dimanche 23 février 2014

Communauté merveilleuse


D'abord ils sont. Ensuite seulement ils sont grands, petits, à fourrure, inquiétants, aimables, féroces, sauvages, domestiques, familiers, étranges, repoussants, élégants… On peut les aimer, on peut les détester, on peut se sentir en bonne compagnie, près d'eux, on peut avoir envie de les fuir, on peut les ignorer ou leur parler, les mépriser ou les idolâtrer, les soigner ou les torturer, on peut se servir d'eux comme d'un faire-valoir pour l'espèce humaine, on peut retrouver en eux la trace d'un paradis perdu. On peut les manger. Mais d'abord ils sont. Ils étaient là avant nous et sans doute seront-ils là après nous. Mais d'abord ils sont

D'abord tu as été. Et tu es encore. Et tu seras encore quand je te rejoindrai dans la terre. 

C'est-à-dire, tu vois, qu'on croit que la sexualité possède un primat sur tout le reste. On s'en vante, on s'en habille, de la sexualité, on s'en gargarise. Ça tient chaud à l'égo, depuis qu'elle s'est détachée du cercle de la perpétuation. On a mis son trait propre sur la figure. On a signé. Je est passé par là, il a payé son tribut à la mort, même si c'est virtuellement, ou symboliquement.

Sur le tard, on se prend à douter. Les roses, par bouquets, sont fanées depuis longtemps, oubliées, signes un peu ridicules d'une civilisation arrêtée dans son élan. A-t-on des regrets ? Oh oui, on en a ! D'elles, on ne peut pas vraiment dire : d'abord elles sont. Parce qu'elles ont toutes, sans exception, été ceci ou cela, ceci et cela. Elles n'ont pas ménagé leur acharnement à le prouver, jusqu'à la caricature. Elles se sont tenues près de nous en nous faisant croire que nous étions choisis, chéris, alors qu'elles ne cherchaient qu'à diluer leur effroi de ne pas être. 

Mais toi, quand tu es entrée dans ma vie, j'aurais dû sous tes pas disposer des pétales de roses… et je le dois encore. Quel mystère ! Quel charme ! Quelle vérité ! Quelle présence réelle, quelle absence profonde et souveraine, aussi, dans cette présence sans preuves et sans démonstrations ! Ton absence de mots a redonné aux phrases leur valeur initiale : elles n'apparaissent que pour disparaître dans le silence. Confronté à ton rythme intérieur, le monologue obscur qui fait obstacle aux mondes, en moi, s'est un peu rétréci, me permettant d'entendre, pianissimo, en-deçà et au-delà de la mince avancée de sens qui nous est familière, et comme à travers lui, la sonorité à la fois limpide et majestueuse de l'Invisible.

Assise au coin de la maison, dressée, comme adossée à l'infini, le regard à la fois placide et sérieux, tournée vers ce que je ne peux voir, tu m'offres, non pas la paix du monde, mais sa vibration alentie, qui est comme le signe enfin déchiffré de la totalité harmonieuse. La Nature, on ne sait pas ce que c'est, elle nous dépasse tellement de toute part, et tu m'as permis, sans violence, sans discours, sans frayeur, d'y retrouver un chemin oublié de mon corps, qui, malgré son infinie maladresse, a pu voir par la même fenêtre que toi, durant le temps d'un clignement d'yeux. Un instant — mais il n'aura pas de fin — nous avons habité, toi et moi, moi par toi, cette merveille offerte et inconnue qu'est le monde sensible.