dimanche 20 juillet 2014

Le Maître et la Sonate (1)


Il faut toujours y revenir, et l'on ne se fait pas prier. Ludwig van Beethoven est mon héros depuis toujours. Si j'avais un fils, je l'appellerais Louis, si j'avais une fille, je l'appellerais Louise. Tout le monde connaît Beethoven, c'est-à-dire que personne ne le connaît. Personne ne le connaît, personne ne l'écoute, et personne ne l'aime. Il disait qu'il faudrait cinquante ans pour que sa musique soit comprise mais je crois qu'il était optimiste. Depuis l'Europe, enfin, je veux dire, depuis le machin européen, le pauvre Beethoven est encore plus maudit qu'auparavant. Ce foutu Hymne à la joie, ç'a été le coup de grâce. Beethoven ? L'Hymne à la joie et la Lettre à Élise… Et même pour les "mélomanes", qu'est-ce que Beethoven ? Les trois derniers concertos pour piano, le concerto pour violon, les troisième, cinquième, sixième, neuvième symphonies, l'Appassionata, la Clair de lune, la Pathétique, les Adieux, la Waldstein, et les trois dernières sonates (hum…), le Printemps, la Kreutzer, un ou deux trios, quelques quatuors (hum…), une ou deux ouvertures, les Romances, ce serait déjà bien ! Mais qui l'écoute ? Non, on va seulement vérifier que c'est bien la musique qu'on croit connaître, et surtout disserter à l'envi sur les mérites du chef ou du pianiste ; ça passionne les mélomanes, ça. Écouter Beethoven ? Non. Je n'y crois pas une seule seconde.

Beethoven a vécu cinquante-sept ans et il a composé trente-deux sonates. La période de composition de ces sonates s'étend de 1795 à 1822. Il en a donc composé un peu plus d'une par an, en moyenne. Sur ces trente-deux sonates, il y en a trente qui sont des chefs-d'œuvre, et une poignée qui sont géniales. C'est peu de dire qu'il n'a pas traité le sujet à la légère… 

On le sait, Beethoven était pianiste, et quel pianiste ! Mais aurait-il été violoniste qu'il aurait tout de même composé trente-deux sonates pour piano, j'en suis certain. Le piano est réellement l'instrument beethovénien par excellence. On peut tout, avec un piano. On peut réinventer le monde. On peut le faire tourner à l'envers. On peut aussi arrêter le temps, ou au moins lui mettre des bâtons dans les roues. Mais on peut surtout forger un langage complètement nouveau, un langage complètement nouveau qui ne fait pas fi de l'ancien… On peut faire entendre l'orchestre sous les doigts du pianiste, mais un orchestre mental, un orchestre débarrassé des pauvres individus limités qui le constituent et l'empâtent trop souvent, qui le tirent vers le bas, car ils veulent tous en être, quand il n'y a pas de places pour tout le monde. On peut mettre toutes les sonorités dans un même plan, et leur donner ainsi, paradoxalement, plus de puissance et d'autonomie que lorsqu'elles sont attachées à des timbres instrumentaux, on peut les déployer librement, comme le regard de l'explorateur se déploie librement sur la carte, avant de se confronter aux événements et aux particularités du monde sensible. 

Dans son œuvre gigantesque, il existe d'autres sonates que les sonates pour piano. Il a composé dix sonates pour violon et piano, et cinq sonates pour violoncelle et piano. Mais la sonate, dans les deux sens du terme, aura occupé Beethoven tout au long de sa vie créatrice. (J'ai parlé bêtement de "vie créatrice", syntagme qui n'a aucun sens pour Beethoven, puisque Beethoven n'a de vie que créatrice.) La sonate aura eu chez lui bien d'autres champs d'application que les pures "sonates", puisqu'il a travaillé la forme sonate dans ses quatuors, dans ses symphonies, et l'on peut dire, sans beaucoup d'exagération, dans tout ce qu'il a composé. J'ai écrit qu'il avait "travaillé" la sonate, ce qui est tout à fait vrai, car il ne l'a jamais laissée en paix, mais on pourrait dire aussi justement qu'il a fait travailler la sonate dans toute sa musique. La sonate, pour Beethoven, c'est un levain, c'est un ferment, c'est un principe, c'est une vision du monde, c'est une morale. La sonate est là, même quand on ne la voit pas, même quand on ne l'entend pas. Beethoven "pense" sonate, même quand il écrit des variations, comme d'autres ont la fugue inscrite dans leur main. Je ne dis pas qu'il écrit des sonates à la place de variations ; non, pas du tout, il écrit bien des variations — bien que ce terme soit un peu étriqué pour ce qu'il réalise par exemple dans les Variations Diabelli, qu'on pourrait plutôt appeler des métamorphoses —, mais dans la chair sonore de ses variations est encore perceptible l'empreinte génétique de la sonate.

La dualité créatrice, l'induction générative, le travail motivique, qui s'opposent à la décoration profuse et improvisée et à la belle mélodie (accompagnée). Tout est toujours développement, chez Beethoven, c'est la raison pour laquelle les développements à proprement parler sont souvent courts et concentrés. En lui au départ étaient les deux pires ennemis du compositeur : le virtuose et l'improvisateur. Il lui a fallu rester seul avec lui-même et sourd à ces facilités digitales pour que puisse éclore cet autre monde sonore qui allait marquer la musique d'une manière proprement inouïe, la changer pour toujours.

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