lundi 13 janvier 2014

Vers Minuit



Tu te retournes vers moi, tu te retournes sur moi. Tes deux yeux m'attrapent ; nous n'avons sans doute pas assez écouté Schubert tous les deux. Je repose le téléphone. Là où tu te trouves je ne peux pas te joindre. C'est en moi que tu es. Comment communique-t-on avec celui qui est à l'intérieur de nous ?

J'étais couché sur le côté droit. Il devait être une heure du matin. Je me suis senti bien tout à coup. Très bien. Je suis entré dans un bien-être étrange, qui m'a surpris. J'avais un peu mal à l'épaule mais ça n'avait aucune importance. Je suis resté sans bouger, attentif, silencieux, quelques longues secondes ; et j'ai senti que tu entrais en moi, que mon corps devenait ta demeure, et qu'il en serait ainsi pour toujours. Ton être a grandi jusqu'à épouser les formes de mon être, comme un chat emplit la boîte en carton dans laquelle il a trouvé le meilleur endroit pour dormir ; il prend toute la place. Il sait, tu sais, et j'ai su moi aussi, en ce creux profond de la nuit, qu'on ne se quitterait plus jamais. 

Il y a des moments comme ça, dans la vie, où la mort et son contraire s'équilibrent, et presque s'annulent. Il m'aura fallu cinquante ans pour rencontrer celle qui allait donner cette dimension (supplémentaire ?) à mon existence, et celle-ci fut un chien. Pas un homme craint, pas une femme aimée, pas un maître respecté, pas un artiste admiré, non, une bête, un pauvre chien abandonné, une pauvre chienne dont le premier maître était mort d'une overdose, un de ces animaux qu'on voit dans les chenils de la SPA, une de ces bêtes qu'on offre à un enfant, comme un jouet, avant de l'abandonner sur le bord d'une route quand quelques mois plus tard celui-ci s'en est lassé. Pas un chien de race qu'on admire, sur lequel on se retourne, qu'on paie cher, qu'on est fier d'offrir, non, un chien parmi tant d'autres, ni "rigolo", ni exceptionnel, ni "craquant", ni original, non, juste un chien, quatre pattes, un museau, du poil, des dents, ni énorme ni minuscule, un chien c'est tout.

Les derniers temps, quand nous étions tous les deux en voiture, nous écoutions en boucle le 'Round Midnight de Jarrett, dans son disque en trio, Whisper Not. J'aimais tellement cette intimité, quand nous roulions tous les deux, la nuit, enfermés dans notre capsule spatiale, toi, moi, et cette musique magnifique, que nous connaissions par cœur. Il creuse le temps, il ne joue pas la mélodie, il la suit, il la précède, lui creuse des galeries, dans le temps, pour lui permettre de se dire elle-même. Le moins de notes possible, le moins de bruit possible, le moins de présence possible, il la laisse aller, elle se déploie, elle sinue, lente, au creux de ces accords qui lui font place… Il est toujours en retard, ou en avance, il nettoie le sol là où elle va poser ses pas, il laisse le rideau retomber derrière elle, sans se faire remarquer, sans rien brusquer, il l'accompagne, ensemble ils traversent les pièces de cette demeure somptueuse, il l'écoute chuchoter, se parler à elle-même, retomber sur ses pieds, raconter son histoire, calmement, sans aucune hystérie, sans extrapolations, sans démonstrations, sans qu'elle sollicite l'écouteur, le comparse, celui qu'elle a choisi pour entendre ce qui ne peut se dire qu'à minuit, en tête à tête. Elle parle, il écoute. C'est tout. Il faut être un musicien de génie pour réussir ça. C'est ce qu'il est.

On a dû entendre ça soixante fois, quatre-vingts fois, tous les deux, sans qu'une parole soit prononcée dans la voiture. Tu regardais la route, parfois tu tournais ta tête vers moi, parfois tu plongeais ton museau dans le col de ma veste, nous observions tous les deux la nuit que nous traversions. Je savais, moi, que bientôt ces moments seraient devenus douloureux, insupportables, presque. Il était pourtant hors de question de les éviter, de faire qu'ils ne deviennent pas ces moments qui allaient retourner leur violence et leur douceur contre moi, quand tu ne serais plus là, quand je serai seul dans la voiture. On n'est pas du genre à éviter la douleur par peur de souffrir. Tout se paie, un jour ou l'autre. Tout. Le bonheur, le malheur, la douceur, la joie, tout finit par une cruauté sans nom, indicible, incompréhensible ; surtout la douceur

Je n'ai pas ouvert les volets aujourd'hui. Je suis resté dans le noir. J'ai écouté Schubert par Richter. J'ai bu du café, je n'ai rien mangé. Maintenant, je mets 'Round Midnight sur le tourne-disques. Pas de paroles. DeJohnette qui n'avance pas, qui a l'air de rester sur place, jouant des rythmes insensés, qui ne vont nulle part, qui n'aident pas les deux autres. Débrouillez-vous avec ça, avec cette poussière que je soulève. 'Round Midnight, tout le monde croit savoir de quoi il est question, non ? Tout le monde l'a joué, tout le monde l'a écouté… Les courbes douces des tierces, comme le creux d'une main, on escalade le mur, on ne peut pas revenir en arrière, c'est la vie, on avance dans le noir, on ne sait pas pourquoi. 

Tout à coup, ça y est, on s'aperçoit qu'on n'est plus dans le monde, le cordon qui nous reliait au vaisseau-mère est rompu. Tout est très calme. La Paix. J'entends encore cette musique, mais elle est à l'intérieur de moi. Avec toi. Avec toi et moi. On se défait, comme un arpège qui s'ouvre sur la nuit. Enfin. Enfin minuit !