vendredi 7 mars 2014

Shéhérazade (2)


Mais Shéhérazade, kézako, mon Coco ? Ah, ma Cocotte, c'est tout un ensemble, Shéhérazade ! C'est la Voix déployée, c'est le vent dompté, c'est le grand récit chanté, c'est le soleil en pleine nuit sur la mer, c'est la blancheur de ton haleine pendant que je dors, c'est l'unisson miraculeux, c'est la couleur que personne ne voit, c'est la douceur infinie, c'est cette pièce où je suis seul ce matin, à penser à toi, et où mon corps semble indifférent au monde qui l'entoure.

Cette nuit, j'étais dans l'eau, avec un bébé, nu, qui respirait aussi bien sous l'eau qu'hors de l'eau. Nous flottions tous les deux, je le prenais dans mes bras, je le lâchais, rien n'arrivait, qu'une douceur impossible, élastique, translucide, éternelle.

Je vais sans doute mourir sans savoir, sans avoir compris ce qu'était une femme. Je serai passé tout près, pourtant, tout près. Ah, cette flûte, cette couleur qu'on ne peut pas décrire… Son grave si persuasif… 

Ravel, je me rappelle… Ces accords écrits dans le livre. Je cherchais à comprendre la différence entre ses harmonies et celles de Debussy, les accords de neuvième. Papa m'avait offert l'intégrale de son œuvre pour piano par Claude Helffer, un coffret vert. Mon premier disque à moi, je crois bien. J'aimais quand le père prononçait le mot Daphnis et qu'il me parlait des oiseaux. C'était ma hantise, un monde sans oiseaux. On se réveille, un matin, et ils ne sont plus là. 

Cet hiver, deux trous ont été creusés dans le jardin. Une tranchée pour la conduite d'eau, après qu'on a découvert une fuite, et puis le trou rectangulaire de ta tombe, dans l'autre partie du jardin. Tout a été rebouché, on ne voit presque plus rien. Tout est là, cependant, sous nos pieds, dans la terre. Tout continue, mais de l'autre côté du monde. C'est ça, Shéhérazade