jeudi 14 août 2014

Le Maître et la Sonate (10)


On l'a vu, la forme sonate était très liée, historiquement, au premier mouvement. Le centre de gravité d'une sonate, mais aussi d'une symphonie ou d'un concerto, au XVIIIe siècle, était nettement situé au commencement. Beethoven n'a cessé de le déplacer. Les scherzo (descendants du menuet), par exemple, ont changé de place, et ont fini par disparaître. Le principal mouvement de la sonate, pour le dernier Beethoven, est désormais le dernier. Dans le même temps, ce dernier mouvement a cessé d'être une simple accumulation d'énergie conduisant à une apothéose virtuose et paroxystique. (Ce déplacement du centre de gravité de la sonate va évidemment beaucoup intéresser les romantiques. Les éléments thématiques sont moins déterminés  (et déterminants) et cloisonnés qu'auparavant, ils peuvent intervenir à des moments où l'on ne les attend pas forcément, ce qui va conduire les compositeurs à envisager des formes cycliques, ce qui va créer une nouvelle forme d'unité, différente de celle en vigueur à l'époque classique, peut-être plus déliée, qui rappelle l'époque baroque.) Déjà, avec la sonate au Clair de lune, Beethoven avait tenté de redistribuer l'énergie musicale d'une manière différente, comme un grand crescendo étalé sur plusieurs mouvements. On voit bien où il désire en venir, même si c'est encore rudimentaire. Avec la sonate en ut mineur, c'est plus subtil. Beethoven semble en effet mettre tout son désir dans le deuxième et dernier mouvement, mais le premier est tout de même puissant et générateur, plus court et ramassé, heurté, c'est "la forge", c'est là que s'accumule toute l'énergie, qui sera conduite avec une science inégalée, avec une ductilité extrêmement précise jusqu'à l'Arietta, chargée de dissoudre les forces accumulées par le biais des variations et du trille. Cette ariette est une sorte de trou noir, où la musique va s'engouffrer, attirée par un ailleurs mystérieux : ce mouvement est chargé de rendre sensible la force d'attraction irrésistible qui va happer le thème, l'harmonie, la texture de la musique et toutes les forces qui la tenaient ensemble.

L'Arietta, c'est comme une fenêtre qui s'ouvre dans le Temps, par où s'échappe la musique de Beethoven.