jeudi 23 janvier 2014

Si…


Que faut-il faire ? Que doit-on faire ? Je ne sais pas. Je n'ai jamais su et je ne saurai jamais. À chaque tournant de ma vie cette question sans réponse revient comme un coin inlassablement enfoncé dans ma conscience. Je me demande comment elle fait pour être encore là, si elle le fut jamais. 

On sent comme des tiraillements, comme de petites fractures qui s'ouvrent, insignifiantes… Mais on sait bien qu'elles vont s'agrandir, qu'elles vont s'étendre. Non ! C'est impossible, c'est intolérable. On ne le veut pas. 

Je ne veux pas te laisser partir. Il est impensable que tu me laisses. Et d'ailleurs, est-ce toi, est-ce moi ? Quelle est cette chose qui s'interpose entre nous ? Le temps ? Mais le temps n'existe pas. Ce n'est qu'une excuse, un prétexte ! Un faux semblant. 

Mais c'est comme de l'eau. De l'eau qui, à la longue, creuse la pierre la plus dure, la plus irréprochable. La mieux tenue. D'un côté, le front du refus. De l'autre côté se tiennent ceux qui vous exhortent à accepter. L'acceptation serait la sagesse. D'un côté les intelligents, les esprits forts, ceux qui connaissent la vie. De l'autre ceux qui s'agrippent, qui s'arcboutent, qui se raidissent. Non, non et non ! Ceux-là ont besoin de dire trois fois non, alors que ceux du camp d'en face, leur oui est unique et suffisant, et leur procure bien-être, joie, félicité, allégresse, paix, sérénité. 

Comme je vous hais ! Comme je hais ceux qui ont raison d'acquiescer. Et plus généralement ceux qui ont raison. 

Je connais les Ballades opus 10 de Brahms sans doute mieux qu'aucune autre œuvre de piano. Je les ai tellement jouées, lues, écoutées, que je finis par penser que c'est moi qui les ai composées, et je finirai sans doute au fin fond d'un asile d'aliénés, apostrophant en vain ceux que je croiserai pour leur démontrer qu'elles sont de moi. Les flammes de l'Enfer ont la particularité de brûler sans éclairer. 

Le deuil brûle sans éclairer. Plus la flamme diminue plus elle est douloureuse. Si jamais elle s'éteint, ô Mon Dieu, que reste-t-il, hormis l'affreux rire de l'idiot ? Il y a, dans la quatrième de ces ballades, ce passage inouï* où les mains du pianiste sont plongées dans la matière sonore, qu'elles remuent lentement (comme à l'aveugle) comme une pâte épaisse dont il est impossible de s'échapper, qui vous retient en son sein, vous happe, vous étouffe. Je parle de ce moment où la mélodie semble entrer en elle-même, chanter sans ouvrir la bouche, parce qu'ouvrir la bouche pour chanter, ou respirer, serait du même coup mourir noyé. Et l'on s'enfonce au plus profond de l'onde, dans ses entrelacs de croches et triolets, comme en une agonie longue et silencieuse qui défie la parole humaine. On peut rester longtemps sur le seuil… 

Que dois-je faire ? Renoncer, renoncer à renoncer, renoncer à renoncer à renoncer…? Que faire de tout ce temps ? L'utiliser, en faire quelque chose serait atroce, indigne, et surtout, plus que tout, laid. Mais n'en rien faire est idiot, confine et conduit à la folie. Il faut et à la fois il ne faut pas. 

Tant qu'à être brûlé, autant être éclairé, ainsi pensent les humains qui ne sont pas idiots et qui ont le soleil pour paradigme indépassable. Il faut un profit, il faut un but à la consumation. Il faut consommer la vie et ceux qui s'offrent à nous, c'est notre destin. On ne peut aimer sans sacrifier. Tu me donnes ta vie et je la prends. Mais de ce plus en moi, que faire ? Ce soleil froid dont la brûlure mord silencieusement les chairs dont je n'ai plus le souvenir, qui échappe à la loi de l'échange universelle, comment ne pas le reconnaître et le bénir ? Spirale radicale qui s'enfonce dans la nuit de la vibration et que j'entends dans cette quatrième ballade… Si grave… La plus belle note du piano. Le si du seuil et du deuil… Œil de la nuit, sans paupière, sans espoir… Le si de l'inconnaissable… 

Tu grognes doucement. En moi je t'entends grogner. Je me lève le matin et ça grogne dans ma poitrine. La terre respire, rien ne bouge, il y a un peu de soleil. Très peu de choses. Le temps, je le sens, s'interpose entre moi et la réalité, comme un récit dont on ne veut pas entendre la chute. Laisse-moi te traverser, toi qui n'existes pas, laisse-moi passer. Revenir au ré mineur d'"Edward" que je te joue. Tu es sur le canapé, tu me regardes. Tu ne t'étonnes même pas de ce passage où le piano va presque jusqu'à la saturation. Tu reposes la tête sur tes pattes mais tu continues à me regarder. Toute cette musique que nous avons écoutée ensemble !

Toi, tu ne partirais pas. Il faut que la force qui t'entraîne soit incommensurable, comme ces noirs qui absorbent tout, qui boivent la lumière, corbeaux sans relief des songes qui absorbent aussi le son, en plus d'annuler tout amour et toute consolation. Cruauté qui s'ignore, tu es assise près de moi, sans mot dire, sans un geste, et tu arraches de moi les heures qui ont existé, par la seule force des heures nouvelles. Malédiction : le temps abolit le temps. Le chemin s'efface en se parcourant lui-même à nouveau. Comme en rêve, la vie et la mort sont des moments interchangeables. Le tu et le je aussi. Ré mineur ? Ré majeur ? Si mineur ? Si majeur ? Le noir et le blanc, le noir + et le blanc -, le blanc + et le noir -. Et le rouge au centre, mais invisible. Et le hoquet sourd du monde qui s'éteint. Qui passe…

Je remue encore. Je remue la pâte sonore. Je tends l'oreille. Je ne demande pas grand-chose. Deux notes, qui émergent du fond, un grognement sourd, le son des griffes sur le carrelage, celui du bond sur le lit, celui de l'osier qui craque quand tu bouges… Que faut-il faire ?


(*) le piu lento en 6/4