dimanche 15 juin 2014

La Vie merveilleuse (2)


Argos a attendu le retour de son maître et il est mort quand celui-ci est enfin revenu. À peine l'avait-il reconnu qu'il est passé de vie à trépas. Connaissez-vous Égine ? Je ne connais pas mais j'imagine Égine. Connaissez-vous le rebetiko ? Les cyprès, les pistachiers, les oliviers, les figuiers de barbarie. Quelque chose entre le fado, le tango, et les derviches tourneurs, avec des os secs et des visages fendus. Mon premier amour, c'était à Athènes. Une Canadienne. Mais immédiatement elle est entrée en concurrence avec une Athénienne. Impossible de trancher. Il voulait le voir une dernière fois, son maître. Oh, c'était un tout petit voyage, un mois, mais enfin, le premier en solitaire, quand on a seize ans  et que le père vient de mourir, ce n'est pas anodin. Sur les traces d'Ulysse. Le premier soir, ne sachant pas où dormir, j'avais trouvé un coin que je croyais tranquille, sur une petite colline. Dormir à la belle étoile sur un terrain en pente, je n'aurais jamais imaginé que ce soit si difficile. En pleine nuit, un type s'est mis à gueuler, on lui avait volé ses affaire. Quelles odeurs ! Inoubliables odeurs. La résine, le sucre, la sueur, les arbres, la terre sèche, et l'odeur de la nuit, la nuit fendue comme un corps neuf. Ah, les odeurs… C'est la première chose qui nous prend, j'imagine que ça se passe à la sortie du vagin maternel. Comme les chiens.

L'odeur, c'est un doigt qui se met sur les êtres et qui dit : là !

Il est couché sur du fumier, sans bouger, il attend. « Il est mort de joie en me reconnaissant. » Soudain il dresse les oreilles et bat de la queue. Il sait, lui. On n'oublie jamais les odeurs. Avec tous leurs ordinateurs, leurs écrans, smartphones, tablettes, ils ne savent pas. Ils veulent oublier. Bla-bla sur les réseaux. Pas d'odeurs : c'est mort. Ça leur reviendra un jour, mais trop tard, ils seront sur leur tas de fumier, en train de crever avec des tubes partout, et ce sera trop tard, il seront déjà enveloppés dans les ombres de la mort. Déjà fini ?

Minerve nous a tous changés, nous ne nous reconnaissons plus, nous errons dans la nuit comme des déments apeurés. Seuls les chiens savent qui est qui. Seuls les chiens n'oublient pas. On ne peut pas les tromper. Ils sont nos mères et nos fils.

Mort de joie en me reconnaissant. Vous comprenez ?