lundi 6 janvier 2014

Épiphanie


Ça y est. Non seulement on a lassé, mais on commence à faire pitié. Bientôt on passera pour un fou. Pour un pauvre type qu'il vaudrait mieux enfermer, dont il faudrait se débarrasser gentiment, sans faire d'histoires. Il faut passer à autre chose, il faut tourner la page, il faut enchaîner, il faut intéresser le lecteur, il faut qu'il ait envie d'acheter, de consommer, d'entrer avec le sourire dans la chapelle aux emplettes. Il faut faire son deuil, Georges, t'es au courant ? On veut bien faire semblant deux semaines de trouver tes jérémiades profondes, intéressantes, originales, un peu too much mais émouvantes, mais il y a un moment où il faut savoir lâcher l'affaire, tu vois. Les amis commencent à t'écrire en ce sens. Comment disait-il, celui-là, déjà ? Ne laisser que des regrets, ajouter les regrets aux regrets, ne rien mener à son terme, rester cloué sur place par le chagrin, tétanisé par le désespoir, soustraire la vie à la vie, faire cadeau à la mort d'un être qui a renoncé, un impuissant en somme, un mollasson invertébré aux corps caverneux affaissés sur eux-mêmes ? The show must go on même quand la marionnette est à plat, chaque matin un peu plus. Et l'autre qui me parlait d'Eros… Laisse-moi rire !

J'ai reçu un très beau mail d'un ami qui me parle des livres, de ce qui s'écrit et de ce qui ne s'écrit pas vraiment, de ce qui se publie et de ce qui ne se publie que par défaut, et surtout de ce qui se publie pour être publié, uniquement dans ce but. Je ne lui ai pas répondu car je ne suis pas assez intelligent pour trouver des réponses à toutes ces questions, ni même pour les poser correctement. C'est une sorte de frère, mais un frère qui réfléchit, quand moi je ne fais que grogner comme un chien. De plus en plus, je me laisse aller à grogner comme un chien, en me levant, pendant deux ou trois heures. Ce que je désirais si fort est en train d'arriver, mes rêves sont ceux d'un chien, pour autant que je puisse savoir à quoi ça ressemble.

Je ne me torche pas encore avec l'écran de l'ordinateur, mais on sent bien qu'on n'en est plus très loin. On avait peur du ridicule ? Eh bien c'est de l'histoire ancienne. Une fois qu'on l'a atteint, puis dépassé, ce ridicule, on n'y pense même plus, ou plutôt on en est presque fier. Ça c'est fait. Passons au degré suivant. Allez, ça ne devrait pas être si compliqué que ça…

Dans mes journées éveillées, il y a ce seul moment que j'aime : celui où je bois ce café trop chaud, où j'ai l'impression, toujours déçue, que mon cerveau va se remettre à fonctionner comme avant. On y croit, l'espace d'un instant. Le temps que le liquide arrive dans l'estomac, qu'il brûle l'œsophage, on se trouve à peu normal. On fait des projets, des listes, on a une vue projective de heures à venir. Il est agréable d'imaginer la vie comme une suite d'heures qui s'enchaînent les unes aux autres, dans laquelle chacune de ces heures produit la suivante, naturellement, sans douleur, et avec une logique vieille comme le monde. Mais on sait aussitôt que ce n'est pas la réalité, que ce n'est pas comme ça que les choses se passent, dans une vie réelle. On constate aussitôt que le temps se précipite, tombe en poudre, en cristaux, en poussière, à peine cette tasse de café avalée, et que les heures brûlantes commencent leur ballet infernal, comme chaque jour, qu'elles ne nous laissent aucun répit, qu'elles échappent radicalement à toute tentative d'explication, de classement, et même de description.

Les somnifères ne me font plus dormir. C'est comme si j'avais appris à mentir au Polygraphe. La seule chose qui me fait dormir, toujours à contretemps, c'est le besoin de rêver, c'est le plaisir toujours intact du rêve, de ces rêves qui me ramènent à ma vraie vie, celle qui s'est enfuie le 30 novembre 2013 à midi.

Le 6 janvier, c'est l'Épiphanie, l'Enfant engendré rencontre le monde, le monde qui converge vers lui. Mais le monde converge vers un trou, une absence, une place vide, une tombe vide. Ils accourent, pour voir, pour savoir, pour con-naître et pour avoir la possibilité un jour de re-naître. Quand j'étais enfant, nous allions nous baigner dans les eaux glacées du Chéran. Que le Christ bénisse la demeure. La lumière est censée revenir après la nuit, la chaleur après le froid.

à O. L.