jeudi 15 mai 2014

Ici, maintenant et toujours


Dans mon rêve, ce n'était pas vraiment toi, pas vraiment mais quand-même, un peu toi, un peu Salman, un peu Tyson, le chien d'Eulalie, et pas du tout, mais un vieux chien un peu abandonné, malade, dont personne ne s'occupe, sauf pour lui jeter sa pitance une fois par jour, quand on y pense, et de la pitance de mauvaise qualité, la moins chère, j'ai passé ma main sur ton museau, je t'ai gratté un peu le sommet du crâne, tu était heureux qu'on te manifeste un peu d'attention, enfin quelqu'un qui te remarquait, qui te donnait trois secondes de son précieux temps, entre deux conversations passionnantes, inutiles, malveillantes, banales, sociales, sociétales, vivrensemblistes, familiales, amicales, liensocialeuses, merdiques, et ce geste minuscule me reste en travers de la gorge, en travers du geste, en travers, je veux y revenir, y rester, seulement passer ma main sur toi, tu es vivant, tu es vivante, et si je passe ma main sur toi tu restes vivante, et si je parle avec les vivants tu meurs à nouveau, tu meurs encore, tu retombes contre la portière de la voiture, tu souffles trop rapidement, tu urines du sang, tu claques des dents, et je ne peux pas faire deux fois la même erreur, je ne peux pas te laisser repartir seule, sans moi, encore une fois, c'est impossible, tu es revenue me chercher, et j'ai tant attendu ce moment, je suis là, et personne ne me distraira, je suis là, personne ne te jettera de la nourriture empoisonnée, des saucisses avec des lames de rasoir, celui qui fait ça je le tue, personne ne te fera du mal, les larmes du rasoir je lui ferai ravaler, tu es ici chez toi avec moi, et moi je suis chez moi avec toi, dans l'odeur de ta fourrure, quand ta langue mouille mon visage, que j'ai ton souffle près de mon oreille et qu'on écoute la Berceuse de Chopin, tous les deux assis, ici, je retrouve ce sentiment, tu sais, quand on a l'impression de négliger l'essentiel, qu'on se laisse distraire, par conformisme, par lâcheté, par peur, par manque de tonique morale, de résistance, quand les autres nous appuient sur la tête et qu'on se laisse fléchir au lieu de bander ses muscles et de rugir, mais je suis là, je suis encore là, viens près de moi, je vais te caresser le museau, la tête, les flancs, le dos, les pattes et encore la tête, et je ne vais pas arrêter de te parler, pour ne pas entendre ceux qui parlent alentour et qui oublient de te donner à boire et à manger, là-bas, dans la maison de mon enfance, qui s'en foutent pas mal et qui me montrent leurs meubles et leurs gadgets et qui font ce bruit infernal en parlant alors que tu es silencieuse, silencieuse présence éternelle, ici, maintenant et toujours.