lundi 20 janvier 2014

La Vie en rose


Hegel ou la vie en rose, c'est le titre d'un petit livre, lu il y a plus de vingt ans et retrouvé il y a peu par hasard, qui m'avait beaucoup réjoui à l'époque. Et je pense à Carine et Michel, belges comme l'auteur, Michel en pyjama devant la télé, et Carine, une des plus belles femmes que j'ai jamais rencontrées. Leurs chiens, leur salle de bains. Abbado est mort ce matin, à huit heures et demie. Cette nuit j'ai regardé un documentaire sur les baleines qui font cinq milles kilomètres pour aller se nourrir de krill, une sorte de crevette qui prolifère dans la mer de Béring, au nord des îles Aléoutiennes. Je revois Abbado, en 2000, les joues creusées, les yeux enfoncés dans leurs orbites, dirigeant le requiem de Verdi, comme un squelette de papier froissé se consumant sous nos yeux. Ces êtres là cachent bien leur jeu. Crucifiés silencieux, dont la fièvre intense ne se dit pas ailleurs que dans leur art. De plus, pour lui, l'esprit du monde EST un sujet. Pourquoi est-ce si important ? Important ? Quand je vois l'œil de ces baleines, je comprends. Ce n'est pas "joli", une baleine. Moi qui suis toujours, toujours, toujours insatisfait, bourré de remords, de regrets, d'amertume, de désespoir car je n'ai pas su voir — voir au bon moment, c'est-à-dire au présent — ce qui était important, essentiel, de voir ce que je devais voir et non pas ce que je voulais voir, pour une fois, merci Mon Dieu, tu m'as ouvert les yeux au présent, sur ce qui était là, sur ce qui était important, et je n'ai pas attendu que ce soit absent, hors de ma vue, pour le voir. La vie en rose. La mer, les îles Aléoutiennes, les orques qui se préparent au festin, la couche de graisse sur le corps des baleinaux, les oiseaux par milliers, par millions, le bruit, la vie, le monde, le monde qui bruit, ailleurs que dans la cité. Bon, calmons-nous. Les grandes orques, en formation de bataille. Je ne supporte pas la voix d'Alex Duthil, avec ses montées dans l'aigu. « Il faut aimer les gens. » comme on entend souvent dire. Et si l'on ne prend pas garde, on finit par croire que c'est obligatoire. « Il a démocratisé l'orchestre », apprend-on ce soir. On va donc devoir se souvenir d'Abbado parce qu'il aura démocratisé l'orchestre et qu'il était de gauche. Intéressant, n'est-ce pas ? Les baleines sont-elles de gauche ? Ont-elles démocratisé l'accès au krill, à moins que ce ne soit le tourisme de masse ? Un regard échangé depuis deux rames de métro qui se croisent en sens inverse. Aimez-vous Claudio Abbado ? Le chef de gauche qui a démocratisé le tourisme de masse ? Ah oui alors ! Moi j'aime les gens. C'est curieux, mais j'avais l'impression que je ne pourrais plus jamais lui parler si elle ne voyait pas elle aussi les baleinaux sur le dos de leur mère, qui tentent ainsi de les protéger des orques. 500 litres de lait par jour, quand-même, hein ! « Qu'est-ce qu'on s'emmerde ! » De plus en plus, on se demande avec qui on va bien pouvoir parler, et de quoi. Et le massage tantrique, vous en pensez quoi ? Voilà, au moins je n'aurai pas raté ça. Avec elle, tout était parfait, du soir au matin et du matin au soir. Dès la deuxième semaine, j'ai su que c'était important, capital, essentiel. La vie est irratrappable. On peut tout me reprocher. Pas ça. Ce matin là, j'ai cru qu'elle était partie, alors je prenais mon temps dans la salle de bains, quand je l'ai entendue frapper timidement : « Jérôme, je vais être en retard… » Leurs chiens se mettaient la tête sous les couvertures, on voyait seulement leurs derrières qui dépassaient. C'est compliqué, une belle femme. Y a pas de raisons que ça s'arrête…