lundi 26 mai 2014

Le signe du verso


Tu es morte. C'est irréparable. Tu ne seras pas remplacée. Contrairement à tout ce que la Technique nous promet — en quel honneur — ta mort est définitive. Elle a eu lieu, le 30 novembre 2013, à midi, un samedi, et ne se reproduira pas ni ne se défera. Curieux comme les êtres importants se débrouillent tous pour mourir un samedi matin. Je ne peux pas rembobiner le film ou, si je le peux, d'une certaine façon, je ne peux le faire au-delà de ce moment, qui est une borne infranchissable. Là se trouve un point d'arrêt absolu. Personne, aucun être, ne viendra être, ne viendra se tenir face à moi comme tu le fis. Tu ne mourras pas à nouveau. Le midi de ce samedi de novembre est le kilomètre 0, à partir duquel les chemins en ma vie se sont retournés. — Fini le temps où l'on allait quelque part…

Cependant, sachant tout cela, je sais aussi (et cet "aussi" est infiniment problématique) qu'il existe un temps et un lieu qui sont ouverts, où la mort et la vie ne s'excluent pas comme elles le font pour moi ici-bas.

Tu es morte dans mes bras. J'ai vu tes yeux jusqu'à ce qu'ils ne voient plus, et même au-delà. Nous avons respiré ensemble jusqu'à ton dernier souffle. Ne pouvant aller de l'autre côté avec toi, je me suis arrêté au seuil, effaré de constater que mon souffle continuait, que mes yeux voyaient encore, éblouis par la lumière sombre qui émanait de ton corps quand tu l'as quitté. Je ne pouvais pas te suivre. Tu devais partir seule. Tu as eu peur, sans doute, que je te laisse seule. Ça n'arrivait jamais. Ce n'était jamais arrivé. La mort nous rend à la solitude sans limites. Du moins la mort que nous apercevons d'ici, depuis la vie. Nous ne pouvons voir que la déliaison, nous ne pouvons voir que la rupture, parce que nos yeux ne voient pas plus loin, qu'ils sont clos, enclos, limités, forclos. Dès l'instant où la mort fait sienne le temps d'un être, l'âme de celui-ci rejoint l'envers du temps, « la mer alliée au soleil », le verso.

Avec mes pauvres yeux qui ne voient à peu près rien, j'ai vu ce soir dans la mer des milliers et des milliers de raies, comme une immense armée miroitante, splendeur de tremblement liquide, ailes grand déployées, au vol du soleil, dans ces parages lumineux où la vie semble éternelle, dans le rouge du couchant, immense phrase sans respiration. Savoir où elles allaient, sans nous, vers quoi, aspirées, emportées, précédées d'un amour immortel… Était-ce une seule âme en quête de repos qui nageait vers sa demeure dernière : vous êtes tous là. Vos yeux qui ne voient plus transpercent le monde de leur connaissance : si vous saviez ce que je m'en veux, de ne pas pleurer toute la journée ! Une armada gigantesque et sans mots luit derrière mes paupières, flots de larmes, liquides harmoniques roulant comme des étoiles brûlantes au verso de la page, alors qu'il faudrait rendre grâce à Dieu de la beauté du monde. Nous savons trop, nous savons beaucoup trop. Le savoir a envahi le champ de la connaissance et nous empêche dorénavant d'appréhender le monde. La mesure de toute chose, disait-on jadis… Le savoir humain pouvait encore concevoir le monde, se le représenter, penser-ensemble, comparer. Le sensible pouvait se tenir dans une pensée d'homme, et pouvait se transmettre par la lecture et l'écriture, et l'expérience. Il fallait ignorer beaucoup pour comprendre un peu, et cet équilibre, instable peut-être, nous le partagions avec les bêtes, qui sont en quelque manière le beau modèle de notre rapport au donné. C'était la culture, cet état heureux de partage d'une connaissance modeste qui permettait aux hommes de se comprendre sans avoir besoin de récapituler le savoir à chaque fois qu'ils se rencontraient. Si, lorsque je cherche sur la Toile le texte d'un poème de Karl Lappe, je tombe, sur la page même où il est reproduit, sur un appel à sauver un enfant, je perds autant que je gagne et je suis renvoyé au bruit auquel je voulais échapper en écoutant Schubert. Ce matin, c'est une pétrolette, à trois heures, qui m'a tiré d'un sommeil bienfaisant. Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive pas… Passer au verso de la page, relier ce qui peut l'être, avoir de l'imagination : « L'imagination n'est pas la fantaisie, c'est une faculté quasi divine qui perçoit les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies. » Baudelaire qui « cherche le vide, et le noir, et le nu », cherche comme nous le trou dans les choses et les êtres, le chas, l'huis, le surgissement de l'infini au crépuscule, les paysages comme des fenêtres dans les façades de l'Invisible. À quoi bon faire des phrases qui ne réussissent pas à te trouver dans le puits sans fond du souvenir… Quelle imagination sera capable de te ramener près de moi ?

La douleur de la douleur consiste en cela qu'elle ne peut se dire, et que même si elle le pouvait, l'expression même de cette douleur aggraverait encore la douleur elle-même. C'est à chaque fois la même impasse affreuse. On a mal, on cherche à exprimer cette souffrance, et dès que l'expression se constitue en tant que telle, on voudrait la tuer, l'annuler, la faire disparaître, car on s'aperçoit que c'est encore pire. Pour autant, veut-on apaiser la souffrance ? Bien sûr que non ! Mais que veut-on alors ? Pourquoi dire, pourquoi écrire ? Mais comment ne pas le faire, comment garder la chose à l'intérieur ? Quelle est la différence entre le chagrin, la peine, la souffrance, la douleur ? En allemand, le Lied [chant] répond naturellement au Leid [chagrin], comme si une même réalité pouvait littéralement posséder tour à tour une polarité positive et négative, en inversant seulement deux lettres, à l'intérieur du vocable, comme si ce mot à double direction n'était au fond qu'une intersection vide, un point, qui ne prenait sens qu'à partir d'impulsions contraires le traversant. Le deuil est toujours le lieu d'une double impossibilité : (se) faire et (se) défaire, puis se refaire. Le faire et le défaire, dans ce processus dont tous nous disent sans rire qu'il est un devoir, sont rigoureusement équivalents. Taire est encore dire, et dire est également taire. Chanter et souffrir sont les deux faces du même effroi : l'un ou l'autre est inutile, l'un et l'autre sont désespérants. Deuil / Seuil : On passe mais ça ne passe pas, on ne passe pas, mais ça passe quand-même.

Encore une fois, pourquoi écrire sur le sujet, pourquoi dire qu'on a mal, tout en sachant pertinemment que ça ne sert à rien ? Est-ce seulement parce que durant le court laps de temps imparti à l'écriture on souffre un peu moins ? Je ne le crois pas. Est-ce parce qu'on cherche à com-prendre ce qui se passe et que la seule manière de comprendre qu'on a trouvée est de mettre des mots derrière d'autres mots ? C'est sans doute vrai, mais comprendre quoi ? « Le monde enfin sans lui (…) » Voir le monde sans nos yeux à nous, voilà qui serait réellement instructif. Imaginez-vous le monde, que vous verriez comme si vous n'y apparteniez pas, sans en être partie prenante, avec des yeux qui n'en feraient pas partie, avec un regard qui ne serait pas contaminé par ce monde-ci : un monde vierge de votre propre regard. N'est-ce pas précisément ce que la mort provoque ? Tous les yeux se ferment, les uns après les autres. Pas seulement les yeux de ceux qui meurent, mais aussi les yeux de ceux qui restent, des survivants, dont le regard s'absente, au fur et à mesure que la vie leur retire les êtres en qui ils avaient mis une grande part de leur faculté de voir le monde, de le tenir sous le regard. Le regard est quelque chose qui se multiplie, qui se ramifie, qui se dissémine, qui passe d'un être à l'autre, grâce à l'amour. La connaissance, c'est sans doute cela : réussir avec un corps singulier à voir le monde avec des yeux et des regards multiples, qui se recoupent, qui s'ajoutent les uns aux autres, qui se multiplient les uns les autres. « Le monde enfin sans lui, il devait souvent essayer de s'imaginer cette chose impensable : voir le monde sans soi, pur, enfin lavé de son regard. »

Tes yeux fermés sont dans la terre. Mon regard sur le monde t'a suivie dans la terre ; si je ne vois pas ce que tu vois, tu as pourtant retranché quelque chose de mon regard, et ce quelque chose était l'un de ces nombreux voiles que la vie sociale, la paresse, la désinvolture et la bêtise déposent constamment sur nos yeux. Voir consiste aussi à se déprendre du regard, voir mieux c'est aussi voir moins, voir le monde à la manière de ceux qui s'en sont soustraits, que ce soit par volonté ou fatalité. Ce n'est pas la première fois que l'irréparable entre dans ma vie, mais l'ouverture s'agrandit, qui permet à la vie de commencer à regarder ailleurs et autrement. Tu es morte dans mes bras et maintenant j'attends le moment où ce sont tes pattes qui s'ouvriront pour m'accueillir.