. Les mots s'ajoutent aux mots, c'est tout. L'Initié que je suis ne sait pas quoi faire de son savoir, de son pouvoir. Il est dépositaire de quelque chose qui n'a pas d'objet, il est gros de quelque chose qui n'aura pas la chance de pouvoir mourir un jour. Tu étais inquiète, j'étais inquiet. Cette inquiétude, qui me reste, malgré tout, comme un spectre désœuvré, ne sert plus à rien, elle est en trop. Cette tranquillité du monde autour de moi est insupportable, qui ne répond à rien, qui parle toute seule, comme une pauvre folle.

Tu es en selle dans la nuée et je suis en orbite autour d'un astre éteint.