mardi 20 mai 2014

Les Premiers Mouvements


Ça recommence. J'ai beau en souffrir, je ne peux pas vivre autrement. Pourquoi ce concerto de Dvorak, par Richter ? Pourquoi les premiers mouvements ? J'imagine qu'il existe beaucoup de réponses, ou peut-être pas une seule. Pourquoi ce thème-là en particulier ? Encore plus difficile de répondre à cette question… Le mieux est sans doute de se taire. De passer à autre chose. On a du ménage à faire. Du repassage. Du rangement. Tout est là, dans la maison. Ici, avec nous, sans toi. Non, pas sans toi, bien sûr. J'essaie de l'écrire, juste pour voir ce que ça fait, mais je ne peux pas laisser ces mots sur la page. Tout. Il faudrait se souvenir de la toute petite enfance, avant cinq ans. Les premiers mouvements… Et ce thème (le deuxième). Peut-être l'ai-je entendu alors…? Plus personne pour me le dire. Peut-être que papa l'avait joué au piano ? J'étais peut-être sur ses genoux quand il l'a joué ? Ou dans les bras de maman, pendant qu'il était au piano ? Nous avions une chienne : Laïka. Pas une photo. C'est étrange car nous avons toujours eu des centaines, des milliers de photos, à la maison. De tout le monde, chiens, chats, frères, sœur, cousins, cousines, grands-parents, oncles, tantes, mon père et son Rolleiflex… Cette manière de pencher la tête vers l'appareil, l'appareil qui se trouve contre le ventre… Une manière d'être gros de souvenirs. Gestations pour autrui et pour soi-même. Tout. Tout est là, et tout était déjà là, à peine arrivé sur terre. « Pas Leica, Laïka ! » me reprenait ma mère. Pas Leica, Rolleiflex. La chienne de l'espace… Luna et Laïka, la première et la dernière, ensemble dans l'espace-temps, tout est toujours là. Les images qui tournent autour de soi, comme des planètes mortes. Tout recommence toujours. Burg était mort à ma naissance. Tout le monde parlait toujours de ce Burg magnifique que je n'avais pas connu. Mais Laïka était bien là, elle. Elle avait la couleur de l'Erard. Quand je t'ai vue, à la SPA d'Aix-en-Provence, je n'ai pas pensé à Laïka, je n'ai pas pensé à la couleur de sa robe, je n'ai pensé à rien dont je me souvienne. Je ne pouvais pas te dire non, c'est tout, même si tu ne demandais rien, tu étais bien trop digne pour ça, assise sur la table, la tête plus haute que les nôtres, le regard lointain, semblant nous ignorer. "Sans toi" ? Impossible. Tu m'attendais. Grâce soit rendue à Messaouda et à Raphaële, d'avoir compris immédiatement ce que je cherchais depuis si longtemps. Retrouvailles. Quarante-cinq ans sans toi, c'est long ! Ceux qu'on aime, on les croise, on les perd, et on les retrouve, sans cesse. Les premiers mouvements, tout est là. Ensuite, l'adagio et le finale, c'est un peu pour se justifier, pour se faire pardonner, pour donner du sucre à l'interprète et au public, mais un vrai compositeur met tout dans le premier mouvement. Parce que ce qui compte ce sont les retrouvailles. C'est le retour. C'est pour ça que la tonalité est un système si génial. Les fonctions harmoniques, on n'a encore jamais trouvé mieux pour structurer une œuvre musicale, rien de plus puissant, rien qui prenne au ventre, comme ça, en tout cas. Même les sourds comprennent à peu près ce qui se dit, où on est, où ça va. 

Le premier mouvement, toujours. Je suis désolé, je l'ai dit mille fois, mais je n'en démords pas. Le premier mouvement face à un être, le premier mouvement à la naissance, le premier mouvement sur la page blanche. Ensuite, le long cheminement (avec tous ses détours) pour y revenir. La vie…

Ça recommence. Ce n'est que lorsqu'on a fait le cercle entier qu'on peut échapper à la malédiction. C'est une boucle qui ne se défait qu'à son terme. Tonique, dominante, tonique.