dimanche 13 avril 2014

Tous les deux…


Je ne peux pas dire à quel point cette image me bouleverse. À la fois parce qu'elle est d'une tristesse infinie, mais aussi parce que j'envie très fort cette vieille dame. 

C'est pour le chien que mon cœur saigne. Il sait qu'il va la perdre bientôt, son amie, il sait qu'il n'y a pas d'espoir. 

Ils sont tous les deux, réunis. Quelle merveille que de pouvoir dire : « Tous les deux. » Elle a de la chance qu'on lui ait permis ça. Peut-être que le moment n'a duré que trois minutes, mais ils sont là, tous les deux, réunis. 

Quel sérieux, dans cette image ! Quel beau sérieux. Ils n'y sont pour personne. Ça se passe entre eux, et ça suffit. On n'est pas là pour faire joli, pour faire une belle photo. Ils se contrefoutent des regards posés sur eux. Elle ne plaisante pas, il ne plaisante pas. Ils n'ont pas de ces bons mots avant la mort qu'on va pouvoir répéter fièrement après qu'ils seront partis. 

Le chien est déjà inconsolable, il prend ce qu'il peut prendre, il sait que ça va lui être enlevé. Elle est avec lui, c'est tout. On lui doit bien ça. Lui sera livré au bon vouloir de ceux qui restent. Atroce destin. Il va tout perdre. 

Tout ce qu'il peut faire, c'est mettre son museau contre elle. Être là. Il veille. Pas comme les apôtres… Je suis avec toi, qu'il lui dit, à sa vieille amie. Tu vois, c'est moi. Là, je suis . On respire tous les deux, ensemble. 

Depuis, j'imagine qu'elle n'est plus. Peut-être que lui non plus n'est plus. Ce n'est qu'une photographie trouvée sur Internet, ce n'est rien du tout. Mais ils ont été là, tous les deux, ensemble. Je peux le voir, le vérifier. Je ne suis pas avec eux, mais je peux prendre-avec-moi (comprendre) cette image, la prendre en moi, et la garder à l'intérieur. J'y penserai, j'espère, à l'heure de ma mort. 

Peu de temps avant de mourir, Luna avait posé son museau contre mon épaule et nous étions restés longtemps comme ça, sans bouger. L'image inversée. Je sens encore son souffle. Ce silence, ce calme avant le grand saut. Pas de paroles. Rien que cette présence éternelle, immortelle, qui ne pèse pas. Tu savais, bien sûr. Et même moi je savais. On n'a rien dit. On était là, tous les deux, réunis, ensemble, sans bouger. On a pris ce qu'on pouvait prendre. Jusqu'au bout.

Vous êtes beaux, tous les deux. Tellement beaux que je suis un peu jaloux. Mais je vous connais, un peu, et c'est déjà beaucoup.

Je dis qu'on lui doit bien ça, je parle de la vieille dame. Mais peut-être qu'il lui a fallu arracher ces quelques minutes de haute lutte. Quoi, la vieille elle veut mettre le chien dans le lit ? Mais c'est dégueulasse… Elle va continuer à nous gonfler encore longtemps, Mamie, avec ses caprices ? Ils vont encore tout saloper, putain, c'est pas eux qui vont nettoyer la merde, après. Oh, je les ai entendues, ces paroles, je n'invente rien. Tu te fais chier toute une vie, tu donnes tout ce que tu as à des merdeux qui ne sont même pas foutus de te consoler quand tu vas cracher ta Valda, qui ne peuvent même pas comprendre ce que tu leur demandes. Ça aussi, je l'ai vécu, je n'invente rien, je vous dis. Le bourreau de Madame du Barry était moins inhumain que les gentils petits bourgeois d'aujourd'hui, moi je l'affirme. Personne ne m'empêchera de le dire, de tout raconter. Ça va prendre un peu de temps, mais je le raconterai.