samedi 28 juin 2014

(À) Réaction


Assez ! 

Il y a les nouveaux réactionnaires, les réactionnaires authentiques, les néo-réactionnaires, les crypto-réactionnaires, les pseudo-réactionnaires, les réactionnaires rabiques, les réactionnaires compulsifs, les réactionnaires par défaut, les réactionnaires Belle-Époque, les réactionnaires sans-le-savoir, les réactionnaires paysans, les réactionnaires de gauche, les réactionnaires de droite, les ultra-réactionnaires, les réactionnaires à vapeur, les réactionnaires Art-Déco, les réactionnaires dandys, les réactionnaires sybarites, les réactionnaires homos, les réactionnaires trans, les réactionnaires Fleur-de-Lys, les réactionnaires proustiens, les réactionnaires cathos, les réactionnaires à tendance situationniste, les réactionnaires de l'école Muray (peu nombreux, quoi que la Bloge en dise), les réactionnaires ex-Gauche prolétarienne, les réactionnaires opportunistes, les réactionnaires par dépit, et même, comme certains, les réactionnaires ex-rien du tout. Tout le monde désormais veut être réactionnaire, comme tout le monde naguère voulait être progressiste. Mais si tout le monde l'est, personne ne l'est plus, ça tombe sous le sens. Or un monde sans réactionnaires ne me semble pas souhaitable. 

Je déclare donc solennellement que je ne suis PAS réactionnaire. Je ne me sens pas réactionnaire, je ne me crois pas réactionnaire, je ne pense pas comme réactionnaire. C'est en cela certainement que je suis le seul à l'être réellement. Mais ne compliquons pas les choses qui n'ont pas besoin de nous pour ça.

Les vrais réacs pullulent, il va sans dire. Tous ces "gens de gauche", par exemple (c'est-à-dire tout le monde), me paraissent terriblement réactionnaires, au sens où ils me semblent constamment en retard de trois guerres, au moins, sur le cours réel des choses, sur l'état réel du monde, sur les interactions entre l'humain et la Technique. On l'aura compris, je ne m'intéresse pas beaucoup au concept politico-historique de "réactionnaire", le cousin germain du contre-révolutionnaire. Je laisse ces trop sérieuses questions aux historiens et aux philosophes, au amoureux des définitions, aux lexicographes furieux, et aux blogueurs, je laisse ces questions éternelles à Remi Pellet, Didier Bourjon et Francis Marche, entre autres. La Réaction, c'est un peu comme le (Grand) Capital ou le Prolétariat de mon enfance, ce sont des objets sacrés qu'on ne peut toucher de la pensée qu'après s'être lavé les mains à l'eau bénite. Le Halal de la pensée ne date pas d'aujourd'hui. Je disais donc que je ne me sens pas réactionnaire pour un sou. Je me sens au contraire parfaitement en phase avec mon époque. Notez cependant que je dis "mon époque" et que je ne parle pas des gens, ces individus qui la peuplent, de ceux qui ont voix au chapitre (c'est-à-dire tout le monde) : ce n'est pas parce qu'on les entend distinctement, des mâtines au crépuscule, psalmodier scrupuleusement leur catéchisme entêtant, qu'ils disent la vérité, de la même manière qu'il serait idiot de croire que les fous ne pourraient pas, éventuellement, avoir raison, au moins de temps en temps (on en connaît qui excellent dans cet exercice). Les réactionnaires, entre Maistre et Davila, ont un immense territoire à leur disposition, et cependant, on dirait toujours qu'ils préfèrent rester à s'essuyer les pieds sur le même paillasson, comme s'ils étaient fascinés par leurs doubles formolisés, les progressistes, qui les observent depuis l'autre côté de la ruelle.

Mais prenons quelques exemples concrets. Qui se fait traiter de "réactionnaire", et en quelles circonstances, et pour quelles (vraies) raisons ? Il vaut mieux parler de ce qu'on connaît. J'ai un lourd passé en ce domaine, je vais donc m'occuper un peu de mon cas. Comme j'aime la musique, et c'est assez peu dire, je suis bien placé pour avoir connu les pires injures que l'époque (généreuse, en ce domaine) a à sa disposition pour ceux qui ont le toupet de ne pas désirer se traîner au fin fond du cul du Temps. Les vrais réacs aiment à se vautrer, je l'ai maintes fois constaté. Ils aiment donc en conséquence fustiger ceux qui ne sont pas complètement amorphes. Il n'est pas de domaine plus favorable à l'observation du vrai réac que celui de la musique. Il semble bien que la guerre du goût, comme la bien nomme Philippe Sollers, ait trouvé là (en la musique) un terrain particulièrement propice à la violence et la sauvagerie sans merci du combat idéologique. Pas de quartiers !  Il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je résume les choses ainsi : on reconnaît le vrai réac à son éternel et définitif mauvais goût. Prenons l'exemple de "la culture". S'il est un domaine où règne presque sans partage un mauvais goût approchant l'absolu, c'est bien celui-là, où la Gauche a établi depuis belle lurette ses quartiers fortifiés et amassé son trésor de guerre. Je sais : Le gauchiste de service va lever le doigt en piaillant : "Et TF1, alors !" (…) Laissons-le piailler tranquillement, il ne réveillera personne, le pauvre, dont les poumons flapis n'expulsent qu'un filet de vent tiède et recyclé dès l'origine. (De toute façon, ça commence à se voir : la droite est à gauche depuis un certain temps déjà, et même Marine Le Pen est plus à gauche que la CGT. Le vrai réac continue à croire à ce qu'on lui dit de croire, c'est ce qui le distingue du réactionnaire qui est à l'heure, et donc n'est pas plus réactionnaire que monsieur Jourdain n'est poète.) Donc la musique, disais-je. Il m'amuse assez de me faire traiter de vieux réac par des merdeux qui crient au génie en s'étouffant de sirops pour enfants. Que la Gauche, pour des raisons idéologiques, ait choisi de faire du mauvais goût le Graal d'une étrange pathologie qui consiste à prendre des vessies pour des lanternes s'explique aisément : partant du constat que le plus grand nombre a toujours un goût de chiottes, elle a logiquement voulu ouvrir les portes des toilettes afin que tout le monde profite de l'odeur. C'est la Gauche apostolique qui, comme elle aime à nous le rappeler régulièrement, navigue à l'odorat. Cinquante ans qu'elle se trémousse dans le vomi, la Gauche française, mais dès qu'un enfant de salaud a le malheur de dire ce qu'il voit, elle se bouche le nez, qu'elle a très long, si long qu'il lui bouche les oreilles. Les dégueulis vengeurs du Citoyen automatique sur Pierre Boulez et consorts sont les éternels marronniers de la Célébration démocratique du Soimême Suprême. Régulièrement, il faut mettre Pierre Boulez à mort. C'est un peu lassant, mais rien n'est trop laid pour le démocratomatique.

« Les hommes, arrivés à mi-vie, se conduisent d'après les idées de leur jeunesse, d'où les catastrophes : les généraux font toujours la guerre précédente, c'est connu ; mais pas eux, seulement. » (Morand, Journal inutile)