dimanche 2 mars 2014

Le point d'arrêt


En y réfléchissant, il y avait bien une conversation à interrompre, qui est celle que j'avais avec moi-même en cet instant, et Luna a saisi le moment juste pour mettre un point d'orgue à celle-là. C'est un peu comme les interruptions de séances avec un lacanien… Mon esprit a donc pris une autre route et je suis ici pour en témoigner. Il va de soi que si elle n'avait pas pris cette initiative je ne serais pas en train d'écrire ce que j'écris à l'instant. On pourrait donc penser qu'elle voulait que je relate ce non-fait, ce qui en somme revient à une autre forme de conversation, une conversation ajournée, une conversation qui laisse des traces, alors que l'autre conversation, si je l'avais poursuivie, se serait perdue dans les vapeurs du soir. 

(Je me demande si l'histoire que je suis en train de raconter est une histoire d'attention ou une histoire d'intention. Le point d'orgue est-il là pour forcer l'attention ou pour indiquer une intention ? Le point d'orgue est une interruption momentané du flux musical, mais sa fonction est-elle de renforcer ce qu'on vient d'entendre (en nous laissant le temps de l'assimiler), d'indiquer ce qui va venir, de nous préparer à l'entendre en "nettoyant" l'oreille de ce qu'elle vient d'absorber, ou bien de suggérer qu'un sens caché et inédit est susceptible de se manifester par la distension soudaine du temps musical qui crée comme une troisième voie, ou une couche supplémentaire, dans la géologie du tissu sonore ?)

En réalité, je crois que Luna a simplement pris la parole. C'est une conversation qu'elle a commencé en s'installant d'autorité sur mes genoux, et que je ne me rappelle plus ce que je j'étais en train de penser à ce moment-là ne signifie pas que sa conversation n'était pas une réponse à mes pensées.

On dit "point d'orgue" quand on parle avec des non-musiciens alors même qu'on est en train de parler d'un "point d'arrêt". Si l'on parlait de point d'arrêt, qui est le terme exact, ils ne comprendraient pas de quoi on parle. Un "point d'arrêt", musicalement parlant, ce n'est pas du tout le point final d'une œuvre, ni même d'une partie d'une œuvre, et c'est ce qui rend ce terme impraticable en dehors du champ strictement musical. Un point d'arrêt, dans la musique, c'est un point d'orgue appliqué à un silence. Le point d'orgue, tout le monde comprend ce que ça signifie : c'est cette dilatation temporelle qui met l'accent sur une note, un accord, un point particulier du discours musical, c'est une sorte de loupe. Mais le point d'orgue peut aussi mettre l'accent sur un silence, sur une pause du discours, et dans ce cas-là, il prend le nom de "point d'arrêt". Une pause, par exemple, est censée avoir la valeur d'une ronde, mais si la pause est affectée d'un point d'orgue, elle devient un point d'arrêt, point d'arrêt d'une valeur d'une ronde mais [valeur d'une ronde] augmentée, dilatée, amplifiée, arrêtée. Le point d'arrêt introduit le rubato appliqué au non-joué, au non-dit, puisque l'interprète l'interprète, justement, le fait correspondre à sa respiration, à son rythme intime, ou à la résonance de la salle, ou à l'instinct du moment. Le point d'arrêt peut avoir le sens d'une suspension, d'une exagération, d'une ponctuation déclamée, d'un trouble, d'un trou dans le discours, d'un manque, ou, au contraire, d'un ajout extrinsèque, d'un silence ayant acquis une valeur autonome, qui introduit en creux le corps et le souffle de l'interprète dans le tissu rythmique de l'œuvre. Mais il a surtout la valeur d'un arrêt du tempo. Le tempo cède, sur un point d'arrêt. Le cœur musical (le temps) arrête de battre un instant, cède la place… À quoi ?

Les conversations sont très comparables à la musique. Le couple question-réponse (antécédent-conséquent) est omniprésent dans la musique, surtout depuis la période classique. Les thèmes, les phrases, les motifs, les tonalités, les modes dialoguent entre eux, ça n'arrête jamais, même quand on ne leur demande rien. La musique sans le dialogue, c'est un peu comme d'essayer de ne pas penser, de faire cesser le dialogue intérieur, c'est très difficile, c'est quasi impossible. La musique c'est cette chose qui nous ôte les mots de la bouche. C'est la même chose que l'amour. L'amour aussi ôte les mots de la bouche. À part dire et redire "je t'aime", c'est-à-dire ne rien dire, on ne peut pas dire l'amour. On peut le faire, le défaire, le refaire, le contrefaire, mais pas le dire. L'amour est impossible à dire, à montrer, à filmer, et même sans doute à écouter. Il peut s'entendre mais pas s'écouter.