lundi 10 mars 2014

Sérénade interrompue (ou l'Amour au brusque visage)


Tu étais la seule interlocutrice de ma vie. La seule. Toi partie, il ne reste rien. Rien du tout. Absolument rien. Déjà, en juillet 2003, j'avais connu une interruption de ce genre. C'est affreux, quand les rares avec lesquels on a un dialogue meurent. Avec toi, c'était encore mieux. Tu n'es pas restée longtemps. Et je sais, de manière certaine, qu'il n'y aura plus d'autre interlocuteur. Jamais. Il reste bien sûr la solution de parler tout seul, mais je crois savoir que cette aubaine, pour laquelle j'ai quelques dispositions, se tarit assez vite, quand ce dialogue n'est pas relayé par un autre dialogue, réel celui-là. Ç'avait fait rire, quand j'avais parlé ici-même d'orphelin absolu. Les crétins, quoi qu'on dise, ça les fait rire. Ça ne les intéresse jamais d'écouter, les crétins. Ils savent déjà. La seule occupation du crétin est de tisser du lien, du lien aval, du lien amont, du lien horizontal, du lien vertical (quoi que déjà beaucoup moins), du lien oblique, enfin du lien, n'importe quoi, mais quelque chose qui le relie à un autre crétin. Ne pas rester seul, c'est l'unique obsession, c'est le but caché mais agissant de la vie. Pour ça, tout est bon, absolument tout. La musique, la politique, la bouffe, le tout à l'égout, les safaris, la peinture, le tricot, la pornographie, les courses de F1, les courses à Auchan. Le crétin est doué pour tout, sauf pour rester seul. J'ai fait des progrès, c'est indéniable, mais ça ne suffit pas. 

Ah oui, la littérature ! Laissez-moi rire. Ça n'intéresse personne, absolument personne. Ils mentent tous comme des arracheurs de dents. C'est comme tirer un coup, ça permet de mieux dormir après. Cette nuit j'avais tellement mal au dos que je ne pouvais même pas me lever pour aller pisser. Phrase sans virgule. La ponctuation comme une dose de cocaïne. Parfois comme une colique néphrétique. 

Tout à l'heure, dans le bain, je t'appelais : Allez, viens, pousse la porte, n'aie pas peur, viens. Rien ne s'est produit. T'es sourde ou quoi ? 

L'autre, elle me demande : qu'est-ce tu lis en ce moment ? Et ta sœur ! Je comprends rien à ce qu'elle me raconte. On dirait qu'elle parle avec un oreiller sur la bouche. Mais je comprends que je suis déjà dans un autre monde. La transmission n'est pas excellente ! Qu'est-ce que ça peut te foutre, ce que je lis ? Et d'abord, je ne lis pas, je ne lis jamais. On n'a pas que ça à foutre, quand on est mort.

Mais alors, t'as pissé au lit ?

***

Je suis au lit, encore, je baille à m'en décrocher la mâchoire, comme on dit, et j'entends Luna, je m'entends paraphraser Luna, avec cette montée dans l'aigu si caractéristique qui terminait ses bâillements.

Comment ça se passe, là-bas, de l'autre côté du monde ? Es-tu plus heureuse qu'avec moi — et je le souhaite de tout mon cœur —, sais-tu encore qui je suis, qui tu as été ? Reste-t-il quelque chose du bref passage sur terre, quand on est au-delà, ou bien cette farce est-elle dissipée à jamais ? C'est la question qui me taraude depuis toujours. Il y a là une contradiction gigantesque, dont je m'étonne que peu l'aperçoivent. Prenons un exemple tout simple. Ma mère aimait plus que tout les Roses d'Ispahan, de Fauré, et aimait que nous l'écoutions ensemble, par Michel Dalberto, que nous étions allés écouter en récital à Annecy, et Barbara Hendricks. L'amour de cette mélodie là ne peut pas être séparé de l'amour qu'elle éprouvait pour moi, amour partagé, faut-il l'écrire. Quand la mort survient, nous nous consolons en pensant que ceux qui nous ont quittés restent les mêmes, qu'ils persistent dans leur être, au-delà de la vie. Morts peut-être, mais morts tels que nous les souhaitons. Seulement, si la mort n'est pas la fin de tout, ceux que nous abandonnons au seuil de ce mystère continuent, en toute logique, leur trajectoire (et peut-être leur "vie"), même si elle nous est momentanément cachée. Ils peuvent donc changer. Ils nous ont aimés durant leur vie terrestre, soit, mais qu'est-ce qui nous prouve qu'ils continueront à nous aimer dans la mort ? Si, comme je le crois, ils sont dans la lumière de Dieu et ont hérité de sa sagesse, s'ils lisent en nous comme à livre ouvert, comment pourraient-ils continuer à nous aimer, alors que se sont dissipés les brumes et les mensonges et les bassesses, mais surtout la terrible myopie des humains ? Cela semble impossible. Qui pourrait, en toute conscience, dire de lui-même qu'il est aimable, s'il accepte d'être transpercé de vérité ? Il faudrait être fou — ou complètement innocent, ce qui revient au même. Je l'ai aimée, certes, je les ai aimées, mais est-ce suffisant pour être aimable, pour être digne d'amour ? Certainement pas. Un être omniscient ne peut pas aimer un humain, ou alors il faut supposer qu'il le fait quand-même, malgré ce qu'il sait, ce qu'il voit, il faut admettre qu'il entre dans cet amour là une déraison (ou une raison) supérieure, qu'on ne peut comprendre avec notre conscience humaine. Donc, ma mère morte aimerait toujours les Roses d'Ispahan, de la même manière qu'elle m'aimerait toujours (et ce toujours prend bien sûr un sens particulier, ici). Luna m'aimerait toujours (et peut-être mieux, tant qu'on y est). Moi je les aime toujours, mais on voit que ce toujours n'a pas le même sens, ne peut pas avoir le même sens, malgré que j'en ai. Pourtant, et c'est le paradoxe, mon toujours à moi est très bref ; il a donc peu de chance d'être remis en question (on peut compter sur moi pour que je m'y oppose de toutes mes forces). Le leur, de "toujours", est le vrai toujours, puisque sa durée est infinie, et si l'on part du principe que "la vie" (ou du moins une trajectoire) continue après la mort (mais elle continue autrement), alors cet infini toujours ne peut plus exclure le changement, la transformation, l'impermanence, bien que cette impernanence là se situe dans le lieu-même de l'éternel, ce qui est tout de même une fichue contradiction. La seule manière de résoudre cette contradiction consiste à essayer de penser que le Temps n'est plus, dès qu'on quitte la route humaine, mais c'est une chose dont je me sens tout à fait incapable, du moins pour l'instant. La Mort et la Résurrection, ce n'est pas la fin des temps, mais la fin du Temps, comme l'avait pressenti Olivier Messiaen dans son merveilleux quatuor, sans doute sa plus belle œuvre. La mort serait donc ce seuil qui nous fait sortir du Temps pour entrer dans la Résurrection permanente du non-temps.  Impossible d'être mort si le Temps n'existe plus car c'est le Temps qui tue.

On sait que La Recherche commence et finit par ce mot de "temps". Les écrivains ont toujours été fascinés par ce problème insoluble, ils ont toujours cherché dans cette direction. Vainement. Pas tout à fait vainement peut-être, mais sans jamais réussir à trouver la sortie, le seuil. Ils sont restés enfermés à l'intérieur du problème, qui reste un problème, même paré de toutes les magnificences de l'intelligence et du style, et de la grâce. Seule la musique a la solution, même si elle ne sait pas l'expliciter, même si l'on ne sait pas traduire ce qu'elle nous dit, ou plutôt si ce qu'elle nous "dit" fait partie de ces intraduisibles qui précisément nous sauvent de la malédiction humaine : la parole.

Demain, demain, quand l'Amour 
Au brusque visage
S'abattra comme un vautour
Sur mon cœur sauvage…

(en écoutant l'andante quasi allegretto, deuxième mouvement de la quatrième symphonie en mi bémol majeur d'Anton Bruckner, par les Berliner Philharmoniker, dirigés par Eugen Jochum)